Dix jours plus tard, Berthe était convalescente, et Mme d'Épone parlait
de retourner à Paris. Quoiqu'elle fût absorbée en elle-même, suffoquée
de ce départ de Vincent, sans un mot, sans un adieu, humiliée dans le
plus profond de son être, Berthe avait remarqué le visage plus pâle de
sa mère, et, lorsque celle-ci annonça des affaires importantes qui
l'appelaient à Paris, elle s'imagina que quelque nouveau chagrin, causé
sans doute par son père, avait atteint le coeur déjà si cruellement
blessé de Mme d'Épone. Aussi elle s'était tue, n'avait pas demandé
d'explication, se blottissant seulement comme une enfant l'aurait pu
faire dans les bras maternels, voulant faire sentir à sa mère, par ces
muettes caresses, combien passionnément elle l'aimait.
L'une et l'autre soulageaient leur coeur dans ces silencieuses
étreintes, restant ainsi de longs moments, joue contre joue, toutes deux
dévorant des larmes qui voulaient couler. Le départ avait été affreux
pour Mme d'Épone; heureusement que sa fille était encore trop souffrante
pour l'accompagner, et Raymond la conduisit seul à Bretoncelles. Tout le
trajet, ils n'échangèrent pas une parole; lui, était profondément remué,
malheureux jusqu'aux entrailles de ne pouvoir plus estimer cette femme à
qui, avec une tendresse filiale et fière, il donnait le nom de mère, et
il se mêlait à ce déchirement une sorte de colère, de ce qu'ainsi, par
sa faute, elle eût dérangé le tranquille bonheur de leurs existences et
jeté sur l'avenir une ombre que rien n'effacerait. Il avait eu la
cruauté, presque à l'instant du départ, de lui rendre la petite fourche
d'écaille, pour voir, pour se convaincre encore de cette impossible
réalité; elle n'avait pas bronché, et, avec un merci presque
indifférent, l'avait acceptée. Cependant, un peu avant d'arriver à la
gare, elle trouva le courage de lui recommander encore sa fille:
--Soignez-la bien; elle est digne de toute votre tendresse.
--Je le sais!
Cela fut dit avec un tel orgueil que Mme d'Épone ne regretta plus rien.
Oui, le bonheur de Berthe était assuré, et avec cette conviction, elle
eut la force de prendre congé de son gendre avec une tranquillité qui ne
laissait aucune prise aux observations les plus curieuses.
Mais, rentrée à Paris, le déchirement se fit sentir dans toute sa force;
n'ayant plus sa fille devant ses yeux, ne tenant plus entre ses bras sa
petite Sabine, elle éprouva en plein la désolation et la honte de ce qui
s'était passé; sans cesse, elle revenait sur cette scène; elle en
revivait les moindres détails, et elle souffrait de l'affront qu'elle
avait reçu, comme d'une brûlure sur laquelle on n'aurait cessé
d'appliquer le fer rouge; elle sentait la main lourde de Raymond
s'abattre sur son épaule; elle revoyait son regard épouvanté lorsqu'il
l'avait reconnue! Et toujours, il croirait cela! Toujours il croirait
qu'elle avait quitté le chevet de sa fille pour aller se jeter dans les
bras d'un homme! Alors elle souhaitait mourir, elle implorait Dieu de la
délivrer du fardeau inutile de l'existence, maintenant qu'elle n'avait
plus d'enfant! Autrefois, son mari l'avait abandonnée, et, à son tour,
elle devait abandonner sa fille! Elle avait aussi, par instants,
l'horrible pensée que son sacrifice serait peut-être inutile, qu'elle ne
serait plus là aux heures de tentation qui pourraient se présenter
encore, et alors qu'arriverait-il?
