Il y avait un garden party à Lamarie, réunion intime et sans prétention,
dont le tennis était le prétexte, et du reste chacun s'amusait à sa
guise. Une vingtaine de personnes triées sur le volet: les Rollo, le
marquis et la marquise de Fontanieu, voisins un peu éloignés, mais se
dérangeant à l'occasion, cinq ou six officiers venus de Rouen.
C'était une jolie chose que ce coin de parc, par cette belle journée
d'été: ces gazons, ces arbres, les groupes animés des joueurs habillés
de couleurs claires, la grâce des femmes, l'habileté des hommes, les
chassés-croisés, le va-et-vient, le mouvement incessant de la balle
traversant l'air.
Mme de Mottelon, assise sous une large tente parasol, regardait de loin,
charmée du spectacle et d'être entourée de ses amis. Mme de Comballaz
faisait les honneurs d'une grande table chargée de rafraîchissements et,
du coin de l'oeil, surveillait ses petites, en train d'amuser
discrètement Sabine de Rollo qui voltigeait sur le gazon comme un grand
papillon à ailes roses. Mme Le Barrage, couchée à demi dans un rocking
chair, se faisait balancer doucement par un jeune sous-lieutenant en
herbe, éperdument épris d'elle, et n'en tenait pas moins tête à deux ou
trois adorateurs assis à ses pieds. De temps en temps, le
sous-lieutenant effleurait des lèvres la main blanche et parfumée qui
lui passait sous le nez; mais, comme ces jeux d'enfants s'étalaient sans
mystère, leur parfaite innocence ne pouvait être mise en doute. En fils
respectueux, Vincent aidait sa mère à faire les honneurs et se tenait
assis auprès d'elle et de Mme d'Épone, pour qui il avait de grandes
attentions.
--Comment va la partie? demanda Mme de Comballaz à son mari qui revenait
tout essoufflé.
--Très bien, nous gagnons; mais je n'en puis plus: j'ai cédé ma place à
Fontanieu; donnez-moi un peu de punch, je vous prie.
--Mon pauvre Monsieur, pourquoi vous fatiguer ainsi? demanda Mme
d'Épone.
--Madame, parce qu'on ne peut résister au bonheur de jouer avec Mme
votre fille.
--J'admire le goût de ma fille pour un divertissement aussi laborieux,
par la chaleur qu'il fait, du moins.
--C'est Vincent, dit, avec quelque orgueil, Mme de Mottelon, c'est
Vincent qui leur a tourné la tête à tous.
--Mais il leur a rendu service, maman: il est excellent pour la santé de
se remuer; André jouerait tous les jours s'il m'écoutait; cela
l'empêcherait d'engraisser.
--Voilà, je suis le bienfaiteur de ma famille, dit Mottelon; mais, sans
me vanter, je me flatte de vous avoir réveillés un peu, et vous étiez
terriblement endormis.
--Mais, mon cher, nous sommes occupées, nous, dit Mme de Comballaz.
--Toi, ma chère, je te le concède; mais Edmée, mais Mme de Fontanieu,
mais Mme de Rollo même, avaient du temps de reste. Tu vois que Mme de
Fontanieu ne demande pas mieux que de faire dix lieues quand nous
voudrons pour combiner notre charade; non, il fallait que quelqu'un
commençât, et personne de vous n'y pensait; voilà la vérité.
--Alors, Monsieur, nous devons vous offrir des remerciements? dit Mme
d'Épone.
--Non, Madame, je demande seulement qu'on me comble d'amabilités, et
maintenant je vais aller voir où ils en sont et les obliger à une pause.
Votre gendre est un enragé, on ne peut plus l'arrêter quand il a
commencé à jouer; il me semble qu'Edmée est suffisamment reposée et
qu'elle pourrait prendre la place de Mme de Fontanieu ou de Mme de
Rollo.
Il se leva et s'approcha d'abord de sa soeur.
