Le mensonge n’est pas d’une essence sublime. Il n’est pas tout-puissant.
En tout cas, pour avoir quelque vertu, il doit reposer sur une base de
vérité.
Plaire aux femmes est un art comme la peinture ou la sculpture. Il y a
une palette et mille couleurs. Il faut corriger la nature, mais il ne
faut pas la déformer.
Chaque femme se fait un idéal de l’amant. Il convient de se conformer à
cet idéal, d’augmenter certains défauts que l’on a naturellement, de se
parer de certaines qualités que l’on n’a jamais eues. Mais il y a une
mesure. L’imposteur de tous les instants est confondu à la fin. Puis,
s’il pense sans cesse à son rôle, il ne jouit pas de la comédie.
Le problème, au début, est de savoir s’il faut laisser voir tout son
amour, ou le cacher. Stendhal donne à Julien Sorel une pleine victoire
sur mademoiselle de La Môle. A chaque mouvement de tendresse qu’il
laisse échapper, correspond un mouvement de recul, de reprise
d’elle-même, de la part de son orgueilleuse maîtresse. Il trouve assez
d’empire sur lui-même pour lutter contre l’orgueil par un orgueil plus
grand. Il est aimé précisément parce que, toutes les fois qu’il va
s’abandonner, il a la force de dissimuler ses vrais sentiments; quand il
est sur le point de dire qu’il aime, il dit qu’il n’aime pas.
L’indifférence attire, mais elle éloigne aussi. Elle est comme ces
poisons qui sont des remèdes à petite dose mais donnent la mort si on en
abuse.
Stendhal dit du reste ailleurs: «Tout l’art d’aimer se réduit, ce me
semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte,
c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme.»
Beaucoup de gens parlent comme ils croient qu’ils devraient parler. Ils
dissimulent ainsi leur vraie personnalité. Ils plaisent moins.
* * * * *
Étant enfant, mes parents m’amenèrent pour la première fois à Paris
visiter l’exposition de 1889. J’étais à cette époque dépourvu de toute
curiosité. Je ne m’intéressai nullement à cette grande ville. Je
regardai d’un œil morne les monuments qui me parurent sinistres de
laideur. Je fus déçu de voir que Notre-Dame était une si petite église;
les magasins du Louvre et du Bon-Marché me parurent d’infimes magasins à
côté de ce que je croyais qu’ils étaient; les rues étaient obscures, les
boulevards étroits. Je me mis à pleurer quand on voulut me faire
pénétrer pour la seconde fois dans l’enceinte de l’exposition, tant la
vue des pavillons exotiques, des nègres et des Chinois me paraissait
dépourvue d’intérêt.
Je n’aimai véritablement que les bouquinistes et leurs étalages où je
trouvai une variété inconnue en province et où je pus faire, avec mes
petites économies, l’achat de maint volume que je désirais.
A mon retour, mon professeur au lycée, à l’estime duquel je tenais
par-dessus tout, parce qu’il m’éveillait aux choses de l’esprit, me
demanda ce que j’avais le mieux aimé à Paris. Je me troublai et, guidé
par le sentiment stupide qu’il fallait penser comme les autres enfants
de mon âge, je répondis que c’était le musée de marine, au Louvre. Or,
j’étais passé dans ce musée de marine sans le regarder, mais deux de mes
camarades qui avaient visité Paris avant moi m’avaient représenté ce
musée, où il y a la reproduction en petit des navires de tous les temps
et de tous les pays, comme la plus belle chose qui existât au monde.
Je fus puni par le haussement d’épaules de mon professeur qui murmura:
--Les enfants sont tous les mêmes!
Ainsi nous faisons faire souvent aux femmes cette réflexion désastreuse:
«les hommes sont tous les mêmes!» uniquement parce que nous nous sommes
dissimulés nous-mêmes, que nous nous sommes enveloppés sous un voile de
banalité.
Il faut se méfier du mensonge. C’est un traître. Il vous tend une main
gantée de velours, il s’incline obséquieusement et il affirme qu’il va
vous mener au but par un chemin obscur et détourné. On le suit et
soudain il vous renverse pour vous mordre ou il vous jette dans un trou.