Sur la route qui allait du Grez à Lamarie, un peu avant d'arriver à
Rollo-la-Ville, se voyait une vaste habitation bourgeoise appelée
communément, par les gens du pays, la Grande-Blanche, à cause de sa
couleur; elle appartenait aux Legay. Les Legay étaient des «voisins»,
gens assez convenables pour être invités à dîner, mais ne tenant par
aucun lien au pays. Ils y étaient venus s'installer une dizaine d'années
auparavant, et, à force de les voir, on s'était habitué à eux, quoique
leur origine bourgeoise fût parfaitement connue. M. Marc Legay était un
ancien marchand de papiers peints, dont les affaires avaient prospéré;
Mme Legay était une maîtresse femme, bien convaincue que la Providence
ne l'avait pas mise à sa place, et décidée à s'y rétablir elle-même; son
éducation s'était faite dans un excellent pensionnat, et elle n'était
jamais descendue au magasin que les mains gantées de suède. Le grand
monde et la distinction étaient sa toquade, sa fureur; son ambition
ardente et tenace, celle de ressembler à une femme du faubourg
Saint-Germain; elle avait fréquenté assidûment les paroisses les plus
aristocratiques et, grâce à des chapeaux à joues et à des jupes de
coupes spéciales, elle était arrivée à être une assez bonne imitation de
certaines grandes dames démodées par genre. Ce que cette petite
bourgeoise à l'âme éperdue d'ambition avait souffert de son milieu, nul
ne le savait qu'elle-même; avec une persévérance de sauvage, elle avait
amené son mari à quitter les affaires et à s'exiler de Paris, le
menaçant d'une maladie mystérieuse s'il y restait, et le pauvre homme,
qui ne ressentait pas le moindre symptôme, croyait son mal d'autant plus
redoutable et se soignait consciencieusement. Elle voulait absolument
changer de monde et comprenait fort bien que sur place elle n'y
arriverait jamais. Pendant quinze ans, elle avait mûri son plan, et,
enfin, avait pu l'exécuter; pendant quinze ans, acquérir l'air distingué
avait été son étude, et, là aussi, elle avait atteint son but; elle
était même trop distinguée pour l'être tout à fait, et intimidait son
bonasse mari à qui elle parlait de sa voix sèche et basse; il lui
obéissait sans plaisir, mais se sentait incapable de lutter avec elle,
convaincu qu'il lui devait la santé dont il jouissait.
La raideur était la force de cette femme, elle matait ses filles, qui ne
soufflaient mot devant elle; elle voulait que les demoiselles Legay
fussent des modèles de bonne éducation; et, de fait, il était impossible
d'être plus dépourvues de naturel, de spontanéité ou d'entrain; elles
étaient décemment laides par-dessus le marché, ce qui disposait à la
bienveillance. Mme Marc Legay savait qu'à la campagne une famille
respectable et aisée a toujours raison, avec le temps, des préjugés
sociaux du voisinage. Elle s'était condamnée au plus plat ennui, pour
arriver à faire son chemin, supportant sans se plaindre les
impolitesses, et acceptant avec joie les politesses; mais le jour du
triomphe incomparable avait été celui où Mme Legay avait marié sa fille
aînée à un noble authentique... A force de supplier les châtelaines du
voisinage, les curés des environs, et d'intéresser tout le monde et
chacun à l'établissement de ses filles, on avait fini par lui découvrir
un fils d'excellente famille, dont les seuls défauts étaient d'être
ivrogne, joueur et brutal. Sa mère, désespérée, l'avait fait s'engager à
dix-huit ans, et, le jour où il était revenu du régiment, un peu plus
grossier qu'au départ, elle n'avait eu qu'une pensée: le marier; mais,
malgré son nom et sa position de fils unique, personne n'en voulait; ce
fut alors qu'une âme charitable songea à Mme Legay, quoiqu'elle n'eût
que cent mille francs et appartînt à la bourgeoisie. Dans son désespoir
de fixer jamais ce fils, Mme de Canillac acceptait tout, les yeux
fermés, dès qu'on lui parlait d'une honnête fille; elle avait de bonnes
raisons pour craindre que, arrivé à vingt-cinq ans, Antonin ne fît le
plus épouvantable mariage. Deux vieilles demoiselles, qui vivaient l'été
à Rollo-la-Ville et l'hiver à Rouen, furent les intermédiaires. Dès les
premières ouvertures, l'austère et sèche Mme Legay montra de la
sympathie pour les mauvais sujets et assura qu'elle était persuadée
qu'ils feraient d'excellents maris. Suzanne était une fille de tête,
dévouée, et qui serait en tout cas une épouse irréprochable; donc, pas
d'hésitation à avoir.
La jeune fille partagea l'ivresse de sa mère, à la pensée de s'appeler
Mme de Canillac, d'être alliée aux meilleures familles de Rouen, d'aller
à tous les beaux mariages, de porter les deuils les plus distingués.
Avec de pareilles perspectives, la personne du marié devint une chose
absolument indifférente. Le jeune homme se laissait marier pour avoir
ses dettes payées et se disait que cela ne l'empêcherait pas de vivre à
sa guise. Dans ces dispositions réciproques, on s'entendit vite. M.
