MARIE, (courant à la rencontre de Louise et l'embrassant.) Enfin!
LOUISE. Comme tu es émue! Qu'est-ce qu'il y a?
MARIE. Rien; j'étais impatiente de te revoir et inquiète de
toi.--Bonjour, Cadio.--Il te ramène saine et sauve, ce brave enfant?
LOUISE. Oui; mais comme tu es troublée! A ton tour, tu m'inquiètes. Il
n'est rien arrivé à mon père, à ma tante?
MARIE. Rien, ils te cherchent. Rejoignons le grand chemin, ils doivent y
être.
LOUISE. Mais avec qui donc étais-tu ici à m'attendre?
MARIE. Avec le marquis.
LOUISE. Je l'ai bien reconnu.
MARIE. Alors, pourquoi me demandes-tu...?
LOUISE. Pourquoi s'enfuit-il à mon approche?
MARIE. Je te le dirai (bas, montrant Cadio qui les suit) quand nous
seront seules.
LOUISE, de même. Ce garçon-là ne compte pas. Il n'entend ou ne comprend
rien en dehors d'un petit cercle d'idées fixes. C'est un brave coeur,
mais c'est un fou. Voyons, parle; je te jure qu'il comprend mieux le
langage des oiseaux que le nôtre.
MARIE. De quoi veux-tu que je te parle? du marquis? Il y a encore un
brillant fait d'armes à inscrire sur sa liste. Pendant ton absence, il a
pris la ville que tu vois d'ici. Depuis deux jours, il la garde, il veut
s'y maintenir deux jours encore pour mettre de l'ordre dans l'armée et
lui donner du repos. Tu en profiteras, tu dois en avoir besoin.
LOUISE. Je sais tout cela; j'ai rencontré le courrier. Nos affaires vont
mieux. On espère n'être pas forcé de passer la Loire.
MARIE. Rapportes-tu de l'argent? C'est ce qui manque le plus, à ce qu'il
paraît.
LOUISE. Je n'ai rien trouvé à Sauvières, nos fermiers avaient été forcés
de payer à la République; mais je rapporte les diamants de ma mère, que
j'avais confiés à ma nourrice et qu'elle avait enterrés dans son jardin.
A présent, me diras-tu...? Voyons, n'élude pas mes questions. Tu es
agitée, soucieuse. Asseyons-nous un instant, je suis lasse. Regarde-moi
et réponds-moi. Tu me caches quelque chose. Saint-Gueltas est blessé, il
aura craint de me surprendre...
MARIE. Il n'a rien, je te jure.
LOUISE. Alors, il m'évite?
MARIE. Je pense qu'il a quelque dépit. Est-il vrai que ton cousin soit
en Vendée?
LOUISE. Oui; je l'ai revu à Sauvières.
MARIE. Ah! Eh bien?
LOUISE. Eh bien, quoi?
MARIE. Il est toujours républicain?
LOUISE. Tu en doutes?
MARIE. Non! mais il est toujours ton meilleur ami?
LOUISE. Il m'abandonne. Rien n'a pu le ramener, et Dieu sait pourtant
que je lui aurais sacrifié...
MARIE. Ton inclination pour...
LOUISE. Oui, loyalement et courageusement. Mon père n'aime pas
Saint-Gueltas, il regrette son neveu. Moi, je n'ai pas de confiance dans
le marquis, je le crains... Qui sait si je l'aime? Tu vois que tu peux
me parler de lui. Que te disait-il de moi, là, tout à l'heure?
MARIE. Ne me le demande pas, ma Louise. Cet homme est indigne de toi. Il
faut l'oublier.
LOUISE. Ah! Et toi, l'oublieras-tu?
MARIE. Moi? Tu sais fort bien que j'ai pour lui un éloignement, un
dégoût invincibles!
LOUISE. Avec quelle énergie tu dis cela aujourd'hui! Marie, il te fait
la cour! Il me trompe, et, toi, tu ne m'as jamais dit la vérité!
MARIE. Il ne m'avait jamais fait cette injure.
LOUISE. Mais aujourd'hui, tout à l'heure, il t'a dit... Oui, tes joues
sont enflammées de colère... ou d'orgueil!
