Ne sachant où aller après, et effarouchés par la foule de gens qui
étaient déjà sur pied, ils s'assirent à l'écart dans une des
retraites du pont pour se reposer. Ils s'aperçurent bientôt que le
courant d'activité générale se portait tout entier d'un côté, et
qu'il y avait un nombre infini de personnes qui traversaient la
Tamise de la rive de Middlesex à celle de Surrey, avec une
précipitation extraordinaire et dans un état d'excitation évident.
Elles étaient, le plus souvent, réunies par petits pelotons de
deux ou trois, ou même d'une demi-douzaine, se parlaient peu,
quelquefois observaient un silence absolu, et suivaient leur route
d'un pas pressé, comme des gens absorbés par un but unique et
commun.
Barnabé et sa mère furent surpris de voir presque tous les hommes
de ce grand rassemblement, qui passaient devant eux sans
discontinuer, porter une cocarde bleue à leur chapeau, et ceux qui
n'avaient pas cette décoration, passants inoffensifs, se montrer
inquiets et chercher timidement à éviter l'attention et les
attaques des autres, auxquels ils laissaient le haut du pavé, par
voie de conciliation. C'était d'ailleurs assez naturel, vu
l'infériorité de leur nombre: car ceux qui portaient des cocardes
bleues étaient à ceux qui n'en portaient pas dans la proportion de
quarante ou cinquante au moins contre un. Cependant on ne voyait
point de querelles. Les cocardes bleues se pressaient comme des
essaims, cherchant à se passer l'une l'autre, et se hâtant de tout
leur pouvoir au milieu de la multitude, échangeant seulement un
regard, et encore pas toujours, avec les passants qui
n'appartenaient pas à leur association.
Au commencement, le courant populaire s'était borné à occuper les
deux trottoirs; un petit nombre de traînards seulement se
rencontraient sur la chaussée. Mais, au bout d'une demi-heure
environ, le passage fut complètement bloqué par la foule qui,
serrée et compacte à présent, embarrassée dans les charrettes et
les voitures qu'elle rencontrait, ne pouvait plus avancer que
lentement, et quelquefois même se voyait obligée de faire des
haltes, de huit ou dix minutes.
Au bout de deux heures environ, le nombre des passants commença à
diminuer sensiblement; on les vit, petit à petit, s'éclaircir,
débarrasser le pont, disparaître, sauf quelques traînards à
cocardes, qui, se sentant en retard, le visage poudreux et
échauffé, pressaient le pas pour ne point arriver trop tard, ou
s'arrêtaient à demander le chemin qu'avaient pris leurs amis, et
se hâtaient, après s'être renseignés, de marcher dans cette
direction avec une satisfaction visible. Au milieu de cette
solitude relative, qui lui semblait si étrange et si nouvelle
après la foule qui l'avait précédée, la veuve eut, pour la
première fois, l'occasion de s'informer à un vieillard, qui était
venu s'asseoir près d'eux, de ce que signifiait ce concours
extraordinaire de gens.
«Mais d'où donc venez-vous? répondit-il, si vous n'avez pas
entendu parler de la Grande Association de lord Georges Gordon.
C'est aujourd'hui qu'il présente à la Chambre la pétition contre
les catholiques. Que Dieu l'assiste!
-- Eh bien! qu'est-ce que tous ces gens-là ont à voir là dedans?
demanda-t-elle.
-- Ce qu'ils ont à voir là dedans? Comme vous y allez! Vous ne
savez donc pas que Sa Seigneurie a déclaré qu'elle ne présenterait
rien à la Chambre s'il n'y avait pas, pour soutenir la pétition,
quarante mille hommes au moins à la porte, et des gaillards
solides? Jugez de la foule qu'il va y avoir.
-- Quelle foule, en effet! dit Barnabé. Entendez-vous, mère?
-- Ils vont, à ce qu'on dit, reprit le vieillard, passer une revue
de plus de cent mille hommes. Ah! vous n'avez qu'à laisser faire
lord Georges. Il connaît bien son pouvoir. Il y a de puissants
visages à ces trois fenêtres là-bas (et il montrait la chambre des
Communes qui dominait la rivière), qui vont devenir pâles comme la
mort en voyant ce soir lord Georges monter à la tribune: et ils
n'auront pas tort. Eh! eh! laissez faire Sa Seigneurie, c'est un
malin.»
