IV

Lionel Duplessier, bien que vivant en garçon, ne pouvait recevoir Renée

chez lui. Lorsque ses parents étaient partis pour la province, munis de

la belle position que Gambetta leur procurait, il avait accepté

l'hospitalité de son ami intime, Fabrice de Ligneul.

Fabrice, d'une ancienne famille noble, mais orphelin, maître de sa

fortune et de sa personne, avait embrassé la cause républicaine. Converti

de bonne heure par son petit camarade de classe Lionel, dont il admirait

le talent et subissait l'influence, il avait grandi en s'enthousiasmant

tous les jours davantage pour la Révolution et pour l'éloquence de son

ami. Membre, comme lui, de la conférence Molé, il y était connu par son

dévoûment à Duplessier, qu'il soutenait toujours envers et contre tous.

Lui-même ne parlait guère. Dans le secret du cabinet, il travaillait

énormément. Il se préparait, par des études acharnées, à une carrière

politique, qu'il rêvait lui aussi, mais qui l'épouvantait par ses devoirs

et ses responsabilités, et dont il voulait se rendre digne. Lorsque

Lionel le plaisantait sur sa conscience timorée, il lui disait:

--Je n'ai rien qui ressemble à ta facilité, à ton prodigieux pouvoir

d'assimilation. Tout ce qui te vient naturellement, il faut que je lutte

pour le conquérir. Tu auras le rôle brillant, moi le rôle obscur. Mais à

nous deux nous ferons de grandes choses.

C'était aussi la chimère de Renée: faire de grandes choses avec Lionel.

La jeune fille ne comptait pourtant pas s'effacer comme Fabrice.

Énergique et brillamment douée, elle avait son ambition personnelle. Mais

à part cela, par bien des côtés, et surtout par son ardeur d'affection,

elle rappelait à Lionel son camarade d'enfance. Entre ces deux dévoûments

absolus dont il était l'objet, le jeune homme établissait de piquantes

comparaisons. Très souvent leur façon même de s'exprimer présentait de la

ressemblance. Lionel parfois entendait sortir de la bouche de son ami des

paroles qu'il avait baisées sur les lèvres de sa maîtresse.

Il eût été très heureux de réunir Fabrice et Renée, de les faire

connaître l'un à l'autre. Mais l'idée seule d'un tiers témoin de leur

secret amour, quelque confiance qu'elle eût en lui, effarouchait la jeune

fille. Être présentée, fût-ce à l'ami le plus intime, comme la maîtresse

de Lionel, lui semblait une irrémédiable dégradation. Les choses en

restèrent donc là. M. de Ligneul sut vaguement que son ami avait une

liaison plus délicate et plus sérieuse que les amours assez grossières

avouées par lui jusque-là. Quant à Renée, depuis longtemps elle

connaissait, de nom du moins, le Pylade de son bel Oreste.

Dans la rue Las-Cases, non loin de l'extrémité qui donne dans la rue de

Bellechasse, se trouve un petit hôtel, peu élevé, à quatre fenêtres de

façade, à lourde porte en chêne, toujours soigneusement fermée, et qu'on

appelle dans le quartier l'hôtel de Ligneul. C'est là que Fabrice

demeurait, ayant abandonné, au deuxième étage, un appartement de trois

pièces à Lionel. Celui-ci, entretenu par ses parents, logé par son ami,

et touchant les appointements d'une belle place au ministère de la

guerre, se trouvait donc dans une situation très passable pour un jeune

homme. Mais l'argent lui coulait des mains. Jamais il n'en aurait eu

assez. Pour masquer ce qu'il y avait d'exigeant et d'insatiable dans ses

appétits, il mettait en avant une sorte de raison d'État. Il préconisait

l'argent comme moyen d'obtenir la puissance, et la puissance comme

nécessaire à l'accomplissement du bien. De tels sophismes stupéfiaient

Renée, et l'auraient mise en défiance contre la nature de l'homme qu'elle

aimait tant... si elle ne l'avait tant aimé. Quel n'eût pas été son

désappointement et son désespoir si elle avait connu la campagne, ou

plutôt l'espèce de siège qu'il avait dressé autour de sa mère pour

obtenir d'elle le petit capital qu'elle possédait en propre et dont elle

lui abandonnait déjà les revenus!

Un jour, il avait présenté à la pauvre femme, torturée par son

insistance, cet argument énorme:

--Gambetta lui-même n'est parvenu que par les sacrifices d'argent d'une

de ses tantes. Toi qui es ma mère, ne peux-tu faire pour moi ce que sa

tante a fait pour lui?

Ce fils, de manières et de paroles si câlin, qui pour sa mère avait ces

mots mignards qu'on adresse à une maîtresse aimée, se livrait parfois,

quand elle contrariait ses fantaisies, à des sorties brutales. C'était

rare qu'elle lui refusât quelque chose. Elle sut lui résister cette fois,

car, déjà dépendante par son état maladif, elle ne voulait pas se

dépouiller absolument, rester à la merci de son mari et de son fils. Elle

connaissait la férocité de l'égoïsme masculin, et ne voulait jamais rien

devoir à personne, même à ses «deux petits,» comme elle appelait

ensemble Lionel et son père. Elle resta profondément blessée des

indiscrètes instances du jeune homme. De plus en plus, il lui arrivait de

soupirer quand les visiteurs s'extasiaient devant les caresses enfantines

de ce grand garçon barbu, à l'air mâle et doux, et la félicitaient

d'avoir un si bon fils.

Lionel ne fut pas élu à la présidence de la conférence Molé. Son rival

dans leurs réunions à l'Académie de Médecine, Lasserre, le chef de

l'extrême-gauche, l'emporta, grâce à l'appoint de la droite, qui préféra

infliger un échec à l'opportunisme, tout puissant en France à ce moment.

Gambetta, en effet, n'y fut point insensible. Il suivait toujours avec

intérêt ce qui se passait à «la Molé,» comme disent les jeunes membres.

Jadis, sa voix puissante avait commencé de s'y faire entendre. Il savait

que Duplessier y était son intrépide champion, et que, dernièrement, à

cause de lui, le jeune orateur y avait fait une sorte de petite

manifestation, quittant fièrement la salle, suivi par toute la gauche

modérée, pour ne pas prendre part à un vote.

--Tu as été magnifique, mon cher, disait Fabrice enthousiasmé à son ami,

au lendemain de ce soir mémorable.

Cependant, à la presque unanimité, Lionel obtint le siège déjà fort

honorable, de vice-président. Mais lorsqu'il raconta à Renée les

péripéties du vote, il flétrit le parti radical, par des paroles qu'elle

n'oublia jamais. Très neuve à ces débats, elle écoutait pour s'instruire,

pour mieux partager les haines et les indignations de Lionel. Aussi le

moindre mot lui faisait impression. La mémoire est courte chez les hommes

politiques. Elle n'en savait rien, elle. Plus tard, elle ne put pas

s'empêcher de se souvenir.

--C'est un ramassis d'ambitieux, disait Lionel, qui trompent le peuple et

qui le mèneraient à la ruine pour des places et pour un peu d'or. Ils ne

sont pas aveugles, ni stupides. Ils savent bien que leurs utopies

socialistes sont irréalisables. Cela ne les empêche pas de jurer qu'elles

s'accompliront. Ce qui donne la mesure de leur infamie, c'est leur union

avec les royalistes. Il y en a parmi eux qui sont franchement vendus. Ce

Lasserre a été élevé par les jésuites...

Il s'interrompait d'un air sombre, comme s'il eût été sur le point d'en

dire plus qu'il n'aurait voulu. Et Renée, à qui il avait donné des

billets pour une cause intéressante en correctionnelle, et qui avait

entendu plaider Lasserre, critiquait de bon cœur le rival de son Lionel.

--Oh! qu'il me déplaît, ce Lasserre, faisait-elle, avec ses épaules en

porte-manteau, son air faux, sa voix froide, calme, tranchante...

Chacune de ses phrases est une allusion perfide. On dirait d'un petit

serpent qui siffle.

Puis avec cette mobilité des femmes, cette particularité qu'elles ont de

voir tout à coup le détail qui les amuse dans l'objet le moins frivole,

elle reprenait:

--Dis-moi, chéri, pourquoi avait-il un petit morceau de peau de chat sur

l'épaule, tandis que tu n'en avais pas, toi?

--Un morceau de peau de chat, petite irrespectueuse!... C'est comme cela

que tu traites notre hermine... Il venait de plaider en assises, quand il

est arrivé à la 8e Chambre, voilà pourquoi il portait cette peau de

chat..... qui était peut-être du lapin.

--Ah! fit Renée... Et Maître Vermange, pourquoi met-il des faux-cols à

pointes qui le font ressembler à un gars normand sur l'enseigne d'un

marchand de cidre? Toi, au moins, tu es beau avec la barrette.

Elle riait, l'attirait devant la glace--la glace verdâtre avec laquelle

elle s'était réconciliée, comme avec tous les vilains objets

qu'imprégnait maintenant et qu'embellissait sa passion.--Elle attirait sa

tête, à lui, contre la sienne, à elle, et continuait à babiller:

--Car tu es beau, tu es bien beau! Et moi aussi, je suis jolie. Je suis

contente d'être jolie parce que tu m'aimes. Dis un peu, voyons, lequel

est le mieux de nous deux?

--C'est toi, mignonne, bien entendu. D'abord une femme est toujours mieux

qu'un homme.

Ils se voyaient à peu près deux fois par semaine, et tous les jours ils

s'écrivaient. Lionel décrivait dans ses lettres son bonheur immense de

posséder une femme, à la fois intelligente, simple et bonne. Dans leur

intimité, il lui reconnaissait d'autres mérites, également opposés mais

réunis en elle, et qu'il lui chuchotait à l'oreille, entre deux baisers:

«Comme c'est extraordinaire, disait-il, comme c'est donc bon d'avoir une

petite femme en même temps chaste et passionnée!» Et quand Renée lui

posait l'éternelle question, que l'on fait d'autant plus qu'on est plus

sûr de la réponse: «M'aimes-tu?» Il répondait: «Comment pourrais-je ne

pas t'aimer? Il n'y a pas deux femmes comme toi.»

