SAINT-GUELTAS. Je vous ai fait peur?
MARIE. Non, monsieur. Vous m'avez surprise.
SAINT-GUELTAS. Pardon! vous n'avez jamais peur, vous!
MARIE. A présent? Non, jamais. Quand le danger est de tous les instants
et commun à tout le monde, on s'habitue à ne plus songer à soi-même. On
en rougirait presque.
SAINT-GUELTAS. Cette bravoure vient d'un sentiment de générosité
admirable... Mais où allez-vous donc ainsi toute seule? C'est une
imprudence gratuite.
MARIE. Ce n'est pas pour le plaisir de m'exposer, croyez-le bien; je
suis inquiète de mademoiselle de Sauvières, qui devrait être de retour.
SAINT-GUELTAS. J'ai envoyé des gens sûrs à sa rencontre sur le chemin de
gauche.
MARIE. Et son père la cherche par le chemin de droite. Moi, je vais par
ici. Je crains qu'elle n'ait pas reçu l'avis que nous lui avons fait
donner, et qu'elle ne tombe dans quelque embuscade en voulant nous
rejoindre à Pellevaux[3].
[Note 3: Inutile de dire que les localités sont de convention.]
SAINT-GUELTAS. Un exprès a couru au Pont-Vieux pour lui dire que nous
avons pris Saint-Christophe et que nous l'attendons là.
MARIE. Vous eussiez dû courir vous-même pour l'avertir.
SAINT-GUELTAS. Depuis quarante-huit heures, je n'ai ni mangé ni dormi,
et pourtant me voilà. Mes soldats ont été scandalisés de me voir quitter
la ville au moment où l'on se rassemblait à l'église pour le _Te Deum_.
Ils prétendent que cela porte malheur, de ne pas remercier le ciel au
son des cloches après chaque victoire. J'ai bravé leur
mécontentement..., bien que je m'attende à ce que votre belle amie ne
m'en sache aucun gré.
MARIE. Il ne s'agit pas de sa reconnaissance pour le moment, il faut
assurer son retour.
SAINT-GUELTAS. Certes! allons au-devant d'elle. Donnez-moi donc le bras,
nous irons plus vite.
MARIE. Non, non; passez devant. Je vous retarderais.
SAINT-GUELTAS. Vous craignez d'être seule avec moi?
MARIE. Pas le moins du monde.
SAINT-GUELTAS. Alors, vous êtes plus brave que moi. Je me sens tout ému
à côté de vous.
MARIE. Pourquoi?
SAINT-GUELTAS. Parce que vos petits pieds effleurent l'herbe avec une
grâce... Vous me croyez aveugle?
MARIE, marchant toujours. Où trouvez-vous le loisir de dire des riens au
milieu des fatigues et des épouvantes de la vie que nous menons?
SAINT-GUELTAS. Où trouvez-vous le secret d'être belle et séduisante en
dépit d'une pareille vie? Mon esprit reste frais comme votre visage et
mon coeur éveillé comme vos yeux.
MARIE. C'est-à-dire que vous voulez me montrer comme vous avez l'esprit
libre et le coeur léger au lendemain d'une victoire terrible et
peut-être à la veille d'une défaite cruelle? Je n'admire pas cela tant
que vous croyez, monsieur le marquis!
SAINT-GUELTAS. Vous me voudriez plus sérieux avec vous?
MARIE. Avec moi? Peu m'importe, mais vis-à-vis de vous-même... Cela ne
vous fait rien, tous ces pauvres paysans que vous menez à la mort et qui
tombent par centaines autour de vous?
SAINT-GUELTAS. Vous trouvez que je ménage ma vie plus que la leur?
MARIE. Elle vous appartient, la vôtre, vous pouvez la mépriser; mais
faire si bon marché du sang de tant de malheureux et des larmes de tant
de familles, voilà le courage que je n'ai pas et que je ne voudrais pas
avoir.
