CHAPITRE VINGT-UN.

_Nouvelles preuves de l'attraction. Que les inégalités du mouvement &

de l'Orbite de la Lune sont nécessairement les effets de l'attraction._

LA Lune n'a qu'un seul mouvement égal, c'est sa rotation autour

d'elle-même sur son axe, & c'est le seul dont nous ne nous appercevons

pas: c'est ce mouvement qui nous présente toujours à-peu-près le même

disque de la Lune; de sorte qu'en tournant réellement sur elle-même,

elle paroît ne point tourner du tout, & avoir seulement un petit

mouvement de balancement, de libration, qu'elle n'a point, & que toute

l'Antiquité lui attribuoit.

Tous ses autres mouvemens autour de la Terre sont inégaux, & doivent

l'être si la règle de la gravitation est vraye. La Lune dans son cours

d'un mois est nécessairement plus près du Soleil dans un certain

point, & dans un certain tems de son cours: or dans ce point & dans ce

tems sa masse demeure la même: sa distance étant seulement changée,

l'attraction du Soleil doit changer en raison renversée du quarré de

cette distance: le cours de la Lune doit donc changer, elle doit donc

aller plus vîte en certains tems que l'attraction seule de la Terre ne

la feroit aller; or par l'attraction de la Terre elle doit parcourir

des aires égales en tems égaux, comme vous l'avez déja observé au

Chapitre 19.

On ne peut s'empêcher d'admirer avec quelle sagacité Neuton a démêlé

toutes ces inégalités, réglé la marche de cette Planete, qui s'étoit

dérobée à toutes les recherches des Astronomes; c'est-là sur-tout qu'on

peut dire:

_Nec propius fas est mortali attingere Divos._

[Exemple en preuve.]

Entre les exemples qu'on peut choisir, prenons celui-ci: Soit A. la

Lune: A, B, N, Q. l'Orbite de la Lune: S. le Soleil; B. l'endroit où la

Lune se trouve dans son dernier quartier[*].

[*] On a laissé ce blanc, & renvoyé la suite du Texte avec la

Figure aux pages suivantes, pour la commodité du Lecteur.

Elle est alors manifestement à la même distance du Soleil qu'est la

Terre. La différence de l'obliquité de la ligne de direction de la Lune

au Soleil étant comptée pour rien, la gravitation de la Terre & de la

Lune vers le Soleil est donc la même. Cependant la Terre avance dans sa

route annuelle de T. en V. & la Lune dans son cours d'un mois avance en

Z.: or en Z. il est manifeste qu'elle est plus attirée par le Soleil

S. dont elle se trouve plus proche que la Terre; son mouvement sera

donc accéléré de Z. vers N.; l'Orbite qu'elle décrit sera donc changée,

mais comment sera-t-elle changée? En s'aplatissant un peu, en devenant

plus approchante d'une droite depuis Z. vers N.; ainsi donc de moment

en moment la gravitation change le cours & la forme de l'Ellipse, dans

laquelle se meut cette Planete.

[Illustration: _Pag. 264._]

Par la même raison la Lune doit retarder son cours, & changer encore

la figure de l'Orbite qu'elle décrit, lorsqu'elle repasse de la

conjonction N. à son premier quartier Q; car puisque de son dernier

quartier elle accéléroit son cours en aplatissant sa courbe vers sa

conjonction N. elle doit retarder ce même cours en remontant de la

conjonction vers son premier quartier.

Mais lorsque la Lune remonte de ce premier quartier vers son plein A.

elle est alors plus loin du Soleil qui l'attire d'autant moins, elle

gravite plus vers la Terre. Alors la Lune accélérant son mouvement,

la courbe qu'elle décrit s'applatit encore un peu comme dans la

conjonction; & c'est-là l'unique raison pour laquelle la Lune est plus

loin de nous dans ses quartiers, que dans sa conjonction & dans son

opposition. La courbe qu'elle décrit est une espèce d'ovale approchant

du cercle à-peu-près en cette maniere.

[Illustration]

Ainsi donc le Soleil, dont elle s'approche, ou s'éloigne à chaque

instant, doit à chaque instant varier le cours de cette Planete.

[Inégalités du cours de la Lune, toutes causées par l'attraction.]

Elle a son apogée & son périgée, sa plus grande & sa plus petite

distance de la Terre; mais les points, les places de cet apogée & de ce

périgée, doivent changer.

Elle a ses nœuds, c'est-à-dire, les points où l'Orbite qu'elle

parcourt, rencontre précisément l'Orbite de la Terre; mais ces nœuds,

ces points d'intersection, doivent toujours changer aussi.

Elle a son Equateur incliné à l'Equateur de la Terre; mais cet

Equateur, tantôt plus tantôt moins attiré, doit changer son inclinaison.

