Il n'y avait pas sur terre une âme plus misérable que n'était celle de
Mme d'Épone lorsqu'elle rentra dans sa chambre. Sabine, dans son petit
lit, dormait paisiblement, et le petit lit était poussé tout contre
celui où elle ne reposerait pas cette nuit-là. La pauvre femme aurait eu
besoin de crier l'atroce douleur qui la travaillait et la déchirait
comme des dents aiguës; mais elle ne poussa pas un soupir qui aurait pu
réveiller l'enfant; elle s'approcha et pencha sur le cher visage endormi
son visage décoloré; ses bras se tendaient vers l'enfant dans un furieux
désir de la saisir et de la serrer sur son coeur: «Oui, pour toi, mon
enfant; pour toi, ma fille; oui, mon Dieu..., et je vous remercie...»
Elle tourna la tête vers le Christ qui était à son chevet, et ses lèvres
s'entr'ouvrirent pour répéter dans un murmure: «... Et je vous
remercie!» Elle remerciait Dieu, l'héroïque mère; elle le remerciait sur
le bûcher du sacrifice; elle le remerciait de mourir pour ceux qu'elle
aimait. Car n'était-ce pas mille fois pire que la mort? Elle s'assit
dans un fauteuil bas d'où elle pouvait voir l'enfant, et, enlevant le
manteau qui aurait pu effrayer la petite, si elle s'était éveillée, elle
repassa tout ce qui venait de se passer; toute cette journée, dans
laquelle s'écroulait à jamais l'édifice de sa vie; oui, à jamais; il le
fallait pour sauver le bonheur de sa fille, qui ignorerait toujours le
sacrifice. Quand elle était sortie de cette chambre, une heure
auparavant, oh! qu'elle ne se doutait guère au-devant de quelle horrible
réalité elle allait et de quel prix il lui faudrait payer la rançon de
son enfant!
Après le départ des Fontanieu et de son mari, Berthe s'était plainte
d'un violent mal de tête et parlait de sortir pour le dissiper; mais Mme
d'Épone, qui lui trouvait le visage singulier, s'y était fortement
opposée; et, enfin, après une lutte assez vive, la jeune femme avait
consenti à aller se coucher, avouant en même temps qu'elle avait très
mal à la gorge. Mme d'Épone fut immédiatement inquiète, surtout trouvant
à sa fille une sorte d'excitation fébrile qui paraissait hors de
proportion avec le malaise qu'elle accusait; ses yeux brillaient d'un
feu extraordinaire et ses mains brûlantes s'attachaient à sa mère.
--Mon enfant, que je suis fâchée de te voir souffrante!
--Moi! non, pas du tout.
Puis elle ajouta pour corriger ce que cette affirmation avait d'un peu
extraordinaire:
--J'aime à être dorlotée.
Ce fut en descendant donner des ordres pour qu'on allât chercher le
docteur à Bretoncelles, que Mme d'Épone trouva un homme de Lamarie
apportant un paquet de livres à Mme de Rollo et demandant des nouvelles
de tout le monde. Elle trouva qu'il était inutile de faire un événement
du malaise de sa fille et répondit par un bulletin général de «bien»;
puis elle ouvrit le paquet de livres pour voir s'il y en avait un
qu'elle pût lire à Berthe pour la distraire. Au milieu des exemplaires
brochés, un se trouvait dans une de ces gaines de soie, si communes
aujourd'hui; elle le prit, pensant qu'il devait appartenir à Mme Le
Barrage et être une nouveauté à la mode. En l'ouvrant à la première page
pour regarder le litre, elle aperçut, dépassant à peine l'enveloppe de
soie, ce qui lui parut une feuille de papier blanc qu'elle tira à elle
sans la moindre méfiance. Ce fut une enveloppe qu'elle trouva, une
enveloppe soigneusement fermée; elle la retourna dans ses mains avec un
vague sentiment de malaise. Sûrement Mme Le Barrage ne pouvait l'avoir
glissée là par hasard; les inquiétudes qui l'obsédaient depuis quelque
temps prenaient corps; elle eut l'intuition que sa fille venait de se
lancer dans quelque horrible imprudence; elle en entrevit toutes les
conséquences, et alors, sans hésiter, elle déchira l'enveloppe et en
sortit le billet qu'elle contenait; il était court, et d'une écriture
qu'elle reconnut immédiatement.
