Quand Barnabé revint avec le pain demandé, la vue du bon vieux
pèlerin fumant sa pipe et se mettant à son aise avec si peu de
cérémonie, parut lui causer, même à lui, beaucoup de surprise,
surtout lorsqu'il vit ce digne et pieux personnage, au lieu de
serrer précieusement et avec soin son pain dans son bissac, le
repousser négligemment sur la table, et tirer sa bouteille en
l'invitant à s'asseoir pour boire un coup avec lui.
«Car, dit-il, je ne m'embarque jamais sans biscuit, comme vous
voyez. Goûtez-moi ça. Est-ce bon?»
Les yeux de Barnabé en pleuraient et il toussait comme un
malheureux, tant le grog était fort, ce qui ne l'empêcha pas de
répondre que c'était excellent.
«Encore une goutte, dit l'aveugle; n'ayez pas peur, vous n'en
prenez pas comme cela tous les jours.
-- Tous les jours, cria Barnabé, dites donc jamais!
-- Vous êtes trop pauvre, reprit l'autre avec un soupir. Voilà le
mal. Votre mère, la pauvre femme, serait plus heureuse si elle
était plus riche, Barnabé.
-- Tiens! comme cela se trouve! C'est justement ce que je lui
disais quand vous êtes venu ce soir, en voyant tout l'or qui
brillait au ciel, dit Barnabé rapprochant sa chaise, et regardant
attentivement l'aveugle en face. Dites-moi donc. N'y aurait-il pas
quelque moyen de devenir riche, que je pourrais apprendre?
-- Quelque moyen? il y en a cent.
-- Vraiment? Comme vous dites ça! Eh bien! quels sont-ils?... ne
vous tourmentez pas, mère, c'est pour vous que je fais cette
question, ce n'est pas pour moi... quand je vous dis que c'est
pour vous... Quels sont-ils, voyons?»
L'aveugle tourna sa face, où perçait un sourire de joie
triomphante, du côté où la veuve se tenait en grand émoi.
«Mais, répondit-il, mon bon ami, ça ne se trouve pas comme ça à
rester le derrière sur sa chaise.
-- Sur sa chaise! cria Barnabé s'étirant les manches; ce n'est
toujours pas moi que vous voulez dire; ou bien vous vous trompez
joliment, moi qui suis souvent à courir avant le lever du soleil,
pour ne rentrer à la maison qu'à la nuit. Vous me trouveriez dans
les bois avant que le soleil en ait chassé l'ombre, et j'y suis
bien des fois encore après que la lune brille au ciel, et regarde
à travers les branches pour voir l'autre lune qui demeure dans
l'eau. En allant à droite, à gauche, je cherche bien à trouver,
dans l'herbe et dans la mousse, s'il n'y a pas quelqu'une de ces
pièces de monnaie pour lesquelles elle se donne tant de mal à
travailler et verse tant de larmes. Et, quand je suis couché à
l'ombre, où je m'endors, c'est encore pour en rêver... Je rêve que
j'en déterre des tas, que j'en vois des cachettes dans les
broussailles, que je les vois étinceler dans le feuillage, comme
des gouttes de rosée. Mais, avec tout cela, je n'en trouve jamais.
Dites-moi donc où il y en a. Fallût-il un an pour y aller, j'y
vais; parce que je sais bien comme vous qu'elle serait plus
heureuse si elle m'en voyait revenir chargé. Parlez donc, je vous
écoute, dussé-je vous prêter l'oreille toute la nuit.»
L'aveugle passa légèrement sa main sur toute la personne du pauvre
diable; et, voyant qu'il avait les coudes plantés sur la table, le
menton appuyé sur ses deux mains, qu'il se penchait avidement en
avant, montrant dans toute son attitude l'intérêt et l'impatience
dont il était animé, il s'arrêta une minute avant de lui répondre,
pour laisser la veuve considérer la chose à loisir.
«C'est dans le monde, mon brave Barnabé, c'est dans les joyeux
amusements du monde: ce n'est pas dans des endroits solitaires
comme ceux où vous passez votre temps; c'est dans les foules, au
milieu du bruit et du tapage.
