CHAPITRE SIXIE'ME.

_Comment nous connaissons les distances, les grandeurs, les figures,

les situations._

[Les angles, ni les lignes optiques, ne peuvent nous faire connaitre

les distances.]

COMMENÇONS par la distance. Il est clair qu'elle ne peut être apperçue

immédiatement par elle-même; car la distance n'est qu'une ligne de

l'objet à nous. Cette ligne se termine à un point, nous ne sentons donc

que ce point; & soit que l'objet existe à mille lieues, ou qu'il soit à

un pied, ce point est toujours le même.

Nous n'avons donc aucun moyen immédiat, pour appercevoir tout d'un coup

la distance, comme nous en avons, pour sentir par l'attouchement, si un

corps est dur ou mou; par le goût, s'il est doux ou amer; par l'ouïe,

si de deux sons l'un est grave & l'autre aigu. Il faut donc que l'idée

de la distance nous vienne par le moyen d'une autre idée intermédiaire:

mais il faut au moins que j'apperçoive cette intermédiaire; car une

idée que je n'aurai point, ne servira certainement pas à m'en faire

avoir une autre. Je dis qu'une telle maison est à un mille d'une

telle riviére; mais si je ne sai pas où est cette riviére, je ne

sai certainement pas où est cette maison. Un corps cède aisément à

l'impression de ma main; je conclus immédiatement sa mollesse. Un

autre résiste, je sens immédiatement sa dureté; il faudroit donc

que je sentisse les angles formés dans mon œil, pour en conclure

immédiatement les distances des objets. Mais personne ne s'avise de

songer à ces angles quand il regarde un objet. La plûpart des hommes

ne savent pas même si ces angles existent; donc il est évident que ces

angles ne peuvent être la cause immédiate de ce que vous connaissez

les distances.

[Exemple en preuve.]

Celui qui, pour la premiere fois de sa vie, entendroit le bruit du

Canon, ou le son d'un Concert, ne pourroit juger si on tire ce canon,

ou si on exécute ce concert à une lieue, ou à trente pas. Il n'y a

que l'expérience qui puisse l'accoutumer à juger de la distance qui

est entre lui & l'endroit d'où part ce bruit. Les vibrations, les

ondulations de l'air, portent un son à ses oreilles, ou plutôt à son

ame; mais ce bruit n'avertit pas plus son ame de l'endroit où le bruit

commence, qu'il ne lui apprend la forme du canon ou des instrumens de

Musique.

C'est la même chose précisément par rapport aux rayons de lumiere qui

partent d'un objet, ils ne nous apprennent point du tout où est cet

objet.

[Ces lignes optiques ne font connaitre ni les grandeurs ni les

figures.]

Ils ne nous font pas connaitre davantage les grandeurs ni même les

figures.

Je vois de loin une espèce de petite Tour. J'avance, j'apperçois, & je

touche un grand Bâtiment quadrangulaire. Certainement ce que je vois &

ce que je touche, n'est pas ce que je voiois. Ce petit objet rond qui

étoit dans mes yeux, n'est point ce grand Bâtiment quarré.

[Exemple en preuve.]

Autre chose est donc l'objet mesurable & tangible, autre chose est

l'objet visible. J'entends de ma chambre le bruit d'un carosse: j'ouvre

la fenêtre & je le vois; je descends & j'entre dedans. Or ce carosse

que j'ai entendu, ce carosse que j'ai vu, ce carosse que j'ai touché,

sont trois objets absolument divers de trois de mes sens, qui n'ont

aucun rapport immédiat les uns avec les autres.

Il y a bien plus: il est démontré, comme je l'ai dit, qu'il se forme

dans mon œil un angle une fois plus grand, quand je vois un homme à

quatre pieds de moi, que quand je vois le même homme à huit pieds de

moi. Cependant je vois toujours cet homme de la même grandeur: comment

mon sentiment contredit-il ainsi le mécanisme de mes organes? L'objet

est réellement une fois plus petit dans mes yeux, & je le vois une

fois plus grand. C'est en vain qu'on veut expliquer ce mystère par le

chemin, ou par la forme que prend le cristallin dans nos yeux. Quelque

supposition que l'on fasse, l'angle sous lequel je vois un homme à

quatre pieds de moi, est toujours double de l'angle sous lequel je le

vois à huit pieds; & la Géométrie ne résoudra jamais ce Problême.

[Ni la situation des objets.]

Ces lignes & ces angles géométriques ne sont pas plus réellement la

cause de ce que nous voyons les objets à leur place, que de ce que nous

les voyons de telles grandeurs, & à telle distance.

L'ame ne considere pas si telle partie va se peindre au bas de l'œil,

elle ne rapporte rien à des lignes qu'elle ne voit point. L'œil se

baisse seulement, pour voir ce qui est près de la terre, & se relève

pour voir ce qui est au-dessus de la terre.

Tout cela ne pouvoit être éclairci, & mis hors de toute contestation,

que par quelqu'aveugle-né, à qui on auroit donné le sens de la vûe.

