Ce qui aurait été désastreux, c'est que Lise, parfaite comme elle
était,--plus parfaite même que ne l'exigeait François Corniger,--se
fût montrée avare des trésors qui lui avaient été si généreusement
départis. Combien de joies volées à nos regards, à nos lèvres, si une
telle beauté n'avait eu pour confidente que la psyché du boudoir!
Grâce au ciel, l'exquise créature comprenait à quoi l'obligeait la
possession de tant de charmes, et elle pensait avec raison qu'une rose
serait très blâmable de se cacher sous les feuilles et d'emprisonner
ses parfums dans sa corolle fermée. Avec l'audace de s'offrir, elle
avait, souvent, la clémence de se donner. Elle ne refusait pas au
désir la rime qu'il espère. Sûre de l'admiration, elle tenait assez peu
au respect, et qui ne lui en eût pas manqué, lui aurait semblé fort
impertinent. Mais ce n'était pas seulement le sentiment de son devoir
qui l'inclinait à des miséricordes. A être douce, elle trouvait des
douceurs; elle prenait plaisir à ne point désespérer les gens; comme
quelqu'un qui se chauffe, plein d'aise, au feu qu'il vient d'allumer.
Lise Emmelin était précisément le contraire de ces personnes dénuées de
tendresse, qui guettent pendant le baiser le frétillement d'une mouche
sur la mousseline de l'alcôve. Elle pensait à ce qu'elle faisait,
avec satisfaction. Que sa conduite eût de quoi choquer les moralistes
austères, elle ne s'en inquiétait pas le moins du monde, ayant toujours
toute prête la réponse de son joli rire. De sorte qu'avec ses vingt
amours, vite éclos, vite fanés, qui se r'épanouissaient parfois, folle
et plus charmante de l'être, éparpillant sa vie à tous les caprices,
elle n'aurait jamais cessé d'être aussi parfaitement heureuse
qu'heureusement parfaite, si le comte Horace de Hervadec, arrivant de
sa Bretagne, ne lui avait été présenté, un soir que, depuis cinq ou six
heures, elle n'aimait personne.