--Ah! Vincent, viens donc causer avec nous.
--Non, ma chère; je te prie même de prendre le courage de te lever.
Veux-tu jouer?
--Oui, oui. Allons, venez, vous autres, dit Mme Le Barrage, qui, pour
rien au monde, n'aurait voulu paraître manquer d'entrain. Ah ça,
qu'est-ce qui arrive? dit-elle tout à coup, en entendant les roues d'une
voiture sur le sable: nous sommes au complet. Voyez donc, d'Ancenis, qui
cela peut bien être?
De grands arbres cachaient entièrement le château, qui était assez loin.
Le lieutenant obéit, se leva, fit quelques pas et revint.
--Madame, c'est une famille tout entière dans un immense landau; mais
elle n'a pas l'honneur d'être connue de moi!
--Il faut que ce soient des gens d'Elbeuf. C'est assommant! Ce qu'il y a
d'atroce à la campagne, ce sont ces envahissements périodiques. Wimi,
viens ici.
L'aînée des petites Comballaz répondit instantanément à l'appel de sa
tante.
--Sans te faire voir, regarde un peu si tu distingues les personnes qui
sont en voiture devant le perron.
La petite, habituée à être envoyée en vigie, eut vite donné son coup
d'oeil et revint avec la rapidité de l'éclair.
--Ma tante, c'est les Legay.
--Horreur! dit Mme Le Barrage; oh! mais c'est intolérable; sauvons-nous.
Elle partit, suivie de sa bande, pendant qu'au détour d'une allée
débouchait un domestique précédant la famille Legay, marchant en file
indienne. A la vue de tout ce monde, Mme Legay eut un mouvement de
confusion parfaitement bien jouée, et, s'approchant de Mme de Mottelon,
avec un visage désolé:
--Ah! Madame, je vous demande un million de pardons; je vois que je suis
doublement indiscrète. Mon gendre n'est ici que pour un jour, et tenait
à vous présenter ses respects.
Mme de Mottelon, quoique médiocrement ravie, la rassura tout à fait, se
déclara charmée, et Mme de Comballaz fit apporter des chaises
supplémentaires.
--Vos filles jouent-elles au tennis? demanda Mme de Mottelon avec bonté.
Mme Legay avait décidé qu'elles ne jouaient pas: cela sauvait le
désagrément de n'être pas invitées à toutes les parties qui pouvaient
s'organiser dans le voisinage.
--Oh! mais cela s'apprend très facilement. Mon fils a été l'instructeur
de toutes ces dames; sauf Mme de Fontanieu, pas une n'avait joué
auparavant.
--Ah! ma cousine de Fontanieu est ici? dit Mme de Canillac d'un air
enchanté.
Et s'adressant à son mari, qui, la mine stupide, était assis regardant
dans le vide:
--Antonin, Blanche de Fontanieu est ici.
--Ah!
Il n'était pas éloquent, Antonin de Canillac, et Mme d'Épone était en
train de se dire qu'il était vraiment horrible, avec sa grosse figure
bourgeonnée, ses yeux sans expression et sa bouche bestiale. Ce fils de
famille avait l'air et la tournure d'un conducteur de boeufs. Du reste,
la compagnie de ses pairs le paralysait. Mme de Canillac ne paraissait
pas plus embarrassée de lui que s'il eût été l'homme le plus charmant et
en faisait les honneurs avec aplomb. Elle racontait à Mme de Mottelon un
récent séjour qu'elle avait fait à Paris, et pendant lequel Antonin
l'avait horriblement gâtée; on s'était amusé du matin au soir, et elle
revenait comblée de tout.
Ce voyage, à la vérité, avait profité à Mme de Canillac; elle s'était
fait coiffer et habiller au dernier goût; et, les cheveux passés d'un
blond fade à un roux ardent, les sourcils accentués, corsetée à
merveille, elle semblait une autre personne que la pâle Suzanne Legay:
c'était maintenant une petite femme chiffonnée, assez drôle et d'un
bagout intarissable.