Il était vraiment épris, et il avait mille façons charmantes de le

montrer, qui eussent enivré même une amante moins absolument conquise.

Mais Renée ne savait pas se donner à moitié. Elle lui appartenait

complètement, et l'adorait tous les jours davantage.

Ils durent se séparer pendant la semaine du jour de l'an, que Lionel alla

passer dans le Midi, chez ses parents. Mais à peine le croyait-elle

parti, qu'elle apprit son retour. Il n'avait pas pu demeurer si longtemps

sans la voir.

Dans sa surprise, elle faillit se trahir. C'était un soir; elle faisait

la lecture à son père, lorsque tout à coup sa mère entra et lui remit un

paquet accompagné d'une enveloppe sans timbre sur laquelle elle reconnut

l'écriture de Lionel. Un domestique--le domestique de M. de

Ligneul--venait de les apporter. Deux heures avant elle avait reçu une

lettre venue du fond de la France. Elle ne sut pas ce que cela voulait

dire, essaya d'ouvrir le paquet; mais ses mains étaient toutes

tremblantes.

Enfin elle décacheta le billet, et là, sous l'œil de sa mère, lut que

Lionel était de retour, qu'il l'attendrait le lendemain, que dans

quelques heures elle serait dans ses bras. O dangereux et ineffable

bonheur!

--Mais qu'est-ce donc? demanda son père.

--C'est M. Lionel, dit-elle d'une voix à peu près calme, qui vous fait

saluer. Il revient des Pyrénées et demande la permission de m'offrir un

petit travail du pays.

--Tiens, quelle idée! fit l'aveugle d'un ton mécontent.

Mais Mme Sorel dépliait un de ces beaux châles que les paysans du Béarn

fabriquent. Il était blanc, moëlleux, avec de longs poils non tissés qui

le transformaient d'un côté en une neigeuse fourrure. Renée roulait ses

mains dedans avec un sourire rêveur et de doux gestes de caresse.

Sa mère ne trouva rien d'étonnant à cette politesse. Lionel était bien

reçu chez eux; il y avait dîné quelquefois.

Et Renée reprit sa lecture, prononçant machinalement des mots dont elle

ne comprenait pas le sens. Elle se voyait déjà au lendemain, traversait

l'Esplanade des Invalides, apercevait Lionel au coin de la rue Chevert.

Tous deux montaient sans se dire une parole, mais une fois la porte

refermée, quelle étreinte! Cent fois de suite, elle vivait par avance

cette minute délicieuse.

Vers le commencement de janvier, les d'Altenheim préparèrent une fête

magnifique. Ce devait être le plus beau bal donné à Paris de l'hiver.

Toutes les célébrités des lettres, des arts et de la politique allaient y

figurer. Gambetta devait y être. Lionel s'y fit inviter.

Renée, dont le portrait de Gisèle promettait d'être tout à fait

remarquable, ne quittait guère l'hôtel. Cependant elle s'excusait pour la

fameuse soirée, refusant de paraître dans une si grande assemblée sans sa

mère, dont elle alléguait la santé délicate, les devoirs incessants

auprès de son mari. Elle ne parla pas du despotisme de l'aveugle, qui ne

laissait guère de liberté à Mme Sorel, ni de la crainte des dépenses

qu'entraîneraient les toilettes de bal.

La baronne et sa fille ne voulurent rien entendre. Elles vinrent faire

visite au professeur et à sa femme, escaladèrent les cinq étages de la

rue Darcet, proposèrent de tout arranger en donnant une chambre à Renée,

qui s'habillerait, dormirait rue Monceau, et serait au bal comme la fille

de la maison, chaperonnée par madame d'Altenheim elle-même. Deux heures

après leur visite, une caisse arriva avec leurs cartes. Elle contenait

vingt mètres de gaze crème d'une disposition ravissante, du taffetas

crème pour le jupon et les dessous, plusieurs paires de bas de soie à

jour. Une lettre vint encore annoncer que le portrait fait par Renée,

exposé dans un petit salon à part, serait une des «great attractions» de

la soirée. Le farouche M. Sorel lui-même ne put résister à tant de grâce,

et donna la permission désirée.

La veille de ce bal, Renée se rendit rue Chevert. Ce n'était pas le jour

d'un des rendez-vous ordinaires; pour la première fois, elle avait écrit

à Lionel de venir la rejoindre à une certaine heure, ayant à lui parler.

--Qu'as-tu? lui demanda-t-il tout de suite. Tu es tout agitée? Tu me fais

peur. Es-tu malade?

--Non, Lionel, je ne suis pas malade, mais certainement cela va

m'arriver si tu ne me guéris pas d'une idée qui m'est venue et qui me

rend folle.

--Quelle idée?

--Oh! c'est tout à fait stupide, dit-elle en s'efforçant de rire. J'ose à

peine l'avouer. Tu vas te moquer de moi.

--Mais non, ma chérie, je ne me moquerai jamais d'une chose qui te

tourmente. Parle donc.

--Mais je me trompe... C'est impossible... Je ne sais pas du tout comment

cela se passe, moi... O Lionel! ce serait épouvantable.

Elle fondit en larmes. Il ne comprenait pas encore, et s'alarmait

sérieusement. Enfin elle lui murmura quelques mots à l'oreille.

--C'est cela qui te fait peur? dit-il simplement. Oh! comme j'en serais

heureux!

Renée, stupéfaite, le regarda de ses yeux humides, remplis d'effroi.

--Heureux?... répéta-t-elle, heureux?... Mais, grand Dieu! tu crois donc

que c'est vrai?

Il sourit.

--Mais je ne sais pas, mon petit ange. C'est au moins très possible.

--Possible?...

Elle glissa de ses mains, qui l'entouraient sans la soutenir, et tomba

sur le sofa. Il se mit à genoux devant elle. Elle le regardait fixement,

avec un regard de folie.

--Mais, dit-il avec une tristesse douce, tu ne t'y attendais pas?... tu

ne le désirais pas?... Tu ne m'aimes donc point?

Elle se taisait, dardant toujours son œil bleu qui devenait noir.

--Pour moi, reprit-il d'une voix où perçait un tendre reproche, je

n'envisage pas un bonheur plus grand que d'avoir un enfant de toi.

Il disait vrai. A présent, n'était-il pas certain de posséder Renée

toujours! Cette existence de femme, dont il avait soif et qu'il voulait

tout entière, il avait su se l'assurer. Personne d'autre n'en aurait une

pareille. Est-ce qu'une créature comme celle-ci, tellement loyale,

repousserait jamais le père de son enfant, quoi qu'il pût faire par la

suite? Il aurait Renée, il l'aurait toujours, il l'aurait comme il

voulait l'avoir. Elle était bien sa chose, à lui, pour jamais. Quelle

joie! Il l'adorait en ce moment.

--Tu devais bien un peu t'y attendre, voyons? reprit-il avec une

raillerie câline et un regard qui rappelait leurs joies récentes.

Et Renée n'avait rien à répondre. C'est vrai, elle aurait pu s'y

attendre. Elle n'y avait même pas songé! Pourquoi?... Pouvait-elle lui

dire ce que l'ignorance systématique dans laquelle on maintient la vierge

peut faire éclore dans une petite tête curieuse d'idées absurdes sur

certains sujets. Ces sujets-là, elle serait morte plutôt que de les

aborder avec lui, même aujourd'hui en face de ce qu'elle redoutait.

D'ailleurs, elle se condamnait avant tout elle-même, et ne songeait pas

un instant à l'accuser, lui. N'avait-elle pas commis la faute? Comment

n'en avait-elle jamais envisagé les conséquences? Elle se taisait.

--Chère amie à moi, bien à moi, chère petite adorée, parle-moi donc, dit

Lionel.

--Mon père me tuera, fit Renée, et maman, oh! ma pauvre maman!...

--Mais, petite bête chérie, laisse donc tes grands mots. Ni ton père, ni

ta mère n'en sauront jamais rien.

--Comment le leur cacher?

--Tu voyageras.

--Et le prétexte? Et l'argent?

--Nous en trouverons.

--Tromper mes parents, mentir à maman... O mon Dieu! je ne le pourrai

jamais.

--Leur dis-tu donc que tu viens ici?

O puissance de l'amour et de la jeunesse! Lionel fit cette question d'un

ton si drôle, que Renée ne put s'empêcher de sourire.

Alors il l'enveloppa de ses plus douces caresses. Il parla du petit être

qui serait à eux deux avec de telles paroles que, malgré l'épouvante

actuelle, il éveilla et fit vibrer chez Renée des cordes inconnues.

--Mais, s'écria-t-elle en sanglotant, il ne m'appellera jamais sa mère,

et s'il apprend que je le suis, il grandira pour me mépriser.

--Ah! bien, il aurait affaire à moi, dit Lionel, s'il méprisait une

adorable mère comme la sienne! Je serai là pour lui dire ce qu'elle vaut,

et quel admirable sacrifice elle m'a fait, à moi, son père. Laisse donc,

petite folle, ajouta-t-il, tout s'arrangera. Les plus gros ennuis sont

passagers. Il n'y a qu'une chose éternelle, c'est notre amour.

L'influence de cet homme adoré était si forte sur Renée, qu'elle le

quitta dans un apaisement profond, et presque prête à partager sa joie.

Elle aurait appris que ses craintes étaient vaines, qu'elle eût éprouvé

une sorte de désappointement. Il semblait si fier, si profondément

heureux de ce qu'elle lui avait annoncé.--«Ne te tourmente pas, lui

avait-il dit. Viens au bal demain, et ne pleure pas d'ici là pour être

bien jolie. Je veux te présenter à Gambetta. Tout s'arrangera. Ne nous

aimons-nous pas, et n'est-ce pas la seule chose importante? Aie seulement

confiance en moi.»

Le lendemain, Renée Sorel eut presque les honneurs du bal.

