LA VOIX DE JADIS

C'était dans le sous-sol d'une de ces sales brasseries où la police

tolère que l'on boive encore après que tous les cafés et tous les

débits de vin sont fermés. A des tables de bois, sous la poussière

jaune du gaz, s'accoudaient les lassitudes saoules des rôdeuses

nocturnes qui avaient fini leur besogne et de quelques hommes qui les

avaient attendues tout le soir; elles, fardées, eux, très blêmes et

rasés de près comme des cabotins.

Comme nous allions sortir, écœurés de notre curiosité satisfaite:

--Regarde, me dit mon compagnon.

Il me désignait, seule, assise au fond de la salle, une femme très

grande, très grasse, dont les cheveux roux en touffes bouffaient hors

d'une toque à plume. Plus fatiguée que vieille, et la gorge tombant

dans la soie lâche du corsage, elle avait dû être belle, elle l'était

encore par la blancheur laiteuse de sa peau, par ses larges yeux noirs,

profonds, fixes, où l'hébétude s'animait quelquefois d'un reste de

pensée. Une fille, certainement, comme ses voisines; on voyait de la

crotte de trottoir au bas de son jupon, à la semelle de ses bottines;

mais, énorme, et pesamment assise avec l'air d'une colossale idole,

elle semblait, cette créature, le type exagéré, la personnification

presque grandiose de toute une espèce.

Étonnés, nous approchâmes.

D'une voix enrouée, très forte, qui domina tout le chuchotement des

conversations à voix basse, elle nous demanda de lui payer à boire.

Elle se fit servir quatre verres de genièvre qu'elle versa dans une

chope où restait de la bière, et vida la chope d'un seul trait. Puis

elle se mit à chanter le refrain d'une chanson de café-concert. Ce fut

un râle rauque, gras, avec des traînements faubouriens, un geignement

étranglé d'ivrogne. «A la bonne heure!» dit-elle en éclatant de rire.

Puis, familière, elle nous parla.

«Il n'y en a pas une pour boire autant que moi. Une bouteille

d'eau-de-vie, après douze bocks, ne me fait pas peur, et je ne me grise

jamais. Je connais des femmes qu'on ramasse tous les soirs, ivres,

au coin des rues; moi, je marche plus droit quand je sors de chez le

marchand de poivre; la boisson, ça me leste. Mais il ne faut pas croire

que je boive pour mon plaisir. Ah! bien, oui. Je n'aime pas la bière,

ni l'absinthe, ni le rogomme; il y a des moments où je donnerais je

ne sais quoi pour avaler un verre d'eau pure, bien claire, qui me

caresserait la gorge et me mettrait de la fraîcheur dans l'estomac. Et,

si je bois, ce n'est pas non plus pour être amusante avec les hommes.

Je me soucie bien d'être amusante! Je fais mon métier, tout juste. Je

donne ce qu'on m'achète, pas autre chose. Est-ce que je suis obligée

d'être de bonne humeur, d'avoir des mots drôles, de faire rire les

gens par-dessus le marché? Il ne manquerait plus que ça. Ils croient

peut-être qu'ils m'amusent, eux? Non, si j'ai pris l'habitude de m'en

fourrer jusque-là, de l'alcool à trois sous le verre, c'est pour une

autre raison, et ça ne regarde personne.»

Elle parlait bas, maintenant, comme pleine d'une pensée triste, et,

détournée à demi, elle prit sa tête entre ses larges mains grasses, la

fit pencher à droite, la fit pencher à gauche, berçant son front comme

on berce un enfant malade.

Puis, bien que nous ne l'eussions pas interrogée, elle continua sans

nous regarder.

«Oui, pour une autre raison. Si vous voulez la savoir, je veux bien

vous la dire. Il faut que je vous explique une chose: ce n'est pas

gai tous les jours, ni toutes les nuits, la vie que je mène. Patauger

dans la boue de neuf heures du soir à deux heures du matin, parler aux

gens qui rentrent chez eux, être rudoyée de coups de coude quand les

passants sont de mauvaise humeur, retirer son corset dans une chambre

d'hôtel garni où il n'y a pas toujours du feu, redescendre l'escalier,

recommencer la promenade sous la pluie, ce sont des amusements dont

je me passerais bien. Dans les commencements, surtout, c'était dur.

