Mademoiselle, votre lettre est parvenue à la personne même que vous
réclamiez. Vous ne vous êtes point trompée sur ses sentiments; vous
pouvez partir aussitôt pour Caen, si une place à côté d'une jeune
demoiselle vous convient.
Que la dame votre amie me mande qu'elle m'envoie une femme de chambre
telle que je puis la désirer, avec tel éloge qu'il lui plaira de vos
qualités, sans entrer dans aucun autre détail d'état. Qu'elle me marque
aussi le nom que vous aurez choisi, la voiture que vous aurez prise, et
le jour, s'il se peut, que vous arriverez. Si vous preniez la voiture du
carrosse de Caen, il part le lundi de grand matin de Paris, pour arriver
ici le vendredi; il loge à Paris, rue Saint-Denis, _au Grand-Cerf_. S'il
ne se trouvait personne pour vous recevoir à votre arrivée à Caen, vous
vous adresseriez de ma part, en attendant, chez M. Gassion, vis-à-vis la
place Royale. Comme l'incognito est d'une extrême nécessité de part et
d'autre, que la dame votre amie me renvoie cette lettre, à laquelle,
quoique non signée, vous pouvez ajouter foi entière. Gardez-en seulement
le cachet, qui servira à vous faire connaître, à Caen, à la personne à
qui vous vous adresserez.
Suivez, mademoiselle, exactement et diligemment ce que cette lettre vous
prescrit; et pour agir avec prudence, ne vous chargez ni de papiers ni
de lettres, ou autre chose qui puisse donner occasion de vous
reconnaître: il sera facile de les faire venir dans un autre temps.
Comptez avec une confiance parfaite sur les bonnes intentions de votre
serviteur.
A....., proche Caen, ce mercredi 6 février 1760.
* * * * *
Cette lettre était adressée à M^me Madin. Il y avait sur l'autre une
croix, suivant la convention. Le cachet représentait un Amour tenant
d'une main un flambeau, et de l'autre deux coeurs, avec une devise qu'on
n'a pu lire, parce que le cachet avait souffert à l'ouverture de la
lettre. Il était naturel qu'une jeune religieuse à qui l'amour était
étranger en prît l'image pour celle de son ange gardien.