La félicité sans mélange qui transportait Renée bien loin au-dessus du
sentiment même de la déchéance et de la faute, dura quelques jours, une
semaine au plus. Puis les premières gouttes de fiel s'y mêlèrent.
Quelle idée fausse, que celle qui identifie la morale avec la religion!
Quelle idée dangereuse, à notre époque de doute, alors que le surnaturel
perd de plus en plus sa puissance sur nos âmes! Quelle idée corruptrice,
puisqu'elle fait intervenir entre le crime et le châtiment, ou--pour
employer un langage moins métaphysique et plus exact--entre la cause et
son effet direct, les subtilités de l'intention et les vaines larmes du
repentir. La punition, le péché! Oh! si l'on prenait ces deux mots, non
point au sens mystique, dont l'incrédule sourit, mais au sens implacable
que leur donnent les conditions de la vie, soit individuelle, soit
sociale, qui oserait alors les discuter? qui les prononcerait sans
effroi? A-t-on besoin de faire intervenir le ciel pour empêcher un homme
raisonnable de descendre du quatrième étage en enjambant l'appui de la
croisée? Se précipitera-t-il sans crainte, comptant sur la pureté de son
intention et sur sa repentance future pour l'empêcher de se briser contre
les pavés de la rue? La loi fatale qui préside à la chute des corps et à
l'accélération de leur vitesse provoquera-t-elle les raisonnements des
moralistes? Et si nous comprenions enfin que dans le domaine moral,
l'effet suit la cause aussi rigoureusement que dans le domaine physique,
nous ne serions point obligés de recourir à la superstition pour
maintenir les peuples et les individus dans le devoir, dans l'ordre et
dans l'obéissance.
Mais nous faisons pire encore; nous enlevons le frein religieux, sans le
remplacer par aucun autre. A la chimère d'une loi divine, nous
substituons la chimère de la liberté humaine. L'homme libre, quelle
ironie! Nous verrons ce que produira cette liberté dans notre Occident,
et ce qu'il nous en coûtera d'avoir méconnu la discipline sous laquelle
d'inéluctables lois nous tiennent courbés pour jamais. Le pouvoir qui
nous mène, qui nous contraint, qui nous châtie, pour n'être pas
surnaturel, n'en est que plus redoutable. Car il ne plane pas au-dessus
de nous, comme un Dieu que l'on peut fléchir; impersonnel et implacable,
il existe jusqu'en nous-mêmes, dans nos nerfs, dans notre sang, dans nos
organes qui nous imposent leurs conditions, et bien plus encore dans nos
sentiments et dans les multiples ressorts de nos sociétés.
L'antiquité, l'Orient, l'ont compris mieux que nous. Ils ont presque
toujours séparé la religion de la morale; le dogme peut alors changer, la
société ne croule pas pour si peu. La morale est l'hygiène de l'âme; la
religion est son rêve, sa consolation. Si l'âme est saine et forte, le
rêve sera pur et sublime. Et si le rêve un jour s'évanouit, la vie du
moins n'en sera pas compromise.
Renée ignorait la philosophie, et ne connaissait même pas le nom de la
sociologie. Elle se sentait fière et heureuse d'appartenir à Lionel; il
lui était impossible de trouver le moindre principe mauvais ou bas dans
l'entier sacrifice qu'elle lui avait fait de son existence. En vain
épiait-elle dans son cœur la naissance de ce qu'on appelle des remords,
et qu'elle attendait avec une sorte de superstition. Il ne lui en vint
pas. Alors, aussi pure qu'ignorante, elle commença à regarder avec
horreur la société, qui couvre d'opprobre une situation aussi noble et
aussi douce qu'était la sienne. Elle se sentit grandie par ce mépris
qu'elle éprouvait. Jamais elle n'avait été plus remplie d'enthousiasme,
d'inspiration, de courage. Sa passion, qui lui semblait une source de
force et d'élévation, la domina sans qu'elle lui opposât la moindre
résistance. Lionel lui parut un héros. C'était ce mâle esprit qui
agissait sur le sien, qui le complétait, pensait-elle. Et lui, par ses
conversations, par ses lettres, s'appliquait à éloigner d'elle jusqu'à
l'ombre d'un scrupule.
Ce qui ajoutait à la sécurité morale de Renée, c'est que le mensonge,
dont elle avait horreur, ne lui fut pas tout d'abord nécessaire. Elle
vivait un peu chez elle en garçon, allant, venant, décachetant sa
correspondance, sans que le vieux professeur, enfoncé dans ses tristes
méditations ou dans ses travaux, et sans que la douce Mme Sorel lui
fissent une question ou une remarque. Sa mère, élevée pieusement dans une
petite ville de l'Écosse, ne connaissait absolument rien du monde, et
encore moins des dangers de la société parisienne. Pour cette âme droite
et naïve, le moindre faux pas était la chute irrémédiable au fond de
l'abîme; point de milieu entre la pureté absolue ou le vice le plus noir.
