AFFAIRES DIVERSES A L'INTÉRIEUR (1840-1842).

Situation du cabinet du 29 octobre 1840 à l'intérieur.--Idées politiques

et philosophiques accréditées et puissantes comme moyens

d'opposition.--Appréciation sommaire de ces idées.--En quoi elles sont

fausses et par quelle cause.--Comment elles devaient être

combattues.--Insuffisance de nos armes pour cette lutte.--Attentat

commis contre le duc d'Aumale et les princes, ses frères, le 13

septembre 1841.--Entrée du duc d'Aumale et du 17 régiment d'infanterie

légère dans la cour des Tuileries.--Complot lié à l'attentat.--M. Hébert

est nommé procureur général près la cour royale de Paris.--Procès de

Quénisset et de ses complices devant la Cour des pairs.--Débats

législatifs.--Lois sur le travail des enfants dans les

manufactures;--Sur l'expropriation pour cause d'utilité publique;--Sur

les grands travaux publics;--Sur le réseau général des chemins de

fer.--Propositions de M. Ganneron sur les incompatibilités

parlementaires et de M. Ducos sur la réforme électorale.--Discussion et

rejet de ces propositions.--Opération du recensement pour la

contribution personnelle et mobilière et pour celle des portes et

fenêtres.--Troubles à ce sujet.--Inquiétudes de M. Humann.--Il est

fermement soutenu.--Sa mort subite.--Son remplacement par

M. Lacave-Laplagne.--Le général Bugeaud est nommé gouverneur général de

l'Algérie.--Ses relations et sa correspondance avec moi.--Ses premières

campagnes.--Clôture de la session de 1841-1842.

Le cabinet s'était formé sur une question de politique extérieure, et

pendant tout le cours de sa durée, de 1840 à 1848, ce furent surtout les

questions de politique extérieure qui remplirent et animèrent la scène:

la question égyptienne, le droit de visite, l'occupation de Taïti, la

guerre du Maroc, le sort des chrétiens de Syrie, l'établissement du

régime constitutionnel en Grèce, les mariages espagnols, les jésuites en

France et à Rome, les réformes politiques en Italie, le Sonderbund et la

guerre civile en Suisse. Chargé de diriger cette portion des affaires

de la France, je n'en avais pas moins la profonde conviction et le

sentiment constant que c'était surtout du bon gouvernement intérieur

que dépendaient la force et les succès de l'État. L'harmonie des grands

pouvoirs constitutionnels, l'ordre public, la prospérité publique, la

bonne administration des finances, l'autorité contrôlée par la liberté,

la liberté contenue par les lois, à ces conditions seulement la bonne

politique extérieure est possible. C'est au dedans que sont les causes

premières et décisives de l'influence au dehors et de la solide grandeur

des peuples.

La situation du gouvernement à l'intérieur en 1840 était à la fois

très-semblable à ce qu'elle avait été de 1830 à 1835 et très-différente,

meilleure à la surface, mais, au fond, toujours difficile et périlleuse.

Les insurrections, les émeutes, les conspirations à but précis et

prochain avaient cessé; l'ordre régnait à Paris et dans le pays;

le pouvoir s'exerçait sans obstacle; mais l'hostilité des partis

républicain et légitimiste restait la même; ils n'avaient renoncé ni à

leurs espérances, ni à leurs desseins; nous étions toujours en présence

d'un actif et continu travail de renversement; c'était par la presse,

les élections, la tribune, par toutes les armes de la liberté que ce

travail se poursuivait. Tranquille sur le sol et dans le présent, le

gouvernement était ardemment contesté et attaqué dans les esprits et

dans l'avenir.

Ce serait un pouvoir bien inintelligent et bien frivole que celui qui

se contenterait de l'ordre matériel et actuel, et n'aspirerait pas à

posséder aussi les esprits et l'avenir. Personne n'est plus convaincu

que moi du grand rôle que jouent, dans la vie des peuples, les idées qui

fermentent dans leur sein, et de la nécessité qu'ils aient foi dans la

durée comme dans le droit du pouvoir qui les régit. C'est la dignité,

c'est l'honneur des hommes de ne s'attacher à leur gouvernement que

lorsque leur pensée est satisfaite en même temps que leurs intérêts sont

garantis, et d'avoir besoin de croire qu'il vivra quand ils ne seront

plus. Mais les gouvernements libres sont, à cet égard, dans une

situation tout autre que celle des gouvernements absolus; et quand il

s'agit, soit de faire à une idée nouvelle sa place et sa part dans la

conduite des affaires publiques, soit de faire entrer dans les âmes la

confiance dans l'avenir, ils ont de bien autres difficultés à surmonter

et des devoirs bien plus compliqués à remplir.

Nous avons vécu et agi, de 1840 à 1848, en présence et sous le feu de

plusieurs idées que je voudrais résumer et caractériser aujourd'hui, à

la lumière des épreuves qu'elles ont subies et de mes propres épreuves

dans l'arène où je les ai rencontrées.

Le droit universel des hommes au pouvoir politique;--le droit

universel des hommes au bien-être social;--l'unité et la

souveraineté démocratiques substituées à l'unité et à la souveraineté

monarchiques;--la rivalité entre le peuple et la bourgeoisie succédant

à la rivalité entre la bourgeoisie et la noblesse;--la science de la

nature et le culte de l'humanité mis à la place de la foi religieuse et

du culte de Dieu: telles étaient les idées que, sous des noms divers,

républicains, démocrates, socialistes, communistes, positivistes,

des partis politiques, des groupes philosophiques, des associations

secrètes, des écrivains isolés, tous adversaires du gouvernement établi,

prenaient pour maximes fondamentales et travaillaient ardemment à

propager.

Je n'ai garde d'entrer ici dans l'examen théorique de ces idées; je ne

veux que marquer leur caractère commun et la cause essentielle de leur

fatale influence sur notre société et notre temps. Elles ont toutes ce

vice radical que, contenant une parcelle de vérité, elles l'isolent,

l'enflent et l'exagèrent au point d'en faire sortir une énorme et

détestable erreur.

Sans nul doute, ce doit être le but et c'est le résultat naturel des

bonnes institutions sociales d'élever progressivement un plus grand

nombre d'hommes à ce degré d'intelligence et d'indépendance qui les rend

capables et dignes de participer à l'exercice du pouvoir politique; mais

entre ce principe de gouvernement libre et le suffrage universel donné

pour loi première et fondamentale aux sociétés humaines, quel abîme!

Quel oubli d'un nombre infini de faits, de droits, de vérités qui

réclament à juste titre, dans l'organisation sociale, leur place et leur

part!

Que ce soit le devoir du gouvernement de venir en aide aux classes les

moins favorisées du sort, de les soulager dans leurs misères et de

les seconder dans leur effort ascendant vers les bienfaits de la

civilisation, rien n'est plus évident ni plus sacré; mais établir que

c'est des vices de l'organisation sociale que découlent toutes les

misères de tant de créatures, et imposer au gouvernement la charge de

les en garantir et de répartir équitablement le bien-être, c'est ignorer

absolument la condition humaine, abolir la responsabilité inhérente à

la liberté humaine, et soulever les mauvaises passions par les fausses

espérances.

M. Royer-Collard disait en 1822: «Je conviens que la démocratie coule

à pleins bords dans la France telle que les siècles et les événements

l'ont faite. Il est vrai que, dès longtemps, l'industrie et la propriété

ne cessant de féconder, d'accroître, d'élever les classes moyennes,

elles ont abordé les affaires publiques; elles ne se sentent coupables

ni de curiosité ni de hardiesse d'esprit pour s'en occuper; elles savent

que ce sont leurs affaires. Voilà notre démocratie telle que je la vois

et la conçois; oui, elle coule à pleins bords dans notre belle France

plus que jamais favorisée du ciel. Que d'autres s'en affligent ou s'en

courroucent; pour moi, je rends grâces à la Providence de ce qu'elle

a appelé aux bienfaits de la civilisation un plus grand nombre de ses

créatures.» La vérité coule à pleins bords dans ces belles paroles; mais

conclure, du grand fait ainsi résumé, que la démocratie est maintenant

le seul élément, le seul maître de la société, que nul pouvoir n'est

légitime ni salutaire s'il n'émane d'elle, et qu'elle a toujours droit

de défaire comme elle a seule droit de faire les gouvernements, c'est

méconnaître frivolement la diversité des situations et des droits qui

coexistent naturellement, bien qu'à des degrés inégaux, dans toute

société; c'est substituer l'insolence et la tyrannie du nombre à

l'insolence et à la tyrannie du privilège; c'est introniser, sous le nom

et le manteau de la démocratie, tantôt l'anarchie, tantôt le despotisme.

