RÉPONSE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, j'ai fait une faute, peut-être, de ne me pas expliquer sur le

projet que j'avais; mais j'étais si pressée d'aller en avant. Voici donc

ce qui m'avait passé par la tête. D'abord il faut que vous sachiez que

le cardinal de T***[32] protégeait la famille. Ils perdirent tous

beaucoup à sa mort, surtout ma Suzanne, qui lui avait été présentée dans

sa première jeunesse. Le vieux cardinal aimait les jolis enfants; les

grâces de celle-ci l'avaient frappé; et il s'était chargé de son sort.

Mais quand il ne fut plus, on disposa d'elle comme vous savez, et les

protecteurs crurent s'acquitter envers la cadette en mariant les aînées

à deux de leurs créatures. L'un de ces protégés a un emploi considérable

à Albi; l'autre la recette des aides de Castries, à trois lieues de

Montpellier. Ce sont des gens durs; mais leur état dépend absolument de

ceux qui les ont placés. J'avais donc pensé que, si l'on avait eu

quelque accès auprès de M^me la marquise de T*** qu'on dit

complaisante[33] et qui s'est mise en quatre dans le procès de mon

enfant, et qu'on lui eût peint la triste situation d'une jeune personne

exposée à toutes les suites de la misère, dans un pays étranger et

lointain[34], nous eussions pu arracher par ce moyen une petite pension

de ces deux beaux-frères, qui ont emporté tout le bien de la maison, et

qui ne songent guère à nous secourir. En vérité, monsieur, cela vaut

bien la peine que nous revenions tous les deux là-dessus: voyez. Avec

cette petite pension, ce que je viens de lui assurer, et ce qu'elle

tiendrait de vos bontés, elle serait bien pour le présent, point mal

pour l'avenir, et je la verrais partir avec moins de regret. Mais je ne

connais ni M^me la marquise de T***, ni le secrétaire du défunt cardinal

qu'on dit homme de lettres, ni personne[35] qui les approche; et ce fut

l'enfant qui me suggéra de m'adresser à vous. Au reste, je ne saurais

vous dire que sa convalescence aille comme je le désirerais. Elle

s'était blessée au dedans des reins, comme je crois vous l'avoir dit: la

douleur de cette chute, qui s'était dissipée, s'est fait ressentir;

c'est un point qui revient et qui passe. Il est accompagné d'un léger

frisson en dedans, mais au pouls il n'y a pas la moindre fièvre; le

médecin hoche de la tête, et n'a pas un air qui me plaise. Elle ira

dimanche prochain à la messe; elle le veut; et je viens de lui envoyer

une grande capote qui l'enveloppera jusqu'au bout du nez, et sous

laquelle elle pourra, je crois, passer une demi-heure sans péril dans

une petite église borgne du quartier. Elle soupire après le moment de

son départ, et je suis sûre qu'elle ne demandera rien à Dieu avec plus

de ferveur que d'achever sa guérison, et de lui conserver les bontés de

son bienfaiteur. Si elle se trouvait en état de partir entre Pâques et

Quasimodo, je ne manquerais pas de vous en prévenir. Au reste, monsieur,

son absence ne m'empêcherait pas d'agir, si je découvrais parmi mes

connaissances quelqu'un qui pût quelque chose auprès de M^me de T*** et

du médecin A*** qui peut beaucoup sur son esprit[36].

Je suis, avec une reconnaissance sans bornes pour elle et pour moi,

monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

À Versailles, ce 25 mars 1760.

_P. S._ Je lui ai défendu de vous écrire, de crainte de vous importuner;

il n'y a que cette considération qui puisse la retenir.

La religieuse · 第 23 / 33 题