«Les communications que m'avait faites M. de Kisseleff et la
conversation que j'avais eue avec lui le 5 avril dernier en ont amené
de nouvelles. Il est venu le 14 de ce mois me donner lecture de deux
dépêches et d'une lettre particulière de M. le comte de Nesselrode en
date du 2 mai.
«La première dépêche roule sur la conclusion des affaires de Servie. M.
de Nesselrode nous remercie de nouveau de notre attitude impartiale et
réservée. Il affirme que la Russie était pleinement dans son droit et
nous envoie un mémorandum destiné à l'établir. En rendant justice à
notre équité, il proteste d'ailleurs contre ce que j'avais dit le 5
avril à M. de Kisseleff sur les efforts du cabinet russe en 1840 pour
nous brouiller avec l'Angleterre.
«J'ai accepté les remerciements de M. de Nesselrode, et j'ai maintenu
mon dire sur 1840: «Permettez, ai-je dit, que je garde le mérite de
notre impartialité en 1843. Je ne puis douter du travail de votre
cabinet en 1840 pour amener ou aggraver notre dissidence avec
l'Angleterre. L'empereur en a témoigné hautement sa satisfaction. M. de
Barante me l'a mandé dans le temps. Nous n'avons pas voulu vous rendre
la pareille en poussant à votre brouillerie avec la Porte. Nous n'avons
pas imité 1840, mais nous ne l'avons pas oublié.»
«La seconde dépêche se rapporte aux affaires de Grèce. M. de Nesselrode
se félicite du concert des trois cours, approuve complétement nos vues,
et me communique les nouvelles instructions qu'il a adressées à M. de
Catacazy pour lui prescrire de seconder en tout ses deux collègues et
d'agir selon les ordres de la conférence de Londres.
«Je me suis félicité à mon tour de la bonne intelligence des trois
cours, et j'ai témoigné mon désir que M. de Catacazy se conformât
pleinement aux excellentes instructions qu'il recevait. Insistez sur ce
point auprès de M. de Nesselrode. A Athènes plus que partout ailleurs,
les relations personnelles des agents, leur manie de patronage, leur
facilité à se laisser entraîner dans les passions et les querelles
des coteries locales, ont bien souvent altéré la politique de leurs
gouvernements et aggravé le mal qu'ils étaient chargés de combattre. Il
ne conviendrait, je pense, à la Russie pas plus qu'à nous que la Grèce
fût bouleversée et devînt le théâtre de désordres très-embarrassants
d'abord et bientôt très-graves. Pour que l'action commune de nos
représentants soit efficace, il est indispensable que leurs procédés
de tous les moments, leurs conversations familières avec la clientèle
grecque qui les entoure, soient en harmonie avec leur attitude et leurs
paroles officielles. Quand trois grands cabinets se disent sérieusement
qu'ils veulent la même chose, je ne comprendrais pas qu'ils ne vinssent
pas à bout de l'accomplir, et qu'ils se laissassent détourner de leur
but ou embarrasser dans leur route par des habitudes ou des manies
d'agents secondaires. C'est pourtant là notre écueil à Athènes. Je le
signale aussi à Londres, et je prie qu'on adresse à sir Edmond Lyons les
mêmes recommandations.
«Après ces deux dépêches, M. de Kisseleff m'a donné à lire une longue
lettre particulière de M. de Nesselrode en réponse à notre conversation
du 5 avril. J'ai tort de dire en réponse, car cette lettre ne répond
point directement à ce que j'avais dit à M. de Kisseleff sur l'attitude
et les procédés de l'empereur envers le roi et la France depuis 1830. M.
de Nesselrode y commence par m'engager à ne plus revenir sur ce qui a eu
lieu entre nos deux gouvernements avant la formation du cabinet actuel.
C'est du passé, dit-il, et M. Guizot n'y est pour rien. M. de Nesselrode
ne demande pas mieux, lui, que de n'en plus parler et de partir
d'aujourd'hui comme d'une époque nouvelle. Il expose ensuite, avec
détail et habilement, deux idées: 1º par quels motifs le cabinet russe
ne nous a pas fait de plus fréquentes et plus intimes communications
sur les affaires européennes; 2º quels changements sont survenus, depuis
1840, dans les relations des grandes puissances, notamment de la France
et de l'Angleterre, et pourquoi nous faisons bien de suivre aujourd'hui
la bonne politique, c'est-à-dire de ne chercher à brouiller la Russie
avec personne, attendu que nous ne retrouverions pas, avec l'Angleterre,
l'alliance intime que des circonstances particulières, entre autres la
présence d'un cabinet whig, avaient amenée de 1830 à 1840, mais qui ne
saurait se renouer aujourd'hui.
«M. de Nesselrode met beaucoup de soin à développer ceci: évidemment
l'idée du rétablissement de l'intimité entre la France et l'Angleterre
le préoccupe, et il désirerait nous en démontrer et s'en démontrer à
lui-même l'impossibilité. Je n'ai fait aucune observation à ce sujet.
«Du reste, M. de Kisseleff, qui m'avait à peine interrompu deux ou
trois fois par quelques paroles, m'a promis de transmettre, avec une
scrupuleuse exactitude, à M. de Nesselrode ce que je venais de lui dire.
Je ne saurais trop me louer du langage du vice-chancelier de l'empereur
à mon égard: j'y ai trouvé ce qui m'honore, ce qui me touche le plus,
une estime sérieuse, gravement et simplement exprimée. Je désire que
vous témoigniez à M. de Nesselrode combien j'y suis sensible.»
Pendant que cette correspondance entre Paris et Saint-Pétersbourg
suivait son cours, le baron Edmond de Bussierre, alors ministre du roi à
Dresde, écrivit à M. Guizot, le 14 juin 1843.