Depuis au moins vingt-cinq ans, c'était l'usage chez les Bonnicar de
manger des petits pâtés le dimanche. A midi très précis, quand toute
la famille--petits et grands--était réunie dans le salon, un coup de
sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde:
«Ah!... voilà le pâtissier.»
Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement,
une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois
heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés
sur le réchaud d'argent.
Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait
sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron empaillé, et qui
n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux
vitres, guettant le coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les
conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze
coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien
triste, malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et
les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.
Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille
de son maître... rôti brûlé... petits pois trop cuits... Mais M.
Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés;
et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que
signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa
canne, très en colère, des voisins l'avertirent:
«Prenez garde, M. Bonnicar... on dit que les Versaillais sont entrés
dans Paris.»
Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de
Neuilly à fleur d'eau, pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de Ville
secouant toutes les vitres du quartier.
«Oh! ce Sureau... ce Sureau!...»
Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà
là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne,
faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La
barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là
quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.
«Où allez-vous, citoyen?»
Le citoyen s'expliqua; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte,
d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des
lunettes d'or, toute la tournure d'un vieux réactionnaire.
«C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault.»
Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de
quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre
homme exaspéré.
Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure
après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en allaient rejoindre
une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour
Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne,
racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette
invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au
milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en
rire.
«C'est bon, c'est bon, mon vieux... Vous vous expliquerez à Versailles.»
Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de
feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs.