Aucun de ces spécialistes ne fut aussi illustre que celui dont je
veux vous parler. Sa réputation était à ce point répandue qu'on
venait de tous les pays du monde lui soumettre les cas de brisure
les plus difficultueux. Et, en vérité, il méritait bien cette gloire,
féconde en beaux profits, par le grand nombre et la perfection de ses
raccommodages. De quels procédés usait-il? Je ne saurais le dire;
sans doute il est mort sans livrer le secret de son invention, et les
chroniqueurs dont je m'inspire sont muets sur ce point. Mais il est sûr
qu'il obtenait des résultats merveilleux. «Ne pleurez plus pour vos
objets cassés,» aurait pu être la devise de cet homme utile et célèbre.
Maintenant les maris les plus attentifs ignoraient les fâcheuses
déceptions naguère trop fréquentes; quelques jours de sa méthode
appliquée suffisaient à faire disparaître toutes les craquelures,
tous les fendillements de l'objet avarié. C'était sans crainte que
les jeunes personnes se hasarderaient désormais à quelque négligence:
elles pouvaient compter sur lui; il était le restaurateur, presque
providentiel, d'une exquise fragilité! Et sa science ne s'en tenait pas
à effacer les traces d'un accident unique, furtif. Non! les cruches
même qu'un usage mille fois renouvelé avait ébréchées, défoncées, mises
en morceaux, reprenaient, grâce à lui, la solidité et le brillant du
neuf. Naturellement de tels succès lui valurent nombre d'envieux. Il
se trouva des gens pour dire qu'on exagérait ses mérites, que la bonne
apparence de ses soudures ne résistait pas à un examen un peu sérieux,
que seuls les sots s'y laissaient prendre. Quel homme de génie n'a
pas été bafoué? Quelle grande invention n'a pas été niée? Mais les
jaloux se virent bientôt réduits au silence par une aventure absolument
extraordinaire, qui fut divulguée on ne sait comment, et qui mit le
comble à la gloire du praticien.