DIGRESSION

_Sur la Période de 1944000. ans nouvellement découverte._

L'Egypte & une partie de l'Asie, d'où nous sont venues toutes les

Sciences qui semblent circuler dans l'Univers, conservoient autrefois

une Tradition immémoriale, vague, incertaine, mais qui ne pouvoit être

sans fondement. On disoit qu'il s'étoit fait des changemens prodigieux

dans notre Globe, & dans le Ciel par rapport à notre Globe. La seule

inspection de la Terre donnoit un grand poids à cette opinion.

On voit que les Eaux ont successivement couvert & abandonné les lits

qui les contiennent; des Végétaux, des Poissons des Indes, trouvés dans

les pétrifications de notre Europe, des Coquillages entassés sur des

Montagnes, rendent assez témoignage à cette ancienne Vérité.

Ovide en exposant la Philosophie de Pithagore, & en faisant parler ce

Philosophe instruit par les Sages de l'Asie, parloit au nom de tous les

Philosophes d'Orient, lorsqu'il disoit:

_Nil equidem durare diu sub imagine eâdem

Crediderim; sic ad ferrum venistis ab auro

Sæcula, sic toties versa est fortuna locorum.

Vidi ego quod fuerat quondam solidissima Tellus

Esse Fretum: vidi factas ex Æquore Terras:

Et procul à pelago Conchæ jacuere marinæ:

Quodque fuit Campus Vallem decursus aquarum

Fecit; & eluvie Mons est deductus in Æquor,

Eque paludosa siccis humus aret arenis._

On peut rendre ainsi le sens de ces Vers.

Le Tems qui donne à tout le mouvement & l'être,

Produit, acroît, détruit, fait mourir, fait renaître,

Change tout dans les Cieux, sur la Terre & dans l'Air;

L'Age d'Or à son tour suivra l'Age de Fer:

Flore embellit des Champs l'aridité sauvage:

La Mer change son lit, son flux & son rivage:

Le limon qui nous porte est né du sein des Eaux:

Le Caucase est semé du débris des Vaisseaux:

Bien-tôt la main du Tems applanit les Montagnes,

Il creuse les Vallons, il étend les Campagnes;

Tandis que l'Eternel, le Souverain des tems,

Est seul inébranlable en ces grands changemens.

Voilà quelle étoit l'opinion de l'Orient, & ce n'est pas lui faire tort

de la rapporter en vers, ancien langage de la Philosophie.

A ces témoignages que la Nature donne de tant de révolutions qui

ont changé la face de la Terre, se joignoit cette idée des anciens

Egyptiens, Peuple autrefois Géometre & Astronome, avant que la

Superstition & la Mollesse en eussent fait un Peuple méprisable.

Cette idée étoit que le Soleil s'étoit levé pendant des Siècles à

l'Occident; il est vrai que c'étoit une Tradition aussi obscure que

les Hiéroglyphes. Hérodote, qu'on peut regarder comme un Auteur trop

récent, & par conséquent de trop peu de poids à l'égard de telles

Antiquités, rapporte au Livre d'Euterpe que, selon les Prêtres

Egyptiens, le Soleil dans l'espace de onze mille trois cens quarante

ans, (& les années des Egyptiens étoient de 365. jours) s'étoit levé

deux fois où il se couche, & s'étoit couché deux fois où il se leve,

sans qu'il y eût eu le moindre changement en Egypte, malgré cette

variation du cours du Soleil.

Ou les Prêtres qui avoient raconté cet Evénement à Hérodote, s'étoient

bien mal expliqués, ou Hérodote les avoit bien mal entendus. Car que

le Soleil eût changé son cours, c'étoit une Tradition qui pouvoit être

probable pour des Philosophes; mais qu'en onze mille & quelques années,

les Points cardinaux eussent changé deux fois, cela étoit impossible.

Ces deux révolutions, comme nous l'allons voir, ne pourroient s'opérer

qu'en près de quatre millions d'années. La révolution entiére des Poles

de l'Ecliptique ou de l'Equateur s'acheve en près de 1944000. années, &

cette révolution de l'Ecliptique & de l'Equateur peut seule, à l'aide

du mouvement journalier de la Terre, tourner notre Globe successivement

à l'Orient, au Midi, à l'Occident, au Septentrion. Ainsi ce n'est que

dans une Période de deux fois 1944000. années que notre Globe peut voir

deux fois le Soleil se coucher à l'Occident, & non pas en 110. Siècles

seulement, selon le rapport vague des Prêtres de Thèbes, & d'Hérodote,

le Pere de l'Histoire & du mensonge.

