Rentré chez lui, il fut étonné de trouver son piano dans le salon, à la
place accoutumée. Il interrogea son valet de chambre, qui allumait les
lampes: des domestiques en livrée venaient d'apporter l'instrument, de
la part de M. de Linège, sans autre explication. Il ne put s'empêcher
de reconnaître que le baron avait agi galamment, en renvoyant si vite
le précieux clavecin. Mais il n'eut, à le revoir, qu'une très courte
joie. «C'est bien, laissez-moi,» dit-il, et, resté seul, il regarda le
piano avec mélancolie. Que de souvenirs, à cette vue,--des souvenirs si
doux, et si amers. Jamais plus il ne jouerait pour elle les mazurkas de
Chopin, jamais plus elle ne les écouterait, penchée, un peu essoufflée
d'extase; puisqu'on la gardait bien! puisqu'elle ne s'échapperait pas
de la prison fermée par un geôlier jaloux! Il s'assit, mélancolique,
ses mains s'approchèrent des touches blanches et noires; il éprouverait
un douloureux plaisir à entendre,--à entendre seul, hélas!--les airs
qu'elle préférait...
Il se leva, en criant de surprise! Pas un son, non, pas un! sous la
pression de ses doigts. Que voulait dire ceci? Oui, oui, il comprenait,
le baron avait brisé, disloqué, saccagé l'instrument, et le lui
rendait, mort, par une détestable ironie.
Fou de colère, il leva la planche d'ébène pour constater le désastre.
--Ah! comme je t'aime! s'écria madame de Linège, et mon mari n'a-t-il
pas eu une bonne idée de te renvoyer ton piano?
Car, à la place des cordes et de la table d'harmonie, elle était là,
dans l'énorme clavecin, et, levant la tête, elle riait de toutes ses
dents folles parmi ses cheveux ébouriffés.