«Vous avez promis hier de m'accorder enfin cette grâce que je sollicite
à genoux d'un entretien seul à seule. Je sais que vous êtes libre de
vous-même, ce soir, je vous attendrai dans la maison rustique, de neuf
heures à minuit. Venez vers celui qui vous adore et est votre esclave.
Ayez confiance en lui.»
Elle lut, elle relut; les lettres dansaient devant elle. Quoi! sa fille
en était là! Le danger était plus immédiat et plus pressant qu'elle ne
l'avait cru. Ce rendez-vous manqué, un autre s'organiserait. Il n'y
avait qu'un remède, un seul; il fallait à tout prix qu'il parte; s'il
restait, c'en était fait de ce bonheur qui était son oeuvre; dans une
heure d'égarement, sa malheureuse enfant le détruirait à jamais; il
fallait la sauver d'elle-même.
Elle resta là longtemps, regardant la pluie tomber: il fallait agir,
agir rapidement. Lui écrire? Ce serait inutile, elle le sentait; et ce
serait une imprudence. Tout d'un coup, elle eut une inspiration; elle
irait à ce rendez-vous; elle le conjurerait de partir; elle trouverait
les paroles qui toucheraient à son coeur; elle s'humilierait pour
racheter le repos et l'honneur de sa fille. Elle s'exaltait en y
pensant; les mots lui venaient, elle était sûre de vaincre, il
partirait, et, dans trois ou quatre jours, lorsque Berthe serait remise,
lorsque Raymond reviendrait, la vie reprendrait comme autrefois.
L'honneur, l'habitude, l'affection, tout assurait que Berthe laissée à
elle-même retrouverait la paix du coeur; elle seule aurait traversé un
moment pénible; mais que lui importait? Elle frémissait en pensant que
sa fille aurait pu répondre à cet appel!
Elle repoussa les livres, remonta lentement, alla s'occuper de Sabine,
puis vint reprendre sa place de garde-malade, toute attentive à soulager
sa fille, et voyant dans cette indisposition quelque chose de
providentiel. Son coeur éprouvait une affreuse désolation; mais, en même
temps, elle se sentait si forte: Berthe était jeune, elle était honnête,
elle aimait son mari; oui, malgré tout, elle en avait la conviction,
dans quelques mois elle pourrait lui parler de cet engouement, des
dangers qu'elle avait courus; elle pourrait lui montrer quels abîmes
elle avait côtoyés. Elle avait donc oublié Sabine! Elle souhaitait,
comme l'avait fait Mme de Gosselies, que d'autres enfants vinssent
occuper sa vie et son coeur.
Les heures passaient vite; le docteur était venu, avait recommandé le
repos, les précautions, l'expectative, et avait promis une nouvelle
visite pour le lendemain. Berthe s'était assoupie de bonne heure; Sabine
dormait dans son petit lit; la plupart des domestiques, fatigués de la
veille, étaient déjà couchés; la femme de chambre, seule, veillait près
de sa maîtresse, lorsque Mme d'Épone, avec une angoisse de peur,
descendit, prit dans le vestibule un des grands manteaux qui y restaient
accrochés en permanence, et, ouvrant une des portes-fenêtres de la
bibliothèque, se glissa au dehors: elle n'était que nerveuse, sans
aucune crainte réelle, lorsque, au bout de quelques pas, son coeur
s'arrêta en entendant,--il lui parut,--marcher derrière elle; elle
ralentit sa marche, puis l'accéléra, et eut alors l'assurance d'être
suivie. Malgré l'absence de Raymond, il n'y eut pas de doute, pas une
hésitation dans son esprit; c'était lui, elle en avait la certitude;
ignorant de quelle autre imprudence sa fille avait été capable, mais
sûre qu'il l'épiait, elle envisagea la situation et n'eut qu'une minute
de combat dans son coeur: «Je vais prendre sa place, dissiper ses
soupçons à jamais.» Alors elle entra et murmura à l'oreille de Vincent
ces mots qui l'avaient épouvanté sans que dans l'instant il pût les
comprendre ni s'imaginer par quel miracle la mère prenait la place de la
fille. Quand il vit paraître Raymond, quand il entendit la malheureuse
femme revendiquer pour elle la honte et le déshonneur, quand il sentit
que la disculper et dire la vérité serait une lâcheté infâme, il but une