Il est encore impossible que ce changement se fût fait sans que

l'Egypte s'en fût ressentie; car si la Terre en tournant journellement

sur elle-même eût successivement fourni son année d'Occident en

Orient, puis du Nord au Sud, d'Orient en Occident, du Sud au Nord en

se relevant sur son axe, on voit clairement que l'Egypte eût changé de

position comme tous les Climats de la Terre. Les pluyes qui tombent

aujourd'hui depuis si long-tems du Tropique du Capricorne, & qui

fertilisent l'Egypte en grossissant le Nil, auroient cessé. Le terrain

de l'Egypte se fût trouvé dans une Zone glaciale, le Nil & l'Egypte

auroient disparu.

Platon, Diogène de Laërce & Plutarque ne parlent pas plus

intelligiblement de cette révolution; mais enfin ils en parlent, ils

sont des témoins qui restent encore d'une Tradition presque perdue.

Voici quelque chose de plus frappant & de plus circonstancié. Les

Philosophes de Babylone comptoient, au tems de l'entrée d'Aléxandre

dans leur Ville, quatre cens trente mille ans depuis leurs premiéres

Observations Astronomiques, l'Année Babylonienne n'étant que de 360.

jours; mais cette Epoque de 403000. ans a été regardée comme un

Monument de la vanité d'une Nation vaincue, qui vouloit, selon la

coutume de tous les Peuples & de tous les Particuliers, regagner par

son antiquité la gloire qu'elle perdoit par sa foiblesse.

Enfin les Sciences ayant été apportées parmi nous, & s'étant peu-à-peu

cultivées, le Chevalier de Louville, distingué parmi la foule de ceux

qui ont fait honneur au Siècle de Louïs XIV. alla exprès à Marseille

en 1714. pour voir si l'obliquité de l'Ecliptique y paroissoit la même

qu'elle avoit été observée & fixée par Pitheas, il y avoit plus de

2000. ans. Il trouva cette obliquité de l'Ecliptique, c'est-à-dire,

l'angle formé par l'axe de l'Equateur & par l'axe de l'Ecliptique,

moindre de 20. minutes que Pitheas ne l'avoit trouvé. Quel rapport de

cet angle diminué de 20. minutes avec l'opinion de l'ancienne Egypte?

avec les 403000. ans dont se vantoit Babylone? avec une Période du

Monde de près de deux millions d'années, & même, selon l'Observation du

Chevalier de Louville, de plus de deux millions? Il faut voir l'usage

qu'il en fit, & comment il en doit résulter un jour une Astronomie

toute nouvelle.

Si l'angle que l'axe de l'Equateur fait avec l'axe de l'Ecliptique est

plus petit aujourd'hui de 20. minutes, qu'il ne l'étoit il y a 2000.

ans, l'axe de la Terre en se relevant sur le Plan de l'Ecliptique, s'en

approche d'un degré entier en 6000. ans.

Que cet angle, P. E. soit, par exemple, d'environ 23. degrés & 1/2.

aujourd'hui, & qu'il décroisse toujours jusqu'à ce qu'il devienne

nul, & qu'il recommence ensuite pour accroître & décroître encore,

il arrivera certainement que dans 23. fois & 1/2. six mille ans,

c'est-à-dire, dans 141000. années, notre Ecliptique & notre Equateur

coïncideront dans tous leurs points: le Soleil sera dans l'Equateur,

ou du-moins s'en éloignera très-peu pendant plusieurs Siècles; les

Jours, les Nuits, les Saisons seront égaux sur toute la Terre. Il se

trouve selon le calcul de l'Astronome Français, calcul un peu réformé

depuis, que l'axe de l'Ecliptique avoit été perpendiculaire à celui

de l'Equateur, il y a environ 399000. de nos années, supposé que le

Monde eût existé alors. Otez de ce nombre le tems qui s'est écoulé

depuis l'entrée triomphante d'Aléxandre dans Babylone, on verra avec

étonnement que ce calcul se rapporte assez juste avec les 403000.

années de 360. jours que comptoient les Babyloniens: on verra qu'ils

commençoient ce compte précisément au point où le Pole de la Terre

avoit regardé le Bélier, & où la Terre dans sa course annuelle avoit

été du Midi au Nord; enfin où le Soleil se levoit & se couchoit aux

Régions du Ciel où sont aujourd'hui les Poles.

