THÉORIE DES AMES-SŒURS; DANGER DU PARAPLUIE, ETC.

Le procédé sentimental est, pour séduire les femmes, le plus employé,

mais en province seulement.

Alphonse Daudet fait dire quelque part à un de ses personnages que pour

s’assurer définitivement l’amour d’une femme, il suffit de se servir de

trois mots magiques, soit dans une lettre, soit dans une conversation.

Ces trois mots qui font s’ouvrir les bras des maîtresses comme le Sésame

d’Ali-Baba faisait s’ouvrir la caverne des voleurs, sont: âme, fleur,

étoile...

Mon ami le poète L... avec qui j’allais jadis dans des réunions

mondaines fut, pendant un temps, très recherché des femmes du milieu que

nous fréquentions. Il devint même l’amant de celle qu’il désirait et qui

était la plus jolie. Les moyens qu’il employait pour arriver à ses fins

étaient très simples. Il arrivait dans une soirée, même quand tout le

monde était en habit, revêtu d’une longue redingote noire serrée à la

taille. Il avait des cheveux longs et une cravate flottante. Il ne

prononçait, sous aucun prétexte, la moindre parole. Il s’asseyait dans

un coin, tout seul, et inclinait sa tête sur sa main comme si elle était

pesante d’un poids d’amour infini. Si j’allais lui parler, il ne me

répondait pas et ses yeux exprimaient une tristesse inexplicable, car il

était d’un naturel joyeux et peu d’instants avant, dans la rue, avec

moi, il s’était livré à mille plaisanteries. Mais un sûr instinct, car

il n’était pas assez intelligent pour raisonner sa méthode,

l’avertissait que là était le bon moyen de triompher.

Il représentait dans ce milieu bourgeois l’idéal romantique. Il en avait

le visage et le costume. Cela suffisait. Les discours n’étaient pas

nécessaires. Il était un ornement de ces soirées. On briguait l’honneur

de le posséder. Et tandis que je rougissais du silence stupide de mon

ami, de l’ennui qu’il répandait autour de lui, je ne m’apercevais pas

qu’il se gagnait toutes les sympathies par sa mélancolie affectée et que

toutes les paroles aimables que je prononçais pour compenser étaient

considérées comme un bavardage insupportable à côté de sa noble

méditation.

* * * * *

Mon ami R..., qui remporta avant son mariage de grands succès auprès de

modistes, de dactylographes et d’élèves du Conservatoire, employait,

consciemment du reste, un moyen qu’il déclarait excellent. Il faisait la

théorie des âmes-sœurs. Cela consistait à expliquer qu’il n’existait sur

toute la surface de la terre qu’une seule femme dont l’âme était

semblable à la sienne, pouvait le comprendre et l’aimer. Le bonheur dans

l’amour était fait de la rencontre de deux êtres créés l’un pour

l’autre. Mais cette rencontre, vu la grandeur du monde et la mauvaise

volonté de la divinité qui mêlait au hasard les individus, était

infiniment rare.

Cela posé, il déclarait à la femme surprise et ravie qu’une coïncidence

inouïe avait eu lieu, qu’il en était averti par une intuition certaine,

qu’il formait avec elle le groupe unique des âmes-sœurs.

Comment une jeune fille qui a vendu des rubans toute la journée ne

serait-elle pas profondément émue par la pensée qu’un si rare bonheur

l’attend devant la porte de son magasin et qu’elle est favorisée d’une

telle chance?

Et il s’ajoutait pour elle à cela le prestige d’avoir gagné le gros lot

à une invisible loterie dont le billet ne lui avait rien coûté.

Ce même R... comptait moins pour plaire sur ses qualités de cœur, sa

fidélité, ou sa beauté physique, que sur le manteau violet d’un seigneur

de la Renaissance qui formait, avec une épée damasquinée, un loup de

velours noir et un éventail, une panoplie sentimentale disposée dans sa

chambre à coucher.

Si une femme lui demandait quel était ce manteau, il répondait

invariablement:

--C’est le manteau de Roméo.

R... affirmait que ces simples paroles déterminaient chez les femmes des

transports de tendresse et je le crois volontiers.