SAINT-GUELTAS. Toutes les femmes sont comme cela! pleines de pitié pour
les indifférents, indifférentes elles-mêmes, cruelles au besoin pour
leurs amis.
MARIE. Je ne comprends pas l'allusion.
SAINT-GUELTAS. Si fait, vous me comprenez de reste.
MARIE. Est-ce une manière de vous plaindre de Louise?
SAINT-GUELTAS. En ce moment, je ne pensais qu'à vous.
MARIE. Alors, c'est encore une plaisanterie déplacée que vous me forcez
d'entendre? C'est désobligeant.
SAINT-GUELTAS. Voyons, mademoiselle Marie, tenez-vous réellement à ce
que je n'aie d'yeux que pour mademoiselle Louise?
MARIE. Je ne tiens pas à ce que Louise devienne votre femme, je crois
que ce sera pour elle un grand malheur; mais vous affichez d'être son
chevalier, vous lui faites la cour, son père vous autorise, et tout le
monde croit que vous devez l'épouser. Ne laissez pas son avenir
s'engager ou se compromettre ainsi, ou aimez-la uniquement et
sérieusement.
SAINT-GUELTAS. Vous parlez comme une charmante petite bourgeoise que
vous êtes, mademoiselle Hoche! et vous avez appris à Louise à raisonner
comme vous. Toutes deux, vous vous croyez encore au temps où l'on filait
la soie et le sentiment dans les grands salons silencieux des châteaux
ou sous les ombrages immobiles des vieux parcs. Un été de guerre civile,
qui résume cent ans d'expérience, vous sépare déjà de cette saison des
amours à jamais disparue. Si nos manoirs sortent de leurs cendres, si
nos chênes abattus reverdissent, nous rentrerons chez nous bien
différents de ce que nous étions avant cette tourmente. Dans ce
temps-là, l'homme, sûr du lendemain, attendait sans fièvre et sans
amertume l'heure du berger, et la femme, sûre d'elle-même, s'occupait à
résoudre le mignon problème d'inspirer l'amour sans risquer une plume de
son aile coquette; mais le vautour de la guerre a passé sur vos
pigeonniers, mes belles colombes, et il s'agit d'aimer avec tous les
risques attachés à l'ivresse, ou de mourir dans la solitude. Aussi vous
avez quitté vos foyers pour nous suivre, préférant l'horreur de cette
lutte à celle de l'isolement et de l'inaction. N'exigez donc pas de
nous, qui sommes rouges de sang et noirs de poudre, les vertus des héros
du pays du Tendre. Prenez-nous comme nous sommes, ivres de carnage et de
désir, enfiévrés par la fatigue, la colère, l'enthousiasme et le danger.
Tous nos instincts sont devenus terribles, toutes nos passions se sont
déchaînées... Saisissez-les au vol, et n'espérez pas en rencontrer
ailleurs de plus pures et de plus désintéressées. Tout ce qui, en
France, mérite le nom d'homme est emporté par ce fluide dans la région
des tempêtes; ne comptez pas vous y soustraire, hâtez-vous d'aimer!
Demain, vous serez peut-être couchées pêle-mêle avec nous, la tête
fracassée et le sein percé de balles, sur cette bruyère rose qui rit au
soleil! Celles qui auront aimé auront vécu. Les autres se seront
flétries comme l'herbe stérile, et, en exhalant leur dernier souffle,
elles reconnaîtront que la prudence et l'orgueil ne leur ont donné ni
gloire ni bonheur.
MARIE. Vous vous trompez: celles qui auront vécu chastes, dignes et
loyales, mourront calmes comme je le suis devant les terreurs que vous
évoquez. Je souhaite une telle mort à ceux que j'aime, plutôt qu'une vie
d'orages et de remords.
SAINT-GUELTAS. Ainsi, vous conseillez à Louise de me tenir à distance,
comme si ce n'était pas assez des marches et contre-marches de la guerre
pour nous séparer chaque jour et pour retarder indéfiniment l'expansion
de nos coeurs? Tenez, ma belle enfant, c'est puéril, cela, car je
pourrais repousser le frêle obstacle de votre surveillance, prendre ma
fiancée dans mes bras et l'emporter au fond des bois... Mais...
savez-vous ce qui m'arrête?