Il y a quelque apparence que les Astronomes Chaldéens avoient fait la

même opération, & par conséquent le même raisonnement que le Philosophe

Français: ils avoient mesuré l'obliquité de l'Ecliptique, ils l'avoient

trouvée décroissante: & remontant par leurs calculs jusqu'à un Point

Cardinal, ils avoient compté du point où l'Ecliptique & l'Equateur

avoient fait un angle de 90. degrés; point qu'on pourroit considérer

comme le commencement, ou la fin, ou la moitié, ou le quart de cette

Période énorme.

Par-là l'Enigme des Egyptiens étoit débrouillée, le compte des

Chaldéens justifié, le rapport d'Hérodote éclairci, & l'Univers flatté

d'un long avenir, dont la durée plaît à l'imagination des hommes;

quoique cette comparaison fasse encore paroître notre vie plus courte.

On s'opposa beaucoup à cette découverte du Chevalier de Louville, &

parce qu'elle étoit bien étrange, & parce qu'elle ne sembloit pas

encore assez constatée. Un Académicien avoit, dans un Voyage en Egypte,

mesuré une Pyramide: il en avoit trouvé les 4. faces exposées aux 4.

Points Cardinaux; donc les Méridiens, disoit-on, n'avoient pas changé

depuis tant de Siècles; donc l'obliquité de l'Ecliptique, qui par sa

diminution eût du changer tous les Méridiens, n'avoit pas en effet

diminué. Mais ces Pyramides n'étoient point une Barriére invincible à

ces découvertes nouvelles; car étoit-on bien sûr que les Architectes

de la Pyramide ne se fussent pas trompés de quelques minutes? La plus

insensible aberration, en posant une pierre, eût suffi seule pour

opérer cette erreur. D'ailleurs, l'Académicien n'avoit-il pas négligé

cette petite différence, qui peut se trouver entre les Points où le

Soleil doit marquer les Equinoxes & les Solstices sur cette Pyramide,

supposé que rien n'ait changé, & les Points où il les marque en effet?

N'auroit-il pas pu se tromper dans les fables de l'Egypte où il opéroit

par pure curiosité, puisque Ticho-Brahé lui-même s'étoit trompé de 18.

minutes dans la position de la Méridienne d'_Uranibourg_, de sa Ville

du Ciel, où il rapportoit toutes ses Observations; mais Ticho-Brahé

s'étoit-il en effet trompé de 18. minutes, comme on le prétend? Ne se

pouvoit-il pas encore, que cette différence trouvée entre la vraye

Méridienne d'_Uranibourg_ & celle de Ticho-Brahé, vint en partie du

changement même du Ciel, & en partie des erreurs presqu'inévitables,

commises & par Ticho-Brahé & par ceux qui l'ont corrigé?

Mais aussi le Chevalier de Louville s'étoit pu tromper lui-même, &

avoir vu un décroissement d'obliquité qui n'existe point. Pitheas

sur-tout étoit vraisemblablement la source de toutes ces erreurs: il

avoit observé comme la plûpart des Anciens avec peu d'exactitude: il

étoit donc de la prudence, avec laquelle on procéde aujourd'hui en

Physique, d'attendre de nouveaux éclaircissemens; ainsi le petit nombre

qui peut juger de ce grand différend demeura dans le silence.