MARIE. Louise!... tu sembles croire... Faut-il te dire que cet homme ne
nous aime ni l'une ni l'autre, qu'il n'estime et ne respecte aucune
femme,... que son hommage me fait l'effet d'une flétrissure?...
LOUISE. Tu mens!
MARIE. Et toi, tu m'affliges et tu m'offenses!
LOUISE. Ah! c'est que mon courage est à bout. Il y a trois mois que je
me débats contre un soupçon qui me torture... Cruelle! tu ne vois donc
pas que j'en meurs?
MARIE. Cruelle, moi? Qu'ai-je donc fait?... Mais tu es folle, je le
vois; je te plains. Pauvre enfant, que faut-il faire pour te guérir?
LOUISE. Tu ne peux rien si tu ne peux pas me dire qu'il n'aime que moi.
MARIE. Je ne peux pas mentir pour t'égarer davantage. Tu l'aimes
passionnément, je le vois, et lui, il vient de m'offrir, par dépit de ta
pudeur, qu'il appelle méfiance et lâcheté, son insultant et banal
hommage. A-t-il agi ainsi pour éveiller ta jalousie? Je le crois, car il
m'a engagée à te dire sa trahison, et il se vante de nous brouiller
ensemble.
LOUISE. Ah! alors... oui, j'ai déjà l'expérience de ses ruses
affreuses!... Il veut me vaincre par le dépit!
MARIE. Est-ce là de l'affection, et te laisseras-tu prendre à ce jeu
grossier, toi qu'Henri eût si loyalement aimée? M. Saint-Gueltas n'a
aucun principe, tu le sais. Il ne voit dans l'amour que le plaisir et la
vanité de troubler la conscience et de vaincre la pudeur. Au lendemain
d'une conquête, il l'abandonne pour en essayer une autre. C'est comme sa
méchante guerre de partisan, va! Il ruine et profane sans pitié ce qu'il
terrasse, et il le laisse là sans remords et sans regret.
LOUISE. Ah! tu le hais trop pour ne pas l'aimer!
MARIE. Je ne le hais pas, je le dédaigne, comme ce qu'il y a de plus
vain, de plus inconsistant et de moins héroïque au monde.
LOUISE. Tu nies jusqu'à sa bravoure?
MARIE. Non, mais j'en fais peu de cas. Le dernier de vos paysans qui se
bat par fanatisme religieux est plus preux que lui, qui n'a que de
l'ambition et que mène la fièvre d'une énergie brutale, maladie
particulière à ces gentilshommes illettrés, espèces de fous à instincts
sauvages qui noient dans le carnage et la débauche le tourment de leur
oisiveté et le vide de leur intelligence. Ah! pardonne-moi. Louise! Ton
père est un saint, et il y en a plusieurs comme lui dans votre armée;
mais, puisque tu m'accuses de te disputer les regards du moins méritant,
du plus souillé de vos prétendus héros, il faut que tu saches quelle
indignation s'est amassée en moi contre l'abominable guerre que vous
faites avec eux et les crimes dont, grâce à eux, vous semez la
contagion... Oh! les cruautés sont égales de part et d'autre, je le
vois, je le sais, je les déteste toutes; mais vous qui avez allumé
l'incendie, vous êtes les vrais coupables, et j'ai horreur, à présent
que je vous connais, de la sanglante et cynique autorité que vous vous
flattez d'établir en France avec de pareils hommes!
LOUISE. Tu nous maudis, tu nous détestes? Je m'en doutais bien...
MARIE. Ton père déteste et maudit bien plus que moi l'entreprise où vous
l'avez jeté!
LOUISE. Tais-toi! tu me déchires le coeur! C'est moi qui l'ai entraîné,
perdu, je sais cela! J'ai été romanesque, exaltée... J'étais dévorée
d'ennui à Sauvières, je voyais Henri abandonner notre cause...