Et là-dessus, marmottant, riant dans sa barbe, et remuant son
index d'un air significatif, il se leva à l'aide de son bâton, et
s'en alla comme un château branlant.
«Mère, dit Barnabé, quelle brave foule dont il parle là. Allons!
-- Pas pour la rejoindre, toujours, cria-t-elle.
-- Si, si, répondit-il en tirant les manches de sa veste. Pourquoi
pas? Allons!
-- Vous ne savez pas, dit-elle avec instance, le mal que ces gens-
là peuvent faire, où ils peuvent vous conduire, ni quelles sont
leurs intentions. Pour l'amour de moi...
-- C'est justement pour l'amour de vous, cria-t-il en lui tapotant
les mains. C'est bien cela, pour l'amour de vous, mère. Vous vous
rappelez bien ce que l'aveugle nous disait de l'or. Voilà une
brave foule! Allons! ou plutôt, attendez que je sois revenu;
attendez-moi là.»
Avec toute l'énergie de sa crainte maternelle, elle essaya, mais
en vain, de le détourner de son idée. Il était baissé à boucler
son soulier, quand un fiacre passa rapidement devant eux, et, de
l'intérieur, une voix ordonna au cocher de s'arrêter.
«Jeune homme! dit la voix.
-- Qu'est-ce qu'on me veut? cria Barnabé en levant les yeux.
-- Est-ce que vous ne voulez pas porter cette décoration? reprit
l'étranger en lui tendant une cocarde bleue.
-- Au nom du ciel, n'en faites rien; ne la lui donnez pas, s'écria
la veuve.
-- Parlez pour vous, bonne femme, dit l'autre froidement. Laissez
le jeune homme faire ce qu'il lui plaît. Il est assez grand pour
se décider tout seul; il n'a plus besoin de s'accrocher aux
cordons de votre tablier. Il sait bien, sans que vous ayez besoin
de le lui dire, s'il veut ou non porter le signe d'un fidèle
Anglais.»
Barnabé, tremblant d'impatience, se mit à crier: «Oui, oui, je
veux le porter.» Il avait déjà répété ce cri plus de vingt fois,
quand l'homme lui jeta une cocarde en lui disant: «Dépêchez-vous
de vous rendre aux _Champs de Saint-Georges_.» Puis il ordonna au
cocher de prendre le trot et les laissa là.
Barnabé, les mains tremblantes d'émotion, était en train
d'attacher de son mieux ce signe de ralliement à son chapeau,
répondant avec vivacité aux larmes et aux instances de sa mère,
lorsque deux gentlemen qui passaient de l'autre côté jetèrent les
yeux sur eux, et, voyant Barnabé occupé à s'embellir de cet
ornement, se dirent quelques mots à l'oreille et revinrent sur
leurs pas, à leur rencontre.
«Qu'est-ce que vous faites donc là à vous reposer? dit l'un d'eux,
habillé tout en noir, avec de grands cheveux clairsemés sur sa
tête, et une canne à la main. Pourquoi n'avez-vous pas suivi les
autres?
-- J'y vais, monsieur, répliqua Barnabé finissant sa besogne et
mettant son chapeau d'un air crâne; j'y cours à l'instant.
-- Dites donc milord et non pas monsieur, jeune homme, si vous
voulez bien, quand Sa Seigneurie vous fait l'honneur de vous
adresser la parole, dit le second gentleman avec un air de doux
reproche; si vous n'avez pas reconnu lord Georges Gordon tout de
suite, il est grand temps maintenant.
-- Non, non, Gashford, dit lord Georges, pendant que Barnabé se
découvrait et lui faisait un beau salut. Ça ne fait pas
grand'chose dans un jour comme celui-ci, que tout Anglais fidèle
se rappellera avec orgueil et plaisir; couvrez-vous, l'ami, et
suivez-nous, car vous êtes en arrière et vous allez arriver trop
tard. Voilà qu'il est dix heures passées. Vous ne saviez donc pas
que le rassemblement se faisait à dix heures précises?
Barnabé secoua la tête en les regardant l'un après l'autre, comme
s'il ne se doutait pas de ce qu'on voulait lui dire.
«Vous auriez dû le savoir, l'ami, dit Gashford. C'était bien
convenu. D'où venez-vous donc, que vous êtes si mal informé?
-- Il n'est pas dans le cas de vous répondre, monsieur, dit la
veuve. Cela ne sert à rien de l'interroger. Nous ne faisons que
d'arriver de bien loin dans la province, et nous ne savons rien de
tout cela.