Comme toutes les associations d'hommes que rapproche une situation

semblable, les classes moyennes ont leurs défauts, leurs erreurs, leur

part d'imprévoyance, d'entêtement, de vanité, d'égoïsme, et c'est

une oeuvre facile de les signaler; mais c'est une oeuvre calomnieuse

d'attribuer à ces imperfections une portée qu'elles n'ont point et de

les grossir outre mesure pour en faire sortir, entre la bourgeoisie et

le peuple, une rivalité, une hostilité active et profonde, analogue à

celle qui a existé longtemps entre la bourgeoisie et la noblesse. La

bourgeoisie moderne ne dément point son histoire; c'est au nom et au

profit de tous qu'elle a conquis les droits qu'elle possède et les

principes qui prévalent dans notre ordre social; elle n'exerce et ne

réclame aucune domination de classe, aucun privilége exclusif; dans

le vaste espace qu'elle occupe au sein de la société, les portes sont

toujours ouvertes, les places ne manquent jamais à qui sait et veut

entrer. On dit souvent, et avec raison, que l'aristocratie anglaise a eu

le mérite de savoir s'étendre et se rajeunir en se recrutant largement

dans les autres classes, à mesure que celles-ci grandissaient autour

d'elle. Ce mérite appartient encore bien plus complètement et plus

infailliblement à la bourgeoisie française; c'est son essence même et

son droit public; née du peuple, elle puise et s'alimente incessamment

à cette même source qui coule et monte sans cesse. La diversité des

situations et les velléités des passions subsistent et subsisteront

toujours; elles sont le fruit naturel du mouvement social et de

la liberté; mais c'est une grossière erreur de se prévaloir de ces

observations morales sur la nature et la société humaines pour en

induire, entre la bourgeoisie et le peuple, une guerre politique qui n'a

point de motifs sérieux ni légitimes: «L'infanterie est la nation des

camps,» disait le général Foy; mais il n'en concluait pas qu'elle fût en

hostilité naturelle et permanente contre la cavalerie, l'artillerie, le

génie et l'état-major.

Que dirai-je d'une autre idée encore obscure et presque inaperçue en

1840, maintenant montée sur la scène et en train de faire du bruit et

de se répandre? Il est vrai: à côté du bien et de l'honneur qu'elles

ont fait aux sociétés humaines, la foi religieuse et l'influence

ecclésiastique ont été souvent une source d'erreur et d'oppression;

elles ont tantôt égaré, tantôt entravé la pensée et la liberté humaines;

maintenant l'esprit scientifique et libéral s'est affranchi de leur

joug, et, à son tour, il rend à l'humanité d'immenses services qui ne

seront pas non plus sans mélange d'erreur et de mal. Que concluent de

cette évolution sociale M. Auguste Comte et ses disciples[51]? Que les

croyances et les influences religieuses ont fait leur temps, qu'elles

ne sont plus qu'une dépouille usée, une ruine inhabitable, un débris

stérile; au lieu du monde fantastique et impénétrable de la théologie et

de la métaphysique, le monde réel, disent-ils, s'est ouvert et se livre

à l'homme; la connaissance de la nature a tué le surnaturel; la science

occupera désormais le trône de la religion; Dieu fait homme sera

remplacé par l'homme fait Dieu. Peut-on méconnaître et mutiler plus

étrangement l'humanité et l'histoire? Peut-on descendre et s'enfermer

dans un horizon plus étroit et plus dénué de toute grande lumière sur

les grands problèmes et les grands faits qui préoccupent invinciblement

l'esprit humain?

[Note 51: Je me fais un devoir de redresser ici une erreur qui s'est

glissée dans le tome III de ces _Mémoires_. J'ai dit (p. 126) qu'avant

mon ministère de l'instruction publique (1832-1836), je ne connaissais

pas M. Auguste Comte. C'était, de ma part, un oubli; bien avant 1830,

M. Auguste Comte m'avait fait quelques visites, et j'avais eu avec lui

quelques entretiens dont, en 1860, le souvenir m'avait complètement

échappé. Dans son ouvrage intitulé _Auguste Comte et la philosophie

positive_, M. Littré a rectifié, avec autant de convenance que de

fondement, cette erreur involontaire.]

Je touche en passant, et au nom du simple bon sens, à des questions bien

graves; mais j'ai la confiance qu'en cette occasion comme dans toutes,

la philosophie la plus profonde et la plus libre confirme les données

générales du bon sens, et je reviens à ce que j'ai dit d'abord: c'est en

se laissant éblouir par un mince rayon et enivrer par une petite dose

de vérité que des esprits droits et sincères, grossissant à perte de vue

des idées qui, si elles étaient restées à leur place et à leur mesure,

auraient été justes et utiles, les ont transformées en d'énormes et

détestables erreurs.

Erreurs puissantes, car, sous le manteau de la part de vérité qu'elles

contiennent, elles évoquent des intérêts désordonnés et de mauvaises

passions. Plus puissantes sous un gouvernement libre que sous tout

autre, car elles ont alors à leur service toutes les armes de la

liberté. Plus puissantes au début d'un gouvernement libre, naguère

issu d'une révolution, qu'à toute autre époque de sa durée, car à leur

influence propre et naturelle s'ajoute le souffle longtemps prolongé

du vent révolutionnaire. C'est contre ces forces ennemies que, malgré

l'ordre matériel rétabli, nous avions encore à défendre, en 1840, la

société et le gouvernement.

Nous n'avons employé, dans cette lutte, que deux armes, les lois et

la liberté: la répression judiciaire et légale quand les erreurs

enfantaient des délits; la discussion libre, publique et continue de

notre politique et de ses motifs.

J'ai déjà dit dans ces _Mémoires_[52] ce que je pense de la multiplicité

des procès contre les délits de la presse, et de l'indifférence que

le gouvernement doit presque toujours opposer à des excès auxquels on

donne, en les poursuivant, plus d'éclat qu'on ne leur impose de frein.

Mais une telle indifférence n'est guère possible qu'à des gouvernements

anciens et bien établis; nous étions, de 1840 à 1848, en présence

d'attaques directes et flagrantes contre les principes vitaux et

l'existence même de la monarchie constitutionnelle de 1830; les lois

nous faisaient un devoir de l'en défendre; nos amis politiques, tout

le parti conservateur, dans les Chambres et dans le public, nous en

faisaient une loi. Le 17 décembre 1840, le surlendemain des obsèques

de Napoléon aux Invalides, _le National_ fut traduit devant la Cour

d'assises de la Seine pour avoir dit dans son numéro du 9 décembre, en

parlant de M. Thiers et de moi: «Que nous importe, à nous, vos vaines

querelles? Vous êtes tous complices. Le principal coupable, oh! nous

savons bien quel il est, où il est; la France le sait bien aussi, et la

postérité le dira; mais vous, vous avez été complices.» Le 23 septembre

suivant, ce journal fut acquitté par le jury, et le lendemain, en

annonçant son acquittement, il s'écria: «Oui, c'est le roi que nous

avons voulu désigner; notre pensée était évidente; nos expressions la

rendaient avec fidélité. Le nier, c'eût été une véritable insulte au bon

sens et à l'intelligence du jury; c'eût été, de notre part, un indigne

mensonge.» J'écrivis le jour même au roi, alors au château de Compiègne:

«_Le National_ a été acquitté hier. L'article dans lequel il se vante ce

matin de son acquittement m'a paru beaucoup plus coupable que celui

qui avait été l'objet de la poursuite; MM. Duchâtel, Martin du Nord

et Villemain en ont pensé comme moi. Nous l'avons donc fait saisir de

nouveau et il sera cité à bref délai. Le procureur général portera la

parole lui-même. Je lui ai fait sentir, et je crois qu'il a bien senti

la nécessité d'agir et de parler, dans ce procès et dans les procès

analogues, avec une énergie soutenue. Il est homme de devoir et de

talent; il est décidé à payer de sa personne. Nous verrons quelle

impression il produira sur l'esprit des jurés. En tout cas, je persiste

à penser que, toutes les fois qu'il y a délit et danger, le gouvernement

doit poursuivre et mettre les jurés en demeure de faire leur devoir, en

faisant lui-même le sien.»

[Note 52: Tome III, pages 209-218.]

Poursuivi en effet à raison de ce nouvel article, encore plus

scandaleusement agressif que le précédent, _le National_ fut de nouveau

acquitté.

A la même époque, le 13 septembre 1841, M. le duc d'Aumale, revenant

d'Algérie avec le 17e régiment d'infanterie légère dont il était

colonel, et accompagné de ses frères les ducs d'Orléans et de Nemours,

qui étaient allés à sa rencontre, rentrait dans Paris à la tête de ce

régiment qui servait avec éclat en Afrique depuis sept ans. Dans la rue

Saint-Antoine, le groupe des princes, et spécialement le duc d'Aumale,

fut visé presque à bout portant par un assassin. Au moment où le coup

partit, le cheval du lieutenant-colonel du régiment, M. Levaillant, qui

marchait à côté du duc d'Aumale, releva la tête, reçut la balle

destinée au colonel, et tomba mort devant lui. La foule était grande

et joyeusement empressée à voir ce brave régiment dont le numéro et les

faits d'armes avaient, depuis sept ans, retenti dans les journaux. De

Marseille à Paris, il n'y avait eu partout, sur son passage, que des

marques de satisfaction et de bienveillance populaire: l'assassinat

était dans un révoltant contraste avec le sentiment public. On eut de

la peine à préserver l'assassin de l'indignation des assistants. J'étais

aux Tuileries quand, vers deux heures, le 17e léger entra dans la cour

du château, son jeune colonel en tête, au bruit des acclamations de tout

un peuple qui remplissait la place du Carrousel et les rues adjacentes.