Saint-Gueltas est venu... Mon père résistait... Je sentais que l'on
faisait violence à sa loyauté... et pourtant j'ai dit un mot cruel,...
un mot fatal qui a étouffé le cri de sa conscience et qui l'a précipité
dans un abîme de chagrins et de malheurs.--Ah! que veux-tu! nous ne
pouvons pas voir bien clair dans tout cela, nous autres femmes; nous ne
jugeons les événements qu'à travers nos instincts ou nos passions. La
vérité, c'est le fantôme qui nous fascine; le devoir, c'est l'homme qui
nous charme; la justice, c'est le désir qui nous aveugle. Nous nous
croyons intrépides et dévouées quand nous ne sommes que folles d'amour
et de jalousie. Eh bien, oui! voilà ce que c'est! Mon courage, c'est de
la fièvre; mon royalisme, c'est du désespoir: cela est misérable et je
me condamne;... mais il est trop tard pour reculer, je ne peux ni ne
veux guérir! J'ai tout immolé à l'amour, et je veux recueillir le fruit
de mes sacrifices. Saint-Gueltas m'aimera ou je me ferai tuer. Je me
jetterai sous les pieds des chevaux, devant la gueule des canons...
MARIE. Il ne t'en demande pas tant! Sois sa maîtresse, et il t'aimera
vingt-quatre heures.
LOUISE. Sa maîtresse? Jamais! Pourquoi donc ne serais-je pas sa femme?
Il ne tient qu'à moi de l'être.
MARIE. Alors, pourquoi ne l'es-tu pas?
LOUISE. Oh! malheureuse que je suis! Je crains d'être haïe quand il se
sera engagé à moi; il raille à tout propos le mariage; trahi par sa
femme, il a conservé de ses premiers liens un souvenir odieux!
MARIE. Sa femme! Es-tu sûre qu'elle soit morte?
LOUISE. Ah! tu crois à cette légende de paysans, à la dame blanche qui
revient au château de la Roche-Brûlée?
MARIE. Il y a deux versions: selon l'une, il a enfermé cette femme
coupable; selon l'autre, il l'a assassinée. Et tu admires l'homme qui
n'a pas su sauver sa dignité par une conduite claire et loyale!
Supposons qu'il ait subi l'empire d'une fatalité, comment peux-tu croire
qu'il oubliera la blessure de son âme? Ne vois-tu pas que tous ses
entraînements portent l'empreinte de la haine et de la vengeance? Cet
homme épris de pillage et de massacre me fait, au milieu de son odieuse
gaieté, l'effet d'un fléau qui n'a plus conscience de lui-même.
LOUISE. Tu en dis trop de mal pour qu'il te soit indifférent.
MARIE. Je voudrais t'arracher à son influence. Je te vois perdue, si je
n'y parviens pas. Ton père, toujours irrésolu, n'a pas le courage de
contrarier ton penchant; ta tante...
LOUISE. Est une vieille enfant, je le sais: elle subit le prestige
encore plus que moi; mais, toi qui te vantes d'y échapper... Non, c'est
impossible! Je ne te crois pas. Tiens, donne-moi une dernière, une
suprême marque d'affection. Quitte l'armée, quitte-nous; retourne à ton
parti, à ta famille, à ton milieu. Fais en sorte que le marquis ne te
revoie jamais...
MARIE. C'est sérieux, ce que tu me dis là?
LOUISE. Oui, quitte-moi pendant que je t'admire et te chéris encore.
Demain, je te verrais troublée, il me semblerait que Saint-Gueltas te
cherche ou te regarde... Cette jalousie qu'il veut exciter en moi me
rendrait folle, injuste envers toi, odieuse à moi-même. Va-t'en, Marie,
ma chère Marie! pardonne-moi, va-t'en, je te le demande à genoux.
MARIE. Adieu, Louise, ma pauvre amie! Hélas! que vas-tu devenir? (Elle
l'embrasse.) Adieu!
LOUISE. Disons-nous adieu ici, et pleurons sans qu'on nous voie; mais tu
vas venir avec moi à la ville. Il faudra nous entendre sur le voyage que
tu vas faire et sur le prétexte à donner...
MARIE. A notre séparation? Je t'en laisse le soin. Tu diras que je suis
lasse de partager tes fatigues et tes dangers.
LOUISE. Non, je ne mentirai pas. On ne me croirait pas d'ailleurs; on
sait qui tu es!
MARIE. Eh bien, dis que ma vieille tante est malade et me rappelle à
Paris.
LOUISE. C'est là que tu iras?
MARIE. Je n'en sais rien.