Lorsque Lionel arriva, l'un des premiers, elle descendait précisément

l'escalier, entre deux haies de fleurs, des touffes de lilas et de

camélias. Fraîche, souriante, dans sa toilette gracieuse et simple, elle

ne portait sur son visage aucune trace des effroyables préoccupations qui

l'avaient bouleversée pendant quelques jours. Toute crainte de l'avenir

s'était dissipée sous les baisers de Lionel. Étonnée elle-même de la

sécurité absolue dont le sentiment l'avait envahie tout à coup, elle se

livrait au plaisir d'assister à cette belle fête, de voir de près l'homme

puissant dont la haute fortune traînait son amour à la remorque, pour

ainsi dire, comme un vaisseau de haut bord entraîne et cache une humble

barque dans son sillage. Ce Gambetta, elle l'admirait et l'aimait presque

avec superstition. Puis elle savait qu'elle serait jolie, qu'elle serait

admirée, qu'on parlerait du portrait de Gisèle, et d'avance, elle faisait

hommage de tous ces succès à Lionel, elle se réjouissait qu'il en fût

témoin.

Elle vit tout de suite dans son regard combien il était fier d'elle.

--A la bonne heure, lui dit-il à voix basse, tu n'as pas gâté mes bluets.

C'était une allusion à ses yeux bleu foncé, qu'il avait vus la veille,

avec tant d'ennui, meurtris de larmes, et qui brillèrent pendant toute

cette soirée d'une flamme radieuse. Flamme de l'amour partagé, qui

transfigure les femmes les moins belles, et souvent trahit leur

bienheureux secret.

Renée, effarouchée par ce tutoiement dans le vestiaire plein de valets,

lui lança un coup d'œil d'espiègle reproche. En même temps, elle lui

faisait remarquer d'un geste le beau châle blanc des Pyrénées dont elle

avait enveloppé ses épaules nues pour descendre de sa chambre.

--N'est-ce pas, dit-elle, que cela fait une ravissante sortie de bal?

Elle entra à son bras dans les salons encore presque déserts. Et c'était

pour tous deux un plaisir nouveau, d'une étrange vivacité, de se revoir

ainsi, en grande cérémonie, dans ce milieu si élégant, de songer aux

abandons passionnés, et d'oser à peine s'effleurer du bout de leurs

gants. Les parquets, dont les tapis étaient enlevés, reluisaient comme

des miroirs; les glaces prolongeaient la splendeur des lustres et les

répercutaient en longues galeries de feu; des fleurs s'enlaçaient

partout, s'épanouissaient en touffes, ruisselaient en cascades devant les

cheminées, voilaient le piano et les pupitres sur l'estrade des

musiciens. A travers les larges baies des fenêtres, on apercevait le

décor fantastique du parc Monceau, qui, éclairé par la lumière

électrique, ressemblait à un merveilleux paysage de féerie. Déjà

l'orchestre préludait, quelques jeunes couples impatients commençaient à

glisser en cadence. Dès les premières mesures, Lionel, avide d'étreindre

Renée contre sa poitrine, l'entraîna dans une valse qui fut un

enchantement.

A mesure que les salons se remplirent, que la fête s'anima, que le succès

de Renée s'accentua, le jeune homme s'exalta davantage. Il ne la quittait

plus, venait la retrouver entre chaque danse, lui faisait rayer sur son

carnet de bal les noms de jeunes gens avec qui elle s'était engagée. Il

lui demanda le cotillon, l'empêcha même de le partager par moitiés; et il

jouissait des mines suppliantes et désespérées des cavaliers éconduits.

La jeune fille, si faible avec lui, ne trouvait que rarement le courage

de lui dire non. Véritablement modeste, elle ne s'imaginait pas qu'on

l'observait sans cesse, qu'elle attirait l'attention générale, que les

douairières assises le long des murs ne perdaient pas une seule de ses

étourderies. Quand il ne dansait pas avec elle, Lionel la suppliait de

rester assise. A un moment, il se pencha, lui dit tout bas, avec un long

regard plein de l'amour le plus tendre et le plus vrai:

--Ne danse pas trop. Tu sais bien ce que tu m'as fait espérer.

Ménage-toi...

Et il ajouta, comme dans un souffle:

--Ménage-le.

Étrange nature que celle de cet homme! Mélange des plus fines

délicatesses du sentiment et des plus impitoyables brutalités de

l'égoïsme. Renée ne tressaillit pas d'horreur à l'idée qu'il évoquait en

elle. Non, cette phrase, ce mystère épouvantable et charmant,

redoublèrent son bonheur. Ce soir de bal fut encore un moment de

merveilleuse et surhumaine illusion, comme l'après-midi à Versailles. Ce

fut du reste le dernier.

Gisèle d'Altenheim était aussi, comme l'on dit, tout à fait en beauté.

Elle n'avait pas le charme délicieux et point analysable de Renée, mais

elle paraissait plus éclatante. Ses magnifiques cheveux blonds

étincelaient sur sa tête comme un diadème, et ses grands yeux verts

lançaient de froides lueurs. On admirait son cou, ses épaules et ses

bras. Elle ressemblait extraordinairement à sa mère, et celle-ci, parée

avec une incroyable adresse, semblait être sa sœur aînée. Pourtant Mme

d'Altenheim s'était mariée tard et son fils Jean atteignait sa

vingt-deuxième année.

On trouva singulier que la baronne dansât. Elle figura dans plusieurs

quadrilles, à côté de grands personnages qu'elle voulait distinguer. Elle

fit également un tour de valse, et ce fut Lionel qu'elle accepta pour

cavalier.

--Au fait, demanda Renée lorsqu'elle retrouva ensuite le jeune homme

auprès d'elle, je n'ai jamais pensé à vous demander d'où vous connaissez

les d'Altenheim.

--C'est par le fils. Jean a fait son droit. Il est aussi de la Molé, et

son vote m'est utile. Mais c'est bien un des êtres les plus nuls que je

connaisse.

--Quelle corvée ce devait être pour vous de danser avec la baronne! Elle

n'a pas précisément une taille de guêpe. Vous devez avoir le bras

fatigué.

--Elle m'assomme, fit Lionel d'un air las. Toutes les femmes m'ennuient

depuis que je vous connais.

Il se tut un moment, et reprit avec un peu d'amertume:

--Si vous saviez ce qu'il y a de vices sous tous ces beaux fronts

constellés de diamants. Pouah! Et penser que cela m'en imposait il n'y a

pas longtemps encore... Pas une seule qui vaille votre petit doigt, chère

et noble amie. Mais vous me changez, je le sens. Beaucoup de mes vieilles

idées s'en vont. Vous m'avez converti, régénéré...

Elle écoutait un peu surprise. De quoi parlait-il? Qu'avait-il à se

reprocher? Il ne pouvait en dire davantage dans ce bal, et tout de suite

il s'interrompit. Peut-être, dans l'entraînement qu'il subissait ce soir

où tout flattait, exaltait sa passion, peut-être, si leur entretien avait

été plus libre, lui eût-il tout avoué: et l'immensité de son orgueil, et

les calculs de sa sensualité, et la férocité de son égoïsme, et les

flétrissures des amours faciles. Il s'attendrissait, il était vaincu par

la confiance adorable de Renée, par sa pureté, inaltérable dans la

faute, par son dévoûment aveugle, autant qu'il était conquis par son

charme et enivré par ses succès. L'idée surtout de cette paternité

possible le transportait de joie et de fierté.

Cependant, elle s'éloigna d'elle-même, sentant qu'elle se perdrait à

rester près de lui, que leur conversation tomberait au chuchotement

prolongé, que leurs regards les trahiraient.

Dans un groupe au milieu duquel elle s'assit, à côté d'une amie qui lui

fit signe, on parlait beaucoup de Gambetta, que l'on attendait. Des

messieurs, debout devant les dames, s'animaient à son sujet; les uns

s'indignant de l'abominable concert de basses calomnies qui s'élevait de

la France entière autour de son nom; les autres expliquant la méfiance

publique, trouvant qu'il donnait prise, qu'il agissait en dictateur. On

parlait des choix qu'il avait faits, pour des postes élevés, d'hommes

hostiles à la République, ou qui ne la comprenaient pas à sa façon.

--C'est dans un but de réconciliation et d'apaisement, dit quelqu'un.

Maintenant que le gouvernement est assez fort pour ne rien craindre des

partis, ne peut-il pas se servir des éléments intelligents dispersés à

droite comme à gauche? Songez combien de grands talents deviennent des

non-valeurs par le système d'exclusion que vous préconisez.

--Oui, mais en attendant le pays s'inquiète...

--Le pays?... Oh! non, les électeurs de Charonne peut-être. Ceux que

Gambetta appelle si justement des rats d'entre-pont pour la

Nouvelle-Calédonie.

--Enfin, convenez qu'il est bien grave de mettre l'armée entre les mains

de généraux qui ont les idées de...

Le causeur, brusquement interrompu par un changement de physionomie de

ses auditeurs, se retourna machinalement.

Un homme de haute taille, aux cheveux gris et de tournure élégante et

martiale, s'approchait du groupe. Il salua des dames qu'il connaissait et

serra la main d'un gros monsieur jusque-là silencieux, qu'il appela: «Mon

président» et qui lui répondit: «Général.»

--Vous parliez de Gambetta, fit le nouveau venu gaîment. Comme tout le

monde, vous en disiez du mal. Avouez que je ne peux pas faire chorus.

--Qui est-ce? demanda tout bas Renée à sa voisine.

--Le général marquis de G..., répondit celle-ci sur le même ton. Gambetta

vient de l'appeler avec le maréchal C... au conseil supérieur de la

guerre.

--Voulez-vous que je vous raconte un fait dont je suis sûr? continuait le

général. Il vous montrera ce que vaut la légende qui représente Gambetta

comme un autre Mazarin, remplissant d'or ses coffres et ses armoires.