Enfin, en 1734. M. Godin (l'un des Philosophes que l'amour de la Vérité

vient de conduire au Pérou) reprit le fil de ces découvertes: il ne

s'agit plus ici de l'examen d'une Pyramide sur laquelle il restera

toujours des difficultés; il faut partir de la fameuse Méridienne

tracée en 1655. par Dominique Cassini dans l'Eglise de St. Pétrone,

avec une précision dont on est plus sûr que de celle des Architectes

des Pyramides. L'obliquité de l'Ecliptique qui en résultoit est de

23. d. 29´. 15´´. mais on ne peut plus douter par les dernieres

Observations, que cet angle de l'Ecliptique & de l'Equateur ne soit à

présent de 23. d. 28´. 20´´. à-peu-près, à moins que les réfractions,

qui entrent dans la détermination de la hauteur du Pole faite par

l'Etoile Polaire, & par conséquent aussi dans celle de l'élévation

de l'Equateur & de l'obliquité de l'Ecliptique, ne soient un peu

changées depuis ce tems: changement qu'on commence à soupçonner

par la différence des élévations du Pole, trouvées dans les mêmes

Villes après quelque espace de tems, comme dans celles de Londres,

d'Amsterdam & de Coppenhague; quoique ces Observations ne suffisent

pas encore pour nous assûrer entiérement, que de siècle en siècle

l'air se trouve tantôt plus, tantôt moins transparent. Il est vrai

qu'on a découvert depuis peu, & démontré infailliblement, que les

réfractions de deux endroits, même à très-peu de distance l'un de

l'autre, peuvent différer quelquefois au delà de l'opinion; ce qui

oblige à présent un Observateur exact de bien déterminer, avant toutes

choses, les réfractions de son Horizon, s'il veut que ses observations

soient accréditées; mais l'on sait aussi que, selon l'expérience de

Mr. Huygens, en laissant une Lunette dans une situation constante,

& dirigée vers la pointe de quelque Clocher élevé, depuis midi

jusqu'au soir, l'on y verra cette pointe toujours plus élevée sur le

déclin du jour, qu'à midi, & que par conséquent l'air peut changer

de transparence. Cependant comme tout cela ne contribue rien à un

changement, tel que celui qu'on pourroit soupçonner de se mêler au

Phénomêne de cette question, on auroit tort d'admettre un fait aussi

douteux, vû qu'on n'en a point encore de preuves convaincantes, ni de

raisons Physiques.

A l'égard des Pyramides d'Egypte, & de la constance des Méridiens,

qui semble contraire à cette mobilité des Poles de l'Equateur, il

est à propos de remarquer encore, qu'en supposant la figure de la

Terre, non pas sphéroïde, comme elle l'est véritablement, mais

exactement sphérique, ce mouvement du Plan de l'Equateur & de ses

Poles, se peut concevoir de deux manieres. Car, ou la plûpart des

Places, situées à présent sous l'Equateur, auront après quelques

siècles une Latitude Méridionale ou Septentrionale, l'Equateur les

ayant quittées pour s'approcher de l'Ecliptique, (auquel cas tous

les Méridiens seront dérangés, & deux Villes quelconques, sans avoir

changé de place, de distance, ni de leur premiére situation sur la

Terre, auront pourtant changé de _Rumb_, l'une à l'égard de l'autre);

ou l'Equateur n'abandonnera jamais les Places, qui ont été de tout

tems situées sous lui, mais son Plan tournera avec elles autour de

l'Ecliptique, sans qu'il se fasse jamais aucun changement dans les

Méridiens, leur constance ne prouvant pas la même chose contre le

mouvement de l'Equateur que dans la premiére supposition. Au contraire

reprenant la figure sphéroïde de la Terre, qui est la véritable, il

est clair que ses parties solides se soutenant & ne se pouvant pas

quitter les unes les autres, les plus éloignées du Centre de la Terre

demeureront toujours dans le même éloignement, & que par conséquent

la circonférence de l'Equateur, qui les a une fois environnées,

ne les quittera jamais; de sorte que le Plan de l'Equateur, tant

mobile qu'immobile, ne sauroit jamais apporter aucun dérangement aux

Méridiens. On voit par là que, quoique les Architectes Egyptiens ayent

eu ordre d'asseoir les Pyramides parallèlement aux quatre Points

Cardinaux du Monde, & qu'ils ayent exécuté cet ordre avec la derniere

exactitude, cela n'empêche pas que l'angle de l'intersection de

l'Equateur & de l'Ecliptique ne puisse toujours varier autant que l'on

voudra.

