A MONTMARTRE

En montant la rue Lepic, je voyais l'autre matin, dans une boutique de

savetier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes

et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier

de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de

Montmartre insurgé tient dans l'encadrement de cette fenêtre d'échoppe.

Figurez-vous un grand village armé jusqu'aux dents, des mitrailleuses

au bord d'un abreuvoir, la place de l'Église hérissée de baïonnettes,

une barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à côté des

boîtes à lait, toutes les maisons transformées en casernes, à toutes

les fenêtres des guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se

penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond

des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une

dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n'est

plus ce Montmartre farouche, défilant sur le boulevard des Italiens,

l'arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en

ayant l'air de se dire: «Tenons-nous bien. La réaction nous regarde!»

Ici les insurgés sont chez eux, et, en dépit des canons et des

barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre,

de paisible et de familial.

Une seule chose pénible à voir, c'est ce grouillement de pantalons

rouges, ces déserteurs de toutes armes: zouaves, lignards, mobiles,

qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés

au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de

huit jours... Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur

un arbre, harangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des

huées. Dans un coin de la place, un bataillon s'ébranle pour monter aux

remparts:

«En avant!» crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours

battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d'ardeur,

s'élancent à l'assaut d'une longue rue déserte, au bout de laquelle on

voit quelques poules qui s'effarent en criant.

...Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes

jaunâtres, c'est le moulin de la Galette transformé en poste militaire,

des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits

bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond

d'une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l'ocre étincelant

de la butte.

Contes de lundi · 第 52 / 115 题