Legay n'eut pas le droit de souffler une objection et n'eut qu'à donner
le bras à sa fille pour la mener à l'autel; elle y marcha d'un air ravi
qui flatta son fiancé, et, après trois ans de mariage, elle déclarait à
sa mère qu'elle était parfaitement heureuse. Les vilenies de son mari
lui étaient indifférentes; elle vivait cousue aux jupes de sa belle-mère
qui, touchée de sa complaisance, la comblait de bontés. Si quelquefois
son Antonin couchait à l'écurie ou ailleurs, elle ne s'en inquiétait
pas, il lui suffisait de lire son nom sur des enveloppes, de se sentir
des pieds à la tête une femme du monde, pour que sa petite âme fût
comble de joie; dans le lointain, elle entrevoyait d'autres
consolations; mais il n'était pas temps encore, et elle jouait à
merveille la comédie d'aimer cette brute et d'être occupée à sa
conversion. Mme Legay était en adoration devant une fille aussi
intelligente et parlait avec componction de ses vertus chrétiennes; elle
se sentait maintenant tenir réellement par un côté à ce monde qui avait
été l'objet de tous ses rêves, et elle avait aussi décidé que les
cadettes se marieraient non moins bien que l'aînée: quand on a pour
soeur Mme de Canillac, on peut aspirer à tout. Elle pensait
continuellement à cela et, un matin, en voyant passer devant ses
fenêtres la charrette anglaise de Vincent de Mottelon, qui revenait du
Grez, elle fut subitement illuminée de l'idée que c'était là précisément
le mari qu'il fallait à Céleste! Sans doute la chose n'était pas facile;
mais elle se sentait de force à lutter contre les difficultés, et de
taille à remporter la victoire. Céleste était modeste, Céleste n'avait
pas de volonté et possédait tous les talents qui sont l'apanage obligé
des jeunes filles.
L'imagination de Mme Legay prit des ailes, et, tout en enfonçant
doucement les doigts de ses inséparables gants de Suède, elle menait
déjà Vincent de Mottelon à l'autel. On voyait encore la poussière de sa
voiture, qu'elle avait combiné un plan dans tous ses détails: il
fallait, d'abord, un prétexte pour renouveler ses visites à Lamarie;
elle y mettait une certaine discrétion, parce que l'accueil qu'on lui
faisait habituellement n'avait rien de bien enthousiaste: Mme Le Barrage
avait tout bonnement horreur des jeunes filles, Mme de Comballaz ne
frayait pas très volontiers avec la roture; seule, la bonne Mme de
Mottelon trouvait quelque plaisir à la conversation de Mme Legay;
celle-ci la flattait par sa déférence, par ses éloges, par son attention
à tout ce qu'elle disait, et les respects des petites Legay pour elle
étaient selon la meilleure tradition. Seulement, malgré cette
bienveillance, Mme Legay se rendait compte que, si on avait la moindre
idée de ses projets, elle trouverait visage de bois. Sa première
inspiration fut suivie d'une seconde; elle ferait venir sa fille, Mme de
Canillac, dont la présence l'amènerait naturellement à sortir de chez
elle.
Mme de Canillac restait en excellents rapports avec ses parents; non par
tendresse exagérée, mais elle trouvait délicieux d'aller se donner de
grands airs sous le toit paternel, de protéger les vieilles demoiselles
qui avaient été ses premières introductrices à Rollo-la-Ville et qui
l'avaient toujours écrasée de leur supériorité aristocratique. Puis, à
l'Abbaye, la vie entre Antonin et Mme de Canillac la douairière,
absorbée dans une dévotion exaltée, n'était pas amusante; il fallait la
rage d'ambition de la jeune femme pour la supporter. Elle avait réussi à
se faire aimer de son mari, et il la trouvait jolie et bonne fille; elle
ne lui faisait jamais la mine, elle le flattait en public, lui disait
qu'il était bel homme, l'envoyait chasser, ne lui demandait pas d'où il
venait, croyait à ses douleurs de tête, le laissait dormir tout le jour
pour les guérir et avait même des bontés pour la grosse Simone et son
petit gars. Aussi, Antonin ne la contrariait en rien et avait meilleure
opinion de lui-même depuis qu'il possédait légitimement une femme aussi
intelligente. Mme de Canillac la mère trouvait que son choix avait été
admirable, et croyait naïvement au dévouement de sa belle-fille pour
Antonin. Rien de plus légitime non plus que sa tendresse filiale, et,
quand arriva la lettre de Mme Legay demandant à sa fille de venir passer
une quinzaine avec eux pour distraire son père qui était triste, la
chose ne fit pas une difficulté.
Les demoiselles Legay en étaient encore à chercher la raison de cette
visite imprévue, lorsque Mme de Canillac arriva correctement escortée de
son mari. Mais Antonin avait des affaires importantes à Rouen et ne
pourrait rester que vingt-quatre heures; la nouvelle fut acceptée sans
trop de désespoir, car on n'obtenait pas qu'il fût convenable dans ses
propos, et il ne se gênait pas plus devant ses belles-soeurs que chez
lui, et là il en racontait des raides à sa femme qui prenait alors un
petit air doux et modeste, le traitant de fou et de grand enfant. Mais,
en famille, elle ne tenait pas à sa présence, et, malgré la félicité de
se sentir la belle-mère d'un homme aussi bien né, Mme Legay elle-même
l'aimait mieux de loin que de près.
Aussi elle trouva urgent de profiter de sa présence pour en faire, au
moins pendant un jour, les honneurs au voisinage.