Rien ne fait plus de plaisir que de voir rétablir le crédit des Vérités

les plus respectables par leur ancienneté, après avoir été mises en

contestation dans des Siècles aussi circonspects & aussi peu crédules

qu'est le nôtre; mais il faut avouer néanmoins, que si les Egyptiens

& les Babyloniens ont été les premiers à découvrir le décroissement

de cette obliquité, ils l'ont découvert par des raisonnemens bien

moins fondés, que ne sont ceux par lesquels nous leur attribuons

cette découverte. Hérodote publia son Histoire environ cent ans après

qu'Anaximandre de Milet eut trouvé, le premier, le moyen de mesurer

l'obliquité de l'Ecliptique: & cette invention ayant passé peu après

en Egypte par les Voyages de Cléostrate, d'Harpale & d'Eudoxe, les

Egyptiens, qui ne manquérent pas de trouver cette obliquité plus

petite que ne l'avoit trouvée Anaximandre, s'en prévalurent pour en

faire honneur à leur Nation; comme si la diminution & par conséquent

la mesure de l'obliquité de l'Ecliptique avoient été connues chez eux

pendant des milliers d'années, dans le tems que cette derniére venoit

seulement d'être découverte parmi les Grecs. Nous avons dit ci-dessus

à-peu-près la même chose des Babyloniens, qui également jaloux des

Egyptiens & des Grecs, ont remonté, par un pareil calcul, jusqu'à une

antiquité incomparablement plus absurde que n'est celle des Egyptiens.

Mais, soit que ce mouvement de l'Equateur existe, soit qu'il n'existe

pas, il est toujours certain, qu'il ne peut-être produit par aucun

méchanisme de ceux qui sont tombés dans la pensée du savant Newton.

Le mouvement qui ressemble plus naturellement à celui de l'axe de

la Terre, est la variation de l'inclinaison de l'Orbe de la Lune,

qui est de 5. deg. 18. ou 19. min. quand les Nœuds de la Lune se

trouvent en conjonction, ou en opposition avec le Soleil, & de 5. deg.

seulement, quand ces mêmes Nœuds sont dans les Quadratures. Il est

vrai que, par une analogie naturelle, ce grand Philosophe attribue à

l'axe de la Terre un petit mouvement alternatif, par lequel l'angle de

l'intersection de l'Ecliptique & de l'Equinoxiale se trouvant dans les

Equinoxes, par exemple, de 23. deg. 29. min. s'étrecit en approchant

des Solstices, & s'élargit derechef depuis les Solstices jusqu'aux

Equinoxes; de sorte qu'aux Solstices, cet angle, dans sa plus petite

dimension, est de 23. deg. 29. min. moins quelques secondes.

Mais ces alternatives de diminution & d'accroissement ne produisent

point de mouvement circulaire du Plan de l'Equinoxiale, d'un Pole de

l'Ecliptique à l'autre. Il faut donc, que cette circulation dépende

de quelqu'autre raison inconnue jusqu'à présent, qu'il faut tâcher de

découvrir, au cas que ce Phénomêne soit réel.

Pour que la diminution de cet angle égale toujours son accroissement,

il faut que le centre absolu de pesanteur de toute la masse de la

Terre soit le même que le centre géométrique de sa figure sphéroïde;

mais il se peut bien faire que cela ne soit pas. Car, si la Terre est

tant soit peu plus matérielle du côté Boréal de l'Equateur, que du

côté Méridional, & qu'il arrive au dedans de cette Planete, ou à sa

surface, quelque changement, qui diminue la quantité de matiére dans un

endroit & qui l'augmente dans un autre, il est évident, que la surface

extérieure de la Terre & le centre commun de la pesanteur de toute sa

masse changeront de position, l'un à l'égard de l'autre; & comme le

centre géométrique de sa surface sphéroïde extérieure demeure toujours

le même, il est nécessaire que ce centre change aussi de position, à

l'égard de celui de pesanteur, dès que quelque raison constante, ou non

constante, ôte quelque peu de matiere en quelqu'endroit, pour le porter

ailleurs. Or les deux centres, savoir le géométrique de la figure ovale

de la Terre & celui de sa pesanteur générale, doivent nécessairement

être dans le même axe de son tournoyement, si ce tournoyement doit être

égal & uniforme pendant 24. heures, sans s'accélérer & se retarder par

reprises; ce qui seroit contraire à l'expérience.

Pour effectuer donc ce mouvement du Plan de l'Equateur, il suffit

qu'il y ait, au-dedans de la Terre, une matiere, qui en circulant

continuellement, mais lentement, déplace toujours le centre commun de

pesanteur, par rapport à la surface de la Terre, parce que l'axe du

tournoyement suivra toujours le même chemin de ce centre.