-- Il paraît que la cause a poussé loin ses racines, et qu'elle
étend déjà ses branches de tous côtés, dit lord Georges à son
secrétaire. Bonne nouvelle, et que Dieu soit loué!
-- Ainsi soit-il! cria Gashford d'un air solennel.
-- Vous ne m'avez pas comprise, milord, dit la veuve. Pardon, vous
vous méprenez cruellement sur ce que j'ai voulu dire. Nous
n'entendons rien à tout ce qui se passe, et nous n'avons ni
l'intention ni le droit d'y prendre avec vous la moindre part. Ce
jeune homme est mon fils, mon pauvre fils, infirme d'esprit, et
qui m'est plus cher que la vie. Au nom du ciel, milord, allez-
vous-en sans lui; épargnez-lui la tentation de vous suivre dans
quelque danger.
-- Ma bonne femme, dit Gashford, comment est-il possible? Je ne
vous comprends pas. Qu'est-ce que vous nous parlez de tentation et
de danger? Est-ce que vous prenez milord pour le lion de
l'Écriture, qui chercha quelqu'un à dévorer? Que le bon Dieu vous
bénisse!
-- Non, non, milord; pardonnez-moi, reprit la veuve éplorée, lui
mettant les deux mains sur la poitrine, sans savoir ce qu'elle
faisait ni ce qu'elle disait, dans le trouble de son ardente
prière; mais j'ai des raisons de vous supplier de céder à mes
larmes, aux larmes d'une mère. Au nom du ciel! laissez-moi mon
fils. Il n'est pas dans son bon sens; il ne sait pas ce qu'il
fait, je vous le jure.
-- Voyez, dit lord Georges, reculant devant les mains de la veuve
et rougissant tout à coup, voyez un peu la perversité de ce
siècle! On traite de folie le zèle de ceux qui veulent servir
fidèlement la bonne cause. Avez-vous bien le coeur de parler comme
cela de votre propre fils, mère dénaturée?
-- Vous m'étonnez, dit Gashford à la veuve, avec une espèce de
sévérité sans aigreur; voilà un triste échantillon de la
dépravation des femmes!
-- Il n'en a toujours pas l'air, dit lord Georges jetant un coup
d'oeil sur Barnabé, et demandant tout bas à son secrétaire s'il
était vrai que le gars avait l'esprit dérangé. Et, quand ce
serait, nous ne devons pas nous arrêter à une bagatelle comme ce
prétendu dérangement d'esprit. Qui de nous (et il rougit encore)
échapperait à ce reproche, si c'était un cas d'exclusion?
-- Pas un de nous, répliqua le secrétaire. Dans un cas comme
celui-ci, plus il y a de zèle, de fidélité, de bonne volonté, plus
la vocation est écrite là-haut, et plus sainte est la folie. Quant
à ce jeune homme, milord, ajouta-t-il en retroussant légèrement sa
lèvre, pendant qu'il regardait Barnabé, qui était là debout, à
tourner dans les mains son chapeau, et à leur faire signe en
cachette de partir, soyez sûr qu'il a toute sa raison, et qu'il
est aussi sain d'esprit que pas un.
-- Ah çà! désirez-vous faire partie de la _Grande Association_?
dit lord Georges en s'adressant à lui; avez-vous l'intention
d'être un des nôtres?
-- Oui! oui! dit Barnabé, l'oeil étincelant. Certainement que j'en
ai l'intention. Je le lui disais à elle-même, pas plus tard que
tout à l'heure.
-- Je vois ce que c'est, répliqua lord Georges en jetant à la
malheureuse mère un regard de reproche; je m'en doutais. Eh bien!
vous n'avez qu'à me suivre, moi et ce gentleman, et vous allez
accomplir votre désir.»
Barnabé déposa sur la joue de sa mère un tendre baiser, et lui
disant d'avoir bon courage, que leur fortune était faite, il
marcha derrière eux. Elle aussi, la pauvre femme, elle se mit à
les suivre, en proie à une terreur et à un chagrin inexprimables.