Officiers et soldats avaient cet aspect à la fois grave et animé des

vieilles troupes qui rentrent dans leurs foyers après avoir longtemps

combattu, souffert et vaincu. Les habits étaient usés, les visages

hâlés, les regards sérieusement contents, avec quelque fatigue. Le

drapeau du régiment flottait, noirci et déchiré. J'ai rarement vu un

mouvement plus vif que celui qui éclata autour des Tuileries quand le

roi Louis-Philippe vint au-devant de son fils et l'embrassa au milieu

de la cour, pendant que le régiment se rangeait sur deux lignes par un

mouvement rapide et silencieux. Toute pleine des sympathies militaires,

des émotions de famille et d'une colère honnête, la population semblait

avoir à coeur de démentir bruyamment les factions.

Les premières recherches de l'instruction indiquèrent clairement que

l'assassin n'était pas isolé et qu'un complot avait préparé l'attentat.

L'affaire fut déférée à la Cour des pairs. Nous ne voulions rien changer

à la législation de la presse. Nous respections l'indépendance des

jurés, et nous ne pouvions rien pour leur donner plus d'intelligence et

de fermeté; mais nous pouvions et nous devions assurer à l'action légale

des magistrats toute son efficacité. C'est la première condition

d'un gouvernement libre que tous ceux qui y concourent, ministres,

magistrats, administrateurs, chefs militaires, en restant chacun

dans les limites de son rôle, conviennent et suffisent pleinement aux

fonctions spéciales qui leur sont confiées, car c'est de l'harmonie

et de l'énergie de ces actions diverses que dépend le succès général.

J'étais convaincu que, dans les procès politiques, le ministère public à

Paris avait, souvent manqué d'habileté et de vigueur. Je demandai que

M. Frank-Carré, qui l'occupait plus honorablement qu'efficacement, fût

appelé à la première présidence, alors vacante, de la Cour royale de

Rouen, et que M. Hébert le remplaçât comme procureur général près la

Cour royale de Paris. Membre de la Chambre des députés, M. Hébert s'y

était fait remarquer et honorer par la franchise et la fermeté de ses

idées et de sa conduite; avocat général à la Cour de cassation, il y

avait promptement acquis le renom d'un habile jurisconsulte, précis

et puissant dans la discussion; il inspirait, comme homme politique

et comme magistrat, une sérieuse confiance. Le roi et le conseil

approuvèrent ce choix; il fut nommé le 12 octobre 1841, et chargé

de suivre, devant la Cour des pairs, le procès de l'assassin du duc

d'Aumale, Quénisset dit Pappart, et de ses complices.

Le lendemain même de sa nomination, j'eus, à son sujet, un moment de

vive sollicitude. A sept heures du matin, je vis entrer dans mon cabinet

madame Hébert triste et agitée; son mari, me dit-elle, était si

frappé, si troublé de la gravité de ses nouvelles fonctions et de la

responsabilité qu'elles lui imposeraient, que, malgré son acceptation

officielle et publique, il ne pouvait se résoudre à en subir le fardeau

et demandait à en être déchargé. Je me rendis sur-le-champ chez lui, et

je le trouvai en effet en proie à une extrême perplexité suscitée par

les scrupules d'une conscience exigeante et les inquiétudes d'une fierté

passionnée qui ne supportait pas la perspective d'un échec dans une

grande situation et un grand devoir. Nous causâmes longtemps; je

combattis ses pressentiments d'insuccès; j'insistai sur les motifs qui

l'avaient fait choisir. Il se rassura, reprit confiance en lui-même, me

promit de se mettre immédiatement à l'oeuvre; et quoiqu'un peu surpris

de son accès d'hésitation, je le quittai avec un redoublement d'estime

pour lui, et convaincu que nous aurions en lui le procureur général

énergique et efficace dont nous avions besoin.

Mon attente ne fut point trompée: appelé, dès ses premiers pas dans ses

nouvelles fonctions, à poursuivre devant la Cour des pairs, les auteurs

et les complices de l'attentat et du complot dirigés le 13 septembre

contre le duc d'Aumale et ses frères, M. Hébert déploya, dans ce grand

procès, une vigueur de caractère et d'esprit égale aux plus difficiles

épreuves et digne des plus éminents magistrats. Ne se laissant ni

troubler, ni embarrasser, ni irriter par les violences et les subtilités

du débat, il ne s'arma contre les accusés que de la loi commune, le code

pénal réformé en 1832 et la législation libérale de 1819 en matière

de presse; il mit en éclatante lumière le complot aussi bien que

l'attentat; non pas en alléguant une simple complicité morale, comme le

prétendirent au dehors les amis des accusés, mais bien en démontrant la

complicité réelle et légale des provocateurs à l'attentat ou au complot,

quels que fussent le mode et l'instrument de la provocation. En même

temps que son attitude était ferme et consciencieusement animée, son

argumentation fut simple, précise, appliquée à mettre le vrai caractère

des faits en face du vrai sens des lois, et exempte d'emphase autant

que de faux ménagements. La Cour des pairs rendit, avec mansuétude dans

l'application des peines, un arrêt conforme aux conclusions du procureur

général, et la clémence du roi atténua encore pour plusieurs des

coupables les décisions de la cour. Personne, pas plus les journalistes

que les affiliés de sociétés secrètes, ne réussit à éluder la

responsabilité de ses actes et la justice des lois.

A l'occasion de plusieurs procès politiques portés, dans le cours de

1842, devant la Cour d'assises de Paris, M. Hébert fit preuve du même

talent et du même courage, et plusieurs fois avec le même succès.

Mais ces succès partiels dans la résistance judiciaire étaient un remède

bien insuffisant contre le mal dont nous étions travaillés. On punit, on

intimide un moment par des arrêts les assassins et les conspirateurs;

on ne change pas, par de tels moyens, l'état des esprits et le cours des

idées; c'est dans la région intellectuelle même qu'il faut combattre les

mauvais courants qui s'y élèvent; c'est la vérité qu'il faut opposer à

l'erreur; ce sont les esprits sains qu'il faut mettre aux prises avec

les esprits malades. Emportés, surmontés par les affaires de chaque

jour, les dépositaires du pouvoir perdent souvent de vue cette part de

leur tâche, et, satisfaits de vaincre dans l'arène politique, ils ne se

préoccupent pas assez de la sphère morale dans laquelle ils ont aussi

tant et de si grands combats à livrer. Nous n'avons pas été tout à fait

exempts de cette faute; nous n'avons pas pris assez de soins ni fait

assez d'efforts pour soutenir dans la presse, dans les journaux, dans

l'enseignement public, par des moyens de tout genre, une forte lutte

contre les idées fausses que je viens de résumer et qui assaillaient

sans relâche le gouvernement dont la garde nous était confiée. Un fait

explique et excuse dans une certaine mesure cette lacune dans

notre action; les champions nous manquaient pour une telle lutte.

Contemporaines de notre grande révolution, nées dans son berceau ou de

son souffle, les idées qu'il s'agissait de combattre étaient encore,

dans la plupart des esprits, implicitement admises et liées à sa cause.

Les uns les regardaient comme nécessaires à la sûreté de ses conquêtes;

les autres, comme ses conséquences naturelles et le gage de ses progrès

futurs; d'autres y tenaient sans y penser, par routine et préjugé. On

ne sait pas assez à quel point se sont étendues et à quelles profondeurs

ont pénétré les racines des mauvaises théories philosophiques et

politiques qui entravent si déplorablement aujourd'hui le progrès

régulier des gouvernements libres et du bon état social. Même parmi les

hommes qui, de 1830 à 1848, en sentaient l'erreur comme le péril, et

qui, dans la pratique de chaque jour, en combattaient avec nous

les conséquences, la plupart, et quelques-uns des plus éminents, ne

remontaient pas jusqu'à la source du mal et s'arrêtaient avant d'y

atteindre, soit incertitude dans la pensée, soit crainte de venir en

aide à la réaction vers l'ancien régime et le pouvoir absolu. La jeune

génération aussi, élevée dans les ornières ou séduite par les nouvelles

perspectives de la révolution, était peu disposée à entrer dans les

voies plus laborieuses et plus lentes de la liberté sous la loi.

Les philosophes étaient en proie aux mêmes perturbations, aux mêmes

hésitations que les politiques; l'école spiritualiste, qui avait si

brillamment et si utilement combattu les erreurs du siècle dernier,

maintenait honorablement son drapeau, mais sans y rallier les masses et

sans pouvoir empêcher que beaucoup d'esprits distingués ne tombassent

dans un matérialisme prétendu scientifique, tantôt ouvertement déclaré,

tantôt déguisé sous le nom de panthéisme. En un tel état des faits,

comment trouver, en assez grand nombre, des esprits assez sûrs de leur

propre pensée et assez résolus pour proclamer et développer, tous les

jours et sur tous les points, les vrais principes rationnels et moraux

de ce gouvernement libre que, dans l'arène politique, nous travaillions

à fonder?