J'en puis parler, c'est une anecdote personnelle, mais il y a un tiers

que je ne vous nommerai pas. Ce tiers est un monsieur que j'ai envoyé

moi-même à Gambetta avec une lettre d'introduction. Intermédiaire d'une

puissante compagnie, il venait proposer une affaire de chemins de fer

très hardie, mais dont le succès était sûr, moyennant l'appui du

Président du Conseil. La chose paraît faisable à Gambetta. Il promet de

l'examiner. Le monsieur part, mais en s'en allant, il a le soin d'oublier

sur la cheminée une traite d'un million. Traite parfaitement en règle, je

vous assure, tirée sur des banquiers que nous connaissons tous, et qui,

avertis, étaient en train de préparer les fonds. Que fait Gambetta? Il

m'envoie un billet de trois lignes, à moi qui lui avais recommandé le

personnage, et me prie de faire savoir à ce monsieur qu'il n'ait pas à

remettre les pieds chez lui. J'ai le billet sur moi en ce moment, car il

n'y a pas longtemps que ceci s'est passé, et je vous donne ma parole

d'honneur que tout est arrivé comme je vous le raconte. Ce qu'il y a de

mieux, c'est que l'affaire était bonne, et que sans ce malheureux

pot-de-vin, Gambetta la faisait.

Le grand homme du jour, l'objet de tant de préoccupations, de tant de

conversations contradictoires, parut enfin au bal des d'Altenheim, comme

on désespérait déjà de l'y voir.

En entendant le roulement d'une voiture à l'heure où personne n'arrivait

plus, Lionel et Renée se hâtèrent vers le hall, où déjà s'avançait le

baron d'Altenheim. C'était, en effet, Gambetta. A peine eut-il serré la

main du baron qu'il l'attira vers la porte à peine refermée, lui disant

avec un rire plein de franche bonne humeur:

--Venez seulement, baron, jeter un coup d'œil à mon attelage. Voilà la

paire de chevaux de quinze mille francs dont tout Paris, depuis deux

jours, s'entretient comme d'un scandale. Venez, venez.

On fit deux pas sous la vérandah. Devant les marches se tenait un coupé

de la Compagnie des Petites Voitures, attelé de deux doubles poneys à

peine supérieurs aux chevaux de fiacre ordinaires. Gambetta était

enchanté de sa plaisanterie.

--Mais, dit le baron, vous avez en tout cas les voitures du ministère.

--Oh! les écuries n'y sont pas richement montées. Pour ne pas trop

fatiguer les chevaux, moi qui vais toujours vite et qui sors beaucoup,

j'ai loué ceux-ci. C'est pour cela qu'on crie aujourd'hui contre

l'insolence de mon luxe.

Il haussa ses puissantes épaules. Et, lorsque les domestiques l'eurent

débarrassé de sa pelisse, il marcha vers le grand salon appuyé sur le

bras de son hôte.

Décidément il était mieux à la tribune que dans le monde. C'était l'homme

de la lutte, le rude tribun, non point le Mécène élégant dont il rêvait

aussi de prendre le rôle. Sa carrure énorme paraissait presque grotesque

sous l'habit noir; sa chemise, mal faite, se bossuait, s'entr'ouvrait sur

sa large poitrine; il arracha de ses mains ses gants qui le gênaient. Sa

lourde nature faisait craquer le réseau léger des convenances et des

grâces mondaines, comme sa voix éclatante rompait le bourdonnement

discret des salons.

Renée, d'abord un peu choquée dans son goût fin et sûr, se laissa

pourtant volontiers conquérir par ce charmeur, dont toute l'habileté

était la sincérité et la chaleur de l'âme.

Lionel la présenta, et Gambetta, tout de suite, lui parla de son portrait

de Gisèle, qu'on venait de lui faire admirer.

Les gracieux compliments de son maître achevèrent de tourner la tête au

jeune homme. Il se lança dans un éloge de Renée qui devait laisser peu de

doute sur la nature de ses sentiments.

--Voyez-vous, monsieur le ministre, dit-il en achevant, voyez-vous cette

jeune fille. Eh bien, j'ai un culte pour elle!

Son emphase et sa naïveté firent sourire Gambetta.

Ils restèrent un moment dans le groupe qui l'entouraient, parce que Renée

était curieuse de l'entendre causer. Elle en retira du reste une autre

petite impression désagréable.

On s'entretint des lois de l'histoire. Gambetta ne voyait dans la marche

d'une nation que l'influence des grands hommes.

--Cependant, monsieur le ministre,--lui dit le savant distingué dont il

combattait l'opinion,--un grand homme est le produit de son époque et il

ne la produit pas. On a assassiné César, et un autre César a paru

aussitôt. Ce n'est pas Auguste qui a fondé l'empire romain. Cette forme

de gouvernement était devenue fatale. Il y des moments où la liberté est

seule possible dans un État; d'autres, où la tyrannie est inévitable. La

liberté crée les tribuns, la tyrannie crée les tyrans. Nul tribun et nul

tyran n'a jamais délivré ni asservi un peuple qui n'était pas mûr pour la

délivrance ou pour la servitude.

--Comment, docteur, s'écria Gambetta n'y tenant plus et dévoilant sa

pensée secrète, vous me ferez croire que moi, moi qui aime mon pays, qui

sais peut-être ce qu'il lui faut, qui possède jusqu'à un certain point le

don de persuader, je ne peux pas modifier les idées de ceux qui

m'entourent, influencer des électeurs, changer le sort d'un scrutin, les

décisions d'un conseil? Allons donc!

--Vous les changerez, mais dans le sens où ils marchent, monsieur le

ministre. Vous êtes le fruit de votre époque. C'est comme si une poire

disait: «Je suis poire, donc l'arbre sur lequel je pousse, de par moi,

sera poirier.» Est-elle poire parce qu'il est poirier? est-il poirier

parce qu'elle est poire? _That is the question._

Gambetta frappa du poing sur un guéridon près duquel il se trouvait.

--Je le déclare, s'écria-t-il, ce qu'il y a de plus funeste dans un État,

c'est l'influence des savants et des philosophes!

Vers la fin de la nuit, tandis qu'on dansait le cotillon, Lionel dit à

Renée qu'à cause d'elle il était revenu trop promptement de son dernier

voyage, qu'il devait absolument retourner pour quelques jours dans le

Midi. Voir ses parents n'était pas le seul but qu'il eût en retournant

là-bas. Mais il préparait dans le département des Pyrénées-Maritimes son

élection pour la prochaine législature.

--Gambetta, lui dit-il, va faire passer le scrutin de liste. Messieurs

X..., Y... et Z..., qui sont sûrs d'être réélus dans ce département, se

sont engagés à me mettre avec eux sur la liste opportuniste. Je dois

préparer le terrain, me faire connaître. Les vacances parlementaires

durent quelques jours encore. Il faut que j'en profite.

Renée s'affligeait.

--Oh! je ne serai pas longtemps absent. Mais j'ai attendu ce bal pour

repartir. Il faut me hâter. Je prends demain le train de huit heures à la

gare d'Orléans. Sais-tu, mignonne, que c'est long et triste, le trajet de

la rue Las-Cases à la gare d'Orléans. Si tu étais une bonne petite femme,

tu viendrais m'accompagner.

Il la tutoyait ainsi tout bas, dans l'angle où ils s'étaient réfugiés.

Elle était couverte par les rubans, les fleurs, les grelots du cotillon

qu'on était venu lui offrir, et qu'elle accrochait à son corsage; mais

elle ne se levait plus que rarement pour faire un tour de valse.

--T'accompagner demain à sept heures? Mais c'est dans un instant,

dit-elle.

--Eh bien, oui.

--Il faudrait me rhabiller et quitter l'hôtel sans me coucher, que

penserait-on?

--Tu dirais que tu as une leçon de bonne heure.

--Cela paraîtra bien drôle. Puis, écoute, je serai bien fatiguée.

Il la supplia, et elle le fit. Risquant tous les commentaires, bravant

le froid, la lassitude, elle remit sa toilette de ville et quitta l'hôtel

d'Altenheim à six heures et demie du matin, par la nuit profonde. Ne

trouvant pas de voiture, elle se rendit à pied jusqu'au coin du pont de

la Concorde, où il lui avait donné rendez-vous. Quand elle passa devant

les Tuileries, le jour se levait à l'est et les arbres noirs se

dessinaient sur un ciel sanglant. Elle arriva la première, et fit

quelques pas, de-ci de-là, toute grelottante, jusqu'à ce qu'elle vît

paraître un fiacre contenant Lionel, enveloppé de fourrures et de plaids,

avec son sac de nuit qu'il remit au cocher pour faire une place à la

jeune fille. Et elle se trouvait heureuse de sentir autour d'elle son

bras caressant, d'appuyer sa tête alourdie sur son épaule. Jamais elle

n'eût songé à remarquer son égoïsme. N'était-ce pas un bonheur qu'il ne

pût pas se passer d'elle, ni partir sans lui dire adieu.

--Que tu es bonne, ma petite chérie! lui répétait-il. Moi, encore, j'ai

eu le temps de rentrer et de dormir deux heures, mais toi tu ne t'es pas

couchée.

--Ceci n'est rien, répondit-elle. Mais que penseront les d'Altenheim, et

mes parents eux-mêmes chez qui je vais rentrer trop tôt, à neuf heures du

matin?

--Écoute, ma Renée, ne regrette pas tous ces légers ennuis. Bientôt ni

les d'Altenheim, ni tes parents n'auront rien à voir dans ta conduite.

Elle ne regardera que moi seul.

--Que veux-tu dire?

--Eh bien, je vais te découvrir à présent le vrai but de mon voyage. Je

l'ai décidé cette nuit, au milieu même du bal. Tu m'apparaissais si

belle, si fêtée... Je t'ai vue sous un jour que je ne connaissais pas.

J'ai pensé à tes larmes de la veille, et je ne veux pas que tu pleures à

cause de moi. J'ai résolu de t'épouser.