--Mon mari est un vrai sauvage. Oh! nous ne pouvons pas le retenir ici;
il part pour Rouen demain où ma mère (ma mère, c'était Mme de Canillac)
a des affaires; mais il reviendra me chercher et nous lui apprendrons à
jouer au tennis, n'est-ce pas, Madame? Je veux absolument un tennis à
l'Abbaye, ma mère ne me le refusera pas, je l'espère.
--Vous pouvez même en être sûre, dit poliment Mme de Mottelon. Je crois
que la partie est finie et que voilà mon fils et ces dames qui
reviennent par ici.
Les demoiselles Legay, qui mangeaient des fraises, en ouvrant des
petites bouches rondes, ne bronchèrent pas, ne levèrent pas même leurs
paupières. Avec leur taille horriblement étroite, elles avaient l'air de
deux poupées à ressort, il y avait entre les deux soeurs une émulation à
celle qui aurait la taille la plus fine, et, tous les matins, elles se
prenaient mesure au centimètre; l'une avait cinquante-deux, l'autre
cinquante-un, et une souplesse proportionnée; mais elles croyaient cela
délicieux. Mme de Canillac y mit moins de façon et leva le face-à-main
d'écaille blonde qu'elle avait rapporté également de Paris.
--Ah! oui, je vois Blanche de Fontanieu. Vous me permettrez, Madame,
d'aller à leur rencontre.
Et, contente d'elle-même, elle traversa la pelouse; sa mère la suivait
de l'oeil avec admiration et jetait sur son gendre des regards
attendris.
Mme de Fontanieu, avec l'air d'une gamine, quoiqu'elle fût mère de cinq
enfants, pouvait, malgré sa mine jeunette et sa petite taille, avoir
beaucoup de dignité. Elle s'attendait à ce qui lui arrivait, et
accueillit sa cousine avec une cordialité qui n'avait rien d'exubérant.
--Ma tante va bien?
--Très bien, merci mille fois, et mon cousin de Fontanieu?
--Il continue sa partie. Antonin est ici?
--Oui, il m'a amenée; mais il repart demain.
--Ah!
Mme Le Barrage présenta poliment son frère.
--Mais je crois avoir connu M. de Mottelon autrefois.
Il l'avait vue, en effet, dix ans auparavant, une fois à la sortie de la
messe.
M. de Fontanieu marchait en avant, avec sa cousine qui s'attachait à
elle.
--Nous sommes peut-être indiscrètes d'être venues aujourd'hui, dit
confidentiellement Mme de Canillac.
--Est-ce que vous étiez invitées?
--Non, mais nous ne savions pas qu'il y eût du monde.
--Alors ce n'est pas votre faute.
Les autres, à dix pas en arrière, échangeaient leurs réflexions.
--Elle est intolérable, cette Canillac. Et de quel droit cette Mme Legay
nous apporte-t-elle les vilains museaux de ses filles? C'est pour toi,
tu sais, Vincent!
--Pour moi?
--Certainement; à moins que ce ne soit pour ces Messieurs. Est-ce pour
vous, d'Ancenis? je vous recommande Mlle Céleste.
Mme de Fontanieu, ennuyée, s'était arrêtée et attendait qu'on l'eût
rejointe. Mme Le Barrage alors, avec un sourire charmant, se contenta de
dire:
--Nous respections vos confidences.
--Merci, dit Mme de Fontanieu, mais nous n'en avions pas.
On arrivait à la tente, ce fut un brouhaha et un échange de politesses.
Mme Legay, presque pâle de plaisir de se trouver au milieu de tout ce
monde, s'empressa de présenter Vincent à ses filles; elles étaient
levées, se tenant côte à côte, avec un petit sourire qui n'entr'ouvrait
pas leurs lèvres, et elles firent simultanément le même mouvement de
tête. Antonin de Canillac saluait d'un air embarrassé, s'attachant comme
un désespéré à Rollo, avec qui il avait été autrefois chez les jésuites.
