LETTRE DE LA RELIGIEUSE À M. LE MARQUIS DE CROISMARE, À CAEN.

Monsieur, je ne sais à qui j'écris; mais, dans la détresse où je me

trouve, qui que vous soyez, c'est à vous que je m'adresse. Si l'on ne

m'a point trompée à l'École militaire et que vous soyez le marquis

généreux que je cherche, je bénirai Dieu; si vous ne l'êtes pas, je ne

sais ce que je ferai. Mais je me rassure sur le nom que vous portez;

j'espère que vous secourrez une infortunée, que vous, monsieur, ou un

autre M. de Croismare, qui n'est pas celui de l'École militaire, avez

appuyée de votre sollicitation dans une tentative qu'elle fit, il y a

deux ans, pour se tirer d'une prison perpétuelle, à laquelle la dureté

de ses parents l'avait condamnée. Le désespoir vient de me porter à une

seconde démarche dont vous aurez sans doute entendu parler; je me suis

sauvée de mon couvent. Je ne pouvais plus supporter mes peines; et il

n'y avait que cette voie, ou un plus grand forfait encore, pour me

procurer une liberté que j'avais espérée de l'équité des lois.

Monsieur, si vous avez été autrefois mon protecteur, que ma situation

présente vous touche et qu'elle réveille dans votre coeur quelque

sentiment de pitié! Peut-être trouverez-vous de l'indiscrétion à avoir

recours à un inconnu dans une circonstance pareille à la mienne. Hélas!

monsieur, si vous saviez l'abandon où je suis réduite; si vous aviez

quelque idée de l'inhumanité dont on punit les fautes d'éclat dans les

maisons religieuses, vous m'excuseriez! Mais vous avez l'âme sensible,

et vous craindrez de vous rappeler un jour une créature innocente jetée,

pour le reste de sa vie, dans le fond d'un cachot. Secourez-moi,

monsieur, secourez-moi[30]! Voici l'espèce de service que j'ose attendre

de vous, et qu'il vous est plus facile de me rendre en province qu'à

Paris. Ce serait de me trouver, ou par vous-même ou par vos

connaissances, à Caen ou ailleurs, une place de femme de chambre ou de

femme de charge, ou même de simple domestique. Pourvu que je sois

ignorée, chez d'honnêtes gens, et qui vivent retirés, les gages n'y

feront rien. Que j'aie du pain et de l'eau, et que je sois à l'abri des

recherches; soyez sûr qu'on sera content de mon service. J'ai appris à

travailler dans la maison de mon père, et à obéir en religion. Je suis

jeune, j'ai le caractère doux et je suis d'une bonne santé. Lorsque mes

forces seront revenues, j'en aurai assez pour suffire à toutes sortes

d'occupations domestiques. Je sais broder, coudre et blanchir; quand

j'étais dans le monde, je raccommodais mes dentelles, et j'y serai

bientôt remise. Je ne suis pas maladroite, je saurai me faire à tout.

S'il fallait apprendre à coiffer, je ne manque pas de goût, et je ne

tarderais pas à le savoir. Une condition supportable, s'il se peut, ou

une condition telle quelle, c'est tout ce que je demande. Vous pouvez

répondre de mes moeurs: malgré les apparences, monsieur, j'ai de la

piété. Il y avait au fond de la maison que j'ai quittée, un puits que

j'ai souvent regardé; tous mes maux seraient finis, si Dieu ne m'avait

retenue. Monsieur, que je ne retourne pas dans cette maison funeste!

Rendez-moi le service que je vous demande; c'est une bonne oeuvre dont

vous vous souviendrez avec satisfaction tant que vous vivrez, et que

Dieu récompensera dans ce monde ou dans l'autre. Surtout, monsieur,

songez que je vis dans une alarme perpétuelle et que je vais compter les

moments. Mes parents ne peuvent douter que je ne sois à Paris; ils font

sûrement toutes sortes de perquisitions pour me découvrir; ne leur

laissez pas le temps de me trouver. J'ai emporté avec moi toutes mes

nippes. Je subsiste de mon travail et des secours d'une digne femme que

j'avais pour amie et à laquelle vous pouvez adresser votre réponse. Elle

s'appelle M^me Madin. Elle demeure à Versailles. Cette bonne amie me

fournira tout ce qu'il me faudra pour mon voyage; et quand je serai

placée, je n'aurai plus besoin de rien, et ne lui serai plus à charge.

Monsieur, ma conduite justifiera la protection que vous m'aurez

accordée: quelle que soit la réponse que vous me ferez, je ne me

plaindrai que de mon sort.

Voici l'adresse de M^me Madin: _À madame Madin, au pavillon de

Bourgogne, rue d'Anjou, à Versailles_.

Vous aurez la bonté de mettre deux enveloppes, avec son adresse sur la

première, et une croix sur la seconde.

Mon Dieu, que je désire d'avoir votre réponse! Je suis dans des transes

continuelles.

Votre très-humble et très-obéissante servante,

_Signé_: SUZANNE SIMONIN[31].

* * * * *

Nous avions besoin d'une adresse pour recevoir les réponses, et nous

choisîmes une certaine M^me Madin, femme d'un ancien officier

d'infanterie, qui vivait réellement à Versailles. Elle ne savait rien de

notre coquinerie, ni des lettres que nous lui fîmes écrire à elle-même

par la suite, et pour lesquelles nous nous servîmes de l'écriture d'une

autre jeune personne. M^me Madin savait seulement qu'il fallait recevoir

et me remettre toutes les lettres timbrées _Caen_. Le hasard voulut que

M. de Croismare, après son retour à Paris, et environ huit ans après

notre péché, trouvât M^me Madin chez une femme de nos amies qui avait

été du complot. Ce fut un vrai coup de théâtre; M. de Croismare se

proposait de prendre mille informations sur une infortunée qui l'avait

tant intéressé, et dont M^me Madin ne savait pas le premier mot. Ce fut

aussi le moment de notre confession générale et de notre pardon.

La religieuse · 第 11 / 33 题