Le dîner avait fini vers huit heures et demie, et le léger dog-cart du
marquis était venu prendre Rollo. Il avait placé sous ses pieds la
petite valise qu'il avait apportée quelques heures auparavant, et il
avait été convenu qu'il renverrait le lendemain la voiture par un de ses
hommes d'écurie. La marquise, de son énorme écriture, lui avait inscrit
les heures d'itinéraire; elle avait tout prévu, et Raymond partit bourré
d'instructions.
La nuit était sombre, de gros nuages noirs couraient rapidement sur la
surface du ciel, s'écartant de temps en temps pour montrer un pâle
croissant de lune semblant nager dans un azur sombre et lointain; un
orage menaçait évidemment, et le vent, déjà assez violent, faisait
ployer les arbres. Rollo conduisait d'une main ferme, il connaissait
chaque caillou de la route et la légère voiture courait presque sans
bruit dans la nuit. Il était heureux; heureux de retourner vers Berthe,
à qui il ne cessait de penser, heureux à l'idée de ce petit voyage, et,
pour la première fois de sa vie, heureux de quitter le Grez. Toutes les
paroles perfides de Mme de Canillac avaient été comme de légers coups
d'aiguille; sa parfaite et absolue sécurité avait été troublée, et, si
faible que fût la mesure, il lui importait de retrouver son calme
confiant. Ceux qui se mettaient depuis quelque temps entre sa femme et
lui l'importunaient. Tout en accélérant l'allure de son cheval afin
d'être arrivé avant que l'orage éclatât entièrement, car déjà il tombait
de grosses gouttes d'eau et des éclairs sombres coupaient les nuages, il
pensait à ne pas effrayer Berthe par son retour inopiné; aussi, en
tournant la grille du Grez, il s'arrêta, ordonna au jardinier, qui avait
ouvert à l'appel de son fouet, de mener tranquillement la voiture aux
communs, et s'engagea à pied pour rentrer au château. Il avait entendu
sonner dix heures à l'église de Rollo-la-Ville et aucune lumière ne
brillait aux fenêtres. La grande bâtisse, toute sombre dans cette nuit
obscure, avait un air lugubre. Tout le monde évidemment était couché. Il
tourna par le plus court afin de rentrer par la porte de la petite
antichambre sur laquelle s'ouvrait son cabinet de travail et ne pas
alarmer la maison par une sonnerie tardive; pensant que Berthe et sa
mère s'étaient retirées de bonne heure, il se promit de ne déranger
personne; il poussa doucement sa clef dans la serrure, et, en la
tournant, d'un mouvement machinal, regarda autour de lui. Soudain, il
s'arrêta... Dans l'obscurité toujours plus profonde, il pleuvait tout à
fait maintenant, ses yeux surpris venaient de découvrir, à vingt pas
devant lui, une forme de femme entièrement enveloppée dans une longue
limousine sombre, dont le capuchon était relevé; elle allait droit
devant, elle et s'engagea rapidement dans une allée étroite, d'où l'on
ne pouvait la voir du château. Quelques secondes, Raymond resta
pétrifié; puis, dans un mouvement rapide comme la pensée, il déchaussa
ses souliers vernis et, se cachant derrière les broussailles, s'élança
vers l'allée, où il avait vu la forme disparaître; un instant après, il
la revit, c'était elle; elle, Berthe, sans aucun doute. A la lueur d'un
éclair, il avait reconnu sa silhouette et le grand manteau dont elle
s'enveloppait; elle marchait vite, se dirigeant vers la maison rustique;
car il voyait maintenant où elle allait; seulement elle avait pris un
chemin détourné pour ne pas être aperçue des fenêtres. Lui, avec des
ruses de sauvage, se couchant presque à terre, la suivait dans une telle
ivresse de fureur, de souffrance et de jalousie, qu'il avait conscience
de ne plus entendre et de voir à peine. Il luttait contre une envie
atroce de crier et de bondir sur elle; mais il voulait une certitude, et
alors il retenait son souffle. Les pas de la femme se firent plus lents;
elle eut comme une hésitation, et, pendant une seconde, s'arrêta
presque, puis, reprenant son allure rapide, marcha droit à la maison
rustique, ouvrit doucement la porte et entra; une forme sombre se leva
immédiatement et vint à sa rencontre, deux bras l'enlacèrent, elle s'y
jeta presque, et, élevant sa main droite qu'elle posa fortement sur la
bouche qui cherchait son visage, elle murmura rapidement d'une voix
étouffée:
--C'est moi, pas un mot; il me suit, ne me trahissez pas!
Et, se serrant fortement dans ces bras qui maintenant tremblaient
violemment, elle garda son attitude d'abandon, absolument comme si elle
n'entendait pas le bruit de la porte qui s'ouvrait, bruit auquel
succédèrent deux cris rauques; puis au même instant un bras furieux
s'abattit sur elle, la faisant rouler à terre, la tête renversée, et
montrait aux yeux terrifiés de Raymond le visage de Mme d'Épone! Il
regardait tellement saisi, tellement suffoqué de ce qu'il voyait, qu'en
ouvrant la bouche pour parler il ne put émettre un son. Il s'appuya au
mur, prêt à défaillir, la regardant, regardant Vincent avec des yeux
effroyablement égarés; puis, soudain, il s'élança vers celui-ci, le bras
levé, l'injure à la bouche.
En une seconde, Mme d'Épone fut relevée et entre eux, pâle et
magnifique, les yeux dilatés, le capuchon tombé laissant voir ses
cheveux défaits, elle repoussa Raymond.