Dans cette rareté des armes nécessaires pour la lutte philosophique et

morale, la tribune politique était notre principal et constant moyen

d'action. On a dénaturé et on continue à dénaturer étrangement ce fait

caractéristique de notre situation et du gouvernement tout entier de

1830 à 1848. On magnifie et on calomnie tour à tour la parole, ou comme

on dit, quand on veut joindre le compliment à l'injure, l'éloquence;

sous le régime parlementaire, c'est, dit-on, l'éloquence qui gouverne,

et le pouvoir appartient aux plus beaux diseurs que, pour rabattre leur

orgueil, on appelle des rhéteurs. On fait trop d'honneur à l'éloquence;

même dans les temps de discussion libre où elle est un peu nécessaire,

elle est fort loin de suffire, et pas plus en fait qu'en droit ce n'est

à elle que va et demeure naturellement le pouvoir; elle peut, à un

moment donné, dans une circonstance spéciale, déterminer un succès

passager; elle n'est point, au sein de la liberté politique, la

condition première de l'art de gouverner; les mérites de la pensée et de

l'action y sont bien supérieurs à ceux de la parole, et dans le régime

parlementaire comme dans tout autre, le bon sens, la bonne conduite

et le courage sont bien plus indispensables et bien plus efficaces que

l'éloquence. C'est l'honneur du gouvernement libre qu'il exige les mêmes

qualités que tout autre mode de gouvernement et bien plus de qualités

réunies; et c'est précisément cette forte exigence qui garantit la bonne

gestion des affaires publiques et la satisfaction éclairée du sentiment

public.

Pendant notre première session, du 5 novembre 1840 au 25 juin 1841,

la situation du cabinet dans les Chambres fut très-animée et

très-laborieuse, mais au fond peu périlleuse. D'importants alliés nous

venaient de rangs divers, et nos adversaires mêmes, peu jaloux d'avoir à

nous succéder, ne tentaient pas sérieusement de nous renverser. Entre

la paix ou la guerre, la crise était forte et la responsabilité pesante;

soit conviction, soit prudence, on nous en laissait volontiers le

fardeau. Dans les grandes questions de la politique extérieure, MM. de

Lamartine, Dufaure et Passy nous apportèrent leur appui; les questions

embarrassantes de la politique intérieure ne furent pas soulevées. Nous

mîmes à profit ces dispositions tolérantes pour traiter et résoudre

d'autres questions plus sociales que politiques et peu orageuses,

quoique très-difficiles. Pendant la courte durée du cabinet du 12

mai 1839, deux de ses membres, MM. Cunin-Gridaine et Dufaure,

avaient présenté aux Chambres deux projets de loi d'une incontestable

opportunité, l'un sur le travail des enfants dans les manufactures,

l'autre sur l'expropriation pour cause d'utilité publique. Le cabinet

de M. Thiers en avait accepté l'héritage; mais plus passager encore, il

avait laissé ces questions au point où il les avait trouvées. D'accord

avec nous, MM. Renouard et Dufaure demandèrent à la Chambre des députés,

le 16 novembre 1840 et le 4 janvier 1841, la reprise des deux projets

de loi; nous en approuvions pleinement la pensée et nous prîmes une

part assidue à la discussion. Elle fut longue et approfondie; toutes les

objections des manufacturiers au premier projet, toutes les difficultés

que trouvaient les jurisconsultes dans le second furent produites et

débattues; les questions furent traitées sous leurs diverses faces, sans

aucune complication de dissentiments politiques, dans la seule vue du

bien social, et le débat aboutit à deux lois essentiellement pratiques,

promulguées, l'une le 22 mars, l'autre le 5 mai 1841. On a repris et on

reprendra encore plus d'une fois la question du travail des enfants

dans les manufactures; il y a là des intérêts moraux et des intérêts

matériels, des droits de liberté et des droits d'autorité difficiles à

concilier, et dont la conciliation doit varier selon la diversité et

la mobilité des faits industriels; mais on n'a pas délaissé, on ne

délaissera pas les principes posés dans la loi du 22 mars 1841; on ne

sortira pas des voies où elle a fait entrer la puissance publique; elle

a franchement accepté le problème d'économie politique et de morale posé

par la condition des enfants dans les manufactures, et elle l'a résolu

selon le bon sens et l'humanité. Quant à la loi sur l'expropriation pour

cause d'utilité publique, elle a disparu. On connaît le régime qui lui

a succédé. Je n'hésite pas à affirmer qu'elle reparaîtra. En

administration comme en politique, la dictature n'a qu'un temps, et la

propriété se passe encore moins de garanties que la liberté.

Nous ne nous bornâmes pas à vider ainsi les questions que nous avaient

léguées les cabinets précédents; nous portâmes en même temps devant les

Chambres les questions nouvelles que provoquait l'intérêt public.

M. Humann, qui ne s'était pas résigné sans peine à l'entreprise des

fortifications de Paris et à ses charges, n'en fut pas moins empressé à

proposer, le 18 janvier 1841, à la Chambre des députés, selon le voeu du

roi et du cabinet, un grand ensemble de travaux extraordinaires pour les

divers services des ponts et chaussées, de la guerre et de la marine:

«Depuis dix ans, dit-il en présentant le projet de loi, le gouvernement

est entré chaque jour plus avant dans cette carrière d'utiles

entreprises. De 1830 à 1832, au milieu des plus graves embarras, environ

20 millions furent affectés annuellement à des travaux extraordinaires.

De 1833 à 1836, ce genre de dépense a été porté en moyenne à 30 millions

par année. De 1837 à 1840, le même service a obtenu une dotation moyenne

de 50 millions. Elle dépassera 60 millions en 1840, et le projet de loi

que nous vous apportons a pour but de l'élever à 75 millions pendant six

années consécutives, à partir de 1842.» M. Humann affectait à ce service

une somme de 450 millions à recueillir par la voie de l'emprunt; et peu

après la promulgation du projet de loi adopté par les deux Chambres à

de fortes majorités, un premier emprunt de 150 millions, en rentes 3 p.

100, fut souscrit au taux de 78 fr. 52 c. 1/2. La mesure administrative

et l'opération financière étaient à la fois larges et contenues dans

de prudentes limites, secondant ainsi le développement de la prospérité

publique sans peser lourdement et précipitamment sur le trésor.

Dans la session suivante, du 27 décembre 1841 au 11 juin 1842, le

cabinet entreprit et accomplit une oeuvre bien plus considérable et

plus difficile. Depuis plusieurs années la question des chemins de fer

préoccupait fortement le gouvernement et le public; l'un et l'autre

hésitaient, tâtonnaient, et quant à la détermination des principales

lignes à construire, et quant au système à adopter pour leur

construction. Des deux systèmes en présence, la construction par

l'État et aux frais de l'État, ou la construction par des compagnies

industrielles à qui serait faite la concession des chemins, le cabinet

de M. Molé avait, en 1837 et 1838, adopté le premier et proposé

l'exécution, par l'État, de quatre grandes lignes; mais ses projets de

loi et le principe sur lequel ils reposaient avaient été rejetés à une

forte majorité. Un pas fut fait en 1840, sous le ministère de M. Thiers;

quelques chemins de fer, et dans le nombre deux importants, celui de

Paris à Rouen et celui de Paris à Orléans furent votés; mais la

question générale, la question de la détermination des grandes lignes

à construire et du mode de construction pour toute la France subsistait

toujours; sur ces deux points fondamentaux, les esprits et les mesures

restaient encore en suspens. Nous résolûmes de mettre fin à cette

incertitude, et le 7 février 1842 nous présentâmes à la Chambre des

députés un projet de loi qui ordonnait la construction d'un réseau

général de chemins de fer formé par les six grandes lignes de Paris à

la frontière de Belgique, de Paris au littoral de la Manche, de Paris

à Strasbourg, de Paris à Marseille et à Cette, de Paris à Nantes et de

Paris à Bordeaux. L'exécution de ces lignes devait avoir lieu par le

concours de l'État, des départements et des communes intéressées et de

l'industrie privée, dans des proportions déterminées par le projet et

qui mettaient les deux tiers des indemnités de terrain à la charge des

départements et des communes, le tiers restant de ces indemnités, les

terrassements et les ouvrages d'art à la charge de l'État, la voie de

fer, le matériel et les frais d'exploitation et d'entretien à la charge

des compagnies à qui serait faite la concession. A travers beaucoup de

difficultés et d'objections spéciales, ce projet et son principe général

furent reçus avec une faveur marquée; et après deux mois employés

à l'examiner, M. Dufaure, rapporteur de la commission, en proposa

l'adoption, sauf quelques amendements, et termina son rapport en disant:

«Votre commission vous devait un compte fidèle de ses recherches et

de ses travaux; elle vous a exposé jusqu'aux dissentiments qui, sur

quelques portions de la loi, se sont élevés dans son sein, et elle

a autorisé son rapporteur à vous dire que, sur plusieurs points

importants, il a fait partie de la minorité. Mais elle le déclare en

finissant; elle a été fermement et constamment unanime pour désirer

que le projet de loi ait un utile résultat; que toutes les opinions de

détail, après avoir cherché à obtenir, par la discussion, un légitime

triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre; que la

création d'un réseau de chemins de fer soit considérée par nous tous

comme une grande oeuvre nationale; et qu'au moment où nous émettrons

notre vote définitif sur la loi qui est présentée, chacun de nous

s'éclaire aux idées générales et de bien public qui élèvent nos

délibérations et les rendent fécondes, au lieu de céder à des passions

de localité qui les abaisseraient et les rendraient stériles.»