Comme elle voyait à bon droit en Renée une créature d'élite, elle
n'imaginait pas qu'il pût exister jamais rien de commun entre le mal et
son enfant. Elle la considérait comme supérieure à elle-même,
l'admirait, ne la surveillait pas. Quand des lettres adressées à
«Mademoiselle Renée Sorel» lui passaient par les mains, elle les
remettait à la jeune fille sans même en regarder l'écriture.
Délicieuse correspondance, lue en cachette, puis enfermée dans un coffret
ancien, avec les premières violettes qui lui venaient de Lionel, ces
petites fleurs qui, durant les premières étreintes, s'étaient froissées
contre son cœur.
Pauvre Renée, savoure ces joies, si fugitives. Prends ta palette et tes
pinceaux, et puise dans la beauté de ton amour des inspirations
jusqu'alors inconnues. Mais n'accuse point la société que tu ignores, et
ne la maudis pas, lorsque tout à l'heure elle va te frapper. Elle est
immense, monstrueuse, admirable et nécessaire. Elle s'est faite peu à
peu, bien lentement, par des millions d'efforts. Elle changera, mais pour
cela, il lui faut du temps, et ta vie à toi est si courte que tu ne
t'apercevras pas plus de ses changements que le papillon ne s'aperçoit de
la marche du soleil. Pourrais-tu t'en prendre à la locomotive qui
broierait tes membres si tu te jetais sur les rails? Tu t'es jetée sur
les rails où se précipite l'immense machine sociale. O pauvre enfant, que
tu vas souffrir! Tu ne savais rien de ces choses, et ne consultais que
ton cœur. Apprends donc, et dis ensuite bien haut ce que tu auras
appris afin d'en préserver d'autres. Ton sang et ta vie paieront ton
expérience. Cela est juste. Il y a des ignorances qui sont funestes comme
des crimes.
Renée eut un second rendez-vous avec Lionel, et tous deux allèrent
déjeuner ensemble au pont de Chatou, chez Fournaise, puis ils se
promenèrent dans l'île. C'était un jour de semaine, et la campagne était
absolument solitaire. Ils étaient radieux de gaîté. Les doutes, les
luttes, l'espèce de solennité des premiers épanchements avaient
complètement disparu. Ils s'appartenaient avec une telle franchise de
bonheur et d'amour qu'à peine croyaient-ils que jamais il en eût été
autrement.
--Depuis quand m'aimes-tu? se demandaient-ils l'un à l'autre. Et la
réponse était la même:
--Je t'ai toujours aimé.
Ils se rappelaient mille petites circonstances de leur jeunesse, des
événements insignifiants en apparence et dont chacun s'étonnait de
retrouver chez l'autre le souvenir aussi vivant.--«Tu l'avais donc
remarqué? Tu pensais donc déjà à moi?...»
La longue tendresse contenue du passé débordait de leurs âmes et de leurs
lèvres. Leurs espoirs timides autrefois, et leurs craintes... Ils
énuméraient tout. Aussi loin qu'ils remontaient dans leurs souvenirs,
chacun se découvrait avec une surprise délicieuse tout entier dans toutes
les pensées, dans toutes les préoccupations de l'autre.
Comment se verraient-ils à Paris? On ne pouvait pas souvent trouver toute
une demi-journée pour faire le voyage de Versailles. Une demi-journée!...
Renée croyait cela bien long autrefois. Maintenant, comme c'était peu de
chose! comme l'heure de la séparation arrivait vite! Il ne fallait pas
songer à se rencontrer chez Lionel. Renée savait bien qu'il demeurait
avec un ami; elle connaissait depuis longtemps les détails de son
existence. Le jeune homme lui dit qu'il avait une idée, lui demanda de
venir le retrouver, un jour qu'il fixa, aux Champs-Élysées, derrière le
palais de l'Industrie, promettant de la conduire à un petit nid qui
serait bien à eux. Renée était absolument incapable de lui rien refuser.
Deux jours après, chez Mme Anderson, une conversation qu'elle entendit
lui fit un mal affreux.
On était encore dans l'intimité; quelques habitués venaient de paraître.
Lionel n'était pas arrivé. On parla de lui assez aigrement. Mme Anderson
commençait à s'apercevoir que décidément il n'épouserait pas une de ses
filles. Elle qui l'avait choyé comme un enfant gâté, lui passant tous
ses caprices, son laisser-aller impertinent; elle qui trouvait toujours
quelque prétexte pour sortir de la chambre quand il venait les voir dans
la journée afin de le laisser en tête-à-tête avec l'une des deux petites,
déclara que c'était un être dangereux, qu'il affichait des théories
scandaleuses, et qu'elle prévoyait le moment où elle se verrait obligée
de lui fermer sa porte.