--Oh! chéri, est-ce vrai? Vivre toujours ensemble! Te posséder

complètement, porter ton nom, partager ta vie! Nous réjouir de voir

naître notre petit enfant... L'avoir toujours entre nous... O mon Lionel!

tu le désires vraiment?

--Je le désire de toute mon âme. Je pars exprès pour en parler à mes

parents.

--Écoute, as-tu bien réfléchi? Je ne te le demande pas. Si tu allais en

souffrir... Oh! vois-tu, si je l'accepte, ce n'est que pour notre enfant.

--Comment, mignonne, tu me refuserais le bonheur?

--O cher! le bonheur... Oui, le bonheur, tu l'auras, autant qu'une femme

peut le donner.

Il la pressa contre son cœur. Tous deux demeurèrent silencieux, pris

d'une émotion trop forte pour des paroles.

--Tu sais, reprit-il, tu ne me dois aucune reconnaissance. Je serai très

fier de ma petite femme. Tu deviendras une grande artiste. J'ai entendu

Bonnat qui le disait hier à quelqu'un, pendant le bal. Tu le connais un

peu, Bonnat; tu pourras lui demander d'être ton témoin à notre mariage,

avec le baron d'Altenheim. Moi, j'aurai Gambetta et Brisson. Tous les

journaux en parleront. Sais-tu que ce sera une vraie réclame pour mon

élection que de t'épouser?

Comment eût-elle réfléchi sur les derniers mots? Elle était trop

heureuse, trop attendrie, trop pénétrée de la grandeur d'âme de Lionel.

Elle était contente de lui apporter du moins en dot une petite

satisfaction de vanité.

--Mais si tes parents ne voulaient pas? dit-elle.

--N'aie pas peur. Je suis leur fils unique. Jamais ils ne m'ont rien

refusé. J'aurai peut-être un peu de mal à leur faire accepter une

résolution si soudaine, parce qu'ils ne te connaissent pas. Quand ils

t'auront vue, ils t'aimeront comme moi. Qui est-ce qui pourrait ne pas

t'aimer?

--Songe donc, reprit-il au bout d'un moment, comme ma mère sera heureuse

d'avoir auprès d'elle une belle-fille intéressante comme toi, elle qui

est constamment souffrante, privée de toute distraction. Et quand notre

petit enfant jouera autour d'elle!... Elle rêve absolument d'avoir un

petit-fils ou une petite-fille. Ah! par exemple, je ne dirai pas là-bas

que le bébé est en route... Tu comprends, mon père trouverait que c'est

un peu tard pour le consulter, il serait furieux.

--Pourtant, dit Renée, c'est la raison décisive, au cas où il refuserait

absolument. Ah! vois-tu, j'ai peur qu'il ne refuse. J'aime mieux qu'il me

blâme s'il le faut, mais que mon enfant ait une famille légitime. Pour

moi, je t'autorise à tout avouer.

Lionel l'assura qu'il était certain de triompher.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, n'est-ce pas moi qui t'épouse? Ma parole te

suffit, je me charge du reste.

Le fiacre entrait dans la cour de la gare. Dans une salle d'attente

déserte, ils se firent leurs adieux, et tandis que leurs lèvres se

rencontraient, ils murmuraient:

--Au revoir, ma petite femme chérie.

--Au revoir, mon Lionel, mon mari adoré.

V

Heureusement, le portrait de Gisèle était presque achevé, car, après le

bal où elle s'était laissé compromettre par Lionel, les d'Altenheim se

montrèrent froids à l'égard de Renée.

Elle ne s'en inquiéta guère, tout absorbée par les rêves, les émotions,

les tendresses de sa triple situation de jeune fille, de femme et de

fiancée. Elle redoublait d'amour pour ses parents; et, si elle commençait

à souffrir de les tromper, c'était seulement dans le regret de ne pouvoir

leur faire partager ses joies. Deux ou trois lettres de Lionel

arrivèrent, renouvelant ses promesses, se réjouissant de l'avenir, et

toutes pleines de mots caressants. Il écrivait comme il parlait, avec des

raffinements voluptueux d'expression, de petites phrases d'une douceur

exquise, que Renée se répétait mille fois ensuite et qui la faisaient

frémir délicieusement. Il signait souvent: «Le plus amoureux des époux.»

Cependant Mme Sorel, avec sa perspicacité maternelle, pressentit que

Renée gardait un secret. Elle ne s'inquiéta guère d'abord, la voyant plus

joyeuse et mieux inspirée dans ses travaux que jamais. Puis elle fit une

remarque: c'est qu'il venait beaucoup de lettres pour sa fille dont

l'adresse offrait la même écriture que le paquet envoyé par le jeune

Duplessier. Au second voyage de Lionel, quand elle vit les timbres de la

poste, elle n'eut plus de doutes sur la personnalité du correspondant.

L'idée ne lui vint même pas de décacheter une de ces lettres, mais elle

se décida à questionner sa fille.

Dès ses premiers mots, Renée tomba dans ses bras, et lui avoua leur amour

réciproque. Peu s'en fallut qu'elle ne dît tout. Il lui répugnait tant de

cacher quelque chose à sa mère, et elle se sentait tellement innocente

qu'elle ne comprenait pas qu'on pût la blâmer. C'était ce sentiment qui

faussait complètement dans cette période de sa vie sa notion du bien et

du mal. Si, au lieu de son éducation étroitement religieuse, de sa

croyance en la grâce divine, aux avertissements du Saint-Esprit dans son

cœur, on lui avait enseigné la véritable origine de la morale, elle

n'eût pas attendu, malgré elle, malgré la transformation de sa piété, la

condamnation mystérieuse d'une voix intérieure. Sa raison seule lui

aurais appris qu'elle était criminelle, et plus encore: qu'elle était

jugée, condamnée dès son premier pas dans la faute par l'éternelle

justice des choses, et que déjà s'avançait rapidement le jour où elle

allait souffrir.

--Oui, maman, oui, c'est vrai, j'aime Lionel et lui-même ne veut pas

d'autre femme que moi. Nous avons eu le tort de nous promettre l'un à

l'autre sans consulter d'abord nos parents. Mais vois-tu, mère, ne me

gronde pas. Tout est déjà réparé. Il m'écrit qu'il a gagné sa cause

auprès des siens, et moi, je suis sûre, n'est-ce pas, mère chérie, que tu

ne vas pas me dire non.

Mme Sorel souriait, attendrie, malgré qu'elle en eût, par ce petit roman

qu'elle croyait à peine ébauché, et dont, tout d'abord, elle avait blâmé

l'imprudence; convaincue surtout par le bonheur qui rayonnait dans les

yeux de sa fille; enfin conquise d'avance par ce charme audacieux de

Lionel, qui s'imposait à toutes les femmes.

--Mais si ton père nous refuse? dit-elle. Tu sais qu'il ne partage pas

l'enthousiasme général pour le jeune Duplessier.

--Oh! maman, ce n'est pas possible. Quand il verra plus souvent Lionel il

découvrira tout ce qu'il vaut. Il n'a contre lui qu'un préjugé

instinctif, il le connaît à peine. Puis, je saurais bien le décider. Il

ne voudra pas me voir mourir de chagrin.

--Tu en es là? reprit avec un peu d'inquiétude la douce Mme Sorel. Ne te

monte pas la tête, ma chère enfant. Aucun homme ne vaut que l'on meure

pour lui.

--Oh! maman!...

--Enfin, cela me fait peur de t'entendre parler ainsi. Ce mariage n'est

pas fait...

--Maman, j'ai la parole de Lionel. Rien ne m'empêchera de devenir sa

femme.

Elle ajouta avec cette rouerie féminine toujours au service des plus

franches:

--Et nous sommes tous deux résolus à nous marier le plus promptement

possible. Lionel aura Gambetta pour témoin. Le Grand Ministère n'est pas

éternel. Tu comprends qu'on peut se dépêcher pour avoir sur son contrat

la signature d'un Président du Conseil.

Après cette conversation, quelques jours se passèrent sans que Renée

reçût aucune nouvelle. L'inquiétude la saisit. Non pas qu'elle doutât de

la bonne foi de celui qu'elle considérait maintenant comme son mari, mais

elle eut peur d'une maladie, d'un accident. Puis la certitude grandissait

en elle tous les jours sur l'état où elle se trouvait. Elle fouillait la

bibliothèque de son père pour y trouver des livres de médecine. Elle ne

doutait plus, et le silence étrange de Lionel aidant, elle tomba tout à

coup du haut de sa félicité dans un abîme d'épouvante. Ses joues

pâlirent, ses yeux se marbrèrent de noir, ses traits se tirèrent.

Sa mère, attribuant de tels symptômes physiques à la seule force du

sentiment, s'effraya d'une passion sur laquelle une simple contrariété

agissait avec une telle violence.

--Tu n'as pas de lettre. Qu'importe, il en viendra. Les jeunes gens sont

étourdis. Puis, ma chérie, je t'en conjure, ne prends pas les choses

tellement à cœur. Envisage la possibilité d'un acte de légèreté chez

Lionel. Il s'est peut-être engagé un peu étourdiment. Il recule

aujourd'hui à la première difficulté. J'espère que tu aurais la force de

l'éloigner aussitôt de ton cœur, dont il ne serait pas digne. Toi-même

tu as été bien imprudente! N'écris plus, maintenant, n'écris pas...

Cette femme charmante et bonne, qui de sa vie n'avait fait un pas hors du

droit chemin du plus strict devoir, se rendait, inconsciemment et par

tendresse, complice de cette passion de l'amour, qu'elle avait jusque-là

considérée en elle-même comme un péché, et qui brûlait le cœur de sa

fille. Elle épiait le facteur avec autant d'anxiété que Renée. O naïveté

de cette âme douce! elle priait Dieu, son rigide Dieu protestant, pour

qu'il fît Lionel sincèrement amoureux.

L'agonie que traversa Renée pendant ces quelques jours eût vraiment suffi

à expier sa faute, si le châtiment venait d'un juge souverain qui le

proportionne à l'offense. Mais la loi universelle qui nous gouverne, agit

autrement. On lui fournit une cause et elle en développe l'effet avec la

rigueur mathématique et implacable d'un engrenage auquel on a livré un

doigt et qui met en lambeaux tout le corps. Ce n'était que le

commencement.

