Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide,
brouillard.
Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière
une palissade un troupeau d'oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas
parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. Il fait
chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de province déjeunent presque
dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes
sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps...
En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vincennes tout bleu de
la fumée des bivouacs. L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent
des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir les trembles, les
bouleaux, les jeunes frênes qu'on emporte la racine en l'air, avec leur
fine chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la route.
A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles
de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits
zouaves encapuchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs
mouchoirs bleus sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille
et flâne par les rues, se bouscule à la porte de deux épiciers restés
ouverts. Une petite ville d'Algérie.
Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers
la Marne. Admirable horizon couleur de perle, arbres dépouillés
frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de
fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui
manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord
du chemin, jardins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu derrière
une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et
tout épanouis. J'ai poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient
si beaux que je n'ai pas osé les cueillir.
Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j'arrive au bord
de l'eau, le soleil débarbouillé tape en plein sur la rivière. C'est
charmant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu la veille,
étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu
des vignes. De ce côté-ci de la rivière, une barque dans les roseaux.
Sur la rive, un groupe d'hommes qui causent en regardant le coteau
vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si
les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot
traverse, un des éclaireurs assis à l'arrière me dit tout bas:
«Si vous voulez des chassepots, la mairie de Petit-Bry en est pleine.
Ils y ont laissé aussi un colonel de la ligne, un grand blond, la peau
blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves.»
Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout frappé. Il y revient
toujours:
«Vingt dieux! les belles bottes!» et ses yeux brillent en m'en parlant.
Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin chaussé d'espadrilles,
quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d'une ruelle et vient
vers nous en courant:
«Ouvrez l'œil, voilà les Prussiens.»
On se blottit derrière un petit mur et on regarde.
Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c'est d'abord un cavalier,
silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en
tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers viennent ensuite, puis
des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant.
Un d'eux--tout près de nous--a pris position derrière un arbre et n'en
bouge plus, un grand diable à longue capote brune, un mouchoir de
couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait
un joli coup de fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent ce
qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque; le marinier commence à
jurer. Nous repassons la Marne sans encombre... Mais à peine abordés,
voilà des voix étouffées qui nous appellent de l'autre rive:
«Ohé! du bateau!...»
C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure et trois ou quatre de ses
camarades qui ont essayé de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent
précipitamment. Par malheur, il n'y a plus personne pour aller les
chercher. Le marinier a disparu:
«Je ne sais pas ramer», me dit assez piteusement le sergent des
éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de l'eau. Pendant ce
temps, les autres s'impatientent:
«Mais venez donc! mais venez donc!»
Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de
toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de
là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre...
En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la
barque se remplit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans s'exposer
à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un
caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau
piqué sur le devant de sa casquette. J'aurais bien voulu retourner le
prendre, mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il a
attendu un moment, sans rien dire; puis il a filé du côté de Champigny,
en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.
_Même journée_.--Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les
choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur
ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande douleur
sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs?
Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la
mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on
lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement
poignant?... Eh bien! toutes ces villas bourgeoises du bord de la
Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert-pomme,
jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse
brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc,
maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs
toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles
toutes crénélées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette
physionomie épouvantable...
La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de
ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon,
rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. Il y avait
encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes
dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de
bouteilles, et dans un coin une paillasse où donnait un homme en
blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle,
de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une
cheminée bête, en nougat rose. Par moment, quand je la regarde, il me
semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de
bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière
moi, dans le salon?... Non! ce sont des francs-tireurs qui chargent et
déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le
bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive
en face. Le son porté sur l'eau ricoche et roule sans fin entre les
collines.
Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge
pleine de soleil, et des Prussiens qui détalent comme de grands
lévriers à travers les échalas de vignes.