Mme de Gosselies avait été frappée du redoublement de tristesse de sa
fille; elle en avait parlé plusieurs fois au général. Positivement les
cheveux de Valentine grisonnaient; il y avait là, à ses yeux, un
phénomène tout à fait inquiétant, et Mme de Gosselies se demanda si M.
d'Épone n'avait pas fait quelque apparition à Paris; elle l'en croyait
parfaitement capable, comme d'écrire à sa femme, s'il avait une nouvelle
désagréable à lui communiquer; mais, après enquête, elle dut se
convaincre qu'il n'en était rien. Elle questionna d'une façon serrée sur
le ménage Rollo; tout y marchait à souhait; même la marquise de
Fontanieu, qui rentra à Paris au commencement de décembre, put dire à
Mme de Gosselies que son petit gendre n'avait jamais été plus épris de
sa femme.
--Jean est allé déjeuner avec eux à Rouen, deux ou trois jours avant
notre départ et m'a dit que Rollo était un vrai pigeon.
Et Mme d'Épone dépérissait à vue d'oeil! Cette beauté, qui avait paru
résister à tous les coups du sort, s'altérait. Mme de Gosselies en était
sérieusement désolée; elle trouvait terriblement affligeant, pour une
mère, de voir sa fille vieillir, et Mme d'Épone vieillissait. Il s'était
fait en elle un changement marqué, elle était devenue, non plus retirée,
mais sauvage, et Mme de Gosselies avait peine à la faire venir dîner
avec elle; elle eut la terreur de voir sa fille tourner à la maladie
noire et consulta sérieusement un médecin qui, avec une perspicacité qui
frappa Mme de Gosselies, conseilla les distractions. Les distractions,
c'est bientôt dit; mais quelles distractions offrir à une femme qui se
refusait à toutes? Après y avoir réfléchi, Mme de Gosselies pensa qu'il
n'y avait d'autre distraction possible que la présence des Rollo, et
annonça au général son projet de les inviter à venir passer chez elle
les fêtes de Noël et de fin d'année.
--Au moins, je sortirai ma pauvre fille de son marasme; il est possible
que ce ne soit que nerveux, mais c'est horriblement affligeant. Je me
sens descendre au tombeau en regardant Valentine.
Le général approuva et admira l'idée de sa femme; d'ordinaire, le bruit
des enfants fatiguait Mme de Gosselies; mais, pour cette circonstance,
elle était décidée à n'y trouver aucun inconvénient; elle alla jusqu'à
parler d'avoir un arbre de Noël en l'honneur de Sabine:
--Cela fera plaisir, j'en suis sûre, à ma pauvre enfant.
La réponse des Rollo ne se fit pas attendre. Berthe luttait contre un
ennui presque insupportable, et accueillit avec une véritable joie la
pensée d'un changement qui l'aiderait à secouer sa torpeur morale.
Raymond, qui la croyait souffrante physiquement et l'accablait des plus
tendres attentions, ne pensa pas, quelle que fût sa répugnance secrète,
à la contrarier. L'invitation fut donc acceptée avec reconnaissance.
Mme de Gosselies, triomphante, monta en voiture pour annoncer la
surprise à sa fille. Elle fut stupéfaite, quand, au lieu de la joie
qu'elle attendait, Mme d'Épone lui dit, avec une sorte de gêne, que son
médecin lui conseillait le Midi, qu'elle croyait qu'elle allait y aller:
--Tu feras très bien; après le départ de tes enfants.
--Non, je crois que je partirai cette semaine; je les ai vus il y a peu
de temps; Berthe sera très heureuse d'être avec toi.
Mme de Gosselies n'insista pas, véritablement alarmée sur l'état de sa
fille:
«Ou elle perd l'esprit, ou il s'est passé quelque chose que j'ignore;
mais j'en aurai le coeur net de suite.» Et, le lendemain, Rollo recevait
une brève dépêche de Mme de Gosselies, l'appelant auprès d'elle pour une
affaire d'importance elle avait soin d'ajouter: «Rien de santé.»