Comme on l'a vu dans l'article de de Vaines sur _la Religieuse_ (_Notice
préliminaire_) et comme on le verra dans l'avertissement de Naigeon qui
va suivre, l'éditeur fut assez généralement blâmé d'avoir joint au roman
la seconde partie où Grimm explique les motifs qui portèrent Diderot à
l'écrire et les circonstances dans lesquelles il fut composé. Ces
reproches, avons-nous dit, ne nous paraissent pas fondés. Est-ce parce
qu'aujourd'hui la critique a complètement renversé son objectif? Cela
est bien possible. Mais la critique a-t-elle eu raison de changer ainsi?
Voilà ce qu'il faudrait discuter longuement. Nous nous bornerons à
approuver la critique et nous aurons, sans aucun doute, de notre parti
tous les lecteurs qui sont plus amis de la vérité que de Platon. On va
lire les objections de Naigeon. Il les avait placées en tête de
l'addition de Grimm, afin de leur donner plus de force en prévenant le
public. Nous les avons placées après, par la même tactique, afin de leur
enlever un peu de leur portée, en laissant au public le soin de se faire
sa propre opinion. Tous les lecteurs non prévenus n'auront vu, bien
certainement, dans cette annexe, que ce que Grimm y voyait lui-même: une
partie du roman qui explique l'autre, comme le fait une préface, et qui
était la seule préface qu'il fallût au livre, une fois lu. Qui
cherchons-nous ici? Nous cherchons Diderot. Où le trouvons-nous? Nous le
trouvons surtout dans cette préface-annexe. La prétention de Naigeon et
des critiques qui l'ont suivi, de vouloir transformer _la Religieuse_ en
un document historique est insensée. Ce roman est plus que de
l'histoire, et en le réduisant au rôle d'un mémoire destiné à un avocat
on l'amoindrit en voulant le grandir. L'illusion que pensaient maintenir
Naigeon et de Vaines aurait-elle pu durer? Voilà ce que ces critiques
auraient dû d'abord se demander. Quand ils auraient été convaincus du
contraire, n'auraient-ils pas été forcés d'avouer qu'ils avaient voulu
jouer le rôle de trompeurs? Et combien ce rôle est-il odieux! Nous
aimons mieux la franchise de Grimm. L'aveu que _la Religieuse_ est une
oeuvre d'art ne diminue pas l'artiste, ce nous semble, et ne diminue pas
non plus l'effet que cette oeuvre devait produire, puisque l'artiste a
pris pour guide la stricte réalité.
Nous pouvons lire maintenant Naigeon, non pas seulement pour ce qu'il
dit de _la Religieuse_, mais pour les singulières théories qu'il émet
sur le rôle de l'éditeur; théories qu'il n'a heureusement pas pu mettre
en pratique, et que ses successeurs n'ont heureusement pas non plus
prises au sérieux, car elles nous auraient privés de la plupart des
oeuvres posthumes de Diderot, c'est-à-dire de la meilleure partie de son
bagage philosophique et littéraire.
Voici l'avertissement de l'édition de 1798:
* * * * *
«Les lettres suivantes[42] ne se trouvent point dans le manuscrit
autographe de _la Religieuse_; et je les aurais certainement
retranchées, si j'avais été le premier éditeur de ce roman. Il m'a
toujours semblé que cette espèce de canevas, sur lequel l'imagination
vive et brillante de Diderot a brodé avec beaucoup d'art, et souvent
avec un goût exquis, cet ouvrage si intéressant, devait disparaître
entièrement sous l'ingénieux tissu auquel il sert de fond, et ne laisser
voir que ce résultat important. S'il est vrai, comme on n'en peut
douter, que dans tous nos plaisirs, même les plus délicieux et les plus
substantiels, si j'ose m'exprimer ainsi, il entre toujours un peu
d'illusion, s'ils se prolongent et s'accroissent même pour nous, en
raison de la force et de la durée de ce prestige enchanteur; en nous
l'ôtant, on détruit en nous une source féconde de jouissances diverses,
et peut-être même une des causes les plus actives de notre bonheur: il
en est de nous, à cet égard, comme de ce fou d'Argos, que ses amis
rendirent malheureux[43], en le guérissant de sa folie. Il y a tant de
points de vue divers, sous lesquels on peut considérer le même objet! et
les hommes, en général, sont si diversement affectés des mêmes choses et
souvent des mêmes mots, que ces lettres n'ont pas produit sur quelques
lecteurs l'impression que j'en ai reçue. Cette différente manière de
sentir et de voir ne m'a point étonné: j'en ai seulement conclu que mon
premier jugement, ainsi que cela est toujours nécessaire pour éviter
l'erreur, devait être soumis à une nouvelle révision. J'ai donc relu ces
lettres de suite, afin d'en mieux prendre l'esprit, et d'en voir, pour
ainsi dire, tout l'effet d'un coup d'oeil: et je persiste à croire que,
lues avant ou après le drame dont elles sont la fable, elles en
affaiblissent également l'intérêt, et lui font perdre ce caractère de
vérité si difficile à saisir dans tous les arts d'imitation, et qui
distingue particulièrement cet ouvrage de Diderot. Quoique, dans toutes
les matières qui sont l'objet des connaissances humaines, le
raisonnement, l'observation, l'expérience ou le calcul doivent seuls
être consultés; quoique les autorités, quelle qu'en soit la source,
soient en général assez insignifiantes aux yeux du philosophe, et
doivent être employées dans tous les cas avec autant de sobriété que de
circonspection et de choix, je dirai néanmoins que le suffrage de
Diderot semble devoir être ici de quelque poids; on doit naturellement
supposer que le parti auquel il s'est enfin arrêté, lui a paru en
dernière analyse le plus propre à produire un grand effet: or, il a
supprimé ces lettres, comme après la construction d'un édifice on
détruit l'échafaud qui a servi à relever. Elles ne font point partie du
manuscrit de _la Religieuse_[44], qu'il m'a remis plusieurs mois avant
sa mort, quoique ce manuscrit, qui a servi de copie pour la collection
générale de ses oeuvres, soit d'ailleurs chargé d'un grand nombre de
corrections, et de deux additions très-importantes qui ne se trouvent
point dans la première édition.