La discussion se prolongea pendant quinze jours, et les deux principes

fondamentaux du projet de loi, l'établissement du réseau général

de chemins de fer et la répartition des frais entre l'État, les

départements intéressés et l'industrie privée, triomphèrent de toutes

les jalousies locales et de toutes les objections systématiques. Mais

quand on vint à régler l'exécution même du réseau, une question s'éleva,

non plus de principe, mais de conduite: plusieurs membres, M. Thiers à

leur tête, demandèrent qu'au lieu de partager, dès le commencement des

travaux, le concours et les fonds de l'État entre les diverses lignes

dont le réseau était formé, on les concentrât sur une ligne unique, la

plus importante de toutes, disait-on, la ligne de Paris à la frontière

de Belgique d'une part et à la Méditerranée de l'autre. C'était presque

détruire le vote déjà prononcé en faveur d'un réseau général, car

c'était ajourner pour longtemps l'application du principe d'équité qui

avait déterminé le gouvernement à faire participer simultanément, aux

avantages fécondants des chemins de fer, les diverses régions de la

France. C'était de plus compromettre gravement le sort du projet de loi

qui avait besoin de recueillir, sur un grand nombre de points divers

du territoire, les éléments de la majorité. Le rapporteur, M. Dufaure,

avait, dans le cours de la discussion générale, pressenti et combattu

d'avance cet amendement en disant: «Si vous indiquez une ligne unique,

vous continuez l'oeuvre incomplète et incohérente que vous avez

commencée dans les dernières années; vous ne déterminez pas à l'avance

l'emploi des ressources que le gouvernement pourra, dans cinq, dix ou

quinze ans, appliquer au grand oeuvre des chemins de fer. C'est ce que

nous devons faire, ce qu'il est urgent de faire. Ce n'est pas seulement

une satisfaction théorique que nous donnerons au pays; c'est le but que

nous assignerons à nos efforts; c'est une destination que nous donnerons

à nos ressources. Ce classement a des difficultés; nous ne pouvons le

faire sans de vives discussions; nous devons nous y attendre; il causera

de grandes émotions dans le pays; cependant nous devons le faire si nous

voulons arriver à quelque chose de grand et de complet dans l'entreprise

des chemins de fer.» Un vif débat s'éleva à ce sujet; M. Thiers, d'une

part, et M. Duchâtel, de l'autre, y furent les principaux acteurs.

C'était surtout par des considérations financières que M. Thiers

soutenait l'amendement en faveur de la ligne unique; M. Duchâtel le

combattit au nom et de l'état de nos finances, et du grand avenir des

chemins de fer, et de la justice distributive qui était à la fois le

principe rationnel du projet de loi et la condition pratique de son

succès. M. Billault et M. de Lamartine appuyèrent M. Duchâtel. La

Chambre leur donna raison; l'amendement fut rejeté à une forte majorité;

la Chambre des pairs unit son vote à celui de la Chambre des députés; et

l'expérience, à son tour, a donné pleinement raison à cette conduite du

gouvernement et des Chambres; de 1842 à 1848, l'exécution simultanée

du réseau général a été poursuivie sans aucune perturbation dans

les finances publiques; et depuis cette époque, à travers toutes nos

révolutions politiques et administratives, la loi du 11 juin 1842 est

restée la base sur laquelle s'est élevé l'édifice général des chemins de

fer de la France; elle a fait ce qui a fait le reste.

En matière de législation politique, le cabinet vit s'élever, dans la

session de 1842, des questions plus délicates et plus d'opposition qu'il

n'en avait rencontré dans la session précédente. Les graves inquiétudes

de 1840 n'existaient plus; la paix était assurée; le public ne se

préoccupait plus exclusivement des affaires extérieures; les alliés

qu'elles nous avaient momentanément valus dans les Chambres ne se

faisaient plus le même devoir de nous appuyer et reprenaient peu à

peu leur position distincte et mitoyenne entre le gouvernement et

l'opposition. Les deux questions qu'en 1840 le cabinet de M.

Thiers s'était appliqué à éluder, la question des incompatibilités

parlementaires et celle de la réforme électorale reparurent; deux

membres du tiers-parti, MM. Ganneron et Ducos, en firent, les 10 et

14 février 1842, l'objet de propositions formelles. M. Ganneron

interdisait, à un grand nombre de fonctionnaires publics, l'entrée de la

Chambre des députés, et demandait que, sauf quelques exceptions pour

les fonctions supérieures de l'ordre politique, aucun membre de cette

Chambre, qui ne serait pas fonctionnaire public salarié au jour de son

élection, ne pût le devenir pendant qu'il siégerait dans la Chambre et

un an après l'expiration de son mandat. M. Ducos proposait que tous

les citoyens inscrits, dans chaque département, sur la liste du jury,

fussent électeurs.

Je n'avais, à ces deux propositions, aucune objection de principe, ni

de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités parlementaires étaient

déjà légalement établies, et en vertu de la loi rendue en 1840 sur ma

propre demande comme ministre de l'intérieur, tout député promu à des

fonctions publiques était soumis à l'épreuve de la réélection. Je ne

pensais pas non plus que l'introduction de toute la liste départementale

du jury dans le corps électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le

droit électoral ne dût pas s'étendre progressivement à un plus grand

nombre d'électeurs. Mais, dans les circonstances du temps, je regardais

les deux propositions comme tout à fait inopportunes, nullement

provoquées par des faits graves et pressants, et beaucoup plus nuisibles

qu'utiles à la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt

national.

En fait, au 1er février 1842, sur 459 membres dont la Chambre des

députés était composée, il y avait 149 fonctionnaires salariés. Dans ce

nombre, 16 étaient des ministres ou de grands fonctionnaires politiques

que la proposition de M. Ganneron pour l'extension des incompatibilités

parlementaires laissait toujours éligibles. Sur les 133 députés

restants, 53 étaient des magistrats inamovibles. La Chambre ne contenait

donc que 80 députés fonctionnaires amovibles et placés, à ce titre, dans

la dépendance du pouvoir. Quant aux députés promus, depuis leur entrée

dans la Chambre, à des fonctions publiques salariées, on dressa le

tableau des nominations de ce genre faites par les divers cabinets du

1er novembre 1830 au 1er février 1842; leur nombre était de 211, et dans

ce nombre se trouvaient 72 ministres ou grands fonctionnaires politiques

que personne ne voulait exclure de la Chambre. Sur 1400 députés élus à

la Chambre dans l'espace de ces douze années, il n'y en avait eu

donc que 139 qui eussent été appelés à des fonctions auxquelles les

incompatibilités réclamées dussent s'appliquer.

A ce premier aspect et en ne considérant que les chiffres, il n'y avait,

dans le nombre des députés fonctionnaires, rien d'étrange, rien qui pût

inspirer, sur l'indépendance des résolutions de la Chambre, un doute

légitime, aucun de ces abus choquants qui appellent d'indispensables et

promptes réformes. MM. Villemain, Duchâtel et Lamartine, en signalant

ces faits, firent valoir, contre la proposition de M. Ganneron, d'autres

considérations plus hautes; ils peignirent l'état actuel de la société

française où les fonctionnaires tiennent une si grande place que,

lorsqu'on lui demande de se faire représenter, elle les appelle

naturellement elle-même à tenir aussi une grande place dans sa

représentation; ils insistèrent sur la nécessité de ne pas réduire, par

la loi, le nombre, déjà si restreint dans toute société démocratique,

des hommes pratiquement éclairés, expérimentés, et prêts à comprendre,

au sein de la liberté politique, les conditions du gouvernement. Mais

bien que très-justes et profondes, ces considérations n'auraient pas

suffi à surmonter les vieux préjugés et les passions vivantes qui

avaient provoqué et qui soutenaient la proposition; ce n'était pas,

à vrai dire, d'une question de principe et d'organisation qu'il

s'agissait; l'attaque était dirigée contre la politique qui

prévalait dans la Chambre bien plus que contre le nombre des députés

fonctionnaires, et c'était surtout pour changer la majorité en la

mutilant qu'on demandait la réforme d'un abus dont on exagérait fort

l'étendue et la gravité. M. Duchâtel ramena judicieusement le débat

à ces termes; la chambre comprit le vrai sens de l'attaque, et la

proposition fut rejetée, bien qu'à une faible majorité.