L'excellent Raymond avait le souvenir tendre, et, quoiqu'il eût un
profond mépris pour son ancien camarade, il lui fit bon accueil.
--Tu restes ici?
--Non, je pars demain; des affaires à Rouen.
En lui-même, Rollo pensa que cela valait mieux: il lui aurait été
désagréable que Berthe fût obligée de recevoir un personnage de l'espèce
de Canillac; mais, pour compenser, il se mit immédiatement en frais pour
Mme de Canillac.
--Nous aurons le plaisir de vous voir souvent, j'espère. Combien de
temps restez-vous?
--Quinze jours.
Et puis, parlant bas, et le regardant d'une certaine façon:
--Nous ne le dirons pas à Antonin, mais ce sera peut-être pour un mois.
--Il ne le voudrait pas, alors?
--Non, dit-elle, en riant d'un rire un peu forcé.
Rollo ne détestait pas une plaisanterie risquée, et, du ton qu'elle
avait pris elle-même:
--Il est donc très amoureux, le pauvre Antonin?
--Vous êtes trop curieux.
--Je ne le plains pas. Et vous, êtes-vous amoureuse?
--Ne faites pas de questions indiscrètes.
--Il faut le savoir avant de perdre l'esprit.
--Commencez par perdre l'esprit, et je vous répondrai après.
Mme Legay eut le sentiment qu'elle ne pouvait prolonger, outre mesure,
sa visite, se leva, s'approcha de Mme de Mottelon, avec une douceur
pleine d'humilité.
--Encore une fois, pardon, et merci de votre charmant accueil.
--Du tout, nous avons été enchantés. Je regrette seulement que ces
demoiselles ne jouent pas au tennis.
Ces demoiselles firent un nouveau plongeon, pincèrent encore une fois
les lèvres, et prirent congé de tous avec une modestie parfaite, saluant
du menton M. de Mottelon, à qui Mme de Canillac tendit hardiment la
main:
--Monsieur, je vous demanderai de me donner des leçons de tennis.
--Eh bien! et moi, qu'est-ce que vous en faites? lui dit Rollo à
l'oreille.
--Mais... rien, au revoir.
Et, s'approchant de sa chère cousine de Fontanieu, elle l'enveloppa de
ses bras et l'embrassa sur les deux joues.
--Mes amitiés à mon cousin, n'est ce pas?
Et, dûment escortées, les quatre dames s'en allèrent enfin. On suivit de
l'oeil, à travers les arbres, la voiture qui filait; puis, quand elle
eut définitivement disparu:
--Elle me plaît, ma cousine, dit Mme de Fontanieu, et sa famille me
plaît encore plus qu'elle-même.
Mme de Mottelon voulut défendre Mme Legay:
--Je vous assure que c'est une excellente femme, dévouée à son mari et à
ses enfants.
--Voilà qui m'est égal.
--Mais, dit Mme d'Épone, qui avait reçu les confidences de Mme Legay, il
paraît vraiment que le ménage Canillac s'adore, et que, sous son air
gauche, M. de Canillac est très bon garçon. Sa femme paraît
effectivement très heureuse.
--Vous croyez à ce bonheur, maman? dit Rollo; mais Antonin est tout
bonnement une canaille: il passe sa vie à boire et à jouer aux cartes
avec des palefreniers, et je vous fais grâce de ses autres fredaines.
--Alors sa femme?
--Sa femme? dit Mme de Fontanieu, elle est ma cousine, et cela lui
suffit. Dites donc, je vous félicite: il va falloir l'inviter à toutes
vos réunions.
--Ah! mais non, par exemple, dit Mme Le Barrage.
