Paris, le 26 décembre 1844.
_M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire._
Monsieur le comte, l'an dernier, à pareille époque, je vous invitai à
rappeler l'attention de lord Aberdeen sur la grave question du droit de
visite et sur les motifs puissants qui nous portaient à désirer que
les deux cabinets se concertassent en vue de substituer, à ce mode de
répression de la traite des noirs, un mode nouveau qui, tout en
étant aussi efficace pour notre but commun, n'entraînât pas les mêmes
inconvénients ni les mêmes périls. Lord Aberdeen, à la communication que
vous lui fîtes, répondit que «parfaitement convaincu de ma résolution
sincère de travailler avec persévérance à la suppression de la traite,
il était prêt à se concerter avec moi sur les moyens d'y parvenir; que
toute proposition faite par moi serait accueillie par lui avec confiance
et examinée avec la plus religieuse attention[57]. Si, depuis lors, je
me suis abstenu, monsieur le comte, de vous entretenir, dans ma
correspondance officielle, de cette importante affaire, si j'ai
différé l'envoi des instructions que je vous avais annoncées, ce n'est
assurément pas que le gouvernement du roi ait, un seul jour, perdu de
vue le but qu'il devait se proposer ni que ses convictions se soient
affaiblies. Vous connaissez les diverses causes intérieures qui, en nous
obligeant à consacrer à des questions urgentes tous nos efforts, nous
ont fait une loi de suspendre la négociation dont vous aviez été
chargé de provoquer l'ouverture à Londres sur la question des moyens de
répression de la traite. Le moment est venu de la reprendre.
[Note 57: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, 18 décembre 1843, nº 137.]
Ainsi que je vous le disais tout à l'heure, monsieur le comte, notre
conviction sur la nécessité de recourir, de concert avec l'Angleterre,
à un nouveau mode de répression de la traite, est entière et profonde.
Tous les événements qui sont survenus, toutes les réflexions que nous
avons été appelés à faire, depuis que cette question s'est élevée,
nous ont fait plus fortement sentir la nécessité de modifier le système
actuellement en vigueur. Pour que ce système soit efficace et sans
danger, il ne suffit pas que les deux gouvernements soient animés d'un
bon vouloir et d'une confiance réciproques. Incessamment exposé dans
son application à contrarier, à gêner, à blesser des intérêts privés,
le plus souvent légitimes et inoffensifs, ce système entretient, au sein
d'une classe d'hommes nombreuse, active et nécessairement rude dans ses
moeurs, un principe d'irritation qui peut bien sommeiller pendant un
temps plus ou moins long, mais qu'un incident de mer imprévu, que la
moindre oscillation dans les rapports politiques des deux États, peut,
à tout moment, développer, échauffer, propager, et transformer en un
sentiment national puissant et redoutable. Arrivé à ce point, le système
du droit de visite, employé comme moyen de répression de la traite, est
plus dangereux qu'utile, car il compromet tout à la fois la paix, la
bonne intelligence entre les deux pays, et le succès même de la grande
cause qu'il est destiné à servir. Ce n'est point là, monsieur le
comte, une simple conjecture, c'est aujourd'hui un fait démontré par
l'expérience. Pendant dix ans, le droit de visite réciproque a été
accepté et exercé par la France et par l'Angleterre, d'un commun accord
et sans aucun sentiment prononcé, sans aucune manifestation de méfiance
ni de répulsion. Par des causes qu'il est inutile de rappeler, il n'en
est plus de même aujourd'hui. Ce système est fortement repoussé en
France par le sentiment national. Ce n'est pas, monsieur le comte, que
notre pays soit aujourd'hui plus indifférent qu'il ne l'était, il y a
quelques années, aux horreurs de la traite; mais on est convaincu en
France (et le gouvernement du roi partage cette conviction) qu'il est
possible de trouver d'autres moyens tout aussi efficaces, plus efficaces
même que le droit de visite réciproque, pour atteindre cet infâme
trafic. Et désormais, je dois le dire, le concours du pays et des
Chambres, leur concours sérieux, actif, infatigable, à la répression
de la traite, ne saurait être obtenu et assuré que par l'adoption d'un
système différent. Mais quel doit être le nouveau système? Par quelle
mesure, par quel ensemble de mesures peut-on raisonnablement se flatter
d'obtenir, en fait de répression, des résultats au moins égaux à ceux
que le droit de visite a pu faire espérer? Je pourrais, monsieur le
comte, indiquer ici quelques-uns de ces moyens; mais, dans une matière
où nécessairement les hommes spéciaux des deux pays doivent être
entendus, il me paraît préférable que le soin de réunir et d'examiner
tous les éléments de la question soit d'abord confié à une commission
mixte. Cette commission, qui siégerait à Londres, devrait, je pense,
être formée d'hommes considérables dans leurs pays respectifs, bien
connus par leur franche sympathie pour la cause de la répression de la
traite, et par leur entière liberté d'esprit relativement aux moyens
d'atteindre ce noble but. Aux principaux commissaires seraient adjoints
deux officiers de marine, l'un français et l'autre anglais, choisis
parmi ceux dont l'expérience en cette matière est constatée. Et quand
la commission aurait profondément examiné la question, quand elle aurait
bien recherché et déterminé quels nouveaux moyens de répression de
la traite pourraient être aussi efficaces, plus efficaces même que le
système actuellement en vigueur, son travail serait présenté aux deux
gouvernements et soumis à leur décision.
Veuillez, monsieur le comte, mettre cette proposition sous les yeux de
lord Aberdeen. J'ai la confiance que, dans la communication que vous lui
donnerez de la présente dépêche, il verra un nouveau témoignage de
notre sollicitude constante pour les deux grands intérêts que nous avons
également à coeur, le maintien de la paix et de la bonne intelligence
entre les deux pays, et la répression de la traite des noirs.
Agréez, etc., etc.