Sur la proposition de M. Ducos pour la réforme électorale, la discussion

était à la fois plus facile et plus grande: la loi d'élections dont on

demandait le changement avait à peine onze ans d'existence: quand elle

avait été rendue en 1831, l'opposition avait elle-même proclamé qu'elle

satisfaisait pleinement aux besoins de la liberté. Par l'abaissement

du cens électoral de 300 à 200 francs et par le progrès naturel des

institutions libres comme de la prospérité publique, le nombre des

électeurs s'était rapidement accru; parti de 99,000, en 1830, il s'était

élevé, en 1842, à 224,000. Lorsque, sous le ministère du 1er mars 1840,

la Chambre des députés avait eu à délibérer sur des pétitions dont la

plupart réclamaient le suffrage universel et quelques-unes seulement des

modifications analogues à la proposition de M. Ducos, M. Thiers, au nom

du cabinet comme au sien propre, s'était formellement déclaré contraire

à la réforme électorale, et avait demandé, sur toutes les pétitions,

l'ordre du jour que la Chambre avait en effet prononcé. Une telle

réforme n'était, à coup sûr, pas plus urgente ni plus opportune le 15

février 1842 que le 16 mai 1840. Mais je ne me bornai pas à la repousser

par ces considérations préalables et accessoires; j'entrai dans le

fond même de la question et dans l'examen des motifs au nom desquels la

réforme électorale était réclamée. Il ne fallait pas une grande sagacité

pour entrevoir que le suffrage universel était au fond comme au bout

de ce mouvement, et que ses partisans étaient les vrais auteurs et

faisaient la vraie force de l'attaque dirigée contre le régime électoral

en vigueur. Je n'ai, contre le suffrage universel, point de prévention

systématique et absolue; je reconnais que, dans certains états et

certaines limites de la société, il peut être praticable et utile;

j'admets que, dans certaines circonstances extraordinaires et

passagères, il peut servir tantôt à accomplir de grands changements

sociaux, tantôt à retirer l'État de l'anarchie et à enfanter un

gouvernement. Mais, dans une grande société, pour le cours régulier de

la vie sociale et pour un long espace de temps, je le regarde comme un

mauvais instrument de gouvernement, comme un instrument dangereux tour à

tour pour le prince et pour le peuple, pour l'ordre et pour la liberté.

Je ne discutai pas directement ni pleinement la théorie du suffrage

universel que nous n'avions devant nous qu'en perspective; mais

j'attaquai, comme routinière et fausse, l'idée principale sur laquelle

repose le suffrage universel, la nécessité du grand nombre d'électeurs

dans les élections politiques: «La société, dis-je, était jadis

divisée en classes diverses, diverses de condition civile, d'intérêts,

d'influences. Et non-seulement diverses, mais opposées, se combattant

les unes les autres, la noblesse et la bourgeoisie, les propriétaires

terriens et les industriels, les habitants des villes et ceux des

campagnes. Il y avait là des différences profondes, des intérêts

contraires, des luttes continuelles. Qu'arrivait-il alors de la

répartition des droits politiques? Les classes qui ne les avaient

pas avaient beaucoup à souffrir de cette privation; la classe qui les

possédait s'en servait contre les autres; c'était son grand moyen

de force dans leurs combats. Rien de semblable n'existe chez nous

aujourd'hui: on parle beaucoup de l'unité de la société française et

l'on a raison; mais ce n'est pas seulement une unité géographique; c'est

aussi une unité morale, intérieure. Il n'y a plus de luttes entre les

classes, car il n'y a plus d'intérêts profondément divers ou contraires.

Qu'est-ce qui sépare aujourd'hui les électeurs à 300 francs, des

électeurs à 200, à 100, à 50 francs? Ils sont dans la même condition

civile, ils vivent sous l'empire des mêmes lois. L'électeur à 300 francs

représente parfaitement l'électeur à 200 ou à 100 francs; il le protège,

il le couvre, il parle et agit naturellement pour lui, car il partage et

défend les mêmes intérêts; ce qui n'était encore jamais arrivé dans le

monde, la similitude des intérêts s'allie aujourd'hui, chez nous, à la

diversité des professions et à l'inégalité des conditions. C'est là le

grand fait, le fait nouveau de notre société. Un autre grand fait en

résulte: c'est que ceux-là se trompent qui regardent le grand nombre des

électeurs comme indispensable à la vérité du gouvernement représentatif.

Le grand nombre des électeurs importait autrefois, quand les classes

étaient profondément séparées et placées sous l'empire d'intérêts et

d'influences contraires, quand il fallait faire à chacune une part

considérable. Rien de semblable, je le répète, n'existe plus chez nous;

la parité des intérêts, l'appui qu'ils se prêtent naturellement les uns

aux autres permettent de ne pas avoir un très-grand nombre d'électeurs

sans que ceux qui ne possèdent pas le droit de suffrage aient à en

souffrir. Dans une société aristocratique, en face d'une aristocratie

ancienne et puissante, c'est par le nombre que la démocratie se défend;

le nombre est sa principale force; il faut bien qu'à l'influence des

grands seigneurs puissants et accrédités elle oppose son nombre, et

même son bruit. Nous n'avons plus à pourvoir à une telle nécessité; la

démocratie n'a plus, chez nous, à se défendre contre une aristocratie

ancienne et puissante. Prenez garde, messieurs, une innovation n'est

une amélioration qu'autant qu'à un besoin réel elle applique un remède

efficace; à mon avis, la réforme électorale qu'on vous propose n'est

pas aujourd'hui un besoin réel. Savez-vous ce que vous feriez en

l'acceptant? Au lieu d'appliquer un remède à un mal réel, au lieu de

satisfaire à une nécessité véritable, vous donneriez satisfaction (je ne

voudrais pas me servir d'un mot trop vulgaire) à ce prurit d'innovation

qui nous travaille. Vous compromettriez, vous affaibliriez notre grande

société saine et tranquille pour plaire un moment à cette petite société

maladive qui s'agite et et nous agite. Portez, je vous prie, vos regards

sur le côté pratique de nos affaires et l'ensemble de notre situation.

Nous avons une tâche très-rude, plus rude qu'il n'en a été imposé à

aucune autre époque; nous avons trois grandes choses à fonder: une

société nouvelle, la grande démocratie moderne, jusqu'ici inconnue

dans l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement

représentatif, jusqu'ici étranger à notre pays; enfin une dynastie

nouvelle. Jamais, non, jamais il n'est arrivé à une génération d'avoir

une pareille oeuvre à accomplir. Cependant, nous approchons beaucoup

du but. La société nouvelle est aujourd'hui victorieuse, prépondérante;

personne ne le conteste plus; elle a fait ses preuves; elle a conquis et

les lois civiles, et les institutions politiques, et la dynastie qui lui

conviennent et qui la servent. Toutes les grandes conquêtes sont

faites, tous les grands intérêts sont satisfaits; notre intérêt actuel,

dominant, c'est de nous assurer la ferme jouissance de ce que nous avons

conquis. Pour y réussir, nous n'avons besoin que de deux choses, la

stabilité dans les institutions et la bonne conduite dans les affaires

journalières et naturelles du pays. C'est là maintenant la tâche, la

grande tâche du gouvernement, la responsabilité qui pèse sur vous comme

sur nous. Mettons notre honneur à y suffire; nous y aurons assez de

peine. Gardez-vous d'accepter toutes les questions qu'on se plaira à

élever devant vous, toutes les affaires où l'on vous demandera d'entrer.

Ne vous croyez pas obligés de faire aujourd'hui ceci, demain cela; ne

vous chargez pas si facilement des fardeaux que le premier venu aura la

fantaisie de mettre sur vos épaules, lorsque le fardeau que nous portons

nécessairement est déjà si lourd. Résolvez les questions obligées;

faites bien les affaires indispensables que le temps amène

naturellement, et repoussez celles qu'on vous jette à la tête légèrement

et sans nécessité.»

La Chambre fut convaincue et elle repoussa la réforme électorale de

M. Ducos à une majorité plus forte que celle qui avait écarté les

incompatibilités parlementaires de M. Ganneron. J'avais réussi à faire

dominer, dans l'esprit de cette majorité, l'idée qui dominait dans

le mien, la nécessité de nous appliquer, surtout et avant tout, à la

consolidation du gouvernement libre et régulier encore si nouveau parmi

nous. On a appelé cette politique la politique de résistance, et on

s'est armé de ce nom pour la représenter comme hostile au mouvement

social, au progrès de la liberté. Accusation singulièrement

inintelligente; sans nul doute, c'est la mission, c'est le devoir

du gouvernement de seconder le progrès des forces et des destinées

publiques, et toute politique serait coupable qui tendrait à rendre la

société froide et stationnaire. Mais ce qui importe le plus au progrès

de la liberté, c'est la pratique de la liberté; c'est en s'exerçant dans

le présent qu'elle prépare et assure ses conquêtes dans l'avenir. De

même qu'en 1830, sous le ministère de M. Casimir Périer, la résistance

au désordre matériel était la première condition de la liberté, de même,

en 1842, c'était de la mobilité des lois et des fantaisies politiques

que nous avions à préserver le régime naissant de la liberté. Ce qu'il

y avait de résistance dans notre politique n'avait point d'autre

dessein et ne pouvait avoir d'autre effet. Que les racines de l'arbre

s'affermissent, ses branches ne manqueront pas de s'étendre; si, au

moment où l'on vient de le planter, on le secoue trop souvent, au lieu

de grandir, il tombe. La durée d'un gouvernement libre garantit à un

peuple bien plus de liberté et de progrès que ne peuvent lui en donner

les révolutions.

