_Nouvelles preuves de l'attraction. Que les inégalités du mouvement &
de l'Orbite de la Lune sont nécessairement les effets de l'attraction._
LA Lune n'a qu'un seul mouvement égal, c'est sa rotation autour
d'elle-même sur son axe, & c'est le seul dont nous ne nous appercevons
pas: c'est ce mouvement qui nous présente toujours à-peu-près le même
disque de la Lune; de sorte qu'en tournant réellement sur elle-même,
elle paroît ne point tourner du tout, & avoir seulement un petit
mouvement de balancement, de libration, qu'elle n'a point, & que toute
l'Antiquité lui attribuoit.
Tous ses autres mouvemens autour de la Terre sont inégaux, & doivent
l'être si la règle de la gravitation est vraye. La Lune dans son cours
d'un mois est nécessairement plus près du Soleil dans un certain
point, & dans un certain tems de son cours: or dans ce point & dans ce
tems sa masse demeure la même: sa distance étant seulement changée,
l'attraction du Soleil doit changer en raison renversée du quarré de
cette distance: le cours de la Lune doit donc changer, elle doit donc
aller plus vîte en certains tems que l'attraction seule de la Terre ne
la feroit aller; or par l'attraction de la Terre elle doit parcourir
des aires égales en tems égaux, comme vous l'avez déja observé au
Chapitre 19.
On ne peut s'empêcher d'admirer avec quelle sagacité Neuton a démêlé
toutes ces inégalités, réglé la marche de cette Planete, qui s'étoit
dérobée à toutes les recherches des Astronomes; c'est-là sur-tout qu'on
peut dire:
_Nec propius fas est mortali attingere Divos._
[Exemple en preuve.]
Entre les exemples qu'on peut choisir, prenons celui-ci: Soit A. la
Lune: A, B, N, Q. l'Orbite de la Lune: S. le Soleil; B. l'endroit où la
Lune se trouve dans son dernier quartier[*].
[*] On a laissé ce blanc, & renvoyé la suite du Texte avec la
Figure aux pages suivantes, pour la commodité du Lecteur.
Elle est alors manifestement à la même distance du Soleil qu'est la
Terre. La différence de l'obliquité de la ligne de direction de la Lune
au Soleil étant comptée pour rien, la gravitation de la Terre & de la
Lune vers le Soleil est donc la même. Cependant la Terre avance dans sa
route annuelle de T. en V. & la Lune dans son cours d'un mois avance en
Z.: or en Z. il est manifeste qu'elle est plus attirée par le Soleil
S. dont elle se trouve plus proche que la Terre; son mouvement sera
donc accéléré de Z. vers N.; l'Orbite qu'elle décrit sera donc changée,
mais comment sera-t-elle changée? En s'aplatissant un peu, en devenant
plus approchante d'une droite depuis Z. vers N.; ainsi donc de moment
en moment la gravitation change le cours & la forme de l'Ellipse, dans
laquelle se meut cette Planete.
[Illustration: _Pag. 264._]
Par la même raison la Lune doit retarder son cours, & changer encore
la figure de l'Orbite qu'elle décrit, lorsqu'elle repasse de la
conjonction N. à son premier quartier Q; car puisque de son dernier
quartier elle accéléroit son cours en aplatissant sa courbe vers sa
conjonction N. elle doit retarder ce même cours en remontant de la
conjonction vers son premier quartier.
Mais lorsque la Lune remonte de ce premier quartier vers son plein A.
elle est alors plus loin du Soleil qui l'attire d'autant moins, elle
gravite plus vers la Terre. Alors la Lune accélérant son mouvement,
la courbe qu'elle décrit s'applatit encore un peu comme dans la
conjonction; & c'est-là l'unique raison pour laquelle la Lune est plus
loin de nous dans ses quartiers, que dans sa conjonction & dans son
opposition. La courbe qu'elle décrit est une espèce d'ovale approchant
du cercle à-peu-près en cette maniere.
[Illustration]
Ainsi donc le Soleil, dont elle s'approche, ou s'éloigne à chaque
instant, doit à chaque instant varier le cours de cette Planete.
[Inégalités du cours de la Lune, toutes causées par l'attraction.]
Elle a son apogée & son périgée, sa plus grande & sa plus petite
distance de la Terre; mais les points, les places de cet apogée & de ce
périgée, doivent changer.
Elle a ses nœuds, c'est-à-dire, les points où l'Orbite qu'elle
parcourt, rencontre précisément l'Orbite de la Terre; mais ces nœuds,
ces points d'intersection, doivent toujours changer aussi.
Elle a son Equateur incliné à l'Equateur de la Terre; mais cet
Equateur, tantôt plus tantôt moins attiré, doit changer son inclinaison.