Si cette matiere ne circule pas, mais qu'elle ait un mouvement

irrégulier & très-petit, le Plan de l'Equateur changera aussi de

position avec l'Ecliptique, mais sans règle certaine, & pourra être

tantôt plus près, tantôt plus loin d'elle; ce qui seroit peut-être plus

vraisemblable qu'une circulation parfaite. Mais tout ce raisonnement

n'aura lieu que lorsqu'il sera démontré d'une maniere tout-à-fait

incontestable, que l'approchement de l'Equateur & de l'Ecliptique, dont

les plus habiles Observateurs prétendent s'appercevoir aujourd'hui, est

réel: & qu'il n'y a point d'illusion, ni de la part des réfractions,

ni des Instrumens, dans une affaire qui est encore si delicate, & si

peu sensible dans les observations modernes, où il ne s'agit encore que

de quelques secondes de diminution; de sorte que ce ne sera qu'après

plusieurs Siècles d'observations continuées, que l'on pourra dire, avec

une pleine certitude, si l'obliquité est variable, ou comment elle

l'est.

Le moyen le plus court & le plus sûr de terminer cette question, seroit

de mesurer exactement l'élévation du Pole des ruïnes de l'ancienne

Ville de Syène en Egypte. L'on sait, au rapport de Strabon dans

le dernier Livre de sa Géographie, que cette Ville étoit située

précisément sous le Tropique du Cancer, & qu'il y avoit un Puits

très-profond, dans lequel on ne voyoit jamais l'image du Soleil, qu'au

point de Midi, aux Solstices d'Eté, le Soleil donnant verticalement sur

la surface Horizontale de l'eau, au bas du Puits. Strabon ajoute au

même endroit, qu'en partant de la Gréce, cette Ville étoit la premiére

que l'on rencontroit, où les _Gnomons_, ou des Colomnes érigées

verticalement n'eussent point d'ombre Méridienne une fois dans l'année,

savoir au Solstice d'Eté; de sorte que voilà deux preuves différentes,

qui nous assûrent que du tems de Strabon, ou quelque tems avant lui, le

Tropique du Cancer a passé par le point vertical de cette Ville.

Or si en mesurant à présent la Latitude de l'endroit, où a été

autrefois cette Place, on y trouvoit le Pole Septentrional élevé de 23.

deg. 49. min. ou davantage, ce seroit une preuve indubitable que Mr.

le Chevalier de Louville avoit trouvé la vérité, & que l'obliquité de

l'Ecliptique étoit diminuée de 20. min. pendant près de 18. siècles. Je

dis de 23. deg. 49. min. ou davantage, car la Tour de Syène étant déja

renommée, à cause de la propriété dont nous venons de parler, du tems

du Prophête Ezéchiel, qui en fait mention au Chap. 29. de sa Prophétie,

il est apparent que si l'obliquité de l'Ecliptique étoit variable, elle

auroit encore diminué de 5. à 6. minutes, dans la même proportion,

depuis le tems de ce Prophête jusqu'à celui de Strabon, pendant plus

de cinq Siècles, sans compter ce qu'il pourroit y avoir de diminution

depuis la fondation de cette Tour jusqu'au tems de ce Prophête.

Mais si au contraire on n'y trouvoit le Pole élevé que de 23. deg. &

demi, ou environ, il faudroit conclure, sans hésiter, que, pendant

toute cette suite de Siècles, l'obliquité en question a été constamment

la même, ou que sa diminution n'a rien eu de considérable; & que

l'espace compris entre l'Equinoxiale & l'Ecliptique ne s'est que

peu, ou point rétreci. Toute la difficulté ne consisteroit qu'à bien

découvrir la situation de cette ancienne Ville au voisinage du Nil &

de l'Isle Eléphantine. Ce seroit le moyen de prévenir les soins de la

Postérité, & de se faire un mérite auprès d'elle, en lui présentant

des Démonstrations achevées d'une vérité, dont l'éclaircissement pourra

lui coûter plusieurs siècles.

