Mme de Fontanieu avait observé les moindres fluctuations du visage de
Raymond, et elle rentra chez elle vivement intriguée; son mari
l'attendait avec anxiété et impatience; elle lui fit part de ses
impressions, et ils tombèrent d'accord qu'il y avait quelque mystère et
quelque noeud gordien qu'une vraie amitié pourrait peut-être parvenir à
dénouer; ils ne parlèrent pas d'autre chose pendant le reste de la
journée, se heurtant dans toutes les suppositions au fait extraordinaire
de la parfaite tranquillité de Berthe et de la tendresse que son mari
lui témoignait:
--Et il a blêmi, je vous assure qu'il a blêmi, quand je lui ai rendu
cette épingle.
Le lendemain et le surlendemain, Mme de Fontanieu retourna au Grez.
Berthe était toujours très souffrante; mais le docteur assurait que le
mal de gorge n'aurait pas de suite; elle voyait avec plaisir la
marquise, car, quoique oppressée par la fièvre et presque incapable de
parler, elle l'écoutait sans fatigue; son mari ne la quittait presque
pas; sa mère venait plus rarement, prétextant la nécessité de garder
Sabine et de faire observer les précautions que le docteur avait
recommandées pour l'enfant. Plusieurs fois, Berthe avait réclamé sa
mère; car, pendant ses heures d'immobilité et d'insomnie, une lutte
violente se livrait dans son coeur; elle pensait avec effroi jusqu'où
était déjà allé l'abandon d'elle-même, jusqu'où il aurait pu aller si la
maladie n'était venue l'arrêter! A voir son mari la soigner avec une
tendresse si grande, elle éprouvait une sorte de honte; ce maladroit
dans les choses de la vie avait des raffinements infinis dans celles du
coeur. Elle l'épiait entre ses paupières demi-closes pendant les longues
heures qu'il restait là près d'elle silencieux et patient, guettant ses
désirs, et le regard clair de ses yeux d'enfant sans cesse tournés vers
elle lui donnait envie de fermer les siens pour qu'il ne pût pas y lire.
Entre Raymond et Mme d'Épone, il y avait comme un engagement tacite de
se trouver le moins possible ensemble au chevet de la malade. Le
déjeuner les réunissait forcément, et le supplice que Mme d'Épone endura
d'un front serein, pendant ces quelques jours, surpassa tout ce qu'elle
aurait pu imaginer. La présence de Sabine rompait un peu leur gêne
mutuelle; l'enfant s'appuyait tendrement contre sa mémé; elle babillait
avec son père, et parfois alors les regards de Rollo et ceux de Mme
d'Épone se rencontraient; les uns, chargés de tristesse et de reproche;
les autres, comme fermés, mais désespérés cependant. Lorsqu'il la voyait
là, avec l'extrême noblesse de son port, ce visage, que pas une passion
n'avait flétri, ces yeux si jeunes et presque candides, il se demandait
s'il n'avait pas été le jouet d'une horrible hallucination, si vraiment
il l'avait vue, vue de ses yeux dans les bras d'un amant! Et elle,
lisant toutes ces pensées sur ce visage mobile, devenait seulement plus
pâle, et Sabine s'étonnait, en riant, de voir trembler la main de sa
grand'mère.
Elle échappait au dîner, ayant proposé de le prendre l'un après l'autre,
afin de ne pas laisser Berthe seule le soir, au moment de la journée où
elle était généralement le plus souffrante; mais pendant les heures où,
restée seule, Raymond auprès de sa femme, elle errait dans les pièces
solitaires ou dans les allées tranquilles du Grez, il semblait à Mme
d'Épone qu'elle prenait congé de la vie; la présence même de sa chère
petite Sabine lui causait une insupportable souffrance. Elle songeait à
tout ce qu'elle avait rêvé d'être pour cette enfant et à ce qu'elle
serait effectivement; puis elle remontait sa pauvre âme vaillante en se
réjouissant de la tendresse que Raymond témoignait à sa femme; elle
était persuadée que Berthe serait touchée, que leurs deux coeurs,
souffrant chacun en silence, allaient se rapprocher et s'unir plus
fortement; elle la saurait heureuse; elle l'aurait sauvée d'un péril
mortel pour son bonheur; elle serait payée. Elle levait les yeux vers
Celui qui, seul, connaissait son sacrifice, qui, seul, le connaîtrait
jamais. Ne serait-elle pas morte volontiers pour son enfant? Elle
mourrait, voilà tout. N'avait-elle pas, depuis longtemps, renoncé au
bonheur pour elle-même? Elle souffrait; mais sa souffrance serait
féconde; seulement elle ne pouvait, malgré son courage, empêcher la
blessure de saigner, et ces heures de souffrance la marquaient comme des
années.
Mme de Fontanieu était arrivée faire sa visite quotidienne; Mme d'Épone,
comme d'habitude, l'avait reçue et l'avait conduite chez la malade;
Raymond y était, et tous trois s'assirent autour du lit; Rollo et la
marquise d'un côté, de l'autre Mme d'Épone, à qui sa fille voulait tenir
la main. Berthe se sentait mieux; elle était fatiguée, mais plus calme,
et il lui semblait que la présence de sa mère fortifiait son coeur.
Mme de Fontanieu raconta différentes nouvelles, puis, d'une voix
détachée, annonça qu'elle avait reçu, le matin même, la visite de
Vincent de Mottelon, venu pour faire ses adieux:
--Il est désolé de ne pas vous revoir, ma bien chère; ils sont venus
tous hier, il paraît; mais personne n'était visible; vous dormiez, je
crois, sous la garde de votre époux, et Mme d'Épone était à la ferme
avec Sabine. Notre jeune premier retourne en Russie; nous allons
retomber dans notre calme plat. Ah! nous ferons bien de voyager un peu
pour ménager la transition.
Berthe avait involontairement serré la main de Mme d'Épone qui, devant
le silence des deux autres, répondit tranquillement:
--Mme de Mottelon doit être désolée.
--Oui, car il part généralement pour deux ou trois ans; on a le temps de
le pleurer ou de l'oublier; je ne lui ai pas caché que j'allais
m'arrêter à ce dernier parti.
--C'est le meilleur, en effet.
Et Mme d'Épone sourit, à la stupéfaction de Raymond, qui, saisi d'une
telle force de dissimulation, n'avait pas le temps de regarder le visage
de sa femme.
Qu'il était triste, ce jeune visage! Elle avait cru souhaiter de ne plus
le revoir, et, maintenant qu'on lui disait qu'il partait, elle éprouvait
un déchirement affreux. Elle avait une peine terrible à retenir les
grosses larmes qui voulaient couler; sa mère se pencha vers elle, la
couvrant presque de son corps, sous prétexte d'arranger ses oreillers,
puis, se baissant, lui effleura le front d'un baiser, comme pour lui
dire: «Je suis là», et souriant avec une compassion divine.
La marquise avait déjà entamé d'autres sujets avec Rollo, dont
l'embarras était visible; seulement, elle comprenait de moins en moins;
mais, comme elle était bonne et les aimait tous, elle gardait sa
curiosité pour elle, et pour son cher et tendre.