Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et
compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait
à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant
dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.
Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de
peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre
deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie;
et d'entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient
toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était
devenu fou.
Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées,
aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu,
est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui
remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon
de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc
passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au
milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.
Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule
vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout
le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait:
«C'est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze.»
Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et
sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau
put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en
avait qui donnaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient,
d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait
pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois
quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette
malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets,
ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis
l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un
pâtissier inexact.
«Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés!...» dit tout à coup une
voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de
voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les
pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière
cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et
l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea
des petits pâtés.