CHAPITRE DIX-NEUF.

_Que la gravitation & l'attraction dirigent toutes les Planetes dans

leurs Cours._

[Comment on doit entendre, la Théorie de la pesanteur chez Descartes.]

PResque toute la Théorie de la pesanteur chez Descartes est fondée sur

cette loi de la Nature, que tout corps qui se meut en ligne courbe,

tend à s'éloigner de son centre en une ligne droite, qui toucheroit la

courbe en un point. Telle est la fronde qui en s'échapant de la main au

point B, suivroit cette ligne B, C.

[Illustration]

Tous les corps en tournant avec la Terre font ainsi un effort pour

s'éloigner du centre; mais la Matiere subtile faisant un bien plus

grand effort repousse, disoit-on, tous les autres corps.

Il est aisé de voir que ce n'étoit point à la Matiere subtile à faire

ce plus grand effort, & à s'éloigner du centre du tourbillon prétendu,

plutôt que les autres corps; au contraire c'étoit sa nature (supposé

qu'elle éxistât) d'aller au centre de son mouvement, & de laisser aller

à la circonférence tous les corps qui auroient eu plus de masse.

C'est en effet ce qui arrive sur une table qui tourne en rond, lorsque

dans un tube pratiqué dans cette table, on a mêlé plusieurs poudres &

plusieurs liqueurs de pesanteurs spécifiques différentes; tout ce qui

a plus de masse s'éloigne du centre, tout ce qui a moins de masse s'en

approche. Telle est la loi de la Nature; & lorsque Descartes a fait

circuler à la circonférence sa prétendue Matiere subtile, il a commencé

par violer cette loi des forces centrifuges, qu'il posoit pour son

premier principe. Il a eu beau imaginer que Dieu avoit créé des dés

tournans les uns sur les autres: que la raclure de ces dés qui faisoit

sa Matiere subtile, s'échapant de tous les côtés, acquéroit par-là plus

de vîtesse: que le centre d'un tourbillon s'encroutoit, &c.; il s'en

falloit bien que ces imaginations rectifiassent cette erreur.

Sans perdre plus de tems à combattre ces Etres de raison, suivons les

loix de la Mécanique qui opére dans la Nature. Un corps qui se meut

circulairement, prend en cette maniere, à chaque point de la courbe

qu'il décrit, une direction qui l'éloigneroit du Cercle, en lui faisant

suivre une ligne droite.

[Illustration]

Cela est vrai. Mais il faut prendre garde que ce corps ne s'éloigneroit

ainsi du centre, que par cet autre grand Principe: que tout corps étant

indifférent de lui-même au repos & au mouvement, & ayant cette inertie

qui est un attribut de la Matiere, suit nécessairement la ligne dans

laquelle il est mu. Or tout corps qui tourne autour d'un centre, suit

à chaque instant une ligne droite infiniment petite, qui deviendroit

une droite infiniment longue, s'il ne rencontroit point d'obstacle.

Le résultat de ce principe, réduit à sa juste valeur, n'est donc autre

chose, sinon qu'un corps qui suit une ligne droite, suivra toujours une

ligne droite; donc il faut une autre force pour lui faire décrire une

courbe; donc cette autre force, par laquelle il décrit la courbe le

feroit tomber au centre à chaque instant, en cas que ce mouvement de

projectile en ligne droite cessât. A la vérité de moment en moment ce

corps iroit en A, en B, en C. s'il s'échapoit;

[Illustration]

[Ce que c'est que la force centrifuge, & la force centripète.]

Mais aussi de moment en moment il retomberoit de A, de B, de C.

au centre; parce que son mouvement est composé de deux sortes de

mouvemens, du mouvement de projectile en ligne droite, & du mouvement

imprimé aussi en ligne droite par la force centripète, force par

laquelle il iroit au centre. Ainsi de cela même que le corps décriroit

ces tangentes A, B, C. il est démontré qu'il y a un pouvoir qui le

retire de ces tangentes à l'instant même qu'il les commence. Il faut

donc absolument considerer tout corps se mouvant dans une courbe, comme

mu par deux puissances, dont l'une est celle qui lui feroit parcourir

des tangentes, & qu'on nomme la force centrifuge, ou plutôt la force

d'inertie, d'inactivité, par laquelle un corps suit toujours une droite

s'il n'en est empêché; & l'autre force qui retire le corps vers le

centre, laquelle on nomme la force contripète, & qui est la véritable

force.