--Non, Monsieur, vous n'avez pas le droit d'intervenir: ceci ne vous
regarde pas. Je suis libre, n'est-ce pas?
--Libre... d'avoir un amant sous mon toit.
--Je partirai; mais vous n'avez pas à vous mêler de tout ceci; je vous
le défends, entendez-vous?
Vincent, ayant sur le visage une expression effrayante, tant on sentait
l'horrible effort qu'il faisait, se rapprocha de Mme d'Épone:
--Vous le voulez? dit-il très lentement.
--Oui, je le veux. Partez, partez et ne revenez pas; obéissez-moi, je
vous en conjure.
--Oui, je vous obéirai.
Et, sans se soucier de Raymond, il lui prit la main, la baisa, et, sans
un autre mot, il disparut dans la nuit.
Mme d'Épone s'était assise, et sa main frémissante rattachait ses
cheveux. Le sang coulait lentement d'une blessure qu'elle s'était faite
en tombant contre une des petites pelles de Sabine, et elle essayait de
l'étancher; ses lèvres tremblaient horriblement aussi; mais elle leva
des yeux assurés sur son gendre et d'une voix qu'on pouvait à peine
entendre:
--Je vous demande, Monsieur, de ne pas faire de scandale; pour ma fille,
pour votre femme. Il va s'éloigner, vous l'avez entendu. Elle est
malade, au lit depuis cinq heures avec un fort refroidissement et un mal
de gorge; le médecin est venu ce soir; elle a besoin de moi; dans
quelques jours, je partirai; je trouverai une raison.
--Je ne veux pas, je ne veux pas que vous l'approchiez. Ah! quand je
pense! Ah! la pauvre ange, la chère créature! Oh! j'ai pu croire une
minute... car je l'ai cru...
Et se mettant à genoux:
--Je te demande pardon, ma femme, dit-il.
Et il éclata en sanglots convulsifs. Ils durèrent un bref moment, puis
il releva la tête:
--Oui, je comprends; pour elle, pour elle, il ne faut pas de scandale.
Et, frottant une allumette, il promena la flamme autour de lui. Le
visage de Mme d'Épone l'épouvanta, et il aperçut le sang qui coulait sur
son front.
--Vous êtes blessée?
--Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse! Rentrons, s'il vous
plaît.
Elle sortit la première, suivie de Raymond, puis tourna la tête:
--Effacez un peu la trace des pas, dit-elle. Et, sans plus s'inquiéter,
elle continua sa route.
Ils se rejoignirent devant la petite porte qu'il ouvrit, entra et se
retrouva au milieu des objets familiers qu'il avait quittés quelques
heures auparavant, avec le sentiment d'avoir vécu une vie depuis.
Sans échanger une parole avec lui, Mme d'Épone avait monté l'escalier,
et il entendit le bruit de son verrou; puis, la maison retomba dans le
silence.
Lui, était incapable de bouger, presque incapable de penser; il alluma
les bougies de son fumoir, et comme un enfant désolé, cacha son visage
sur les coussins du canapé. Quelque chose venait de sombrer en lui, et
il souffrait vraiment pour la première fois de sa vie. Il souffrait
d'abord comme d'une honte atroce, comme d'une souillure secrète mais
ineffaçable, d'avoir soupçonné sa femme, sa Berthe, la chère pure
épouse; d'avoir cru qu'elle, elle pouvait aller la nuit, à pas furtifs,
chercher dans les bras d'un autre des baisers criminels. Il avait vu le
mouvement de ces deux êtres se rapprochant, se jetant sur la poitrine
l'un de l'autre, et il avait senti à cet instant-là comme la pointe d'un
poignard aigu s'enfonçant dans son coeur. Oh! si cela avait été vrai! Si
cela avait été elle! Il l'aurait tuée; jamais il n'aurait pu survivre à
cette douleur, jamais... mais elle était là, là-haut dans leur chambre,
incapable d'imaginer ce qui se passait si près d'elle. Cette femme qu'il
avait crue une sainte! Il se rappelait maintenant mille petites choses
et se demandait comment il avait pu être aussi aveugle. Vincent l'avait
toujours recherchée; combien de fois ne l'avait-il pas vu assis à côté
d'elle, et souvent, depuis quelque temps, il lui avait trouvé l'air
inquiet. Pauvre malheureuse! Une pitié s'emparait de lui, mais une pitié
méprisante. Il était profondément humilié, car il avait toujours été
fier d'elle, et il l'avait aimée comme un fils. Aussi de grosses larmes
coulaient sur ses joues. Oh! il chérirait sa Berthe plus que jamais;
elle n'aurait plus que lui; comme elle serait triste de l'abandon de sa
mère qu'on ne pourrait pas lui expliquer! Pauvre petite!
Il resta là, jusqu'aux premières heures du matin, dans une angoisse de
souffrance qu'il ne devait jamais oublier. Tout ce qu'il y avait de
meilleur en lui montait à son coeur; peu à peu, il y découvrait une
extrême compassion pour la malheureuse femme à qui il ne donnerait plus
le nom de mère, et il résolut d'agir jusqu'au bout en gentilhomme et en
homme d'honneur; non pas en voleur et en misérable comme l'autre. «Oh!
si je pouvais l'étrangler! Et il faut se taire pour elle; pour ma femme;
oui, pour elle. Oh! ma chère femme; pardon, pardon, tous les jours de ma
vie.»