Je fus irrité enfin par la prétention de cet homme extraordinaire! Car
il se vantait d'avoir déjoué, en tout temps, toutes les ruses, tous les
complots des belles personnes qui furent ses amoureuses, de n'avoir
jamais été la dupe d'aucune femme, pas même de la sienne!
--Arnolphe, disait-il, a été joué par Agnès et Bartholo par Rosine,
mais cela ne prouve pas qu'Agnès fût très adroite et Rosine très
maligne: cela prouve simplement qu'Arnolphe et Bartholo étaient des
imbéciles. Tout homme qui n'est pas un sot peut être trahi par une
ingénue ou par une coquette,--puisqu'il y a des amours imprévues et
rapides et qu'il tient beaucoup de baisers dans la minute du vent qui
passe!--mais il ne peut pas être trompé par elles. Sganarelle souvent;
mais Sganarelle sans le savoir, jamais. Je regarde par la fenêtre,
vous embrassez celle que j'adore, c'est possible; mais, dès que je me
retourne, je m'aperçois que vous l'avez embrassée. «Vous rentrez bien
tard, ma mignonne?--Je suis allée voir ma sœur qui est au plus mal.»
Réponse: un haussement d'épaules. «Vous sortez de chez votre amant,
et vous allez sortir de chez moi, pour n'y plus revenir!» La malice
des femmes,--quoi qu'en dise la tradition,--est absolument dépourvue
d'ingéniosité. Vénus, qui était une déesse, n'a pas réussi à bafouer
Vulcain qui n'était pas un dieu très intelligent; il lui a dû de
ressembler, par le front, à un faune, mais il l'a prise dans le filet
d'acier. Le machiavélisme des épouses et des filles a des candeurs
enfantines; leur dissimulation avoue tout; leurs pièges ont l'évidence
pour enseigne. A moins d'être sourd, aveugle et idiot, on entend ce
qu'elles ne disent pas, on voit ce qu'elles pensent cacher, on devine
leurs plus secrets desseins. Ce qui fait que tant d'hommes paraissent
dupes, ce n'est pas qu'ils le sont en effet, c'est qu'ils veulent bien
feindre de l'être. Pourquoi? parce qu'ils aiment. Proclamer qu'on a
découvert la trahison, obligerait à la rupture. On a la lâcheté,--car
elles sont charmantes, surtout les plus perfides,--de ne pas les
confondre pour ne pas les perdre. Elles sont si jolies, ces bouches
qui mentent si mal! Mais, qu'elles mentent, on le sait bien; et moi
qui vous parle, j'affirme, sans me croire aussi perspicace et fécond
en stratagèmes que l'ingénieux barbier Figaro ou le subtil dieu Loge,
j'affirme que la femme par qui je serai trompé n'a pas encore noué
sa jarretière au-dessus du genou ni doucement pâli d'un nuage de
veloutine la fraîcheur rose de sa joue.
C'en était trop! et sans songer à ce qu'il y avait de coupable dans mon
indiscrétion, je m'écriai:
--Celle que vous aimez à présent, c'est Lucienne Thuriot?
--Oui.
--Des yeux bleus, très pâles, où rêvent des innocences?
--Oui.
--Des cheveux bruns, un peu fauves, qui se recroquevillent en frisons
sur les tempes?
--Oui.
--Elle a, entre autres chapeaux, une toque de loutre où un oiseau de
paradis mordille un bouquet de cerises?
--Oui.
--Elle a, entre autres robes, une robe de drap bleu-hongrois, qui colle
bien et la serre avec une étroitesse jalouse?
--Oui.
--Eh bien! votre Lucienne, je l'ai vue ce matin, il y a deux heures, au
milieu d'un embarras de voitures, dans un fiacre aux stores mi-baissés,
où un jeune homme très jeune, de longs cheveux très blonds, lui parlait
tout près de l'oreille en lui tenant les mains!
L'homme extraordinaire éclata de rire.
--C'est impossible, dit-il.