coupe d'humiliation dont il ne devait pas oublier l'amertume; il se
sentait si misérable et si peu de chose devant ces deux êtres emportés
par les plus nobles émotions; il aurait voulu se dire qu'il allait se
battre avec Raymond, répondre de l'injure mortelle qu'il avait voulu lui
infliger, et il fallait, sous peine de forfaire à l'honneur, se taire;
pour la première fois, il voyait de près les épouvantes et les horreurs
de l'adultère; jusque-là, il lui avait paru comme une élégance, d'un
goût un peu scabreux peut-être, mais dont il suffisait d'esprit et de
présence d'esprit pour n'y trouver que des plaisirs. Maintenant, par sa
faute, par son égoïsme, il voyait une existence innocente brisée à
jamais, et la pitié qu'il n'aurait peut-être pas éprouvée pour une
maîtresse folle et imprudente, il l'éprouvait pour Mme d'Épone. Si
Berthe avait été là, il aurait trouvé une sorte de consolation à se dire
qu'elle y était parce qu'elle l'avait bien voulu; mais celle qui
souffrait sous ses yeux la plus atroce humiliation était là pour sauver
son enfant, et Vincent se jura, dans un tardif regret, de ne pas rendre
ce sacrifice inutile, car il devinait une partie du drame qui
s'accomplissait. Du reste, Berthe était perdue pour lui; il ne se
faisait aucune illusion; ils étaient séparés dorénavant comme aucune
autre circonstance n'aurait pu les séparer, et il lui faudrait à ses
yeux, à elle aussi, revêtir l'aspect d'un misérable qui fuit sans un
mot. Si sceptique qu'il fût, il sentait que cette mère avait créé une
barrière qu'il se reconnaissait incapable de franchir; jamais plus il ne
pourrait espérer voir les regards humides de Berthe se tourner vers lui,
et cette pensée la lui rendait encore plus désirable et chère; il
l'aimait, en ce moment-là, jusqu'à la souffrance; il était humilié,
profondément humilié de devoir emporter un remords importun, au lieu des
souvenirs charmants qu'il s'était promis et qui l'auraient parfaitement
consolé d'une séparation. Il y avait dans son rôle actuel une sorte de
lâcheté obligatoire qui lui était horriblement déplaisante. Laisser une
femme sous le coup d'une suspicion fausse ou en trahir une autre, il n'y
avait pas de choix, et son râle à lui était forcément pitoyable. Mme
d'Épone lui inspirait un respect et une compassion infinis; il aurait
voulu pouvoir accomplir quelque acte noble ou courageux afin de ne pas
rester si inférieur à elle, et, au milieu de sa réelle souffrance, il se
connaissait encore assez pour savoir que, dans quelques mois, il aurait
oublié, et qu'elle était blessée à jamais. Il lui avait volé sa fille
aussi complètement que si Berthe eût tout quitté pour le suivre. Il y
avait, dans la grandeur du sacrifice accompli par cette mère, quelque
chose qui surpassait son âme et lui fit éprouver le plus réel
attendrissement qu'il eût jamais connu; il ne s'expliquait rien, mais
démêlait confusément une volonté arrêtée de l'éloigner à n'importe quel
prix. Suffoqué par la colère impuissante qui le faisait trembler, il
marchait au hasard dans la campagne obscure, il ne sentait même pas la
pluie qui tombait à flots; tout était sombre, lamentable, silencieux; il
eut un réel dégoût de l'existence et de lui-même, une fureur du gâchis
dans lequel il s'était mis, car il ne trouvait pas d'autre mot pour
résumer ses impressions: «quel gâchis!», et, pour un homme comme lui,
c'était le plus cruel aveu. Il allait attendre un jour ou deux le bon
plaisir de Raymond, puis il partirait, mais, en partant, il faudrait
emporter des souvenirs, et ces souvenirs seraient d'une nature qui
mêlerait à tout de l'amertume, et cette pensée offusquait l'égoïsme qui
avait été le fond même de son existence. L'une après l'autre des
résolutions violentes lui passaient par la tête; il envisagea et épuisa
en esprit les souffrances et les expiations volontaires, puis, après
s'être laissé tremper et avoir allumé plusieurs cigares qui
s'éteignaient toujours, il finit par se persuader que, d'une façon ou
d'une autre, tout s'arrange dans la vie.