--Oh! ses théories, je les connais, s'écria là-dessus un petit jeune
homme au long nez, à la mine chafouine, parent éloigné des Duplessier. Il
se nommait Adrien Moredon, et il s'entendait si bien à déchirer les
réputations des femmes et des hommes de sa connaissance, que ses amis ne
l'appelaient entre eux que «Mors-donc!»
--Je connais ses théories, il les mettra en pratique absolument comme il
le dit.
--Eh bien, quelles sont-elles? demanda Renée, prise d'une horrible gêne
et se sentant pâlir.
--On ne peut pas les dire devant les jeunes filles, reprit Adrien, en
lançant son mauvais regard de petit homme mal venu et jaloux des succès
d'autrui, du côté de Mlle Sorel.
--Mais si, au contraire, reprit Mme Anderson, ce serait une charité, car
cela les mettrait en garde contre les entreprises de ce beau garçon.
Elles sauraient au moins ce qu'il veut dire quand il leur fait la cour.
Ces deux êtres qui parlaient là savaient bien qu'ils allaient infliger
une blessure à Renée, car Lionel, avec son indépendance parfaite de
l'opinion des autres, ne cachait pas son adoration pour elle, et d'autre
part il n'était guère difficile de deviner les sentiments de la jeune
fille. Mais ce qui deux semaines auparavant eût été pour elle une piqûre
d'aiguille devenait un coup de poignard retourné dans sa chair maintenant
qu'elle s'était donnée à lui.
--Voici donc comment Lionel Duplessier compte arranger sa vie, reprit Mme
Anderson. Il parle d'union libre; nous allons voir comme il entend
l'union libre. Il veut épouser une fille riche... Il se mariera, mais
seulement quand il aura atteint une position assez haute pour prétendre à
beaucoup d'argent. En attendant, comme c'est un raffiné, comme, après le
libertinage, il veut connaître la douceur d'un amour pur et romanesque,
il engagera dans les liens de sa fameuse union libre quelque pauvre fille
assez sotte pour se laisser prendre à ses grands mots et à ses beaux yeux
langoureux.
--Oui, fit Adrien. Il veut l'amour et le mariage, mais, contrairement à
Mme de Staël, il ne veut pas l'amour dans le mariage; non, il veut
l'argent dans le mariage.
--Il est assez effronté, ajouta Mme Anderson, pour assurer que la femme
qui se sera donnée à lui sans condition et qu'il aura aimée dans sa
jeunesse, il l'aimera toujours, même lorsqu'il se sera marié; qu'elle
sera la vraie compagne de sa vie. Quel beau rôle pour elle, en vérité, et
pour l'épouse légitime! L'orgueil et l'immoralité de ce garçon ne
connaissent pas de bornes.
--Sans compter, reprit Adrien, que cette fidélité à laquelle il s'engage,
je le connais, il est absolument incapable de la garder.
«Hélas! pensait Renée, il y a quelques jours seulement, j'aurais ri de
pareils propos, trop monstrueux pour être vrais, et aujourd'hui, ils me
font tant de mal!»
Mme Anderson continuait:
--Il appelle son cynisme de la franchise, et se vante que, du moins, il
n'aura trompé personne.
--Un raffiné!--comme vous disiez--reprit encore le petit cousin, car il
veut jouir par-dessus le marché de l'approbation de sa conscience. De la
franchise!... Soyez tranquille, il sait changer ses discours suivant ses
interlocuteurs. Il y a des gens de par le monde auxquels, je le
parierais, il ne parle pas de sa soif d'argent, de son ambition effrénée.
A ceux-là, il met en avant les nécessités de la politique, l'attente
anxieuse de la France, dont les destinées sont suspendues aux siennes.
--Pauvre France! dit ironiquement l'une des demoiselles Anderson.
Et son œil clair de jolie blonde, comme le petit œil faux d'Adrien
«Mors-donc», chercha le regard de Renée.
Quand la jeune artiste sortit de chez ces dames, elle se promit de n'y
pas retourner aussi souvent. Son secret serait trop exposé. La jalousie
est clairvoyante. Et quel triomphe pour les jolies Américaines, que le
monde jugeait si légères, pour Mme Anderson, taxée de mère inconséquente,
pour le vilain petit «Mors-donc», rongé d'envie, si la belle et calme
Renée, promise à tant de succès par son esprit, son talent, sa
distinction charmante, pouvait être arrachée de son piédestal et montrée
aux bras d'un amant!
Le lendemain, à leur rendez-vous des Champs-Élysées, elle ne raconta rien
à Lionel. Mais pourquoi n'était-il pas venu la veille chez Mme Anderson?