-- Bravo! bravo! cria Barnabé, en se frottant les mains, à la
bonne heure! voilà ce que j'aime. Et Grip aussi. Voilà ce qu'il
nous faut à tous les deux. Bravo!
-- Dans les endroits, continua l'autre, comme il en faut à un
jeune gars qui aime sa mère et qui peut faire là pour elle, et
pour lui par-dessus le marché, en moins d'un mois, ce qu'il ne
ferait pas ici dans toute sa vie... c'est-à-dire avec un ami, vous
comprenez, pour lui donner de bons conseils.
-- Vous entendez, mère? cria Barnabé, se retournant vers elle avec
délice. Et puis maintenant venez donc me dire qu'il ne vaut pas
seulement la peine qu'on le ramasse, quand même il serait là
reluisant à nos pieds! Et pourquoi donc alors le recherchons-nous
tant à présent, que, pour en avoir un peu, nous nous tuons de
travail du matin jusqu'au soir?
-- Certainement, dit l'aveugle, certainement... La veuve, n'avez-
vous pas encore votre réponse prête? Est-ce que, ajouta-t-il tout
bas, vous n'êtes pas encore décidée?
-- Je veux vous dire un mot... à part.
-- Mettez votre main sur ma manche, dit Stagg se levant de table,
et je vous suivrai où vous voudrez. Courage, mon brave Barnabé!
Nous reparlerons de ça. J'ai un caprice pour vous. Attendez-moi là
un peu, je vais revenir... Allons, la veuve!»
Elle le mena à la porte, puis dans le petit jardin, où ils
s'arrêtèrent.
«Il a bien choisi son commissionnaire, dit-elle à demi-voix; vous
êtes bien l'homme qu'il faut pour représenter celui qui vous
envoie.
-- Je lui dirai cela de votre part, répondit Stagg. Comme il a
beaucoup de considération pour vous, l'éloge que vous voulez bien
faire de moi ne pourra que me relever dans son estime. Mais il
nous faut nos droits, la veuve.
-- Des droits! savez-vous qu'un seul mot de moi...?
-- Pourquoi ne continuez-vous pas? répliqua l'aveugle avec calme,
après un long silence. Est-ce que vous croyez que je ne sais pas
bien qu'un mot de vous suffirait pour faire faire à mon ami le
dernier pas de danse qu'il pût jamais faire dans ce monde? Que si,
que je le sais bien. Eh bien, après? ne sais-je pas bien aussi que
ce mot-là, vous ne le direz jamais, la veuve?
-- Vous croyez ça?
-- Si je le crois! j'en suis si sûr que je ne veux pas seulement
que nous perdions notre temps à discuter cette question. Je vous
répète qu'il nous faut nos droits, ou un dédommagement. Ne vous
écartez pas de là, ou je retourne à mon jeune ami, car ce garçon-
là m'intéresse, et j'ai envie de le mettre en bon chemin pour
faire fortune. Bah! je sais bien ce que vous allez dire, ajouta-t-
il bien vite; vous n'avez pas besoin de m'en parler, vous me
l'avez déjà fait entendre. Vous voulez me demander si je ne
devrais pas avoir pitié de vous, parce que je suis aveugle. Eh
bien! non. Faut-il, parce que je ne vois pas, que vous vous
imaginiez que je dois mieux valoir que ceux qui voient? Et de quel
droit? Ne semble-t-il pas que la main de Dieu se manifeste plutôt
à me priver de mes yeux qu'à vous laisser les vôtres? Voilà bien
votre jargon, à vous autres! Oh! quelle horreur! c'est un aveugle
et il a volé; ou bien il a menti; ou bien il a filouté. Voyez un
peu la belle histoire! Parce qu'il n'a pour vivre que les liards
que vous lui jetez dans sa sébile, le long des rues, il est bien
plus coupable que vous qui pouvez voir, travailler, vivre enfin
indépendants de la charité d'autrui. Le diable soit de vous! Parce
que vous avez vos cinq sens, vous pouvez être aussi vicieux que
vous voulez. Parce que nous n'en avons que quatre, et qu'il nous
manque le plus précieux de tous, il faut que nous vivions bien
moralement de notre infirmité. Voilà la justice et la charité du
riche pour le pauvre, comme on l'entend par tout le monde!»
