LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.

Je sais, madame, ce qu'il en coûte à un coeur sensible et bienfaisant de

perdre l'objet de son attachement, et l'heureuse occasion de lui

dispenser des faveurs si dignement acquises, et par l'infortune, et par

les aimables qualités, telles qu'ont été celles de la chère demoiselle

qui cause aujourd'hui vos regrets. Je les partage, madame, avec la plus

tendre sensibilité. Vous l'avez connue, et c'est ce qui vous rend sa

séparation plus difficile à supporter. Sans avoir eu cet avantage, ses

malheurs m'avaient vivement touché, et je goûtais par avance le plaisir

de pouvoir contribuer à la tranquillité de ses jours. Si le ciel en a

ordonné autrement, et a voulu me priver de cette satisfaction tant

désirée, je dois l'en bénir; mais je ne puis y être insensible. Vous

avez du moins la consolation d'en avoir agi à son égard avec les

sentiments les plus nobles et la conduite la plus généreuse. Je les ai

admirés, et mon ambition eût été de vous imiter. Il ne me reste plus que

le désir ardent d'avoir l'honneur de vous connaître, et de vous exprimer

de vive voix combien j'ai été enchanté de votre grandeur d'âme, et avec

quelle considération respectueuse j'ai l'honneur d'être, madame, votre

très-humble et très-obéissant serviteur.

Ce 18 mai 1760.

_P. S._ Tout ce qui a rapport à la mémoire de notre infortunée m'est

devenu extrêmement cher; ne serait-ce point exiger de vous un trop grand

sacrifice, que celui de me communiquer les petits mémoires qu'elle a

faits de ses différents malheurs? Je vous demande cette grâce, madame,

avec d'autant plus de confiance, que vous m'aviez annoncé que je pouvais

y avoir quelque droit. Je serai fidèle à vous les renvoyer, ainsi que

toutes vos lettres, par la première occasion, si vous le jugez à propos.

Vous auriez la bonté de me les envoyer par le carrosse de voiture de

Caen, qui loge _au Grand-Cerf_, rue Saint-Denis, à Paris, et part tous

les lundis.

* * * * *

Ainsi finit l'histoire de l'infortunée soeur Suzanne Saulier, dite

Simonin dans son histoire et dans cette correspondance. Il est bien

triste que les mémoires de sa vie n'aient pas été mis au net; ils

auraient formé une lecture très-intéressante. Après tout, M. le marquis

de Croismare doit savoir gré à la perfidie de ses amis de lui avoir

fourni une occasion de secourir l'infortune avec une noblesse, un

intérêt, une simplicité vraiment dignes de lui: le rôle qu'il joue dans

cette correspondance n'est pas le moins touchant du roman.

On nous blâmera, peut-être, d'avoir inhumainement hâté la fin de soeur

Suzanne, mais ce parti était devenu nécessaire à cause des avis que nous

reçûmes du château de Lasson, qu'on y meublait un appartement pour

recevoir M^lle de Croismare, que son père voulait faire sortir du

couvent, où elle avait été depuis la mort de sa mère. Ces avis

ajoutaient qu'on attendait de Paris une femme de chambre, qui devait en

même temps jouer le rôle de gouvernante auprès de la jeune personne, et

que M. de Croismare s'occupait d'ailleurs à pourvoir la bonne qui avait

été jusqu'alors auprès de sa fille. Ces avis ne nous laissèrent pas le

choix sur le parti qui nous restait à prendre; et ni la jeunesse, ni la

beauté, ni l'innocence de soeur Suzanne, ni son âme douce, sensible et

tendre, capable de toucher les coeurs les moins enclins à la compassion,

ne purent la sauver d'une mort inévitable. Mais comme nous avions tous

pris les sentiments de M^me Madin pour cette intéressante créature, les

regrets que nous causa sa mort ne furent guère moins vifs que ceux de

son respectable protecteur.

* * * * *

S'il se trouve quelques contradictions légères entre le récit et les

mémoires, c'est que la plupart des lettres sont postérieures au roman,

et l'on conviendra que s'il y eut jamais une préface utile, c'est celle

qu'on vient de lire, et que c'est peut-être la seule dont il fallait

renvoyer la lecture à la fin de l'ouvrage.

La religieuse · 第 30 / 33 题