Il y a des hommes modestes qui s’appliquent à conquérir une maîtresse
laide parce qu’ils croient que c’est plus facile que de conquérir une
maîtresse jolie.
C’est une erreur. La longue habitude d’être désirée, les regards qui
l’ont suivie, des paroles bizarres prononcées par des hommes qui l’ont
croisée dans la rue, ont, dès l’enfance, prédisposé la jolie à se
donner. Elle sait qu’il y a en elle une fatalité de plaisir.
La laide au contraire croit à la vertu. Elle craint tout de l’amour. Son
instinct l’avertit qu’elle subira des avanies à cause de sa laideur,
qu’elle inspirera la tristesse et peut-être le dégoût.
Un génie pitoyable anime la laide. Elle est sottement tendre,
ridiculement maternelle. Elle a peur des mots exacts, elle emploie des
diminutifs qui exaspèrent, elle donne à toute chose la couleur terne de
ses yeux. Quand on sort, elle vous recommande de ne pas vous faire
écraser par les automobiles. Si elle est croyante, elle prie pour vous.
La laide songe que votre chapeau n’est pas brossé. Elle se met de la
poudre de riz en cachette. Pour peu que sa vue soit faible, elle porte
sans honte des lorgnons ou même des lunettes, car la laide a une
facilité inouïe à s’enlaidir encore. La laide est un ange gardien qui a
peu de cheveux, des mains vulgaires et une robe qui lui va mal.
Malheur à vous, maîtresses maigres qui avez un long nez et de petits
yeux. Malheur à vous, corps déformés, trop courts, trop gros. Votre
pudeur est une offense, une menace terrible, permanente; on veut en
triompher, car la laideur exerce une attraction aussi grande que la
beauté et l’on pleure sur cette victoire sans récompense. Votre impudeur
est plus cruelle que votre pudeur. Cette forme dérisoire, inharmonieuse,
qui se dresse brusquement dans la lumière bleue de la chambre et
s’impose au rêve que l’on formait est comme un encrier jeté sur le
visage de la Joconde.
O laides, pourquoi ne vous adonnez-vous pas uniquement aux travaux de
l’aiguille, à la littérature, à la dactylographie? Jouez du piano, on
peut vous écouter les yeux fermés. Faites de la bicyclette, on peut
regarder quand vous passez les arbres et le ciel.
O laides aux pieds immenses, aux oreilles en éventail, aux doigts
carrés, renoncez à l’amour, il ne vous donne aucun plaisir. Celui que
vous semblez y prendre, que vos cris et que vos larmes trahissent, est
un plaisir simulé et vous essayez d’en donner l’illusion parce que vous
avez entendu dire, ô laides, que les jolies font ainsi...
Malheur à vous, amants des maîtresses laides qui avez cédé au hasard, au
brusque désir, à la tristesse de rentrer seuls à minuit, car chaque
heure passée auprès d’un corps affreux, d’un visage sans grâce, est un
pas en arrière sur le chemin de sa propre réalisation.