Ils marchèrent rapidement le long de Bridge-Road, dont toutes les
boutiques étaient fermées; car en voyant passer cette cohue, et
dans la crainte de leur retour, les gens n'étaient pas rassurés
pour leurs marchandises et les vitres de leurs fenêtres; on
pouvait apercevoir à l'étage supérieur de leurs maisons tous les
habitants réunis à leurs croisées, regardant en bas dans la rue
avec des visages alarmés, où se peignaient diversement l'intérêt,
l'attente et l'indignation. Les uns applaudissaient, les autres
sifflaient. Mais sans faire attention à ces manifestations, et
tout entier au bruit du vaste rassemblement voisin, qui
retentissait à ses oreilles comme le mugissement de la mer, lord
Georges Gordon hâta le pas et se trouva bientôt dans les Champs de
Saint-Georges.
C'étaient réellement des champs à cette époque, et même très
étendus. On y voyait rassemblée une multitude immense, portant des
drapeaux de toute forme et de toute grandeur, mais tous d'une
couleur uniforme, tous bleus, comme les cocardes. Il y avait des
pelotons qui faisaient des évolutions militaires, d'autres en
ligne, en carré, en cercle. Un grand nombre des détachements qui
marchaient sur le champ de parade et de ceux qui restaient
stationnaires, chantaient des psaumes et des hymnes. Quel que fût
le premier qui en avait eu l'idée, elle n'était pas mauvaise: car
le son de ces milliers de voix élevées dans les airs était fait
pour remuer l'âme la plus insensible, et ne pouvait manquer de
produire un effet merveilleux sur les enthousiastes de bonne foi
dans leur égarement.
On avait posté en avant du rassemblement des sentinelles pour
annoncer l'arrivée du chef. Quand celles-ci se furent repliées
pour passer le mot d'ordre, il circula en un moment dans toute la
troupe, et il y eut alors un moment de profond et morne silence,
pendant lequel les masses se tinrent si tranquilles et si
immobiles, qu'on ne voyait plus, partout où pouvaient se porter
les yeux, d'autre mouvement que celui des bannières flottantes.
Puis tout à coup éclata un hourra terrible, puis un second, puis
un autre. L'air en était ébranlé et déchiré comme par un coup de
canon.
«Gashford, cria lord Georges, serrant le bras de son secrétaire
tout contre le sien, et parlant avec une émotion qui se trahissait
également par l'altération de sa voix et de ses traits, je sens
maintenant que je suis prédestiné; je le vois, je le sais. Je suis
le chef d'une armée. Ils me sommeraient en ce moment, d'une
commune voix, de les conduire à la mort, que je le ferais; oui!
dussé-je tomber le premier moi-même.
-- En effet, c'est un fier et grand spectacle, dit le secrétaire;
une noble journée pour l'Angleterre et pour la grande cause du
monde. Recevez, milord, l'hommage d'un humble mais dévoué
serviteur...
-- Qu'allez-vous faire? lui cria son maître en le prenant par les
deux mains, car il avait fait mine de s'agenouiller à ses pieds;
cher Gashford, n'allez pas me mettre hors d'état de remplir les
devoirs qui m'attendent dans ce glorieux jour.» Et en disant ces
mots le pauvre gentleman avait des larmes dans les yeux. «Passons
à travers leurs rangs; il nous faut trouver une place dans quelque
division pour notre nouvelle recrue. Donnez-moi la main.»
Gashford glissa sa froide, son insidieuse main, dans l'étreinte
fanatique de son maître, et alors, la main dans la main, toujours
suivis de Barnabé et de sa mère, ils se mêlèrent à la foule.
L'_Association_, pendant ce temps-là, s'était remise à chanter,
et, à mesure que leur chef passait dans les rangs, tous élevaient
leurs voix à qui mieux mieux. Parmi ces ligueurs, coalisés pour
défendre jusqu'à la mort la religion de leur pays, il y en avait
beaucoup qui n'avaient pas même entendu ni psaume ni cantique de
leur vie. Mais comme c'étaient de fameux lurons, pour la plupart,
cela ne les empêchait pas d'avoir de bons poumons, et, comme ils
aimaient naturellement à chanter, ils braillaient toutes les
ribauderies et toutes les sottises qui leur passaient par la tête,
sachant bien que cela se perdrait dans le choeur général des voix,
et ne s'inquiétant guère d'ailleurs qu'on s'en aperçût ou non. Il
y eut bien de ces gaudrioles chantées jusque sous le nez de lord
Georges Gordon; mais sans faire attention à leurs flonflons, il
continua sa marche avec sa roideur habituelle et sa majesté
solennelle, charmé, édifié de la piété de ses partisans.