«Je sais que le commun des lecteurs (et à cet égard, comme à beaucoup
d'autres, le public est plus ou moins peuple) veut avoir indistinctement
tout ce qu'un auteur célèbre a écrit; ce qui est presque aussi ridicule
que de vouloir savoir tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il a dit dans
le cours de sa vie; mais il faut avouer aussi que la cupidité et le
mauvais goût des éditeurs n'ont pas peu contribué à corrompre, à cet
égard, l'esprit public. On a dit d'eux qu'_ils vivaient des sottises des
morts_; et cela n'est que trop vrai. Manquant, en général, de cette
espèce de tact et d'instinct qui fait découvrir une belle page, une
belle ligne partout où elle se trouve; plus occupés surtout de grossir
le nombre des volumes que du soin de la gloire de celui dont ils
publient les ouvrages, ils recueillent avidement et avec le même respect
tout ce qu'il a produit de bon, de médiocre et de mauvais; ils enlèvent
en même temps, pour me servir de l'expression de l'ancien poëte, la
paille, la balle, la poussière et le grain; _rem auferunt cum
pulvisculo_. Voltaire, qui aperçoit, qui saisit d'un coup d'oeil si
juste et si prompt le côté ridicule des personnes et des choses;
Voltaire, qui a l'art si difficile et si rare de dire tout avec grâce,
compare finement la manie des éditeurs à celle des sacristains. «Tous,
dit-il, rassemblent des guenilles qu'ils veulent faire révérer. Mais on
ne doit imprimer d'un auteur que ce qu'il a écrit de digne d'être lu.
Avec cette règle honnête il y aurait moins de livres et plus de goût
dans le public[45].» Convaincu depuis longtemps de la vérité de cette
observation, je n'ai pu voir sans peine qu'on imprimât _la Religieuse_
et _Jacques le Fataliste_ avec tous les défauts qui les déparent plus ou
moins aux yeux des lecteurs d'un goût sévère et délicat. Un éditeur qui,
sans avoir connu personnellement Diderot, n'aurait eu pour chérir, pour
respecter sa mémoire, d'autres motifs que les progrès qu'il a fait faire
à la raison, à l'esprit philosophique, et la forte impulsion qu'il a
donnée à son siècle; en un mot, un éditeur tel qu'Horace nous peint[46]
un excellent critique, et tel que Diderot même le désirait, parce qu'il
en sentait vivement le besoin, aurait réduit _Jacques le Fataliste_ à
cent pages, ou peut-être même il ne l'eût jamais publié. Mon dessein
n'est point d'anticiper ici sur le jugement que j'ai porté ailleurs[47]
de ces deux contes de Diderot, et en général de tous ses manuscrits; je
dirai seulement que _Jacques le Fataliste_ est un de ceux où il y avait
le plus à élaguer, ou plutôt à abattre. Il n'en fallait conserver que
l'épisode de madame de La Pommeraye, qui seul aurait fait un conte
charmant, du plus grand intérêt, et d'un but très-moral. Ce n'est pas
que dans ce même roman, dont _Jacques_ est le héros, on ne trouve ça et
là des réflexions très-fines, souvent profondes, telles enfin qu'on les
peut attendre d'un esprit ferme, étendu, hardi, et qui sait généraliser
ses idées. Mais ces réflexions si philosophiques, placées dans la bouche
d'un valet, tel qu'il n'en exista jamais; amenées d'ailleurs peu
naturellement, et n'étant point liées à un sujet grave, dont toutes les
parties fortement enchaînées entre elles s'éclaircissent, se fortifient
réciproquement, et forment un tout, un système UN, n'ont fait aucune
sensation. Ce sont quelques paillettes d'or éparses, enfouies dans un
fumier où personne assurément ne sera tenté de les chercher; et, par
cela même, des idées isolées, stériles et perdues[49].