Hélas! il fallait aller, venir, donner ses leçons de dessin, s'asseoir

pendant des heures dans l'atelier coquet de l'hôtel d'Altenheim, en face

de la belle Gisèle qui posait maintenant d'un air pincé. Le portrait fut

enfin terminé. Il était superbe. Ce fut un soulagement pour la jeune

artiste de ne plus franchir cette porte, traverser ce hall, où le

souvenir d'une nuit enivrante, nuit de succès et d'amour, lui rendait

plus sombre l'horreur de l'isolement et de la honte irréparable.

«S'il allait ne jamais revenir, pensait-elle. Si je n'entendais plus

parler de lui. Ses parents furieux l'ont retenu là-bas et lui ont fait

prêter quelque horrible serment auquel il ne peut plus manquer.»

Elle avait abandonné son joli tableau des _Boulevards au 1er Janvier_.

Son père lui-même, tout aveugle qu'il fût, pressentait un changement chez

sa fille, dont il n'entendait plus, à tout propos, résonner joyeusement

la voix claire.

Un jour, elle lui demanda ce qu'il pensait du suicide. Il le

désapprouvait absolument.

--Cependant, dit-elle, pour échapper au déshonneur?...

--Si le déshonneur est mérité, répondit le professeur, qu'on le supporte!

S'il est immérité, qu'on le dédaigne!

--Mais, père, reprit la malheureuse, essayant de réprimer dans sa voix un

affreux tremblement, si c'est pour l'éviter à ceux que nous aimons?

M. Sorel réfléchit un instant et répondit, pesant ses dures paroles comme

s'il prononçait un arrêt:

--Il peut y avoir tel cas, où, en disparaissant, on évite de faire

souffrir les autres de la honte méritée par soi seul. C'est un strict

devoir de se supprimer alors, si on le fait avec assez de résolution,

d'adresse et de promptitude pour prévenir véritablement le mal que l'on

prévoit.

Elle crut qu'il l'avait devinée et qu'il parlait pour elle. C'était

lui-même qui la condamnait à mort. Elle l'en savait parfaitement capable,

s'il pressentait l'ombre de la vérité. Épouvantée, chancelante, elle se

retira dans son atelier. Sa boîte de couleurs ne contenait-elle pas des

poisons violents? On supposerait une maladresse. Tandis qu'elle maniait

les tubes, regardant leurs inscriptions de ses yeux dilatés et fixes, un

atroce attendrissement la saisit. Quoi donc! c'est à ce but sombre que

serviraient les chers matériaux de son art?... Elle qui les touchait

autrefois si gaîment, avec des ambitions si pures, un si immense

espoir!... Elle éclata en sanglots.

«Oh! pensa-t-elle, est-ce possible? Est-ce moi, est-ce moi qui vais

mourir? Mourir ainsi, me tuer!... O Lionel!»

Ses larmes détendirent un peu son cœur convulsé par l'angoisse. Elle

songea qu'elle avait encore un certain temps devant elle avant d'être

forcée d'exécuter l'acte terrible qu'elle croyait nécessaire. Elle

résolut d'attendre un peu.

Le lendemain matin, comme elle descendait pour faire une course, sa mère,

qui guettait à la dérobée son visage défait avec une inquiétude toujours

croissante, lui dit:

--Je viens de voir le facteur traverser la rue. Je vais me mettre au

balcon. S'il a apporté quelque chose pour toi, montre-le-moi d'en bas

pour que je le sache plus tôt.

Renée descendit les cinq étages. Combien de fois, depuis une semaine,

passant devant la loge de la concierge, elle avait senti son cœur

défaillir à voir cette femme tranquillement assise à son ouvrage et dont

un geste eût pu--c'est l'effet que cela lui faisait--lui rendre le

bonheur et la vie. Cette fois, elle n'osait plus franchir ces trois pas

qui lui enlèveraient si vite son faible espoir. Elle rassembla tout son

courage, passa doucement:

--Mademoiselle Sorel! dit la voix de la bonne femme.

C'était une lettre! une lettre... et de l'écriture bien connue!

Elle traversa sur le trottoir opposé, vit sa mère au balcon:

«Bonne, oh! bonne mère!... pensa-t-elle en levant vers elle le petit

carré de papier blanc. Mon Dieu! pourvu qu'elle ne souffre pas par ma

faute! Oh! que tout soit encore réparé, à cause d'elle, sinon pour moi!»

Elle brisa l'enveloppe. La lettre venait de Paris. Lionel était de retour

depuis une huitaine, mais il ne le lui avait pas encore fait savoir, ne

pouvant lui indiquer un lieu de rendez-vous. Il ne fallait plus songer à

la rue Chevert. L'ami qui lui prêtait l'appartement était revenu tout à

coup. C'était bien contrariant. Un ton froid, tel que Renée n'en avait

jamais entendu de sa part. Nulle allusion au mariage. Voilà quelle était

cette épître.

Plus navrée par cette réalité qu'elle ne l'avait été par ses

incertitudes, la jeune fille entra dans un bureau de poste et envoya un

télégramme à Lionel:

«Il faut absolument que je te parle. Si tu as quelque chose de

pénible à me dire, n'aie peur de rien, je suis forte. Ce que je

ne puis supporter, c'est le doute noir qui m'envahit en ce

moment. Je deviens folle. Aie pitié, et sois à l'église

Sainte-Clotilde cet après-midi, à trois heures.»

Trois heures cinq, trois heures dix; le quart sonna à l'horloge de

l'église. Renée tournait lentement autour de la nef, alors presque

déserte. Par cet après-midi d'hiver, une ombre bleuâtre emplissait

l'énorme vaisseau, et dans cette ombre scintillaient vaguement des

reflets d'or pâli. Au fond du sanctuaire, une veilleuse brillait comme

une étoile rouge devant l'autel de la Vierge. Renée comptait les minutes

lentes, et lorsque, ramenée par sa triste promenade au pied de l'orgue,

elle s'apercevait qu'elle venait d'achever un tour entier, elle sentait

son cœur plus lourd et plus glacé dans sa poitrine. Un monsieur se

tenait auprès du bénitier, qui, chaque fois qu'elle se rapprochait,

faisait deux pas au-devant d'elle, souriant, tâchant d'attirer son

attention. A la fin, il se décida à lui parler:

--Vous êtes trop jolie, mademoiselle, dit-il, pour qu'on vous fasse

attendre aussi longtemps.

Elle l'avait regardé, machinalement, ne comprenant pas ce qu'il voulait.

Il ajouta:

--Si vous me faisiez l'honneur de me donner un rendez-vous, je vous jure

bien que j'y serais le premier.

Elle s'enfuit avec dégoût, s'agenouilla sur un prie-dieu, mit sa tête

dans ses mains. Cette insolente galanterie, à laquelle autrefois elle

n'aurait songé qu'une minute avec colère pour l'oublier ensuite avec

dédain, lui fit en ce moment une impression abominable. Elle n'y voyait

pas un incident banal, mais une humiliation directe, méritée. Oui,

méritée. Était-elle supérieure, après tout, à la chercheuse d'aventure

que cet homme avait cru voir en elle? Sa fierté l'abandonnait, dans

l'abîme d'angoisse où elle se sentait glisser. Elle se jetait sans

transition à l'extrême tout à fait contraire, et, après s'être élevée par

son amour au-dessus de la vie, au-dessus de la société, elle retombait

d'une effroyable chute dans des bas-fonds tout pleins d'ombres hideuses.

Plus tard, elle devait comprendre le rigoureux enchaînement de sentiments

en apparence si opposés. Il est vrai que son dévoûment, que sa noble

passion, avaient grandi sa nature. Mais il est vrai aussi qu'elle devait

sentir la puissance des antiques lois sociales. L'horrible comparaison

qui s'imposait à elle, la comparaison avec toutes les irrégulières et

toutes les déclassées de ce monde, devenait le supplice de cette créature

délicate par excellence. Voilà sous quelle forme apparaissait son péché;

voilà quels aiguillons empruntait son remords. Péché social, remords

social. Pour n'être point le vieux péché ni le vieux remords bibliques,

ils n'en étaient que plus sombres, plus déchirants, plus implacables. Car

la société humaine, organisme vivant et complexe, d'un ordre moral

absolument élevé, demande pour se développer autant de respect et

d'obéissance que le Dieu de la Bible, et elle est encore plus redoutable

que lui, étant impersonnelle. Pure entre les plus pures au fond de son

âme, mais coupable au nom du code protecteur de cette même société, Renée

souffrait du contraste, absolument inexplicable pour elle, entre le

sentiment de sa grandeur intime et le sentiment, non moins réel, de son

abaissement mérité. Elle avait commis le crime de Marguerite. Le mauvais

ange ne lui sifflait pas ses mots ricaneurs à l'oreille, et l'enfer ne

l'attendait pas. Pourtant le châtiment commençait à l'atteindre. Mais

malheur à celui qui s'en fit l'instrument!

Lionel ne vint pas dans l'église Sainte-Clotilde. Renée, toujours à

genoux, tressaillait chaque fois que la portière en retombant faisait

résonner le tambour de drap rouge. Deux fois, elle crut qu'il entrait.

Enfin!... Mais non, c'était un étranger armé de son Bœdecker, ou bien

quelque autre amoureux qui se mit à tourner, lui aussi, autour de

l'église.

Au bout de trois quarts d'heure, elle n'y tint plus; elle sortit. Mais il

était impossible qu'elle rentrât sans le voir. Elle prit la rue

Las-Cases, passa devant l'hôtel de Ligneul. Les fenêtres closes ne lui

apprirent rien, et jamais elle n'eût osé sonner à la porte.

--D'ailleurs, pensa-t-elle, à cette heure-ci, il doit être au ministère.

Elle y alla. Monsieur le chef de cabinet de monsieur le sous-secrétaire

d'État était absent.

