Saint-Pétersbourg, 24 janvier 1842.
«Monsieur,
«Grâce à vos lettres, à l'appui qu'elles m'ont prêté, la situation de
la légation du roi est devenue excellente. Si la société russe, engagée
dans une fausse voie, ne se presse pas d'en sortir, elle sent au moins
ses désavantages.
«Au dernier bal, l'empereur s'est borné à me dire, en passant à côté de
moi, d'un air et d'un ton qui n'avaient rien de désobligeant: «Comment
ça va-t-il depuis que nous ne nous sommes vus? Ça va mieux, n'est-ce
pas?»
«L'impératrice m'a demandé, avec une certaine insistance, quand revenait
M. de Barante, et si je n'apprenais rien de son retour. J'ai répondu en
protestant de mon entière ignorance à cet égard. Je ne puis décider si
ce propos n'était qu'une marque de bienveillance pour l'ambassadeur, qui
a laissé ici les meilleurs souvenirs, ou s'il cachait une intention,
par exemple une sorte d'engagement implicite du retour de M. de Pahlen à
Paris.
«Entre M. de Nesselrode et moi, pas un seul mot n'a été dit qui se
rapportât à tout cet incident ou qui y fît allusion. Il m'a paru qu'il
ne me convenait pas de prendre l'initiative. Je ne voulais, comme j'ai
eu l'honneur de vous le dire, paraître ni embarrassé, ni inquiet, ni
pressé de sortir de la situation qu'il a plu à la société de me faire,
et dans laquelle rien ne m'empêche, surtout aujourd'hui, de me maintenir
avec honneur. Dans un intérêt fort avouable de conciliation, je n'aurais
certes pas évité une conversation confidentielle à cet égard que M.
de Nesselrode aurait pu chercher. Sa modération m'est connue: j'ai la
certitude qu'il regrette tout ce qui s'est passé; mais je n'ai pas pensé
qu'il fût utile d'aller au-devant d'explications que le caractère tout
aimable de nos entretiens et la position supérieure du vice-chancelier
lui rendaient facile de provoquer.»