[Contradiction apparente du Systême de Neuton à l'égard des Fixes.]
Comme le Systême de Neuton paroît se contredire à l'égard des Fixes,
qui, selon lui, se tirent les unes les autres, & demeurent pourtant
immobiles, il faut commencer par éclaircir son sentiment, & faire voir
qu'il n'implique aucune contradiction.
La distance qu'il y a d'une Fixe à l'autre est si immense, que leur
chûte ne feroit pas seulement une lieue en un an. C'est ce qu'on va
voir par le calcul suivant. 1º. Selon nos supputations pages 280 & 281.
les corps pesants, en comptant rondement, tombent sur la surface du
Soleil de 1260000 pieds, tout au moins, pendant la premiére minute. 2º.
Selon Huygens les Fixes les plus proches du Soleil en sont éloignées de
28000 sémi-diametres de l'orbite de la Terre, ou environ, c'est-à-dire,
de plus de 5600000 sémi-diametres Solaires, dont le quarré est
313600,0000,0000. Donc la Fixe la plus proche de cet Astre s'avance
vers lui de 1260000/31360000000000 d'un pied, pendant la premiére
minute. Mais si au lieu de cette fraction l'on compte 1/25000000 d'un
pied, l'on trouvera pour la premiére année 11000 pieds, à peu de chose
près, eu égard à la somme totale.
Neuton a démontré dans la XII. Proposition du III. Livre de sa
Philosophie, que le centre commun de gravité de notre Systême
Planétaire seroit eloigné de celui du Soleil même, d'un de ses
sémi-diametres, c'est-à-dire, de 4000,000,000 pieds, ou à peu près, si
toutes les Planetes étoient d'un côté & cet astre de l'autre. Quelle
disproportion donc entre le dérangement du Soleil, causé par les
Planetes qui l'environnent, & celui qui vient de l'attraction de la
Fixe qui en est plus près; j'entends, entre 11000 & 4000000000 pieds?
Or comme le Soleil se trouve tantôt d'un côté du centre universel de
son propre Systême, tantôt de l'autre, & que la même chose arrive à
chaque Fixe à l'égard des Planetes inconnues qui l'environnent, l'on
voit clairement que ces corps lumineux s'attirent réciproquement
par des forces beaucoup plus foibles que celles qui les éloignent
quelquefois les uns des autres. Ces vicissitudes d'approchement &
d'éloignement sont donc ce qui retient toujours les Fixes dans leur
assiette naturelle, sans qu'elles puissent jamais tomber les unes sur
les autres.
Comme quelques Fixes, qui, selon les observations de Montanaro,
ont disparu depuis quelques années, n'ont pas empêché celles qui
sont restées, d'être stables, il faut voir quelles peuvent être les
causes de leur disparition. Le célèbre Wolff en spécifie trois dans
sa Physique. 1º. Elles peuvent, selon lui, acquérir du mouvement &
par-là se dérober à nôtre vûe: 2º. En retombant dans le Chaos elles
peuvent créver & s'évaporer entiérement; Et 3º. elles peuvent ou perdre
tout-à-fait leur lumiére, ou en perdre du moins assez pour nous devenir
invisibles.
La premiére de ces causes paroît d'autant moins vraisemblable,
que l'attraction de la Fixe, qui disparoîtroit, deviendroit plus
forte & précipiteroit, les unes sur les autres, toutes celles qui
l'environneroient. La seconde n'est pas plus recevable, vû que cette
prétendue dissolution changeroit la gravitation réciproque des Etoiles
les plus voisines de celle qui s'évanouïroit, & qu'elles n'auroient
plus rien qui les tiendroit en équilibre. Ainsi nous adopterons la
troisième, parce qu'en supposant la stabilité de la Fixe, elle conserve
toute sa force attractive.
Il faut faire le même jugement des retours périodiques d'apparition &
de disparition des Etoiles, qu'on a observées dans les Constellations
de la Baleine, du Cigne & de l'Hydre. Car quoique la partie qui
nous regarde soit plus ou moins lumineuse, & que nous les perdions
quelquefois tout-à-fait de vûe, elles ne quittent pas pour cela leurs
places, & leur attraction ne laisse pas de tenir l'Univers en équilibre.
Il s'ensuit de tout ce raisonnement, que la gravitation réciproque de
deux Fixes ne diminue pas précisément en raison inverse des quarrés des
distances, sur-tout aux environs du centre commun de leur pesanteur. Il
s'ensuit aussi que la loi de la gravitation peut varier, comme on le
peut voir sur la fin du Chapitre VII. où il est parlé des différentes
sortes d'attraction. L'action de l'Aiman sur le Fer en raison inverse
des cubes de ses distances, & celle des corps transparens sur les
rayons, ou les atomes de la lumiére, nous prouvent la réalité
aussi-bien que la possibilité de la chose.
[Illustration]