C'est ainsi qu'un corps mu selon la ligne horisontale G, E. & selon

la ligne perpendiculaire G, F. obéït à chaque instant à ces deux

puissances en parcourant la diagonale G, H.

[Illustration]

De l'établissement de cette force centripète, il résulte d'abord cette

démonstration, que tout mobile qui se meut dans un cercle, ou dans une

ellipse, ou dans une courbe quelconque, se meut autour d'un centre

auquel il tend.

Il suit encore que ce mobile, quelques portions de courbe qu'il

parcoure, décrira dans ses plus grands arcs & dans ses plus petits

arcs, des aires égales en tems égaux. Si, par exemple, un mobile en

une minute borde l'espace A, C, B. qui contiendra cent milles d'aire,

il doit border en deux minutes un autre espace B, C, D. de deux cens

milles.

[Illustration]

Cette Loi inviolablement observée par toutes les Planetes, & inconnue à

toute l'Antiquité, fut découverte il y a près de 150. ans par Kepler,

qui a mérité le nom de _Législateur_ en Astronomie, malgré ses erreurs

Philosophiques. Il ne pouvoit savoir encore la raison de cette règle

à laquelle les corps célestes sont assujettis. L'extrême sagacité de

Kepler trouva l'effet dont le génie de Neuton a trouvé la cause.

Je vais donner ici la substance de la Démonstration de Neuton: elle

sera aisément comprise par tout Lecteur attentif; car les hommes

ont une Géométrie naturelle dans l'esprit, qui leur fait saisir les

rapports, quand ils ne sont pas trop compliqués. On trouvera la

Démonstration plus étendue en Notes[1] [2].

[1] DÉMONSTRATION.

_Que tout mobile attiré par une force centripète décrit dans une ligne

courbe des aires égales en tems égaux_.

[Illustration]

Tout corps se meut d'un mouvement uniforme, quand il n'y a point de

force accélératrice; donc le corps A. mu en ligne droite dans le

premier tems de A, en B. ira en pareil tems de B, en C. de C, en Z.

Ces espaces conçus égaux, la force centripète dans le second tems

donne à ce corps en B. un mouvement quelconque, & le corps au lieu

d'aller en C. va en H.; quelle direction a-t-il eue différente de B,

C.? Tirez les 4. lignes C, H. G, B. C, B. G, H. le mobile a suivi la

diagonale B, H. de ce parallélogramme.

Or les 2. côtés B, C. B, G. du parallélogramme sont dans le même plan

que le triangle A, B, S. donc les forces sont dirigées vers G, S. &

vers la droite A, B, C, Z.

Les triangles S, H, B. S, C, B. sont égaux, puisqu'ils sont sur la

même base S, B. & entre les parallelles H, C. G, B; mais S, B, A. S,

C, B. sont égaux, ayant même base & même hauteur; donc S, B, A. S, H,

B. sont aussi égaux.

Il faut en dire autant des triangles S, T, H. S, D, H; donc tous ces

triangles sont égaux. Diminuez la hauteur à l'infini, le corps à

chaque moment infiniment petit décrira la courbe, de laquelle toutes

les lignes tendent au point S.; donc dans tous les cas les aires de

ces triangles sont proportionelles aux tems.

[2] DÉMONSTRATION.

_Que tout corps dans une courbe décrivant des triangles égaux autour

d'un point, est mu par la force contripète autour de ce point_.

[Illustration]

Que cette courbe soit divisée en parties égales A, B. B, H. H, F.

infiniment petites, décrites en tems égaux; soit conçue la force agir

aux points B, H, F. soit A, B. prolongée en C. soit B, H. prolongée

en T. le triangle S, A, B. sera égal au triangle S, B, H. car A, B.

est égal à B, C; donc S, B, H. est égal à S, B, C; donc la force en

B, G. est parallelle à C, H; mais cette ligne B, G. parallelle à

C, H. est la ligne B, G, S. tendante au centre. Le corps en H. est

dirigé par la force centripète selon une ligne parallelle à F, T. de

même qu'au point B. il étoit dirigé par cette même force dans une

ligne parallelle à C, H. Or la ligne parallelle à C, H. tend en S.;

donc la ligne parallelle à F, T. tendra aussi en S.; donc toutes les

lignes ainsi tirées tendront au point S.