MARIE. Un reste d'honneur, j'imagine?
SAINT-GUELTAS. Quelque chose de plus: la crainte de vous affliger.
MARIE. C'est toujours cela.
SAINT-GUELTAS. N'essayez pas de le prendre sur ce ton dégagé. Je ne suis
pas un novice!
MARIE. Que voulez-vous dire?
SAINT-GUELTAS. Vous me comprenez très-bien. Allons, charmante enfant,
mon penchant répond au vôtre, ne soyez plus jalouse de Louise,
aimons-nous! Ah! vous restez stupéfaite? C'est bien joué; mais à quoi
bon ces attitudes convenues? C'est du temps perdu. Voulez-vous être
sincère? Quittez l'armée, je vous ferai conduire à mon château de la
Roche-Brûlée, et je vous y rejoindrai avant huit jours, car le conseil
des chefs s'obstine à passer la Loire et à déplacer le siége de la
guerre. Ce sera la perte de la Vendée, et je me séparerai de cette
déroute pour rallier les forces de mon parti dans de nouvelles
conditions.
MARIE. Et Louise... que deviendra-t-elle?
SAINT-GUELTAS. Elle épousera son cousin Sauvières, qu'elle est allée
trouver sous prétexte d'affaires de famille. Je ne suis pas dupe! Elle
ne l'aime pas, mais elle manque de courage, elle n'a pas eu confiance en
moi.--Dites un mot, et je renonce à elle.
MARIE. Vous voulez un mot?
SAINT-GUELTAS. Oui, un seul.
MARIE. Eh bien, le voilà, je vous méprise!
SAINT-GUELTAS. Pour oser me dire un pareil mot, il faut que vous n'ayez
pas compris mon projet. Vous vous imaginez que je veux déserter ma
cause, quand, pour la mieux servir, je me sépare de ceux qui la perdent?
MARIE. Je ne juge pas votre politique, ce n'est pas la mienne, je ne
m'intéresse pas à votre cause.
SAINT-GUELTAS. Que dites-vous là? Vous devenez folle!
MARIE. Non, monsieur, je suis patriote, je n'ai jamais cessé de l'être.
J'ai suivi mademoiselle de Sauvières par affection, et, si je vous
témoigne du mépris, c'est parce que vous parlez de l'abandonner dans une
situation affreuse, après avoir forcé son père à vous suivre. Cela est
indigne de quelqu'un qui se pique d'être gentilhomme, et l'offre que
vous me faites de trahir mon amie est une insulte gratuite dont la honte
retombe sur vous seul.
SAINT-GUELTAS. Je m'attendais à votre réponse, elle est d'un esprit imbu
de préjugés, mais généreux et fier. Je vous en aime davantage, et votre
conquête, pour être difficile, ne me semble que plus désirable. Je vous
ramènerai, mademoiselle Marie, et vous m'aimerez passionnément, si je
vis assez pour cela. Sinon vous me pardonnerez comme on pardonne aux
morts, et vous me regretterez un peu! Voici votre amie, vous allez lui
dire que je vous ai fait une déclaration dans les formes? C'est ce que
je souhaite. Toutes deux vous allez dire du mal de moi, mais vous allez
vous haïr l'une l'autre,... parce que vous voudrez triompher l'une de
l'autre. Moi, je vous conseille de me tirer au sort.
MARIE. Ah! taisez-vous! Je rougis pour Louise de ce que vous pensez et
de ce que vous dites!
SAINT-GUELTAS. Voulez-vous faire un pari avec moi? C'est qu'avant dix
minutes vous serez brouillées. Tenez, je vais vous attendre là-bas, sous
ce gros arbre, pour offrir mon bras à celle de vous qui aura la
franchise de l'accepter. (Il s'éloigne. Louise approche, suivie de
Cadio.)