IV

Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois,

gardes mobiles criaient, s'agitaient. Des députations passaient,

frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien,

n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remontant la rue du Faubourg.

«M'enlever mon drapeau!... Allons donc! Est-ce que c'est possible?

Est-ce qu'on a le droit? Qu'il donne aux Prussiens ce qui est à lui,

ses carrosses dorés, et sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico!

Mais ça, c'est à moi... C'est mon honneur. Je défends qu'on y touche.»

Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole

bègue; mais au fond il avait son idée, le vieux! Une idée bien nette,

bien arrêtée: prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régiment, et

passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux qui voudraient le

suivre.

Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel,

furieux lui aussi, ne voulait voir personne... mais Hornus ne

l'entendait pas ainsi.

Il jurait, criait, bousculait le planton: «Mon drapeau... je veux mon

drapeau...» A la fin une fenêtre s'ouvrit:

«C'est toi, Hornus?

--Oui, mon colonel, je...

--Tous les drapeaux sont à l'Arsenal..., tu n'as qu'à y aller, on te

donnera un reçu...

--Un reçu?... Pourquoi faire?...

--C'est l'ordre du maréchal...

--Mais, colonel...

--«F...-moi la paix!...» et la fenêtre se referma.

Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre.

«Un reçu..., un reçu...», répétait-il machinalement... Enfin il se

remit à marcher, ne comprenant plus qu'une chose, c'est que le drapeau

était à l'Arsenal et qu'il fallait le ravoir à tout prix.

V

Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ouvertes pour laisser

passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour.

Hornus en entrant eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux

étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux; et ces

voitures sombres sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête

nue: on aurait dit un enterrement.

Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de Bazaine s'entassaient,

confondus sur le pavé boueux. Rien n'était plus triste que ces lambeaux

de soie voyante, ces débris de franges d'or et de hampes ouvragées,

tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de

boue. Un officier d'administration les prenait un à un, et, à l'appel

de son régiment, chaque porte-enseigne s'avançait pour chercher un

reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens surveillaient le

chargement.

Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glorieuses, déployant

vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes

cassées! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées,

et chacune de vous emportait un peu de la France. Le soleil des longues

marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles

vous gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous

l'étendard visé...

«Hornus, c'est à toi... On t'appelle... va chercher ton reçu...»

Il s'agissait bien de reçu!

Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, le plus beau, le

plus mutilé de tous... Et en le revoyant il croyait être encore là-haut

sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracassées

et la voix du colonel: «Au drapeau, mes enfants!...» Puis ses

vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième se précipitant à

son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute

de bras. Ah! ce jour-là il avait juré de le défendre, de le garder

jusqu'à la mort. Et maintenant...

De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête.

Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien, lui arracha son

enseigne bien-aimée qu'il saisit à pleines mains; puis il essaya de

l'élever encore, bien haut, bien droit en criant: «Au dra...» mais

sa voix s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler,

glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse

si lourdement sur les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus

flotter, rien de fier ne pouvait plus vivre... Et le vieil Hornus tomba

foudroyé.

Contes de lundi · 第 58 / 115 题