«Au reste, si je pense que pour l'intérêt même de la gloire de Diderot,
il fallait jeter au feu les trois quarts de _Jacques le Fataliste_, et
que les règles inflexibles du goût et de l'honnête en imposaient même
impérieusement la loi à l'anonyme qui a publié le premier ce roman, je
n'aurais supprimé de _la Religieuse_ que la peinture très-fidèle, sans
doute, mais aussi très-dégoûtante des amours infâmes de la supérieure.
Les divers moyens qu'elle emploie pour séduire, pour corrompre une jeune
enfant, dont tout lui faisait un devoir sacré de respecter la candeur et
l'innocence; cette description vive et animée de l'ivresse, du trouble
et du désordre de ses sens à la vue de l'objet de sa passion criminelle;
en un mot, ce tableau hideux et vrai d'un genre de débauche, d'ailleurs
assez rare, mais vers lequel la seule curiosité pourrait entraîner avec
violence une âme mobile, simple et pure, ne peut jamais être sans danger
pour les moeurs et pour la santé; et quand il ne ferait qu'échauffer
l'imagination, éveiller le tempérament, de tous les maîtres le plus
impérieux, le plus absolu, et le mieux obéi, et hâter, dans quelques
individus plus sensibles, plus irritables, ce moment d'orgasme marqué
par la nature, où le désir, le besoin général et commun de jouir et de
se propager, précipite avec fureur un sexe vers l'autre, ce serait
encore un grand mal. J'en ai souvent fait l'observation à Diderot; et je
dois dire ici, pour disculper à cet égard ce philosophe, que, frappé des
raisons dont j'appuyais mon opinion, il était bien déterminé à faire à
la décence, à la pudeur et aux convenances morales, ce sacrifice de
quelques pages froides, insignifiantes et fastidieuses pour l'homme,
même le plus dissolu, et révoltantes ou inintelligibles pour une femme
honnête. Il est certain que l'ouvrage ainsi épuré n'aurait rien perdu de
son effet. Alors la mère la plus réservée, la plus sévère, en eût
prescrit sans crainte la lecture à sa fille[50]; et le but de l'auteur
eût été pleinement rempli.
«Ces retranchements, que _Jacques le Fataliste_ et _la Religieuse_
semblent exiger, et dont, si je ne me trompe, on sentira d'autant plus
la nécessité, qu'on aura soi-même un goût plus sûr, un tact plus fin et
plus exquis des convenances et du beau, seraient aujourd'hui
très-inutiles. La première impression, toujours si difficile à effacer,
est faite; et tout l'art, tout le talent de Diderot, appliqués à la
correction, au perfectionnement de ces deux contes, ne pourraient ni la
détruire, ni même l'affaiblir dans l'esprit de la plupart des lecteurs.
Les uns, par cette étrange manie[51] d'avoir sans exception tous les
ouvrages d'un philosophe, d'un poëte, ou d'un littérateur illustre; les
autres, par humeur ou par envie, et par ce besoin plus ou moins vif
qu'ont tous les hommes médiocres de se consoler de leur nullité, en
dépréciant les plus grands génies, et en recherchant curieusement leurs
fautes, s'obstineraient à redemander _la Religieuse_ et _Jacques le
Fataliste_ tels qu'on les avait d'abord publiés; et bientôt ces presses,
aujourd'hui si multipliées, et qui semblent avoir pris pour leur devise
commune, _Rem, rem, quocumque modo, rem_, rouleraient de toutes parts
pour reproduire ces romans dans l'état informe où Diderot, atteint tout
à coup d'une maladie chronique qui l'a conduit lentement et par un
affaiblissement successif au tombeau, a été forcé de les laisser.
«Ces différentes considérations, sur lesquelles il suffit de s'arrêter
un moment pour en sentir la force, m'ont déterminé à ne rien retrancher
des deux romans dont il est question. Je les publie seulement ici plus
corrects et plus complets qu'ils ne le sont dans la première édition, et
revus partout avec une attention scrupuleuse sur les manuscrits de
l'auteur, ou sur des copies très-exactes corrigées de sa main. Enfin,
pour tranquilliser ceux qui se sont plu aux peintures lascives, aux
détails licencieux, et quelquefois orduriers que Diderot s'est trop
souvent permis dans _Jacques le Fataliste_, je leur déclare que ces
passages mêmes que l'auteur trouvait très-plaisants, et qui ne sont que
sales, n'ont pas même été adoucis; de sorte qu'ils pourront dire de
cette édition ce que l'abbé Terrasson disait de celle du _Nouveau
Testament_ du P. Quesnel[52], que c'était _un bon livre, où le scandale
du texte était conservé dans toute sa pureté_.»
* * * * *
Cette conclusion de Naigeon ne détruit-elle pas toute son argumentation
précédente, et n'est-on pas tenté de ne voir, dans ses scrupules, qu'une
revanche d'éditeur devancé?