* * * * *

Ceux qui emploient la méthode sentimentale marchent avec noblesse,

s’accoudent volontiers aux cheminées, sont plus ou moins poètes ou

musiciens. Ils redoutent le ridicule. Si un de leurs parents meurt, ils

puisent une petite consolation dans le fait qu’ils s’habilleront de noir

et qu’ainsi leur costume sera en harmonie avec celui du personnage idéal

qu’ils ont inventé pour plaire.

Ils préfèrent se mouiller que de porter un parapluie. Ils ont raison.

Étant donné l’idée noble qu’ils donnent d’eux-mêmes, le parapluie, avec

son aspect bourgeois et pratique, ne peut que leur nuire.

Du reste il convient d’observer que le parapluie apporte toujours une

petite diminution à l’admiration qu’on a pour quelqu’un, même s’il

s’agit d’une femme.

Il n’est utile que dans un seul cas, un jour de pluie naturellement,

pour faire la connaissance dans la rue d’une femme qui a oublié le sien

et qui craint de mouiller les plumes de son chapeau. Encore est-il

vraisemblable que la femme utilisera le parapluie pour gagner un omnibus

ou une voiture et vous quittera avec des paroles vagues de remerciement.

Ceux qui emploient la méthode sentimentale ne plairont jamais à toute

une catégorie assez nombreuse de femmes. Dans cette catégorie il y a

celles qui sont vénales par nature ou par métier, celles qui aiment les

paroles cyniques, celles qui allient une extrême sensualité à un

caractère très pratique. Les actrices particulièrement sont peu

sensibles au sentimentalisme; leur cœur est vieux et le sentiment est

une poésie propre à la jeunesse.

* * * * *

Il ne faut jamais écrire, soit quand on fait la cour à une femme, soit

au début d’une liaison, de longues lettres élégiaques où l’on peint un

tendre amour. Les termes de ces lettres prennent malgré soi un caractère

suranné et rococo. Elles font penser à des mèches de cheveux conservées

dans un vieux coffret. Un souffle lamentable les anime. Quelque

allégresse que l’on porte dans son cœur, elles laissent percer le dégoût

de la vie, une tristesse immense. Or cette tristesse est la plus grande

ennemie de l’amour. On mêle vainement à tout cela la poésie dont on est

capable. On ne fait qu’aggraver son cas. Les énumérations de fleurs, les

descriptions de sites charmants dans lesquels on s’est promené, où on

voudrait se promener à deux, produisent toujours un effet de ridicule et

de désenchantement.

La femme qui lit une lettre écrite dans ce sens a le sentiment d’une

chose grave, ennuyeuse et poétique qui pèse sur elle.

* * * * *

Mon ami Charles, qui est un bon vivant dont la présence sème

l’allégresse, eut naguère en Suisse, durant l’été, une sorte de flirt

avec une femme mariée jeune et jolie. Il l’accompagnait dans la

montagne, jouait au tennis et canotait avec elle. Le soir, quand on

était assis sur la terrasse de l’hôtel, il l’égayait de ses bons mots,

de même qu’il égayait tous les amis de la jeune femme, et ainsi il était

paré à ses yeux du prestige de la gaieté et des divertissements.

Elle l’aima pour cette raison qui en valait bien une autre. Elle lui

promit d’être à lui, les vacances terminées, à Paris. Ils se quittèrent

durant un mois.

Mais mon ami Charles eut la folie de lui écrire pendant ce temps de

longues lettres d’amour contraires à son génie joyeux. Il lui peignit

les tristesses de l’absence, non parce qu’il les éprouvait mais parce

qu’il pensait qu’il était convenable de les éprouver. Il donna à ses

rêves et à ses désirs une atmosphère douloureuse qu’il estimait propice

à ses desseins et devant ajouter de la noblesse à un amour trop sportif.

Il perdit ainsi la possibilité d’une maîtresse charmante. En effet, la

jeune femme qu’il aimait ne fut jamais à lui. Elle eut raison. Elle

avait eu du penchant pour un homme joyeux, elle n’en avait plus pour un

triste.

Et ce fut un juste châtiment pour mon ami Charles qui avait sacrifié sa

vraie personnalité au profit d’un absurde idéal littéraire.

La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme · 第 20 / 73 题