Une seule fois, de 1840 à 1842, nous eûmes à résister au désordre

matériel. La loi de finances du 14 juillet 1838 avait ordonné que «dans

la session de 1842 et ensuite de dix années en dix années, il serait

soumis aux Chambres un nouveau projet de répartition, entre les

départements, tant de la contribution personnelle et mobilière que de

la contribution des portes et fenêtres. A cet effet, les agents

des contributions directes continueront de tenir au courant les

renseignements destinés à faire connaître le nombre des individus

passibles de la contribution personnelle, le montant des loyers

d'habitation et le nombre des portes et fenêtres imposables.» En 1841,

pour exécuter cette prescription de la loi de 1838 et se mettre en

mesure de soumettre aux Chambres, en 1842, la nouvelle répartition

annoncée, M. Humann ordonna le recensement, dans toute la France, des

personnes et des matières imposables. Il espérait peut-être faire sortir

un jour, de cette mesure, une notable augmentation du revenu public par

la transformation de la contribution mobilière et de celle des portes

et fenêtres, jusque-là impôts de répartition dont le montant total était

annuellement fixé par les Chambres, en impôts de quotité susceptibles

d'un accroissement indéfini. Le bruit se répandit que tel était au fond

le but de l'opération, ce qui la rendit, dès le premier moment, suspecte

et déplaisante. M. Humann démentit le bruit et déclara qu'il n'avait

d'autre dessein que d'arriver à une répartition plus égale de ces taxes

sans en augmenter nullement le montant. Mais l'effet était produit; et

d'ailleurs, indépendamment de toute augmentation de la somme totale des

deux taxes, la mesure devait avoir pour résultat de les faire payer

à des personnes qui n'en avaient pas encore été atteintes; il fut

constaté, entre autres, le 15 juin 1841, que 129,486 maisons

n'étaient pas imposées. M. Humann, dont les idées générales en fait

de gouvernement et de finances étaient fort saines, ne prévoyait pas

toujours bien l'effet politique des mesures administratives, ne s'en

inquiétait pas assez d'avance, et ne prenait pas assez de soin pour s'en

entendre avec ses collègues. Il communiquait peu et agissait seul. Le

recensement, ordonné par lui comme une opération toute simple et facile,

rencontra sur plusieurs points du pays, entre autres dans quelques

grandes villes, Toulouse, Lille, Clermont-Ferrand, des résistances qui,

soit par la faiblesse des autorités, soit par la prompte complicité

des factions, devinrent de véritables rébellions que la force armée dut

réprimer. La répression fut partout efficace; mais la fermentation se

prolongeait et M. Humann en fut troublé. Le roi m'écrivit du château

d'Eu[53]: M. Humann me fait un tableau assez sombre de notre situation,

et il ajoute (je transcris ses propres paroles)--Mes convictions à

l'égard du recensement sont telles qu'il y va de mon honneur de ne

pas reculer. La mesure cependant suscite des difficultés extrêmes; ces

difficultés peuvent devenir insurmontables, et il y a lieu d'examiner

s'il est prudent d'en courir le risque. Aujourd'hui, ma retraite,

motivée par l'état de ma santé, calmerait les esprits et n'entraînerait

aucun inconvénient; si, au contraire, elle était forcée plus tard par

les circonstances, l'autorité morale du gouvernement du roi en serait

compromise. Je soumets cette réflexion à Votre Majesté; je la supplie

d'examiner si son consentement à ma retraite ne serait pas, dans les

circonstances actuelles, un acte de bonne politique.--«Je ne répondrai

à M. Humann que ce soir, ajoutait le roi, je lui exprimerai combien je

désire le conserver et éviter tout ce qui pourrait ébranler le

ministère actuel que je tiens tant à conserver; mais j'ajouterai que la

circonstance est trop grave pour que je ne transmette pas au président

du conseil la communication qu'il me fait, afin qu'il en délibère

lui-même avec ses collègues, et que le conseil me donne son avis.»

[Note 53: Le 14 août 1841.]

Je répondis sur-le-champ au roi: «Je viens de voir le maréchal, M.

Duchâtel et M. Humann. Le conseil se réunira à deux heures. Le maréchal,

qui est encore souffrant, partira cependant, je crois, dans la soirée

et portera au roi le résultat de la délibération. Ce résultat n'est

pas douteux. M. Humann a mis sa retraite à la disposition du roi et du

conseil pour acquitter sa conscience; il n'a aucune envie de se retirer;

il sent que son honneur est engagé dans l'opération du recensement; il

désire rester et la mener jusqu'au bout. Si son offre était acceptée, il

se regarderait comme une victime sacrifiée, et sacrifiée par faiblesse.

A mon avis, il aurait raison. Les difficultés de la situation sont

réelles, mais non insurmontables, ni menaçantes; nous n'avons pas été

encore appelés à tirer un coup de fusil. Les résistances, là même où

elles s'élèvent vivement, tombent bientôt et facilement. La plupart

des grands conseils municipaux se prononcent pour la légalité de

l'opération. Nous ne sommes pas au terme des embarras, mais je ne

vois nulle part apparaître le danger. L'abandon du recensement serait

l'abandon du gouvernement. Il n'y aurait plus ni loi, ni administration,

ni cabinet, et le pouvoir aurait été lui-même au-devant de sa ruine,

car en vérité il n'y a, dans ce qui se passe, rien d'assez grave pour

inspirer une sérieuse inquiétude. M. Humann comprend que, tout en

accomplissant l'opération, il est nécessaire de la tempérer, de

l'adoucir, de se montrer facile sur les formes et d'arriver promptement

au terme. Il donne depuis plusieurs jours et continuera de donner des

ordres en conséquence. Je n'hésite donc pas à dire au roi que l'avis

du conseil sera d'écarter toute idée de retraite de M. Humann et

de poursuivre l'opération, en rendant la loi aussi flexible, aussi

indulgente qu'il se pourra, mais en assurant partout obéissance à la

loi.»

Le roi nous sut, de notre fermeté, plus de gré qu'elle ne valait: «Votre

lettre, m'écrivit-il, me cause un sensible plaisir. Vous avez assurément

dit et écrit de bien belles et bonnes choses dans le cours de votre

vie; vous avez honorablement proclamé de grandes vérités, et défendu ces

précieux principes qui peuvent seuls conserver la morale et assurer la

prospérité des sociétés humaines; mais jamais vous n'avez rien dit ni

écrit de mieux que la lettre que je viens de recevoir de vous, et elle

est, en tous points, l'expression de ma pensée et de mes désirs. Dès que

j'aurai vu le maréchal, ou qu'il m'aura écrit, j'écrirai à M. Humann,

et en lui répétant combien je désire qu'il reste, je lui témoignerai

combien j'apprécie la marche qu'il suit actuellement. Avec ce parfait

accord, les nuages du moment se dissiperont, et notre soleil politique

brillera avec plus d'éclat qu'auparavant. Je n'ai eu d'autre inquiétude

que celle des conséquences qu'aurait entraînées la retraite de M. Humann

au milieu de cette crise; une fois rassuré sur ce point, je le suis sur

l'issue, et en attendant que je lui écrive, vous pouvez lui dire combien

je jouis de la résolution que vous m'annoncez de sa part.»

M. Humann ainsi raffermi, l'opération du recensement se termina sans

nouveaux troubles, et cessa d'être pour lui un échec. Mais huit mois

après, le 25 avril 1842, au moment où il allait prendre part au débat

du projet de loi sur le réseau général des chemins de fer, M. Humann,

atteint d'un anévrisme au coeur, mourut subitement, assis dans son

cabinet, devant son bureau, et la main encore posée sur son papier. Sa

mort, s'il se sentit mourir, le surprit moins lui-même que ses amis;

deux jours auparavant, causant avec l'un de ses employés: «Je sens que

je m'en vais, lui avait-il dit; la vie que je mène m'épuise; je n'en

ai pas pour longtemps.» C'était un homme d'un esprit élevé, de moeurs

graves, d'une grande autorité financière, laborieux, ombrageux,

susceptible, inquiet en silence, très-soigneux de sa considération

personnelle, portant dans la vie publique plus de dignité que de

force et plus de prudence que de tact, conservateur par goût comme

par position, trop éclairé pour ne pas être libéral autant que le

comportaient les intérêts de l'ordre, et tenant bien partout sa place

sans se donner nulle part tout entier. Je n'avais avec lui point de lien

intime, mais je le regrettai sérieusement; c'était à ma demande et

par confiance en moi que, le 29 octobre 1840, il était entré dans le

cabinet; il y était une force réelle dans le monde des affaires et dans

les Chambres, et un personnage considérable dans le public. Le vide que

faisait parmi nous sa mort fut immédiatement comblé; dès le lendemain

nous offrîmes le ministère des finances à M. Hippolyte Passy qui le

refusa sans hostilité: homme d'esprit et de lumières plus que d'action,

ayant plus d'amour-propre et de dignité que d'ambition, craignant plus

d'échouer qu'il ne désirait de réussir, se complaisant dans la critique,

et préférant l'indépendance à la responsabilité. Les finances furent

données le jour même à M. Lacave-Laplagne qui les avait occupées

avec capacité sous la présidence de M. Molé et qui s'empressa de les

accepter. Ainsi se ralliaient successivement au cabinet toutes les

fractions du parti conservateur divisé en 1839 par la coalition.