--Le trouverai-je peut-être à la Chambre? demanda-t-elle.

On n'en savait rien.

Elle s'y rendit, donna une pièce d'argent à un huissier, qui s'offrit à

s'enquérir de M. Duplessier. Tous ces hommes le connaissaient comme

l'enfant de la maison, ayant eu constamment affaire à lui pendant que

Gambetta était président de la Chambre.

Un moment après, Lionel traversa le salon des Pas-Perdus, où quelques

députés se promenaient en causant. Renée le vit de loin par la porte

entr'ouverte. Il la rejoignit dans le vestibule.

--C'est toi! dit-elle. Tu n'as donc pas reçu mon télégramme?

--Si... Je n'ai pas pu venir.

--Il faut absolument que je te parle.

--Attends, nous ne pouvons pas rester ici. Nous allons sortir.

Il disparut, puis revint avec sa pelisse et son chapeau, mit la main de

Renée sous son bras et l'entraîna vers les Champs-Élysées, où

s'allumaient les réverbères.

--Comment vas-tu, ma petite chérie? lui dit-il, de l'air le plus naturel

du monde. Tu as bien fait de venir me chercher. J'avais tant envie de te

voir!

--Vraiment, Lionel? Cependant tu ne m'aimes plus, n'est-ce pas? C'est

bien fini?

--Fini?... J'espère bien que non. Mais, si, je t'aime toujours.

--Et tu me laisses dans une telle inquiétude!

--Tu as été inquiète?... Pauvre mignonne! Mais c'est que, vois-tu, j'ai

été horriblement occupé, très contrarié même.

--Pourquoi?

--Les choses vont bien mal. On veut renverser le ministère. Nous sommes

très inquiets.

--Oh! quel malheur!

--Oui, quel malheur! Un grand malheur pour moi, pour nous deux, vois-tu.

Gambetta tombant si vite, avant d'avoir rien fait, sera terriblement

amoindri. J'en subirai personnellement le contre-coup. Toute ma carrière

peut s'en ressentir. En tout cas, je perds ma position.

--Tu ne resteras pas au ministère?

--A quoi penses-tu? Nous donnerons tous notre démission. Les chefs de

cabinet, les sous-secrétaires d'État, tout cela file avec les ministres.

Moi surtout, voyons. Tu ne veux pas que je serve les gens qui auront mis

Gambetta à la porte.

--Alors?

--Alors, ma pauvre petite, tu comprends que tout cela bouleverse un peu

mes projets. Nous ne pouvons plus songer à nous marier, n'est-ce pas?

Elle se tut. Le ton indifférent de Lionel, malgré la câlinerie de

certains mots, lui faisait plus de mal que la terrible nouvelle.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, je t'avouerai que mes parents refusent leur

consentement. Mon père me trouve trop jeune. Il a essayé de me démontrer

que je me repentirai plus tard, alors que, arrivé à quelque grande

position, je pourrai choisir entre les plus beaux partis... Qu'est-ce que

tu as? Ne me retire pas ta petite main. Je ne dis pas que je pense tout à

fait comme lui...

Il souleva jusqu'à ses lèvres la main tremblante que Renée avait détachée

de son bras et qu'il y reposa en la caressant doucement.

--Ma mère aussi, continua-t-il, ma mère ne veut pas entendre parler pour

moi d'une femme artiste.

Il y eut un silence. Tous deux continuaient à marcher sous les arbres,

dans la direction de l'Arc-de-Triomphe.

--Tu ne me parles pas, Rénette, fit Lionel d'un ton de reproche cajoleur.

--As-tu dit à tes parents, demanda Renée, qu'il s'agissait du bonheur de

ton enfant?

--Oh! je me suis bien gardé de rien leur dire de semblable. C'est pour le

coup que mon père se serait moqué de moi. Il m'aurait dit: «Du moment que

tu as déjà la femme, pourquoi diable l'épouserais-tu?»

L'abominable brutalité de ces paroles atteignit Renée en plein cœur. Il

ne lui en fallait pas tant! Elle était si fine, elle comprenait si vite.

«Il ne sait pas ce qu'il dit, pensa-t-elle. Il n'attache pas à ces mots

le sens qui me fait tant de mal. Ce n'est pas possible. Il souffre

lui-même et tranche ainsi violemment pour achever l'exécution plus vite.»

Elle l'excusait intérieurement. Ce fut sa tactique involontaire longtemps

encore. S'il avait fallu le mépriser, à quel degré de souffrance

n'aurait-elle pas été soumise!

--Laisse la femme de côté, reprit-elle. C'est de l'enfant que je parlais.

--L'enfant!... Mais que nous soyons mariés ou non, nous ne l'en aimerons

pas moins.

--Il n'aura ni père ni mère.

--Ah çà!.. où prends-tu cette monstruosité? Imagines-tu qu'il faille

abandonner son enfant parce qu'on ne se marie pas? Il aura un père qui

l'aimera beaucoup et la plus gentille petite maman du monde.

--Encore une question, Lionel. As-tu dit à tes parents que tu as donné ta

parole?

--Ma parole à qui? de quoi?

--Ta parole à moi... de m'épouser.

--Tu plaisantes, ma chère. Cette parole m'engageait dans la limite du

possible seulement. Au lieu de la retourner maintenant contre moi, tu

dois la considérer comme une grande preuve d'amour, puisqu'à un moment

donné, j'ai été disposé à faire de toi ma femme, malgré toutes les

difficultés que je prévoyais. Ces difficultés ont été plus grandes que je

ne pouvais m'y attendre. Elles se sont compliquées davantage encore. Il

n'y a vraiment pas de ma faute. Ma parole ne t'a rien fait faire de plus

ni de moins, puisque tu t'étais déjà donnée à moi. Ne gâte donc pas par

des sophismes et des reproches la beauté de ton dévoûment.

--Lionel, dit Renée, dont les yeux à la faveur de la nuit laissaient

couler leurs larmes atroces, Lionel, je ne te fais aucun reproche. Si je

lutte un peu, c'est pour notre enfant. Ne me dis rien de cruel, car je

souffre plus qu'une créature humaine ne peut souffrir. Qu'ai-je fait, mon

Dieu! que t'aimer de toute mon âme? Et voici qu'il faut que j'en meure.

Oh! je n'aurais pas voulu mourir... J'aurais voulu vivre pour t'aimer

encore, pour te rendre heureux, pour te voir glorieux et grand. J'aurais

voulu vivre pour mes pauvres parents, que ma mort tuera de douleur.

J'aurais voulu vivre pour faire de beaux tableaux. J'en rêvais de si

magnifiques?...

Elle ne pouvait plus prononcer distinctement ce qu'elle disait, car sa

bouche se tordait d'angoisse.

--Es-tu folle, on n'en meurt pas, fit Lionel, sans se départir un instant

de son implacable ton de tendresse résignée.

--Je suis obligée de me tuer, dit Renée.

--Tu commettras un crime affreux. Tu briseras ma vie, tu anéantiras celle

qui commence en toi. Crois-tu que tes parents, s'ils avaient à choisir,

ne préféreraient pas aider au mystère de cette naissance, qu'il est si

facile de dissimuler, plutôt que de te voir morte. Tu agiras lâchement,

et tu n'arrangeras rien, car l'autopsie de ton corps révélera la cause de

ton suicide. On saura par ta mort ce que tu pourrais si aisément cacher

avec un peu d'adresse et sans quitter ce monde.

--Je sais ce que choisirait mon père, dit Renée; j'ai parlé de quelque

chose d'analogue devant lui, l'autre jour, et je sais qu'il aimerait

mieux me tuer de sa main.

--Il n'a pas besoin de le savoir.

--Je souffrirais trop, poursuivit-elle, de mettre au monde un enfant dans

ces conditions abominables. Pauvre petite âme point éclose, je

l'emporterai avec moi dans la tombe, et je lui épargnerai l'horreur de

vivre. Oh! jamais je n'aurais cru, il y a deux mois, qu'il existait de

pareilles angoisses... J'étais si confiante, j'étais si gaie!

--Tu veux me quitter, méchante, regarde-moi, ose me le dire en face. Tu

veux te séparer de ton petit chéri?

Et il se penchait vers elle, essayant, pour empêcher l'effet d'une

résolution qui commençait à l'effrayer, le pouvoir de ses regards si

voluptueux et si beaux.

En les rencontrant, elle éclata en sanglots convulsifs. Il appela un

fiacre, la fit monter dedans et la ramena près de chez elle, couvrant ses

joues humides des plus ardents baisers, s'efforçant d'endormir sa douleur

sous les plus folles caresses.

Malgré toute la force de son énergie, Renée ne put cacher qu'une

partie--la plus grave--de ses angoisses à sa mère. A la première

question, si tendrement inquiète, elle fondit en larmes.

--Il ne faut pas y songer, dit-elle. Il a fait tout ce qu'il a pu, je

t'assure, mère, mais c'est impossible. Ses parents ont refusé leur

consentement, parce que je suis pauvre et aussi parce que je suis

artiste et que je travaille pour gagner ma vie. Ce qui les a

irrévocablement déterminés, c'est la situation politique. M. Gambetta va

tomber, paraît-il. Lionel restera sans position. On ne peut lui demander

de fonder un ménage dans de telles conditions.

--Mais qu'est-ce que c'est donc que ce garçon-là? s'écria la mère

indignée. On peut être étourdi à ce point, promettre et se dédire pour

une partie de plaisir, mais non pas pour une chose aussi grave qu'un

mariage. On ne se joue pas ainsi du cœur d'une jeune fille, et d'une

jeune fille comme toi!

--Oh! maman, tu ne sais pas tout. Ce n'est pas tout à fait sa faute.

--Qu'est-ce que je ne sais pas? s'écria Mme Sorel.

Elle avait pâli si soudainement que sa fille répondit bien vite:

--Rien, rien du tout. Il m'avait seulement dit qu'il désirait ce mariage.