--Je l'ai vue!
--Non.
--Avec ses yeux d'azur ingénu!
--Non.
--Avec ses cheveux un peu roux, qui frisent!
--Non.
--Avec sa toque qui donne à un oiseau des cerises à manger!
--Non.
--Avec son corsage bleu-hongrois qui la caresse étroitement!
--Non.
--Je l'ai vue! vous dis-je; et, toute rougissante, elle effleurait
d'un baiser les cheveux d'or pâle de celui qu'elle vous préfère.
--Non, non, mille fois non!
Puis il ajouta:
--Mais, quand même vous n'auriez pas été abusé par une ressemblance,
cela n'infirmerait en aucune façon ma théorie, qui est absolue. Trahi,
soit,--la trahison est toujours possible,--mais non pas trompé!
puisque, dans un instant, à peine rentré chez moi, je vais être averti
de la faute de Lucienne,--si elle en a commis une,--par un indice
fort curieux, je vous assure, et qui a de quoi suffire à un jaloux
perspicace.
--Averti? Comment?
--Grâce à une petite précaution que je prends tous les matins, depuis
trois ans.
--Une précaution?
--Utile. Pour si pressée que soit une femme de se rendre à un
rendez-vous, elle n'y court pas, j'imagine, avec les mules de satin
rose où elle met, au saut du lit, ses pieds nus? Or, sous le talon
de l'une des bottines que Lucienne a coutume de chausser pour les
visites mondaines ou pour les promenades, je colle, dès mon lever, au
moyen d'un pain à cacheter blanc,--à l'insu de tout le monde!--un seul
cheveu noir, un de mes propres cheveux. Impossible de faire quelques
pas dans ces bottines sans que le cheveu, par le frottement des marches
de l'escalier ou du pavé des rues, ne soit arraché, ne disparaisse!
Il me suffit donc, quand je rentre, de jeter un coup d'œil au talon
révélateur, pour savoir si Lucienne est sortie ou n'a pas bougé de la
maison.
--Vague preuve! interrompis-je. Une femme peut sortir, sans que, pour
cela...
--Je n'admets pas qu'une femme sorte, à mon insu, innocemment!
--Soit! et votre précaution, je l'avoue, est assez ingénieuse. Mais
êtes-vous bien sûr que Lucienne ne s'est pas aperçue du piège que vous
lui tendez?
--Absolument sûr! Maintenant, voulez-vous me faire la grâce de
m'accompagner chez moi? Nous vérifierons ensemble si le cheveu est
encore ou n'est plus sous le talon de la bottine.
Quand je fus arrivé chez l'homme extraordinaire, il m'introduisit et
me laissa dans un salon où Lucienne était assise près d'une fenêtre.
Elle me salua timidement, d'un mouvement de tête, et baissa vite les
yeux. Grande, pâle, l'air si modeste,--cousant avec activité,--on eût
dit, tant elle semblait innocente et affairée, d'une sorte d'ange, qui
serait une bonne ménagère.
C'était bien elle, sans doute, que j'avais vue dans le fiacre;
mais, devant tant de pudeur et de simplicité, j'hésitais presque à
la reconnaître; il semblait impossible que ces longues mains à la
blancheur froide eussent frémi sous d'ardentes étreintes, que des
baisers coupables eussent déshonoré ces pures lèvres, un peu pâles.
Mon hôte m'appela d'une chambre voisine, où je me hâtai de le
rejoindre.
Il vint à moi, radieux.
Il avait entre les doigts de la main gauche et me montrait de la main
droite, triomphalement, un talon de bottine, où un seul cheveu était
collé par un pain à cacheter blanc, intact!
J'étais vaincu, je m'inclinai.
Et, bien qu'il m'eût quelque peu irrité, tout à l'heure, je ne jugeai
pas à propos de faire remarquer à l'homme extraordinaire que le cheveu
fixé au talon de la bottine par un pain à cacheter intact était un très
long cheveu blond.