Et lui, tout rayonnant, raconta ce qui l'avait empêché.
Tous ses amis de la gauche opportuniste, à la Molé, s'étaient réunis, le
soir précédent, chez Procope. La prochaine conférence serait consacrée au
renouvellement du bureau; il fallait s'entendre sur le choix des
candidats. Impossible de manquer une réunion si importante, même pour
voir sa petite Renée, sa petite «Reine», comme il l'appelait en souriant.
--Devine, ajouta-t-il, quel sera le président proposé par notre groupe?
--Comment veux-tu que je le sache? fit Renée, qui pourtant se mettait
déjà au courant des partis, des noms, des alliances de groupes, de toute
cette dînette de la Molé préludant à la grande cuisine parlementaire,
comme un jeu de petits enfants où l'on remue des sauces pour rire dans
des casseroles en miniature.
--Devine donc!... devine... Je ne te le dirai pas, répéta Lionel, riant
et serrant contre lui le bras passé sous le sien.
Et Renée s'écria, avec une grande exclamation d'orgueil et de joie:
--C'est toi!
Oui, c'était lui. Ses amis l'avaient élu. Mais vendredi prochain, il
faudrait affronter la coalition de la droite et de l'extrême-gauche; son
groupe ne rallierait peut-être pas la majorité.
--N'importe! disait la jeune fille. Que c'est beau, mon Lionel, que je
suis contente! Comme c'est bon les succès de celui qu'on aime!
--Les miens seront à toi, reprenait le jeune homme, et, à mon tour,
j'aurai les tiens. Car tu deviendras une grande artiste. Oh! quelle bonne
et belle vie que la nôtre, ma petite Renée, ma chérie!
S'enivrant ainsi d'amour, de fierté commune et d'espérance, ils
marchaient rapidement, pressés l'un contre l'autre, et ne voyant pas même
les passants qui les frôlaient. On se retournait souvent pour les
regarder encore, car ils formaient un couple charmant; et leurs lèvres
souriantes, qui semblaient s'attirer, leurs beaux yeux ravis, leurs corps
souples unis dans une démarche harmonieuse, laissaient derrière eux comme
un sillon de jeunesse et de bonheur. Ils avaient franchi le pont des
Invalides et suivaient maintenant l'avenue de Latour-Maubourg.
--Où allons-nous? demanda Renée. Il fait beau. C'est amusant de marcher.
Faisons une grande promenade... Dans des quartiers bien lointains, là où
l'on ne peut pas nous rencontrer.
--Oh! non, dit Lionel suppliant... J'ai hâte d'être seul avec toi.
Il ajouta plus bas, plongeant dans les yeux de Renée un long regard qui
amena le sang aux joues de la jeune fille et l'ébranla d'un grand frisson
voluptueux:
--J'ai tant envie de t'embrasser!
Elle ne le questionna plus et se laissa conduire. Comme ils approchaient
des Invalides, ils furent arrêtés sur le trottoir de l'avenue par le:
«Ho, là!...» d'un cocher. Un merveilleux petit coupé, attelé de deux
alezans superbes, sortait d'une porte cochère. Les deux hommes, sur le
siège, portaient d'immenses palatines de fourrures claires, et, à travers
les glaces, étincela un chatoiement du satin qui capitonnait l'intérieur.
Un couple, tout jeune--le mari et la femme sans doute--était assis au
fond.
--En voilà qui ont de la chance! s'écria Lionel. Est-on heureux pourtant
de se promener dans une voiture comme ça!
Cette vulgaire exclamation choqua Renée. Le souvenir de la conversation
tenue la veille chez Mme Anderson lui revint. Est-ce que le bien-être et
l'argent serait un but pour Lionel? Tout de suite elle rejeta le soupçon.
Elle aimait trop pour observer. C'est plus tard que certaines paroles
prendraient pour elle leur véritable sens.
--Bah! fit-elle avec douceur, qu'est-ce que ce luxe banal auprès de nos
joies?
--Il ne les gâterait pas, reprit Lionel.
Elle éprouva une impression pénible et resta un moment silencieuse.
Tout à coup Lionel tourna dans une petite rue, à l'aspect louche, la rue
Chevert. Il dit rapidement, d'un air un peu gêné:
--J'ai un ami, en voyage pour un mois ou deux, qui ma prêté son logement.
Nous y serons comme chez nous.
Une maison basse, aux volets clos; une porte qui cède et s'ouvre sur un
léger coup de sonnette; un corridor étroit, pas de concierge. Au premier
étage, Lionel mit la clef dans une serrure, tandis que Renée lisait un
nom écrit sur une carte de visite accrochée au panneau rouge-brun:
_ROGER D'ALBERTI_