Elle a renvoyé la voiture. Elle est seule, appuyée à un acacia, dans un
massif, pas très loin de l'allée. Comme il est de bonne heure, il ne
passe personne. Aucun bruit, sinon de branches remuées, ou de pinsons
qui s'échappent en secouant les feuilles. Sous un pont de bois,
d'une seule arche garnie d'écorce, un ruisseau coule, vert et doré,
où tremblent, dans la lumière et dans l'eau, les arbres renversés, où
les oiseaux passent en montrant leur ventre, comme s'ils faisaient la
planche. Il y a tout autour d'elle une vie douce et charmante, avec
de la solitude. C'est bien plus triste de mourir quand il fait du
soleil! La mort en paraît plus noire. Puis, elle songe qu'elle est si
jeune, vingt-deux ans, et elle s'est trouvée si jolie, ce matin, en se
mettant de la poudre de riz devant l'armoire à glace, au saut du lit;
sa chemise tombait un peu, découvrant, d'un côté la poitrine blanche
qui se renfle et se fleurit d'une petite rose. Elle se souvient aussi
des joies qu'elle a eues, qu'elle pourrait avoir encore. C'est amusant,
quand on entre en scène, de voir toutes les lorgnettes braquées sur
vous; et les camarades enragent! Les soupers ne sont pas toujours
ennuyeux; le champagne met de l'or léger dans les verres; après, on
pousse la table dans un coin, et l'on danse au piano. Est-ce qu'elle
ne soupera plus, est-ce qu'elle ne dansera plus? La voilette relevée,
elle considère le petit revolver incrusté de nacre. Elle est très pâle.
Elle a peur. Cela doit faire beaucoup de mal, la balle qui entre dans
la chair. Elle tremble, elle va laisser tomber l'arme... non, elle la
retient, vigoureusement! Elle ne peut plus vivre, puisque son amant
l'a trompée et délaissée. Est-ce qu'elle n'a pas autant de courage que
mademoiselle Damain ou que mademoiselle Roux? Elle montrera qu'elle est
forte, c'est décidé, elle mourra!
Une chose l'inquiète. Elle ne s'est jamais servie d'un revolver. Si
elle allait ne pas savoir tirer, ou si, maladroite, elle tirait mal,
se blessait seulement? Elle pense qu'elle fera bien d'essayer une
expérience, pour apprendre. Elle vise de son mieux le tronc d'un chêne,
un peu loin, parmi de hautes broussailles, presse la détente, très
lentement, et le coup part.
Un cri! un cri terrible!
Elle a blessé ou tué quelqu'un, là, derrière le buisson.
Elle se précipite, elle cherche, elle s'arrête, stupide d'horreur.
Un jeune homme, qu'elle ne connaît pas,--très jeune, charmant,
bien mis,--est couché sur les branches cassées, immobile, les yeux
écarquillés, une main crispée sur le cœur.
Il est mort!
Au secours! au secours! Elle appelle, elle va, vient, ne sait que
faire, est comme une folle, fond en sanglots, défaille, veut se
retenir aux arbres, tombe, évanouie, sur le jeune homme qu'elle a
tué, croit qu'elle meurt aussi, meurtrière innocente. Mais dans
son évanouissement, comme dans un sommeil mêlé de rêves, il lui
semble qu'elle sent battre le cœur de sa victime, que des bras, très
amoureusement, l'étreignent, qu'une voix, en riant un peu, lui dit à
l'oreille, dans un baiser: «La balle a cassé une branche au-dessus de
ma tête, je ne suis pas mort du tout, et vous êtes bien jolie!»