Il s'arrêta là-dessus un moment, et entendant sonner da l'argent
dans la main de la veuve:
«Bon, s'écria-t-il, reprenant tout de suite son air posé, voilà
qui peut arranger les affaires. Est-ce la somme, dites-moi, la
veuve?
-- Je veux d'abord que vous répondiez à une question. Vous dites
qu'il est près d'ici. Est-ce qu'il a quitté Londres?
-- S'il est près d'ici, la veuve, vous comprenez qu'il faut qu'il
ait quitté Londres.
-- Oui, mais, je veux dire, est-ce pour de bon? Vous savez bien.
-- Oui, ma foi! c'est pour de bon. La vérité est que, s'il y était
resté plus longtemps, cela pouvait avoir pour lui des conséquences
désagréables. C'est la raison qui lui a fait quitter Londres.
-- Écoutez, dit la veuve, faisant sonner des pièces de monnaie sur
le banc près duquel ils étaient; comptez.
-- Six, dit l'aveugle en les écoutant attentivement à mesure.
Comment! pas davantage?
-- C'est l'épargne de cinq années. Six guinées.»
Il prit une des pièces dans sa main, la tâta soigneusement, la mit
dans ses dents, la fit sonner sur le banc, et invita la veuve à
continuer.
«Ces guinées-là, je les ai amassées sou par sou, pour les cas de
maladie, ou dans la prévision de la mort qui pourrait m'enlever à
mon fils. C'est le prix de cinq années de faim, de veilles et de
travail. Si vous êtes disposé à les prendre, prenez-les, mais à la
condition que vous quitterez la maison à l'instant, et que vous ne
rentrerez plus dans cette chambre où mon fils est assis à vous
attendre.
-- Six guinées! dit l'aveugle, secouant la tête; il est vrai
qu'elles sont de poids et de bon aloi, mais ce n'est pas les vingt
guinées que je vous demande, la veuve; nous sommes loin de compte.
-- Vous savez bien que, pour une somme pareille, il faut que
j'écrive loin d'ici. Envoyer une lettre, recevoir la réponse tout
cela demande du temps.
-- Deux jours, peut-être? dit Stagg.
-- Davantage.
-- Quatre jours?
-- Huit jours. Revenez d'aujourd'hui en huit, à la même heure;
mais pas ici: vous m'attendrez au coin de la ruelle.
-- Et par conséquent, dit l'aveugle d'un air rusé, je suis sûr de
vous retrouver encore ici?
-- Où voulez-vous que j'aille chercher un asile ailleurs? N'êtes-
vous pas encore content, après m'avoir réduite à la mendicité et
m'avoir dépouillée du petit trésor si chèrement amassé, que je
sacrifie, en ce moment, pour pouvoir au moins rester chez moi?
-- Hum! dit l'aveugle après quelques moments de réflexion: mettez-
moi la face tournée du côté que vous dites, et juste dans le
chemin. Suis-je bien là?
-- Vous y êtes.
-- Eh bien! d'aujourd'hui en huit au coucher du soleil. N'oubliez
pas le garçon qui est là dedans. Quant à présent, bonsoir!»
Elle ne lui fit pas de réponse, et il n'en attendait pas. Il s'en
alla lentement, retournant de temps en temps la tête, et
s'arrêtant pour écouter, comme s'il était curieux de savoir s'il
n'y avait pas quelqu'un par là qui l'observât. Les ombres de la
nuit s'épaississaient rapidement; il fut bientôt perdu dans leur
obscurité. Cependant, ce ne fut qu'après avoir traversé la ruelle,
d'un bout à l'autre, et s'être assurée qu'il était parti, qu'elle
rentra dans sa cabane et se dépêcha de barrer la porte et la
fenêtre.