Car si cet aveugle, au moment qu'il eût ouvert les yeux, eût jugé

des distances, des grandeurs & des situations, il eut été vrai que

les angles optiques, formez tout d'un coup dans sa rétine, eussent

été les causes immédiates de ses sentimens. Aussi le Docteur Barclay

assûroit après Mr. Loke (& allant même en cela plus loin que Loke) que

ni situation, ni grandeur, ni distance, ni figure, ne seroit aucunement

discernée par cet aveugle, dont les yeux recevroient tout d'un coup la

lumiere.

[Preuve par l'expérience de l'aveugle-né guéri par Chiselden.]

Mais où trouver l'aveugle, dont dépendoit la décision indubitable

de cette question? Enfin en 1729. Mr. Chiselden, un de ces fameux

Chirurgiens, qui joignent l'addresse de la main aux plus grandes

lumieres de l'esprit, ayant imaginé qu'on pouvoit donner la vûe à un

aveugle-né, en lui abbaissant ce qu'on appelle des cataractes, qu'il

soupçonnoit formées dans ses yeux, presqu'au moment de sa naissance,

il proposa l'opération. L'aveugle eut de la peine à y consentir. Il

ne concevoit pas trop, que le sens de la vûe pût beaucoup augmenter

ses plaisirs. Sans l'envie qu'on lui inspira d'apprendre à lire

& à écrire, il n'eût point desiré de voir. Il vérifioit par cette

indifférence, qu'_il est impossible d'être malheureux, par la privation

des biens dont on n'a pas d'idée_: vérité bien importante. Quoi qu'il

en soit, l'opération fut faite & réussit. Ce jeune homme d'environ

quatorze ans, vit la lumiere pour la premiere fois. Son expérience

confirma tout ce que Loke & Barclay avoient si bien prévu. Il ne

distingua de long-tems ni grandeur, ni distance, ni situation, ni même

figure. Un objet d'un pouce, mis devant son œil, & qui lui cachoit une

maison, lui paraissoit aussi grand que la maison. Tout ce qu'il voioit,

lui sembloit d'abord être sur ses yeux, & les toucher comme les objets

du tact touchent la peau. Il ne pouvoit distinguer ce qu'il avoit jugé

rond à l'aide de ses mains, d'avec ce qu'il avoit jugé angulaire, ni

discerner avec ses yeux, si ce que ses mains avoient senti être en

haut ou en bas, étoit en effet en haut ou en bas. Il étoit si loin de

connaitre les grandeurs, qu'après avoir enfin conçu par la vûe, que sa

maison étoit plus grande que sa chambre, il ne concevoit pas comment

la vûe pouvoit donner cette idée. Ce ne fut qu'au bout de deux mois

d'expérience, qu'il put appercevoir que les tableaux représentoient des

corps solides: & lorsqu'après ce long tatonnement d'un sens nouveau en

lui, il eut senti que des corps, & non des surfaces seules, étoient

peints dans les tableaux; il y porta la main, & fut étonné de ne

point trouver avec ses mains ces corps solides, dont il commençoit à

appercevoir les représentations. Il demandoit quel étoit le trompeur,

du sens du toucher, ou du sens de la vûe.

Ce fut donc une décision irrévocable, que la maniere dont nous voyons

les choses, n'est point du tout la suite immédiate des angles formés

dans nos yeux; car ces angles Mathématiques étoient dans les yeux de

cet homme, comme dans les nôtres, & ne lui servoient de rien sans les

recours de l'expérience & des autres sens.

[Comment nous connaissons les distances & les grandeurs.]

Comment nous représentons-nous donc les grandeurs & les distances? De

la même façon dont nous imaginons les passions des hommes, par les

couleurs qu'elles peignent sur leurs visages, & par l'altération

qu'elles portent dans leurs traits. Il n'y a personne, qui ne lise

tout d'un coup sur le front d'un autre, la honte, ou la colére. C'est

la Langue que la Nature parle à tous les yeux; mais l'expérience seule

apprend ce langage. Aussi l'expérience seule nous apprend, que quand un

objet est trop loin, nous le voyons confusément & faiblement. Delà nous

formons des idées, qui ensuite accompagnent toujours la sensation de la

vûe. Ainsi tout homme qui, à dix pas, aura vu son cheval haut de cinq

pieds, s'il voit, quelques minutes après, ce cheval comme un mouton,

son ame, par un jugement involontaire, conclud à l'instant ce cheval

est très-loin.

Il est bien vrai que, quand je vois mon cheval gros comme un mouton, il

se forme alors dans mon œil une peinture plus petite, un angle plus

aigu; mais c'est-là ce qui accompagne, non ce qui cause mon sentiment.

De même il se fait un autre ébranlement dans mon cerveau, quand je vois

un homme rougir de honte, que quand je le vois rougir de colére; mais

ces différentes impressions ne m'apprendroient rien de ce qui se passe

dans l'ame de cet homme, sans l'expérience dont la voix seule se fait

entendre.