Concevez maintenant en S. des triangles semblables à ceux ci-dessus;

plus ces triangles ci-dessus seront petits, plus les triangles en S.

approcheront d'un point Physique, lequel point S. sera le centre des

forces.

[Illustration]

Que le corps A. soit mu en B. en un espace de tems très-petit: au

bout d'un pareil espace, un mouvement également continué (car il n'y

a ici nulle accélération) le feroit venir en C; mais en B. il trouve

une force qui le pousse dans la ligne B, H, S.; il ne suit donc ni ce

chemin B, H, S. ni ce chemin A, B, C; tirez ce parallélogramme C, D.

B, H. alors le mobile étant mu par la force B, C. & par la force B, H.

s'en va selon la diagonale B, D. Or cette ligne B, D. & cette ligne B,

A. conçues infiniment petites sont les naissances d'une courbe, &c.;

donc ce corps se doit mouvoir dans une courbe.

[Cette démonstration prouve que le Soleil est le centre de l'Univers &

non la Terre.]

Il doit border des espaces égaux en tems égaux, car l'espace du

triangle S, B, A. est égal à l'espace du triangle S, B, D.: ces

triangles sont égaux; donc ces aires sont égales; donc tout corps

qui parcourt des aires égales en tems égaux dans une courbe, fait

sa révolution autour du centre des forces auquel il tend; donc les

Planetes tendent vers le Soleil, tournent autour du Soleil, & non

autour de la Terre. Car en prenant la Terre pour centre, leurs aires

sont inégales par rapport aux tems, & en prenant le Soleil pour centre,

ces aires se trouvent toujours proportionnelles aux tems; si vous en

exceptez les petits dérangemens causés par la gravitation même des

Planétes.

Pour bien entendre encore ce que c'est que ces aires proportionnelles

aux tems, & pour voir d'un coup d'œil l'avantage que vous tirez de

cette connoissance, regardez la Terre emportée dans son ellipse autour

du Soleil S. son centre. Quand elle va de B, en D. elle ballaye un

aussi grand espace que quand elle parcourt ce grand arc H. K: le

Secteur H, K. regagne en largeur ce que le Secteur B, S, D. a en

longueur. Pour faire l'aire de ces Secteurs égale en tems égaux, il

faut que le corps vers H, K. aille plus vîte que vers B, D. Ainsi la

Terre & toute Planéte se meut plus vîte dans son périhélie, qui est la

courbe la plus voisine du Soleil S, que dans son aphélie, qui est la

courbe la plus éloignée de ce même foyer S.

[Illustration]

[C'est pour les raisons précédentes que nous avons plus d'Eté que

d'Hyver.]

On connoît donc quel est le centre d'une Planéte, & quelle figure elle

décrit dans son orbite par les aires qu'elle parcourt; on connoît

que toute Planéte, lorsqu'elle est plus éloignée du centre de son

mouvement, gravite moins vers ce centre. Ainsi la Terre étant plus

près du Soleil d'un trentième, c'est-à-dire, d'un million de lieues,

pendant notre Hyver que pendant notre Eté, est plus attirée aussi en

Hyver; ainsi elle va plus vîte alors par la raison de sa courbe; ainsi

nous avons huit jours & demi d'Eté plus que d'Hyver, & le Soleil paroît

dans les Signes Septentrionaux huit jours & demi de plus que dans les

Méridionaux. Puis donc que toute Planéte suit, par rapport au Soleil,

son centre, cette Loi de gravitation que la Lune éprouve par rapport

à la Terre, & à laquelle tous les corps sont soumis en tombant sur la

Terre, il est démontré que cette gravitation, cette attraction, agit

sur tous les corps que nous connoissons.

Mais une autre puissante Démonstration de cette Vérité, est la Loi que

suivent respectivement toutes les Planétes dans leurs cours & dans

leurs distances; c'est ce qu'il faut bien examiner.

[Illustration]

[Illustration]

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 25 / 43 题