Au moment d'aller sur le boulevard, j'avais des envies de sortir par

la fenêtre. Mais quoi? que voulez-vous? il fallait manger, n'est-ce

pas? et je vous demande un peu si j'aurais trouvé du travail ailleurs

que dans l'atelier des quatre vents? Quand on est tombée où je suis,

plus moyen de s'en tirer; c'est une glu qui tient ferme, la crotte du

ruisseau. Enfin, peu à peu, je me suis habituée. Tous les métiers ont

quelque chose de désagréable. A présent je suis faite au mien. Si on me

donnait des rentes, si on me mettait dans mes meubles, si je n'étais

plus obligée de descendre dans la rue, je ne saurais peut-être pas à

quoi passer le temps; ça me manquerait de ne pas être mouillée par la

pluie, salie par la boue, battue par le vent, bousculée par les hommes.

Bref, je vous dis que j'ai pris mon parti, et puisque c'est comme

ça, tant pis, voilà, c'est comme ça. Ah! seulement, il y a une chose

à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer. Pour que les gens fassent

attention à vous, le soir, il faut leur parler, n'est-ce pas? Eh bien,

chaque fois que je parle à quelqu'un en le tirant par le bras,--les

mots que nous disons, vous les savez bien,--je ne puis pas m'empêcher,

c'est plus fort que moi, d'avoir le cœur serré, affreusement, comme si

j'allais mourir, et j'ai toutes les peines du monde à ne pas pleurer

toutes les larmes de mon corps. Ce n'est pas à cause des paroles que

je dis, oh! non, ni à cause de la honte de faire ce que je fais,--je

ne suis pas si bête, bien sûr!--mais c'est à cause de ma voix, que

j'entends. Quand je me suis bien reposée, quand j'ai dormi toute la

journée, ma voix n'est pas rauque et grasse; je l'entends très douce au

contraire, très pure comme elle était autrefois, du temps que j'étais

gamine, chez nous, à la campagne. Elle me tue, cette voix-là! je la

reconnais, elle me rappelle les choses qu'elle disait. Je me souviens

de la maison, du père et de la mère, et des petites sœurs, qui ne sont

pas venues à Paris, elles, qui se sont mariées au pays; elle me fait

penser aussi aux rendez-vous que j'avais derrière la haie avec le fils

du forgeron, un beau gars qui m'embrassait à pleins bras, me baisait

bruyamment la bouche,--vous savez, nous, on ne nous baise pas sur les

lèvres,--et qui m'aimait, pour sûr, et que j'aimais aussi. Ça me rend

folle de demander: «Vous ne montez pas chez moi, beau blond?» avec la

voix qui disait à ma mère: «Bonjour, maman», avec la voix qui disait à

mon amoureux que je ne le quitterais jamais. J'essaye de parler bas,

pour ne pas m'entendre, ou de rire aux éclats, tout en parlant. Ça ne

sert à rien. Je la reconnais toujours, la voix d'autrefois, et je me

cache la tête entre les mains, et je ne prononce plus un mot, et je

m'en vais avec la peur d'être suivie, d'être obligée de répondre à

l'homme qui me suivrait.»

Dans un sanglot, ses grands yeux pleins de larmes, la triste fille se

tut. Autour de nous, on ne prenait point garde à ce désespoir; sans

doute on pensait qu'elle était ivre.

Elle ajouta lentement:

«Voilà pourquoi je bois autant que je puis. L'absinthe enroue, le

genièvre aussi. Après avoir bu, je n'ai plus le son de parole que

j'avais dans le temps. Et, à force d'avaler tout ce qui sèche et brûle

la gorge, j'espère bien arriver à ne jamais plus entendre, quand je

tire le bras aux hommes de la rue, la voix douce dont j'appelais maman

et dont je disais que je l'aimais à mon premier amoureux.»

Jupe courte · 第 44 / 80 题