Loin que cet angle soit la cause immédiate de ce que je juge qu'un

grand cheval est très-loin, quand je vois ce cheval fort petit; il

arrive au contraire, à tous les momens, que je vois ce même cheval

également grand, à dix pas, à vingt, à trente pas, quoique l'angle à

dix pas soit double, triple, quadruple.

[Exemple.]

Je regarde de fort loin, par un petit trou, un homme posté sur un

toit, le lointain & le peu de rayons m'empêchent d'abord de distinguer

si c'est un homme: l'objet me parait très-petit, je crois voir une

statue de deux pieds tout au plus: l'objet se remue, je juge que c'est

un homme, & dès ce même instant cet homme me parait de la grandeur

ordinaire; d'où viennent ces deux jugemens si différens?

Quand j'ai cru voir une statue, je l'ai imaginée de deux pieds, parce

que je la voiois sous un tel angle: nulle expérience ne plioit mon

ame à démentir les traits imprimés dans ma rétine; mais dès que j'ai

jugé que c'étoit un homme, la liaison mise par l'expérience, dans mon

cerveau, entre l'idée d'un homme & l'idée de la hauteur de cinq à

six pieds, me force, sans que j'y pense, à imaginer, par un jugement

soudain, que je vois un homme de telle hauteur, & à voir une telle

hauteur en effet.

[Nous apprenons à voir comme à lire.]

Il faut absolument conclure de tout ceci, que les distances, les

grandeurs, les situations, ne sont pas, à proprement parler, des choses

visibles, c'est-à-dire, ne sont pas les objets propres & immédiats de

la vûe. L'objet propre & immédiat de la vûe, n'est autre chose que la

lumiere colorée: tout le reste, nous ne le sentons qu'à la longue & par

expérience. Nous apprenons à voir, précisément comme nous apprenons à

parler & à lire. La différence est, que l'art de voir est plus facile,

& que la Nature est également à tous notre Maître.

[La vûe ne peut faire connaitre l'étendue.]

Les jugemens soudains, presque uniformes, que toutes nos ames, à un

certain âge, portent des distances, des grandeurs, des situations, nous

font penser, qu'il n'y a qu'à ouvrir les yeux, pour voir de la maniere

dont nous voyons. On se trompe; il y faut le secours des autres sens.

Si les hommes n'avoient que le sens de la vûe, ils n'auroient aucun

moyen pour connaitre l'étendue, en longueur, largeur, & profondeur; &

un pur Esprit ne pourroit jamais la connaitre, à moins que Dieu ne la

lui revelât. Il est très-difficile de séparer dans notre entendement

l'extension d'un objet d'avec les couleurs de cet objet. Nous ne voyons

jamais rien que d'étendu, & de-là nous sommes tout portez à croire,

que nous voyons en effet l'étendue. Nous ne pouvons guère distinguer

dans notre ame ce jaune que nous voyons dans un Louïs d'or, d'avec

ce Louïs d'or dont nous voyons le jaune. C'est comme, lorsque nous

entendons prononcer ce mot _Louïs d'or_, nous ne pouvons nous empêcher

d'attacher, malgré nous, l'idée de cette monnoye au son que nous

entendons prononcer.

Si tous les hommes parloient la même Langue, nous serions toujours

prêts à croire, qu'il y auroit une connexion nécessaire entre les

mots & les idées. Or tous les hommes ont ici le même langage, en fait

d'imagination. La Nature leur dit à tous: Quand vous aurez vu des

couleurs pendant un certain tems, votre imagination vous représentera

à tous, de la même façon, les corps auxquels ces couleurs semblent

attachées. Ce jugement prompt & involontaire que vous formerez, vous

sera utile dans le cours de votre vie; car s'il falloit attendre pour

estimer les distances, les grandeurs, les situations, de tout ce qui

vous environne, que vous eussiez examiné des angles & des rayons

visuels; vous seriez morts avant de savoir, si les choses dont vous

avez besoin, sont à dix pas de vous, ou à cent millions des lieues, &

si elles sont de la grosseur d'un ciron, ou d'une montagne. Il vaudroit

beaucoup mieux pour vous être nés aveugles.

Nous avons donc très-grand tort quand nous disons que nos Sens nous

trompent. Chacun de nos sens fait la fonction à laquelle la Nature

l'a destiné. Ils s'aident mutuellement pour envoyer à notre ame, par

les mains de l'expérience, la mesure des connaissances que notre état

comporte. Nous demandons à nos Sens, ce qu'ils ne sont point faits pour

nous donner. Nous voudrions que nos yeux nous fissent connaitre la

solidité, la grandeur, la distance, &c.; mais il faut que le toucher

s'accorde en cela avec la vûe, & que l'expérience les seconde. Si le

Pere Mallebranche avoit envisagé la Nature par ce côté, il eût attribué

moins d'erreurs à nos Sens qui sont les seules sources de toutes nos

idées.

Il est tems de reprendre le fil des découvertes de Neuton, & de rentrer

dans l'examen Physique & Mathématique des choses.

[Illustration]

[Illustration]

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 10 / 43 题