On prend toujours une femme à quelqu’un, Il faut se résigner à faire de
la peine à ce quelqu’un.
C’est d’ordinaire un homme charmant pour lequel on a une grande
sympathie. Il en a moins pour vous car il a compris dès l’origine de vos
rapports que vous allez lui prendre sa maîtresse.
Quelque attrait qu’exerce sur vous cet homme charmant, il faut être
impitoyable avec lui, le dénigrer, le trouver laid et stupide parce
qu’il sera impitoyable avec vous, vous trouvera laid et stupide.
Du reste, une femme qui rompt le fait toujours sans ménagements, avec le
maximum possible de la cruauté. Comment comprendrait-elle, au lieu de la
jalousie qu’elle espère, une étrange pitié de son nouvel amant?
Je me trouvai une après-midi chez Henriette L... avec Pierre T..., homme
fin et lettré qui aimait encore éperdument Henriette et qu’Henriette
avait aimé. Nous causâmes. Nous fûmes l’un pour l’autre d’une excessive
politesse. Henriette aurait pu se conduire de même, être neutre.
Elle eut des trésors d’invention pour cribler Pierre T..., résigné à
tout, de paroles désagréables et blessantes. En vain j’essayai de les
atténuer. Il ne se révolta jamais même quand Henriette L... me prit la
main devant lui en le regardant avec une délicieuse ingénuité, comme
pour le prendre à témoin.
Il était sur le chemin désolé du renoncement. Il demanda en partant à
Henriette quand il pourrait la revoir. Celle-ci répondit qu’elle était
trop occupée pour que ce soit possible et il s’excusa de sa demande en
déclarant qu’il était tout naturel qu’elle soit très occupée.
Il partit. Son pas était si pesant dans l’escalier que je pris mon
chapeau, de fort mauvaise humeur, et que je descendis après lui. Je le
suivis quelques instants dans la rue en admirant la supériorité physique
qu’il avait sur moi et en m’admirant moi-même d’en avoir triomphé, par
des paroles, des actions habiles, de l’amour.
Je lui frappai sur l’épaule, il se retourna et je lui dis:
--Je ne voudrais pas que vous m’en vouliez...
Son visage exprima une telle surprise et une telle tristesse que je
m’arrêtai. Il répondit en rougissant:
--Mais pourquoi?
A ce moment un arroseur dirigea vers nous le tuyau qu’il tenait à la
main et des gouttes d’eau mélangées de poussière nous éclaboussèrent.
L’arroseur prononça en même temps des injures que nous comprîmes mal et
que motivait notre immobilité.
Nous dîmes en même temps, Pierre T... et moi, une phrase à peu près
semblable qui équivalait à ceci:
--Ces arroseurs sont d’une grossièreté!...
Nous étions l’un en face de l’autre, nous nous regardions
silencieusement et l’arroseur continuait à nous menacer.
Pierre T... me tendit la main pour mettre un terme à cette inepte
situation, en disant:
--Alors, au revoir et je vous remercie.
Je répondis stupidement:
--Mais c’est moi...
Je revins sur mes pas, très mécontent de moi-même, ayant le sentiment
d’avoir violé, par une inexplicable pitié, des lois imprescriptibles de
jalousie et de haine vis-à-vis de l’homme qui a aimé avant vous une
femme qu’on aime.
Je sentis, quand je rentrai chez Henriette et qu’elle me demanda
pourquoi j’étais parti brusquement, que je devais lui répondre que
c’était pour frapper au visage Pierre T... Je n’en eus pas le courage.
Je lui dis la vérité et elle m’en voulut pendant plusieurs jours.