Il craignait les obstacles, il ne me les avait pas cachés. Oh! je t'en

prie, maman, si tu ne veux pas me briser le cœur, ne me dis pas du mal

de lui.

Mme Sorel éprouvait un mélange de sentiments très divers: une immense

pitié, une sympathie profonde pour sa fille, en même temps qu'une sourde

irritation contre cette enfant qui pleurait ainsi à cause d'un homme, et

qui osait l'avouer. Cet amour attendrissait son cœur et blessait son âme

puritaine. Puis elle était indignée contre Lionel. Un certain

mécontentement d'elle-même, l'idée qu'elle aurait pu empêcher tout cela

aigrissait encore sa douleur. Cet état d'âme compliqué eut pour

résultante--si l'on peut s'exprimer ainsi--une colère très inattendue

chez une personne aussi douce.

--Ne me parle plus de cette sotte histoire, dit-elle à sa fille, ne me la

rappelle pas si tu ne veux perdre absolument ma confiance. Je suis

stupéfaite de penser que toi, une fille raisonnable, si sérieusement

élevée, tu aies pu entretenir une correspondance clandestine avec un

garçon, et surtout avec un être de cette espèce... un godelureau qui

s'est moqué de toi naturellement, bien qu'il ne t'aille pas à la

cheville. Ne me le nomme plus, ou je lui écrirai moi-même ma façon de

penser. Grand Dieu! si ton père savait ce qui se passe, et que j'ai eu la

bêtise d'écouter tout cela, il ne nous pardonnerait jamais, ni à l'une ni

à l'autre... Maintenant, n'est-ce pas, Renée, ce n'est pas parce que je

suis à ta charge que je perdrai mon autorité sur toi. Écoute-moi bien: si

je revois l'écriture de ce manant sur une lettre qu'il aurait l'audace de

t'envoyer, j'ouvre l'enveloppe et je fais la lecture du contenu à ton

père. Je ne veux pas garder pour moi une telle responsabilité. Si tu dois

nous amener dans la maison de semblables histoires, nous t'y laisserons

toute seule, y vivre à ta guise et y recevoir même tes amoureux si ça te

fait plaisir. Avec la pension de ton père, nous aurons, lui et moi, du

pain tous les jours dans quelque grenier, c'est tout ce qu'il nous faut.

Attérrée devant cette explosion inattendue, sentant combien sa mère

devait souffrir pour en arriver à cette exaspération presque maladive, à

cette grossièreté, tout à fait inouïe pour elle, de langage, Renée

baissait la tête, se taisait. Elle ressentait de nouveau cette impression

affreuse que l'impertinence d'un passant lui avait fait éprouver dans

l'église Sainte-Clotilde. C'était quelque chose comme l'enlizement dans

un bourbier. Peu à peu le flot hideux montait, le flot de honte et de

mépris, le flot de mensonge qui lui entrait de force dans la bouche et

l'étouffait.

Elle se leva, fit un pas vers sa mère, s'efforça de sourire.

--Regarde, maman, lui dit-elle, tu le vois bien, je ris, je n'ai plus de

chagrin. C'était le premier moment. Mais tu as raison. Je ne penserai

plus à Lionel. Je suis si heureuse entre papa et toi! Ne parle pas de me

quitter. Vraiment, tu sais, je ne l'aimais pas tant. Tiens, c'est oublié,

c'est fini. Qu'il n'en soit plus question.

Elle se remit à peindre, avec une bravoure apparente; mais toute

inspiration l'avait abandonnée. Elle ne fit rien de bon, et, pour comble

de tristesse, douta de son talent.

--De quel orgueil insensé je me suis nourrie! songea-t-elle. Tous mes

rêves d'art et d'amour n'étaient que de vaniteuses chimères.

Elle se plaça devant une glace et s'interpella avec amertume, se raillant

elle-même, tournant en dérision jusqu'à son visage, si frais et si

brillant jadis, et qui se fanait dans les veilles, les larmes et les

premières fatigues de la grossesse.

«Tu n'étais même pas jolie, pauvre Renée,» se disait-elle.

Elle interrogeait les moindres symptômes qui se manifestaient en elle,

avec une horreur croissante. Elle épiait son corps, jetait sur sa

personne des regards effarés. Oh! posséder le malheur dans sa chair, dans

son sang, l'emporter partout avec soi, quelle épouvante et quel mystère!

Elle songeait encore à se tuer. Pourtant un des arguments de Lionel avait

ébranlé sa résolution. Peut-être serait-elle plus sûre d'épargner à ses

parents la honte et la douleur à force d'énergie et d'adresse que par une

mort volontaire dont les moindres détails seraient publiés, commentés.

Un soir, comme son père et sa mère étaient déjà couchés, elle traversa

l'antichambre et vit à terre une lettre que la concierge, montée trop

tard et n'osant pas sonner, avait glissée sous la porte. Renée la ramassa

en tremblant. Elle était de Lionel. Heureusement Mme Sorel ne l'avait pas

vue. La jeune fille courut à sa chambre, s'enferma. Que lui disait-il?

Peut-être allait-elle trouver quelques mots d'espoir, de sympathie, de

véritable amour... Elle brisa l'enveloppe. C'étaient quatre longues

pages, en style déclamatoire, où s'enchaînaient toutes les raisons que,

depuis la sagesse antique, on a fait valoir contre le suicide. Une sorte

d'exercice de rhétorique, dans lequel s'étalait la verbosité un peu

commune qui formait tout le génie du jeune Duplessier. Renée n'essaya pas

de juger si c'était bien ou mal écrit. Elle ne vit que l'acte

inqualifiable dans sa dureté prétentieuse. Pour la première fois, elle

commença de pressentir quelle froideur de glace se cachait sous les

dehors expansifs et caressants de Lionel. Ses baisers ne semblaient si

doux, ses discours ne prenaient leur enchanteresse douceur, que parce

qu'il en jouissait lui-même, ce véritable artiste en voluptés. Elle ne

versa pas même une larme, se coucha, éteignit sa bougie. Mais pendant de

longues heures, ses yeux restèrent ouverts, fixés sur la nuit, et elle

s'abandonna, comme le nageur épuisé qui se laisse emporter par le flot,

au paroxysme de la douleur humaine.

Le lendemain, la concierge s'excusa auprès de Mme Sorel, de n'avoir pas

remis la lettre directement.

--Quelle lettre?

--Je crois qu'elle était pour Mlle Renée.

La mère monta en toute hâte.

--Renée, tu me trompes, mon enfant, je ne t'en aurais jamais crue

capable. De qui était la lettre que tu as reçue hier au soir?

--Maman, ce n'est pas ma faute, je n'ai pas encore eu le temps de lui

défendre de m'écrire.

--C'est inutile. Je te ferai la honte d'enjoindre à la concierge de me

remettre toutes tes lettres et je renverrai sans les ouvrir celles qui

porteront son écriture.

--Ne fais pas cela, mère! Je te jure que tu n'en verras plus une seule.

Le jour même, affreusement humiliée de son subterfuge, mais ayant, pour

correspondre avec Lionel, les terribles raisons que sa mère ne

connaissait point, Renée envoya au jeune homme un certain nombre

d'enveloppes, toutes préparées, à sa propre adresse, au moyen desquelles

il pouvait lui écrire sans danger.

Il n'abusa pas de cette facilité. Pour le moment, correspondre avec Renée

ou la voir ne lui offrait rien de bien gai ni de bien attrayant.

«Laissons, pensait-il, son chagrin s'user un peu. Il aura un terme tout

naturel. Elle trouvera dans la nécessité absolue de cacher son aventure

les moyens de se tirer d'affaire. Elle va tout avouer à sa mère,

probablement. Les deux femmes s'arrangeront sans mettre le vieux dans la

confidence, car je crois qu'il n'est pas commode. Si je puis être utile,

je le serai. Mais j'aime mieux ne pas trop m'avancer. _Primo_, on en

abuserait pour me tomber dessus et m'assommer de discours et de pleurs.

_Secundo_, j'aurais l'air de me croire responsable de l'embarras où elles

vont se trouver, et, ma foi, si je le suis, du moins je ne le suis pas

tout seul. Cette gentille petite extravagante de Renée savait bien ce

qu'elle faisait. Ne lui montrons pas trop aujourd'hui combien je tiens à

elle; elle me conduirait à quelque bêtise. J'ai déjà été bien près de me

laisser prendre à mon propre piège. Pourquoi l'épouser? C'est une

maîtresse idéale. Son enfant l'attachera à moi pour toujours. Et elle

apporte dans cette situation irrégulière toutes les pudeurs, toutes les

délicatesses, tous les scrupules de conscience qu'une autre met à peine

dans l'exercice de la vertu. Il faudrait que je fusse fou pour m'empêtrer

d'un ménage, moi qui n'ai pas même assez d'argent pour payer mes fiacres

et inviter mes amis au restaurant. Restons garçon, ménageons l'avenir, et

jouissons du bonheur de posséder sans sacrifice et sans ennui la plus

ravissante compagne. A quoi ai-je donc pensé au bal des d'Altenheim?

Heureusement le voyage et les raisonnements de mon père m'ont bientôt

dégrisé.»

Ces réflexions, Lionel les faisait à part lui. Il se fût bien gardé de

les communiquer à son ami Fabrice de Ligneul, car il n'eût pas été sûr de

rencontrer sa sympathie et son approbation. Lionel, avec sa parole

abondante, qui jouait la rude franchise de son modèle, Gambetta,

possédait l'art de ne point se livrer. Longtemps, pour Renée, il demeura

une énigme, et ce fut le secret de son empire sur cette âme crédule au

bien. Elle lui expliquait à lui-même sa conduite, comme elle la

comprenait, dans son besoin de tout interpréter au sens le plus noble et

le plus héroïque. Il souriait, lui disait: «Sans doute,» puis se

répandait en protestations d'amour et l'enivrait par ses caresses. Au

fond, elle doutait un peu. Elle douta de plus en plus. Mais qu'il fut

tardif, son réveil!

Amour d'aujourd'hui · 第 15 / 29 题