Elle suit la Terre malgré toutes ces variétés: elle l'accompagne

dans sa course annuelle; mais la Terre dans cette course se trouve

d'un million de lieues plus voisine du Soleil en Hyver qu'en Eté.

Qu'arrive-t-il alors indépendemment de toutes ces autres variations?

L'attraction de la Terre agit plus pleinement sur la Lune en Eté: alors

la Lune acheve son cours d'un mois un peu plus vîte; mais en Hyver au

contraire, la Terre elle-même plus attirée par le Soleil, & allant

plus rapidement qu'en Eté, laisse ralentir le cours de la Lune, & les

mois d'Hyver de la Lune sont un peu plus longs que ses mois d'Eté. Ce

peu que nous en disons suffira pour donner une idée générale de ces

changemens.

Si quelqu'un faisoit ici la difficulté que j'ai entendu proposer

quelquefois, comment la Lune étant plus attirée par le Soleil, ne tombe

pas alors dans cet Astre? Il n'a d'abord qu'à considerer que la force

de gravitation qui dirige la Lune autour de la Terre est seulement

diminuée ici par l'action du Soleil; nous verrons de plus à l'article

des Cometes, pourquoi un corps qui se meut en une Ellipse & qui

s'approche de son foyer ne tombe point cependant dans ce foyer.

[Déduction de ces vérités.]

De ces inégalités du cours de la Lune, causées par l'attraction, vous

conclurez avec raison, que deux Planetes quelconques, assez voisines,

assez grosses pour agir l'une sur l'autre sensiblement, ne pourront

jamais tourner dans des cercles autour du Soleil, ni même dans des

Ellipses absolument réguliéres. Ainsi les courbes que décrivent Jupiter

& Saturne, éprouvent, par exemple, des variations sensibles, quand ces

Astres sont en conjonction: quand, étant le plus près l'un de l'autre

qu'il est possible, & le plus loin du Soleil, leur action mutuelle

augmente, & celle du Soleil sur eux diminue.

[La gravitation n'est point l'effet du cours des Astres, mais leur

cours est l'effet de la gravitation.]

Cette gravitation augmentée & affoiblie selon les distances, assignoit

donc nécessairement une figure elliptique irréguliére au chemin de

la plûpart des Planetes; ainsi la loi de la gravitation n'est point

l'effet du cours des Astres, mais l'orbite qu'ils décrivent est l'effet

de la gravitation. Si cette gravitation n'étoit pas comme elle est

en raison inverse des quarrés des distances, l'Univers ne pourroit

subsister dans l'ordre où il est.

Si les Satellites de Jupiter & de Saturne font leur révolution dans

des courbes qui sont plus approchantes du cercle, c'est qu'étant

très-proches des grosses Planetes qui sont leur centre, & très-loin du

Soleil, l'action du Soleil ne peut changer le cours de ces Satellites,

comme elle change le cours de notre Lune; il est donc prouvé que la

gravitation, dont le nom seul sembloit un si étrange paradoxe, est

une loi nécessaire dans la constitution du Monde; tant ce qui est peu

vraisemblable est vrai quelquefois.

Souvenons-nous ici combien il sembloit absurde autrefois que la figure

de la Terre ne fût pas sphérique, & cependant il est prouvé, comme

nous l'avons vu, que la Terre ne peut avoir une forme entiérement

sphérique; il en est ainsi de la gravitation.

Il n'y a pas à présent de bon Physicien qui ne reconnoisse & la

règle de Kepler, & la nécessité d'admettre une gravitation telle que

Neuton l'a prouvée; mais il y a encore des Philosophes attachés à

leurs tourbillons de Matiere subtile, qui voudroient concilier ces

tourbillons imaginaires avec ces Vérités démontrées.

[Cette gravitation, cette attraction, peut être un premier Principe

établi dans la Nature.]

Nous avons déja vu combien ces tourbillons sont inadmissibles; mais

cette gravitation même ne fournit-elle pas une nouvelle démonstration

contr'eux? Car supposé que ces tourbillons existassent, ils ne

pourroient tourner autour d'un centre que par les loix de cette

gravitation même; il faudroit donc recourir à cette gravitation, comme

à la cause de ces tourbillons, & non pas aux tourbillons prétendus,

comme à la cause de la gravitation.

Si étant forcé enfin d'abandonner ces tourbillons imaginaires, on se

réduit à dire, que cette gravitation, cette attraction, dépend de

quelqu'autre cause connue, de quelqu'autre proprieté secrette de la

Matiere: ou cette autre proprieté sera elle-même l'effet d'une autre

proprieté, ou bien sera une cause primordiale, un premier principe

établi par l'Auteur de la Nature; or pourquoi l'attraction de la

Matiere ne sera-t-elle pas elle-même ce premier principe?

[Illustration]

[Illustration]

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 27 / 43 题