Ils allaient donc toujours, toujours, tantôt sur le front de cette
ligne, tantôt derrière celle-là, tournant autour de la
circonférence de ce cercle, longeant les quatre côtés de ces
carrés, et il y en avait sans fin à passer en revue, de ces
cercles, de ces carrés, de ces lignes. La chaleur du jour était
arrivée à son apogée; la réverbération du soleil sur la place du
rassemblement la rendait encore plus étouffante: ceux qui
portaient les lourdes bannières commençaient à se sentir
défaillir, et prêts à tomber de lassitude. La plupart des frères
et amis ne se gênaient pas pour ôter leurs cravates et déboutonner
leurs habits et leurs gilets. Dans le centre, un certain nombre
d'entre eux, accablés par l'excès de la chaleur rendue plus
insupportable encore par la multitude dont ils étaient entourés,
se jetaient sur le gazon, tout haletants, offrant d'un verre d'eau
tout ce qu'ils avaient d'argent. Et pourtant pas un homme ne
quittait la place, pas même parmi ceux qui souffraient le plus; et
pourtant lord Georges, tout ruisselant de sueur, continuait sa
marche avec Gashford; et pourtant Barnabé et sa mère les suivaient
de près avec persévérance.
Ils étaient arrivés au bout d'une longue ligne d'environ huit
cents hommes sur une seule file et lord Georges avait tourné la
tête derrière lui, quand on entendit un cri de reconnaissance, à
demi étouffé comme tous les cris que la voix fait entendre en
plein air au milieu d'une foule; et aussitôt un homme sortit des
rangs avec un grand éclat de rire, et posa sa lourde main sur
l'épaule de Barnabé.
«Eh quoi! s'écria-t-il, Barnabé Rudge? Voilà un siècle qu'on ne
vous a vu. Où diable étiez-vous donc caché?»
Dans ce moment-là, Barnabé pensait à toute autre chose; l'odeur du
gazon foulé aux pieds lui rappelait ses vieilles parties de
cricket, du temps qu'il était petit garçon et qu'il allait jouer
sur la pelouse de Chigwell. Surpris de cette apostrophe soudaine
et tapageuse, il fixa sur le personnage ses yeux effarouchés, sans
pouvoir dire autre chose que «Est-ce bien Hugh que je vois?»
-- Oui-da, Hugh en personne, répéta l'autre; Hugh du Maypole. Vous
rappelez-vous mon chien? Il vit toujours et il va bien vous
reconnaître, je vous en réponds. Mais, Dieu me pardonne! je crois
que vous portez nos couleurs? Tant mieux, ma foi, tant mieux! Ha!
ha!
-- Vous connaissez ce jeune homme-là, à ce que je vois? dit Lord
Georges.
-- Si je le connais, milord! je le connais aussi bien que ma main
droite. Mon capitaine aussi le connaît: nous le connaissons tous.
-- Voulez-vous le prendre dans votre division?
-- Il n'y a pas un garçon meilleur, ni plus agile, ni plus décidé
que Barnabé Rudge, dit Hugh; je parie avec qui voudra qu'on ne
trouve pas son pareil. Il va marcher, milord, entre Dennis et moi;
et c'est lui qui va porter, ajouta-t-il en prenant un drapeau des
mains d'un camarade fatigué, c'est lui qui va porter le plus gai
drapeau de soie de cette vaillante armée.
«Dieu du ciel! non, cria la veuve eu s'élançant devant eux.
Barnabé... milord... voyez... il faut qu'il revienne; Barnabé,
Barnabé.
-- Comment, des femmes dans le camp! cria Hugh se jetant entre eux
et les séparant. Holà! capitaine, à l'ordre!
-- Qu'est-ce qu'il y a donc? cria Simon Tappertit, qui accourut en
toute hâte et tout échauffé. Vous appelez cela de l'ordre!
-- Ma foi! non, capitaine, répondit Hugh, tenant toujours la veuve
en respect avec ses mains étendues; c'est bien plutôt du désordre.
Les dames ne sont bonnes ici qu'à détourner nos vaillants soldats
de leurs devoirs. Elles auraient bientôt rempli la place, si on
les laissait faire. Allons, vite!
-- Serrez les rangs! cria Simon à plein gosier; en avant, marche!»
La pauvre femme était tombée sur le gazon. Tout le camp était en
mouvement. Barnabé était entraîné au coeur d'une masse épaisse de
ligueurs; elle ne le voyait plus.