Elle suit la Terre malgré toutes ces variétés: elle l'accompagne
dans sa course annuelle; mais la Terre dans cette course se trouve
d'un million de lieues plus voisine du Soleil en Hyver qu'en Eté.
Qu'arrive-t-il alors indépendemment de toutes ces autres variations?
L'attraction de la Terre agit plus pleinement sur la Lune en Eté: alors
la Lune acheve son cours d'un mois un peu plus vîte; mais en Hyver au
contraire, la Terre elle-même plus attirée par le Soleil, & allant
plus rapidement qu'en Eté, laisse ralentir le cours de la Lune, & les
mois d'Hyver de la Lune sont un peu plus longs que ses mois d'Eté. Ce
peu que nous en disons suffira pour donner une idée générale de ces
changemens.
Si quelqu'un faisoit ici la difficulté que j'ai entendu proposer
quelquefois, comment la Lune étant plus attirée par le Soleil, ne tombe
pas alors dans cet Astre? Il n'a d'abord qu'à considerer que la force
de gravitation qui dirige la Lune autour de la Terre est seulement
diminuée ici par l'action du Soleil; nous verrons de plus à l'article
des Cometes, pourquoi un corps qui se meut en une Ellipse & qui
s'approche de son foyer ne tombe point cependant dans ce foyer.
[Déduction de ces vérités.]
De ces inégalités du cours de la Lune, causées par l'attraction, vous
conclurez avec raison, que deux Planetes quelconques, assez voisines,
assez grosses pour agir l'une sur l'autre sensiblement, ne pourront
jamais tourner dans des cercles autour du Soleil, ni même dans des
Ellipses absolument réguliéres. Ainsi les courbes que décrivent Jupiter
& Saturne, éprouvent, par exemple, des variations sensibles, quand ces
Astres sont en conjonction: quand, étant le plus près l'un de l'autre
qu'il est possible, & le plus loin du Soleil, leur action mutuelle
augmente, & celle du Soleil sur eux diminue.
[La gravitation n'est point l'effet du cours des Astres, mais leur
cours est l'effet de la gravitation.]
Cette gravitation augmentée & affoiblie selon les distances, assignoit
donc nécessairement une figure elliptique irréguliére au chemin de
la plûpart des Planetes; ainsi la loi de la gravitation n'est point
l'effet du cours des Astres, mais l'orbite qu'ils décrivent est l'effet
de la gravitation. Si cette gravitation n'étoit pas comme elle est
en raison inverse des quarrés des distances, l'Univers ne pourroit
subsister dans l'ordre où il est.
Si les Satellites de Jupiter & de Saturne font leur révolution dans
des courbes qui sont plus approchantes du cercle, c'est qu'étant
très-proches des grosses Planetes qui sont leur centre, & très-loin du
Soleil, l'action du Soleil ne peut changer le cours de ces Satellites,
comme elle change le cours de notre Lune; il est donc prouvé que la
gravitation, dont le nom seul sembloit un si étrange paradoxe, est
une loi nécessaire dans la constitution du Monde; tant ce qui est peu
vraisemblable est vrai quelquefois.
Souvenons-nous ici combien il sembloit absurde autrefois que la figure
de la Terre ne fût pas sphérique, & cependant il est prouvé, comme
nous l'avons vu, que la Terre ne peut avoir une forme entiérement
sphérique; il en est ainsi de la gravitation.
Il n'y a pas à présent de bon Physicien qui ne reconnoisse & la
règle de Kepler, & la nécessité d'admettre une gravitation telle que
Neuton l'a prouvée; mais il y a encore des Philosophes attachés à
leurs tourbillons de Matiere subtile, qui voudroient concilier ces
tourbillons imaginaires avec ces Vérités démontrées.
[Cette gravitation, cette attraction, peut être un premier Principe
établi dans la Nature.]
Nous avons déja vu combien ces tourbillons sont inadmissibles; mais
cette gravitation même ne fournit-elle pas une nouvelle démonstration
contr'eux? Car supposé que ces tourbillons existassent, ils ne
pourroient tourner autour d'un centre que par les loix de cette
gravitation même; il faudroit donc recourir à cette gravitation, comme
à la cause de ces tourbillons, & non pas aux tourbillons prétendus,
comme à la cause de la gravitation.
Si étant forcé enfin d'abandonner ces tourbillons imaginaires, on se
réduit à dire, que cette gravitation, cette attraction, dépend de
quelqu'autre cause connue, de quelqu'autre proprieté secrette de la
Matiere: ou cette autre proprieté sera elle-même l'effet d'une autre
proprieté, ou bien sera une cause primordiale, un premier principe
établi par l'Auteur de la Nature; or pourquoi l'attraction de la
Matiere ne sera-t-elle pas elle-même ce premier principe?
[Illustration]
[Illustration]