«M. le comte de Pahlen est à Dresde depuis trois jours. Il a mis un
empressement obligeant à venir me chercher dès son arrivée. Il a dîné
hier chez moi avec M. de Zeschau et tous mes collègues. Il part demain
pour Carlsbad. Nous n'avons pas échangé un seul mot sur ses projets
ultérieurs. Je sais toutefois que l'espoir de rencontrer M. de Barante
en Bohême le préoccupe assez vivement; plusieurs personnes, évidemment
chargées par lui de me pressentir sur la probabilité de cette rencontre,
m'ont fort inutilement assailli de questions; on ne les a pas épargnées
davantage à M. Ernest de Barante. Il est certain, d'après tout ce qui
nous revient de Pétersbourg, qu'on y sent le besoin d'un retour à de
meilleurs rapports, et que la situation actuelle pèse à l'empereur
lui-même; il n'en est pas encore au point de venir sincèrement à
nous, mais il ne veut pas qu'on croie en Europe que la porte lui soit
définitivement fermée: cette impossibilité trop éclatante d'un accord
avec la France affaiblit les ressorts et fausse les combinaisons de
sa politique; il s'en trouve amoindri sur tous les points, et
particulièrement dans ses relations avec la Prusse.
«Ce sera, sans aucun doute, un motif de plus aux yeux de Votre
Excellence pour ne rien faire qu'à de très-bonnes conditions. Un
rapprochement auquel le gouvernement du roi semblerait se prêter avec
trop de facilité produirait un effet fâcheux en Allemagne. On y sait à
merveille combien la Russie désire ce rapprochement; on trouve donc tout
naturel qu'elle en fasse les frais.»
«31º _Le baron d'André à M. Guizot._
«Monsieur,
«Dès que le courrier Alliot m'eut remis vos dépêches, je demandai à voir
M. de Nesselrode. Je lui parlai du nouvel entretien que vous aviez
eu avec M. de Kisseleff, et après avoir échangé quelques paroles, je
laissai au vice-chancelier votre lettre particulière du 20 mai, afin
qu'il pût la lire à loisir et la montrer à l'empereur. En la prenant, M.
de Nesselrode me dit qu'il craignait que nous n'allassions un peu vite.
Je répondis au vice-chancelier qu'il valait mieux s'expliquer et prévoir
les conséquences de toute démarche avant de l'entreprendre, qu'il serait
fâcheux, par exemple, de voir les ambassadeurs retourner à leur poste
sans savoir préalablement sur quoi compter.
«--Mais remarquez, me dit M. de Nesselrode, qu'il n'a jamais été
question du retour des ambassadeurs dans mes lettres, et que c'est M.
Guizot qui, le premier, en a parlé à M. de Kisseleff.
«--Je sais très-bien, monsieur le comte, que chacun de nous a la
prétention de ne point faire des avances; mais si M. Guizot a parlé des
ambassadeurs à M. de Kisseleff, c'est parce qu'il a voulu répondre à
ce que Sa Majesté m'a fait l'honneur de me dire au cercle de la cour
lorsqu'elle m'a demandé quand reviendrait M. de Barante.»
«En quittant M. de Nesselrode, il m'a promis de me faire savoir quand
il pourrait me rendre ma lettre. Douze jours se sont écoulés depuis.
Pendant ce temps, j'ai cherché à connaître quelle avait été d'abord
l'impression produite sur l'empereur par les dépêches venues de Paris.
Ce que j'en ai appris m'a fait voir aussitôt qu'elles avaient modifié
les dispositions de Sa Majesté. Vous voyez que les choses sont
complétement changées.
«Maintenant, m'a-t-on dit, c'est une question qu'il faut laisser en
repos, sauf à la reprendre plus tard. Les affaires générales doivent
amener la solution des affaires personnelles. Si les ambassadeurs
avaient repris leur poste, il est probable que l'empereur, abandonnant
peu à peu ses préjugés, serait arrivé à une appréciation plus juste des
convenances et de ses véritables intérêts.
«Mes informations et cette opinion n'avaient point cependant un
caractère assez positif pour les communiquer à Votre Excellence
avant d'avoir obtenu le second rendez-vous que m'avait annoncé M. de
Nesselrode. Je savais qu'il avait vu l'empereur, qu'il devait le revoir
encore, et j'attendais. Hier enfin, j'ai été prié de passer chez lui. Il
m'a d'abord donné à lire une dépêche sur les affaires de Grèce dont vous
aurez connaissance. Je lui ai demandé ensuite s'il n'avait rien de plus
à m'apprendre. «Non, voilà tout.--Cependant?...--Je n'ai rien à vous
dire.»
«Après un moment de silence, M. de Nesselrode m'a pourtant raconté qu'il
allait écrire à M. de Kisseleff une lettre qui serait communiquée à
Votre Excellence, et qui répondrait à votre lettre particulière du 20
mai. «Entre nous, a continué le vice-chancelier, rappelant ce qu'il
m'avait dit dans mon premier entretien, je crois que votre gouvernement
a été un peu trop vite. Pour le moment, il n'y a point à s'occuper
de quelques-unes des questions qui ont été agitées dans les lettres
particulières que vous m'avez données à lire. L'empereur a trouvé qu'on
lui imposait des conditions, et cela a détruit le bon effet du premier
compte rendu. Au reste, a-t-il ajouté, si les choses sont gâtées, elles
sont loin de l'être à tout jamais, et à la première occasion on pourra
les reprendre.»
«J'ai répondu à M. de Nesselrode que je regrettais beaucoup que
l'empereur eût donné une aussi fausse interprétation aux intentions
du gouvernement du roi en admettant qu'on voulait lui imposer des
conditions, que j'affirmais que vous n'aviez eu d'autre pensée que celle
de vous expliquer franchement et dignement, afin de ne point exposer
à des mécomptes, faute de s'être mal compris, les souverains de deux
grands États.
«M. de Nesselrode, qui ne peut assurément partager l'opinion de
l'empereur, et qui connaît, tout comme nous, la vraie cause de cette si
grande susceptibilité, a préféré ne rien dire de plus, et terminer ainsi
notre entretien.
«Quelques confidences récentes me feraient supposer que l'empereur
laissera croire à son entourage qu'on a voulu lui mettre le marché à la
main, et que, s'il n'y a pas rapprochement entre les deux pays, c'est
plutôt au gouvernement du roi qu'il faut en attribuer la cause. Je ne
comprends pas comment de bonne foi on pourrait maintenir une pareille
assertion qui ne saurait avoir été mise en avant, si elle l'a été
réellement, que pour masquer un amour-propre excessif contre lequel,
depuis douze ans, tout raisonnement vient se briser.»