LOUISE, soupçonneuse. Tu n'en sais rien? Où iras-tu?
MARIE. Sois tranquille, je n'irai pas à la Roche-Brûlée. Adieu, je te
quitte ici.
LOUISE. Ici? Mais tes effets?
MARIE. C'est si peu de chose, que cela ne vaut pas la peine d'être
emporté.
LOUISE. Mais tu n'as pas d'argent?
MARIE. J'en ai assez.
LOUISE. Non, tu n'as rien! Et moi, je n'en ai plus... Ah! attends! mes
diamants, partageons...
MARIE. Louise, ne m'humilie pas. Je ne veux rien... Regarde ce gros
arbre, le marquis est là qui t'attend. Tu n'as plus besoin de Cadio, il
me conduira à la ville républicaine la plus proche. Je ne veux pas subir
l'outrage de te voir jalouse de moi en présence de M. Saint-Gueltas.
Adieu!
LOUISE. Oh! je t'ai cruellement blessée, je le vois... Ne veux-tu pas me
pardonner? Reste avec moi, je souffrirai, mais je saurai me vaincre...
Marie, pardonne-moi!
MARIE. Je te pardonne de toute mon âme, mais je ne puis plus te servir,
ni te protéger. Voilà ton père qui rejoint le marquis. Je ne te laisse
pas seule.
LOUISE. Mais toi?...
MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire à Pont-Vieux?
CADIO, qui, assis à l'écart, s'est occupé à sculpter un morceau de bois.
Oui bien, c'est par là que je voulais aller.
LOUISE. Tu reviendras à Saint-Christophe ce soir, j'ai à te payer...
CADIO. Oui, oui, c'est bon, demoiselle. (A Marie.) Le jour baisse,
partons!
MARIE, à Louise, qui veut la retenir. Ton père et le marquis t'ont vue,
ils viennent. Quand tu auras besoin de moi, appelle-moi, j'accourrai.
(Elle s'enfonce dans les massifs avec Cadio.)
LOUISE, la suivant des yeux. O Marie, Marie! je suis bien coupable
d'avoir froissé une âme comme la tienne! Je mérite le désespoir où je me
précipite.
SCÈNE III.--Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO.
MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio.
CADIO. Nous avons le temps, demoiselle.
MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir à Saint-Christophe?
CADIO. Je n'y veux pas retourner. J'ai assez d'argent. Tenez, voilà ce
que M. Henri m'a donné. Prenez-en, puisque vous n'avez rien. Oh! c'est
de l'argent bien honnête! Ça vient d'un homme qui est bon et doux!
MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l'accepter de lui sans
rougir.
CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec moi?
MARIE. Non, mon ami, non certes! mais je vous jure que j'ai quelque
chose, et que cela me suffit.
CADIO. C'est comme vous voudrez; mais qu'est-ce qu'une jeunesse comme
vous va faire pour vivre à présent?
MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n'importe lequel. Je ne
suis pas difficile.
CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter comme ça votre
camarade?
MARIE. Vous avez donc écouté ce que nous disions?
CADIO. Sans écouter, j'ai entendu.
MARIE. Et vous avez compris que...?
CADIO. J'ai tout compris.
MARIE. Pourtant vous me blâmez...
CADIO. Dame! la voilà bien abandonnée, puisque son père est faible, sa
tante folle et Saint-Gueltas méchant...
MARIE. Vous croyez que j'aurais dû me laisser avilir?...
CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas.
MARIE. Cadio, attendez! Ce que vous dites là me frappe... Il me semble
que la vérité est en vous, pure comme dans l'âme d'un
enfant.--Retournons, voulez-vous? Je serai humiliée, flétrie peut-être
par des soupçons et des prétentions... N'importe, si je sauve Louise...
J'essayerai du moins, je n'aurai rien à me reprocher.
CADIO. A la bonne heure! Allez, demoiselle.
MARIE. Ne venez-vous pas avec moi?
CADIO. Oh! moi, je ne suis rien, je ne peux rien. Je déteste la guerre,
et je veux me sortir de ces vilaines choses. Vous n'avez pas peur pour
vous en retourner? C'est à deux pas.
MARIE. Je n'ai pas peur. Adieu, merci!
CADIO. Merci de quoi?