Le dénombrement que nous avons entrepris de faire ici des principales

particularités qui regardent la Terre, par rapport au rang qu'elle

tient parmi les Planetes, nous engage à examiner les preuves de sa

figure sphéroïde que nous avons supposée véritable, & de faire voir

l'impossibilité du changement des Méridiens. Nous en avons déja

donné une idée générale au Chapitre XVIII. lorsque, par rapport à

l'étendue & aux divers degrés de la pesanteur, nous avons fait mention

de l'inondation des Eaux vers les Régions de l'Equateur, qui devoit

résulter nécessairement du tournoyement de la Terre autour de son axe,

si elle étoit exactement sphérique. Mais comme ce n'étoit pas là le

lieu de prouver que cette différence étoit assez sensible pour pouvoir

être mesurée, nous allons faire voir ici ce qui en est.

Les preuves, dont nous nous servirons, sont tirées en partie des

raisonnemens de Physique, & en partie de l'Expérience même. Les

raisonnemens de Physique, qui nous prouvent la nécessité de cette

figure, ne supposent pour tout Principe, que le mouvement journalier

de la Terre, de 23. heures 56. minutes. Si la Terre est exactement

sphérique, la vîtesse du tournoyement de tous les Corps pesants sous

l'Equateur diminuera leur pesanteur, ou la vîtesse de leur chûte, à

mesure qu'elle différera moins de celle qu'il faudroit pour faire

circuler tous les corps pesants sous l'Equateur, sans pouvoir jamais

tomber, ou s'approcher du centre de la Terre; ou pour faire que tout

ce qu'il y a de corps sous l'Equateur, fussent autant de Satellites,

qui tournassent par leur mouvement journalier dans la circonférence

de l'Equateur, comme fait la Lune dans son Orbite. Or en disant

par une Règle de _Trois_: Comme le cube de la distance de la Lune,

de 60. sémi-diametres de la Terre, est au cube d'un seul de ces

sémi-diametres, de même le quarré de 39343 minutes, qui font un mois

périodique de la Lune, est au quarré des minutes de la révolution des

Satellites, ou des corps pesants, dans la circonférence de l'Equateur

terrestre, si l'on vouloit que la force centrifuge contrebalançât

exactement la pesanteur. On trouve pour le résultat de ce calcul

84. 2/5 de minutes de révolution; de sorte que si le jour des Etoiles

étoit de 84 2/5 de minutes, au lieu qu'il est de 23. heures 56. min.

qui est 17. fois plus grand, il n'y auroit sous l'Equateur, ni chûte,

ni poids des corps.

On trouve le même nombre de 84 2/5 de minutes, sans se servir de la

Lune, en suivant le Théorême de Mr. Huygens, par lequel il a trouvé

qu'un corps, pour tourner circulairement, d'une force centrifuge

égale à son propre poids, doit faire tout le tour du Cercle en autant

de tems, qu'un Pendule, de la longueur du rayon du même Cercle,

employeroit à faire deux vibrations. Or pour faire l'application de ce

Théorême au Cercle de l'Equateur, & au sémi-diametre de la Terre, il

faut seulement dire: Comme 3. pieds, & 17/288 d'un pied, longueur du

Pendule d'une seconde, sont au quarré d'une seconde, ainsi 19615800

pieds du sémi-diametre de la Terre, selon la mesure de Mr. Picart,

sont à 6412430, qui est le quarré de 2532. secondes, ou de 42. min.

12. secondes. Un Pendule de la longueur du sémi-diametre de la Terre,

feroit donc chaque vibration en 42. min. 12. secondes; & par conséquent

pour égaler la pesanteur à la force centrifuge de la rotation

journalière sous l'Equateur, il faudroit que cette rotation s'achevât

en 84. min. 24. secondes.

Mais, comme elle se trouve 17. fois plus lente, il est évident qu'en

supposant la surface de la Terre exactement sphérique, la pesanteur

sous l'Equateur excéde sa diminution, ou la force centrifuge, 17. fois

17 fois, c'est-à-dire 289. fois, & par-là la vîtesse de la chûte des

corps, sous l'Equateur, seroit à celle de leur chûte sous les Poles,

comme 288 sont à 289; & un Pendule d'une seconde, qui feroit sous

le Pole 86400. vibrations pendant un jour Solaire, n'en feroit sous

l'Equateur qu'environ 86250. tout de même que le Pendule d'une seconde

de Paris, étant transporté sous l'Equateur, & y faisant ses chûtes

curvilignes, ou ses vibrations un peu plus lentes qu'ici, retarderoit

par jour de 2. min. 5. secondes, ou environ.

L'expérience de Mr. _Richer_ faite dans l'Isle de Caïenne, celle de Mr.