«Mère, dit Barnabé, qu'est-ce que vous faites donc? Où est
l'aveugle?
-- Il est parti.
-- Parti! cria-t-il en sursaut. Je voulais encore lui parler. Par
où est-il allé?
-- Je ne sais pas, répondit-elle en le prenant à bras-le-corps. Il
ne faut pas sortir ce soir: il y a des revenants et des rêves
dehors.
-- Ah! dit Barnabé, frissonnant tout bas.
-- Il ne fait pas bon à bouger d'ici ce soir, et demain nous
quittons la place.
-- Quelle place? Cette cabane... avec le petit jardin, mère?
-- Oui, demain matin au lever du soleil. Il nous faut aller à
Londres; tâcher de nous perdre dans cette grande cohue: on nous
suivrait à la trace dans toute autre ville: et puis, après cela,
nous nous remettrons en route pour aller chercher quelque nouveau
gîte.»
Il ne fallait pas grands efforts de persuasion pour réconcilier
Barnabé avec l'idée d'un changement. Au premier moment il était
fou de joie: le moment d'après il était accablé de chagrin, en
songeant qu'il allait se séparer de ses amis les chiens. Le moment
d'après, il était plus enchanté que jamais; puis il frissonnait à
l'idée que sa mère lui avait parlé de revenants pour l'empêcher de
sortir ce soir, et rien n'égalait sa terreur et la singularité de
ses questions. À la fin, grâce à la mobilité de ses sentiments, il
surmonta sa peur, et se couchant tout habillé, pour être plus tôt
prêt le lendemain, il s'endormit bientôt devant le triste feu de
tourbe.
La mère ne ferma pas l'oeil; elle resta près de lui à veiller.
Chaque souffle de vent qu'elle entendait au dehors retentissait à
ses oreilles comme ce pas redouté qu'elle connaissait si bien à sa
porte, ou comme cette main scélérate posée sur le loquet; cette
nuit calme de l'été fut pour elle une nuit d'horreur. Enfin, Dieu
merci! le jour parut. Quand elle eut fini les petits préparatifs
nécessaires pour son voyage, et fait à genoux sa prière avec bien
des larmes, elle éveilla Barnabé qui, au premier appel, sauta
gaiement sur ses pieds.
Son paquet d'habillements n'était pas bien lourd à porter, et Grip
était plutôt un plaisir qu'une gêne. Au moment où le soleil darda
sur la terre ses premiers rayons, ils fermèrent la porte de leur
maison désormais abandonnée, et partirent. Le ciel était bleu et
clair. L'air était frais et chargé de doux parfums. Barnabé, les
yeux en l'air, riait à gorge déployée.
Mais, comme c'était un des jours qu'il avait l'habitude de
consacrer à ses grandes excursions, un des chiens, le plus laid de
tous, vint d'un bond à ses pieds et se mit à sauter autour de lui
en signe de joie. Quand il fallut faire la grosse voix pour le
faire retourner chez lui, cela coûta beaucoup à Barnabé. Le chien
battit en retraite, reculant d'un air moitié incrédule, moitié
suppliant; puis, après avoir reculé quelques pas, il s'arrêta.
C'était le dernier appel d'un vieux camarade, d'un ami fidèle...
repoussé désormais. Barnabé ne put supporter cette idée, et, quand
il fit de la main, en secouant sa tête, à son compagnon de plaisir
et de promenade, le dernier signe d'adieu pour le renvoyer chez
lui, il éclata en un torrent de larmes.
«Ah! ma mère, ma mère, comme il va avoir du chagrin, quand il
viendra gratter à la porte et qu'il la trouvera toujours fermée!»
Il n'était pas le seul à penser au logis; elle-même, on voyait
bien à ses yeux noyés dans les pleurs, qu'elle ne pouvait pas
l'oublier; d'ailleurs elle ne l'aurait pas voulu, ni pour lui, ni
pour elle, quand on lui aurait donné tout l'or du monde.