--Si, à cause de sa belle-mère et de moi. Edmée, ne faites pas
d'affronts à ma famille!
--Elle est drôle, du reste, dit Rollo.
--Oui, c'est ce que les hommes assurent, et on sait ce que cela veut
dire. Voyez-vous, à la campagne, le goût devient infâme: on arrive à se
plaire dans la société de ma chère cousine. Mottelon, donnez-moi de la
limonade.
--Non, vous avez encore trop chaud.
--Eh bien! j'aime ça, par exemple. Est-ce qu'il se mêle de me faire la
leçon, cet homme-là?
--Prenez plutôt un peu de punch, Blanche, dit Mme de Comballaz.
Elle venait de faire un sermon à Mme de Rollo, lui défendant de
s'asseoir, et elle lui avait mis sur les épaules le petit châle de laine
qu'elle avait toujours à sa portée.
--Marchez un peu, Berthe, je vous en prie, vous allez vous refroidir.
--Obéissez, Madame, dit Vincent; n'imitez pas Mme de Fontanieu; venez,
nous allons descendre l'allée.
Mme d'Épone eut un mouvement imperceptible, mais ne dit rien. On
continuait à parler des Legay:
--Laquelle est la plus laide, des deux petites? demanda Mme Le Barrage.
Vincent marchait lentement à côté de Mme de Rollo. Si on les voyait,
personne ne pouvait les entendre:
--Je suis heureux de marcher à côté de vous, dit-il enfin doucement.
--Je vous remercie, mais je vous assure que je n'ai plus chaud et que je
pourrais m'asseoir.
--Du tout, ce serait horriblement imprudent; pourquoi jouez-vous avec
tant d'emportement? Il vous faut donc toujours la victoire?
--Oui, en effet, j'aime cela.
--Vous croyez alors qu'il n'y a pas de plaisir à s'avouer vaincu.
--Non, je ne crois pas,
--J'aimerais à vous faire changer d'idée.
Elle ne répondit pas, et il y eut une pause.
--Est-ce que je vous ennuie? dit tendrement Vincent.
Elle, avec son inexpérience d'honnête femme, fit précisément la réponse
qu'il désirait, parce qu'elle permettait des explications.
--Je n'aime pas que vous ayez l'air de me faire des déclarations.
--Vous appelez cela des déclarations!
--Oui... non... enfin des choses qu'une femme mariée fait mieux de ne
pas se laisser dire.
--Vous croyez naïvement que vous avez vécu votre vie et que vous savez
de l'amour tout ce qu'il vous apprendra jamais?
--Certainement.
--Mais vous n'avez seulement pas commencé; vous êtes une enfant, encore.
--Moi!
--Oui, vous! Je vous connais parfaitement.
--Vous ne me connaissez pas du tout.
--Si, et beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même; dans
quelques années, vous me confesserez que j'avais raison.
--Jamais de la vie.
--Enfin, vous avez quelque amitié pour moi, n'est-ce pas? Et vous sentez
que j'en ai beaucoup, beaucoup pour vous?
Tout en parlant, Vincent se rapprochait de Mme de Rollo; et, comme des
arbres les cachaient un peu, tout doucement il lui effleurait la main.