Halley dans l'Isle de _Ste. Hélène_, & celles de ceux dont on peut voir

les noms à la page 227. de cette Edition, ayant vérifié, à quelques

circonstances près, cette diminution de la pesanteur sous l'Equateur,

qui est une conséquence nécessaire & indubitable du mouvement

journalier de la Terre; il nous reste à voir le dérangement que

causeroient sur sa surface les forces centrifuges de ce même mouvement

sous les Cercles parallèles de l'Equateur, si la Terre étoit exactement

sphérique.

Tout le monde sait qu'une Balance exacte étant suspendue par son

milieu, & demeurant en repos, les Bassins, ou des Poids égaux suspendus

par des cordelettes à ses deux extrémités, font prendre à ces

cordelettes, ou plutôt à leurs milieux, des situations perpendiculaires

à leurs Horizons, & qui tendent directement au centre de la Terre.

Mais si l'on donne à cette Balance un mouvement circulaire, dont le

centre soit le point de suspension de la Balance, on verra d'abord

que les Bassins, ou les poids, s'éloigneront de la perpendiculaire,

à proportion de la vîtesse du mouvement circulaire; de sorte que les

cordelettes ne suivront plus la direction ordinaire de la pesanteur

vers le centre de la Terre.

Figurons-nous à présent une grande Balance curviligne, dont le milieu

soit suspendu à l'un des Poles de la Terre, & dont les deux extrémités

s'étendent jusqu'à égale élévation du même Pole, de part & d'autre;

il est évident que si la figure sphérique de la Terre (qui est-ce que

nous examinons) tourne autour de son axe, & qu'elle emporte en même

tems cette Balance curviligne, par un mouvement circulaire autour du

même axe, les poids qui étant en repos devroient converger vers le

centre de la Terre, s'éloigneront un peu de cette convergence & des

perpendiculaires, de part & d'autre. Ainsi le Sinus du petit angle de

déviation, compris entre la perpendiculaire & la nouvelle direction du

poids, sera bien près de 1/289 du produit du Sinus, & du Co-Sinus de

l'élévation du Pole, divisé par le rayon.

On voit clairement que sans imaginer cette Balance curviligne, ce

raisonnement peut également s'appliquer à toutes les lignes à plomb,

qui se trouvent sur la surface de la Terre. C'est de cette maniére

qu'on trouve qu'à Paris, & en cent autres endroits de même Latitude,

qu'un Pendule en repos ne tendroit pas perpendiculairement à l'Horizon,

mais feroit avec la perpendiculaire un angle de près de six minutes,

ce qui seroit assez sensible, si la Terre étoit exactement sphérique;

cependant comme en nul endroit du Monde on ne trouve aucune déviation,

c'est une preuve suffisante que la face de la Terre est telle,

qu'il faut qu'elle soit, pour que la direction de la pesanteur soit

perpendiculaire, ce qui ne se peut que dans une figure sphéroïde.

Cette figure sphéroïde produit encore un autre changement à l'égard

de la pesanteur, mais de peu de conséquence. L'on sait que, sans

considérer la diminution de la pesanteur, dont nous venons de parler,

la pesanteur elle-même varie encore selon la diversité des distances du

centre de la Terre, quand même il n'y auroit point de rotation. C'est

ce qui fait que les expériences des Pendules transportés en différens

Climats, ne répondent pas dans la derniére précision au calcul que nous

avons donné ci-dessus, quoiqu'elles prouvent toutes en général que la

pesanteur différe sensiblement, & qu'elle est toujours moins forte

vers l'Equateur, que vers les Poles. C'est aussi ce qui partage les

sentimens des plus grands Géométres sur la proportion de l'axe de la

rotation de la Terre au diametre de son Equateur. Mr. Huygens & après

lui Jaques Herman dans son excellent Ouvrage de la _Phoronomie_, ont

déterminé cette proportion, comme de 577. à 578.; mais Neuton nous la

donne de 229. à 230, environ triple de la précédente. La différence

de ces mesures ne provient que de ce que Mr. Huygens n'a considéré la

pesanteur que comme une force qui pousse les corps vers un seul centre;

au lieu que Neuton l'a considérée comme une force par laquelle tous les

corps & toutes les particules de la Terre, jusqu'aux plus petites, sont

tirées les unes vers les autres.

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 34 / 43 题