UNE FEMME EN ATTIRE UNE AUTRE

Je n’aime plus ma maîtresse. Son caractère est devenu désagréable et

bien qu’elle soit jolie, j’ai trop pris l’habitude de sa beauté pour en

tirer du plaisir.

Cependant elle m’aime. M’aime-t-elle? Oui, puisqu’elle ne veut pas que

j’aille dîner en ville, et qu’elle est de mauvaise humeur, pendant

plusieurs jours, si elle apprend que j’ai pris le thé avec une autre

femme qu’elle. Cette jalousie est-elle un signe d’amour ou simplement la

manifestation de sa vanité? Et comment pourrai-je trouver la ligne qui

partage le désir et l’amour-propre?

Si elle m’aime, je dois respecter son affection, j’ai des devoirs

formels vis-à-vis de ce noble sentiment. Je ne dois pas faire souffrir

celle qui m’aime. Mais puisque je ne l’aime pas, dois-je le lui dire à

cause de la vertu de la vérité, ou dois-je le lui cacher par pitié? Si

je lui dis que je ne l’aime pas, je suis cruel et elle ne me croira pas,

du reste. Si je mens, si je simule un amour que je n’éprouve plus,

j’éternise une situation sans issue.

Dans l’hypothèse, au contraire, où elle ne m’aime pas, ma conduite

semble tracée. Je dois lui dire que je ne l’aime pas, que nous ne nous

aimons ni l’un ni l’autre, je dois rompre avec elle.

Mais alors je vais être sans maîtresse. Comment supporterai-je cet état

de choses? Que ferai-je, le soir, seul? Je n’ai plus l’habitude de la

solitude. J’ai, il est vrai, des amis. Mais il y a des soirées

terribles, marquées par la destinée, où tous vos amis sont malades,

invités à dîner, en voyage, où les billets de théâtre qu’ona demandés ne

sont pas arrivés, où un concours de circonstances vous contraint à dîner

tout seul dans un restaurant où justement les plats sont mauvais, les

dîneurs hostiles et les garçons peu polis.

Et puis un homme qui n’a pas une maîtresse attitrée a moins de puissance

de rayonnement sympathique que les autres. Il est privé d’un double

charmant qui le complète et l’embellit. Une femme en attire une autre.

Le charme et l’amour sont les aimants qui appellent le charme et

l’amour. Une femme jolie et qui a le goût du plaisir s’entoure bien

rarement d’amies laides.

Ma maîtresse est le centre d’un petit milieu où j’ai mille profits. Si

je la quitte, ce milieu se dissoudra, s’éparpillera. Je resterai seul,

privé de cette atmosphère d’amour où j’ai pris l’habitude de vivre et

qui m’est nécessaire.

Je me dis d’autre part que chacun a en soi une force amoureuse limitée.

J’use quotidiennement cette force en conversations stériles, en

affection simulée, en résistance à des scènes sans cause sérieuse. Je

m’amoindris quand je me promène avec elle. D’admirables possibilités

restent dans l’ombre par le seul fait que cette maîtresse existe. Je

suis classé, casé, j’appartiens à une catégorie qui n’est pas

disponible. Je suis aux femmes ce que sont aux gens qui veulent louer

une propriété, les villas où il n’y a pas d’écriteau. Elles jettent un

regard rapide. Elles songent: «Cela ferait peut-être l’affaire», mais

elles passent et ne visitent pas.

Une voix me dit: «Il faut rompre. Il faut être seul pour avoir beaucoup

de femmes. La rue avec les devantures des magasins où l’on s’arrête, les

omnibus avec leur choix de visages alignés, les entrées des

métropolitains avec leurs souffles chauds où se mêlent les parfums et

les poussières, appartiennent à celui qui n’est pas impatiemment attendu

par sa maîtresse et qui fait tourner sa canne, ayant l’aisance d’un

homme qui ne sait pas où il va.»

Mais une autre voix me dit: «Quand on a une maîtresse, on en a

plusieurs. Les femmes ont le goût des confidences. Entre elles, elles se

disent tout. L’amie tente volontiers son amie par les paroles flatteuses

qu’elle prononce sur le compte de son amant. Il est aisé de profiter des

qualités dont elle a bien voulu vous parer. Garde ta maîtresse; si tu la

perds, tu ne pourras plus la tromper et tu ne recevras plus de louanges

d’une bouche si autorisée.»

La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme · 第 30 / 73 题