Ce n'était rien que cette caresse, et il aurait été absurde de se
révolter; mais une vive rougeur lui couvrit le visage. Elle éprouvait
maintenant auprès de Vincent un trouble que rien ne justifiait, lui
semblait-il; jamais il ne lui manquait le moins du monde de respect. Il
était doux, discret, ne s'imposant pas; cependant, s'il était absent, si
elle l'attendait, elle éprouvait une sorte d'impatience agitée qu'elle
ne voulait pas se confesser à elle-même. Lui présent, c'était d'abord un
coup un peu fort au coeur, puis comme une accélération rapide de ses
pensées, de son pouls, une acuité de toutes ses sensations, un désir
qu'il lui parlât, qu'il la regardât, qu'il s'approchât d'elle; elle
soutenait mal cependant le regard de ses yeux gris, regard, pourtant,
qui n'avait rien de hardi, ni de provocateur, mais dont elle se sentait
comme pénétrée. C'était une cour presque silencieuse que lui faisait
Vincent; il avançait doucement, se gardant bien d'un mot qui aurait pu
l'effaroucher. Ils parlaient parfois d'amour, comme d'une chose
lointaine et abstraite, lui ne s'associant jamais, même par la plus
légère allusion, à ce qui la touchait directement. Le mot «aimer»
semblait prendre dans la bouche de Vincent une signification toute
nouvelle, et elle était mystérieusement et inconsciemment jalouse des
femmes dont elle devinait la présence dans sa vie. Jamais il ne la
pressait de lui répondre. Aussi, satisfait de la rougeur de ce charmant
visage et la considérant comme un acquiescement suffisant à sa question,
il reprit du même ton affectueux:
--Vous avez moins chaud maintenant, il me semble?
--Oui, et j'irai me reposer avec plaisir.
Ils rebroussèrent chemin.
--Vous voyez souvent la famille Legay?
--Oh! non. Ils nous font des visites et dînent une fois par saison au
Grez.
--Cela me paraît devoir suffire... et Mme de Canillac?
--Je la connais encore moins que les autres; elle s'est mariée deux ans
après moi; nous sommes allés au mariage. Comment a-t-elle eu le courage
d'épouser un homme pareil!
--Elle en paraît ravie.
--Oui, et je trouve cela affreux; maintenant, je la juge peut-être mal:
il est possible que Mme de Canillac ait des qualités.
--Vous n'en pensez pas un mot; c'est une petite personne très forte,
elle se consolera.
--Eh bien! dit Mme d'Épone en se levant et en venant au-devant de sa
fille, tu es moins raisonnable que Chonchon: au moins elle s'arrête
lorsqu'on le lui dit.
--Vous savez, ma chère, dit Mme de Fontanieu, nous continuons à dire du
mal de ma cousine.
--Charmante occupation, répondit Vincent; aussi vous avez tous l'air
enchanté. Où est Hortense?
--Il y a eu un drame; reprit Mme Le Barrage: la pauvre Mimi a griffé sa
soeur dans un moment d'expansion; la justice est en train de suivre son
cours. La peine que ma soeur se donne pour tourmenter ses enfants est
inexplicable: je vous demande un peu en quoi l'avenir de ma nièce sera
influencé par le fait d'avoir, à l'âge qu'elle a, griffé ou non sa
soeur.
--Ah! dit la jeune marquise, que je suis de votre avis, ma chère; chez
moi, ils s'élèvent l'un l'autre: Pierre gifle Fernand qui le lui rend,
et cela leur suffit comme discipline; ils se portent bien, ils ne sont
pas menteurs, c'est tout ce que je veux.
--Voyons, dit la bonne Mme de Mottelon, vous vous calomniez, Blanche:
vos enfants sont charmants et parfaitement élevés.
--Vous trouvez? Alors c'est que c'est naturel chez eux; enfin, si nous
voulons les revoir aujourd'hui, nous ferons bien de penser à partir.
Monsieur de Mottelon, voulez-vous appeler mon cher et tendre? C'est
convenu, Edmée, je suis Cendrillon; je viendrai après-demain, si mon
pauvre Cinq n'a pas de convulsions ou autre chose du même genre d'ici
là; en voilà un dont le besoin ne se faisait pas sentir! Enfin!
Qu'est-ce qui s'emporte d'ici? Mes enfants viennent à une lieue à ma
rencontre; et si j'ai les poches vides, c'est un désastre. Merci, ma
bonne Edmée, ces petits gâteaux feront leur bonheur, un pour chacun,
c'est assez; merci, chère. Voilà mon époux; je m'arrache à ce lieu de
délices.