A côté de ces affaires extérieures et intérieures, nous en avions une

autre fort grande, qui, sans être du dehors, n'était pas tout à fait du

dedans, et à laquelle, peu de jours après la formation du cabinet, nous

fîmes faire un grand pas, l'Algérie. Je m'en étais toujours sérieusement

préoccupé; j'avais pris part à toutes les discussions dont elle avait

été l'objet; j'avais exprimé à la fois la ferme résolution que la France

conservât sa nouvelle possession, et l'intention de n'y pousser notre

établissement que pas à pas, selon les exigences et les chances

de chaque jour, sans préméditation de guerre et sans impatience

d'agrandissement. C'était, à mon avis, la seule conduite sensée, et la

disposition des Chambres nous en faisait une loi: au sein non-seulement

du parti conservateur, mais de l'opposition, beaucoup de personnes

croyaient peu à l'utilité de cette conquête, en redoutaient l'extension

et résistaient aux dépenses qu'elle entraînait; quelques-unes allaient

même jusqu'à provoquer formellement l'abandon. Nous trouvâmes, en

1840, les affaires de l'Algérie dans un état à la fois de crise et de

langueur: la paix conclue en 1837, à la Tafna, avec Abd-el-Kader, avait

été rompue; après en avoir employé les loisirs à rallier les tribus

éparses, à organiser ses bataillons réguliers et à se procurer des

munitions, le héros arabe avait recommencé partout la guerre. Le

maréchal Valée, gouverneur général depuis la prise de Constantine,

la soutenait dignement, mais sans résultats décisifs: des expéditions

partielles réussissaient; princes, officiers et soldats se faisaient

grand honneur; nos journaux retentissaient de la résistance de Mazagran,

de la prise de Cherchell, du passage de l'Atlas, de l'occupation de

Médéah et de Milianah; mais la situation générale restait la même,

et Abd-el-Kader, toujours battu, maintenait ou rallumait toujours

l'insurrection. C'était un sentiment répandu parmi les personnes qui

prenaient aux affaires de l'Algérie le plus d'intérêt que, de tous

nos officiers, le général Bugeaud était le plus propre à poursuivre

efficacement cette difficile guerre: il exposait, en toute occasion, ses

idées à ce sujet avec une verve abondante et puissante et une confiance

en lui-même qui avait bien plus l'apparence que la réalité de la

présomption, car en même temps qu'il se promettait le succès, il ne

se faisait aucune illusion sur les difficultés, et ne négligeait aucun

moyen de les surmonter. Employé déjà plus d'une fois en Afrique, il y

avait promptement fait preuve d'habileté et d'influence; l'armée avait

confiance en lui et goût pour lui; les Arabes avaient peur de lui. Le

cabinet de M. Thiers avait eu, si je suis bien informé, envie de le

nommer gouverneur général; mais par sa rude ardeur dans la politique

de résistance, par son attitude dans la Chambre, par ses divers

antécédents, le général Bugeaud était antipathique au côté gauche, et

M. Thiers ne le fit pas nommer. Nous n'avions pas les mêmes motifs

d'hésitation; j'avais foi dans le talent militaire du général Bugeaud et

dans sa fermeté politique; le roi, le maréchal Soult et tout le conseil

partagèrent mon opinion; le 29 décembre 1840, il fut nommé gouverneur

général de l'Algérie, et après avoir subi avec un plein succès, dans

son arrondissement, l'épreuve de la réélection, il entra, vers la fin de

février 1841, en possession active de son gouvernement.

Dès son début, dans ses deux campagnes du printemps et de l'automne

en 1841, il justifia largement notre attente. Abd-el-Kader ne fut pas

détruit; on ne détruit pas, tant qu'on ne l'a pas tué ou pris, un grand

homme à la tête de sa nation; mais il fut partout battu, pourchassé

et réduit à la défensive. Plusieurs tribus arabes, et des plus

considérables, se soumirent. Plusieurs points de la Régence, et des

plus importants, furent atteints et fortement occupés. Notre domination

reprit son cours d'affermissement et de solide progrès. Le général

Bugeaud, en partant, m'avait exposé son plan de conduite; depuis qu'il

était en Algérie, il me tenait au courant de ses opérations, de leur

intention et de leur résultat, se plaignant un peu de n'avoir point

de lettre de moi, réserve que je gardais pour ne pas offusquer la

susceptibilité du maréchal Soult officiellement chargé des affaires de

l'Algérie. J'écrivis le 21 septembre 1841 au gouverneur général: «Si

je vous écrivais toutes les raisons pour lesquelles je ne vous ai pas

encore écrit, je suis sûr que, dans le nombre, vous en trouveriez

de très-bonnes, et que vous me pardonneriez mon silence. Je le romps

aujourd'hui sans perdre mon temps à l'expliquer. Je le regretterais

amèrement si je pouvais supposer qu'il vous a donné une seule minute de

doute sur mes sentiments pour vous. Mais cela ne peut pas être. Soyez

sûr, mon cher général, qu'il n'y a personne qui vous porte plus d'estime

et d'amitié sincère. Nous nous sommes vus et éprouvés dans des moments

qu'on n'oublie jamais.

«Vous avez eu de vrais succès. Vous en aurez encore. Votre prochaine

campagne affermira et développera les résultats de la première. Je m'en

réjouis pour nous comme pour vous. Évidemment il faut, avant tout et

par-dessus tout, rétablir en Afrique notre ascendant moral, en donner

aux Arabes le sentiment profond, permanent, et si on ne peut espérer

leur soumission complète et durable, jeter au moins parmi eux la

désorganisation et l'abattement.

«C'est là la question du moment. Vous êtes en train de la résoudre.

J'admets que ce n'est pas fini, que vous avez encore bien des efforts à

faire, que pour ces efforts il vous faut des moyens, que c'est à nous de

vous les fournir; et pour mon compte, dans le conseil et à la tribune,

je vous soutiendrai de tout mon pouvoir. Même bien soutenu, votre

fardeau est encore très-lourd. Nous vous devons d'en prendre notre part.

«Mais je suppose la question du moment résolue, les Arabes intimidés,

la confédération qui entoure Abd-el-Kader désunie. Reste la grande

question, la question de notre établissement en Afrique et de la

conduite à tenir pour qu'il soit solide. S'il est solide, il deviendra

utile.

«Le premier point, à mon avis, c'est la délimitation claire, rigoureuse,

entre deux territoires: l'un, directement occupé par la France et livré

à des colons européens, l'autre indirectement dominé au nom de la France

et laissé aux Arabes.

«La séparation des deux races me paraît être la règle fondamentale de

l'établissement, la condition de son succès.

«Quel doit être, dans les diverses provinces de la régence, le

territoire réservé à notre domination directe et à la colonisation

européenne? Vous seul pouvez nous fournir les renseignements nécessaires

pour résoudre cette question. Recueillez-les, je vous prie, avec soin;

arrivez à des propositions précises. Nous ne ferons rien de raisonnable,

ni de durable, tant que nous n'aurons pas, à cet égard, un parti bien

pris et bien connu, en Afrique comme ici.

«Dans le choix et la délimitation du territoire européen, il faut se

diriger d'après cette idée qu'il doit suffire un jour à la nourriture

et à l'entretien de notre établissement, soit de la population qui

le cultivera, soit de l'armée qui le défendra. Ce sera là un résultat

très-long à obtenir; mais il faut, dès aujourd'hui, l'avoir en vue et

régler en conséquence la limite de notre occupation directe.

«Cette limite fixée, il faut déterminer, dans le territoire européen,

les portions qui seront livrées les premières à la colonisation,

et procurer aux colons, quels qu'ils soient, militaires ou civils,

compagnies ou individus, une sécurité réelle. Par quels moyens cette

sécurité peut-elle être acquise? A quelle étendue de terrain doit-elle

d'abord s'appliquer? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'il faut un

territoire européen, que, dans ce territoire, il faut des colons, qu'à

ces colons il faut la sécurité.

«Toutes les autres questions que soulève la colonisation sont

secondaires et ne doivent être abordées que lorsque celles-ci seront

résolues.

«Quant au territoire arabe, en l'interdisant absolument aux colons

européens, nous devons évidemment y occuper quelques points militaires

où notre domination soit visible et d'où elle s'exerce en cas de besoin.

Plus j'observe, plus je demeure convaincu que ces points doivent être

peu nombreux et fortement occupés.

«Hors de ces points, l'exploitation et l'administration du pays doivent

être laissées aux Arabes, à leurs chefs, à leurs lois, à leurs moeurs,

sous la seule condition du tribut. Toute notre activité doit être là

une activité de savoir-faire et de diplomatie pour bien vivre avec

les tribus diverses, les empêcher de se coaliser contre nous, nous

en attacher spécialement quelques-unes, avoir des intelligences dans

toutes, et maintenir, parmi elles, le sentiment de notre force sans nous

mêler de leurs affaires.

«Ici, comme pour le territoire européen, je laisse de côté les questions

secondaires. Vous seul pouvez, non-seulement les résoudre, mais les

poser.

«Je laisse également de côté d'autres questions, importantes mais

spéciales, comme celle des travaux maritimes à exécuter sur certains

points de la côte, celles de la fixation du domaine public et de

l'organisation administrative. Je ne veux aujourd'hui, mon cher général,

que vous faire bien connaître l'état de mon esprit sur l'ensemble et

les conditions générales de notre établissement, vous demander si votre

pensée s'accorde avec la mienne, et poser ainsi les bases de l'entente

qui doit exister entre nous pour que je puisse vous aider efficacement

quand j'aurai à débattre, au Palais-Bourbon et au Luxembourg, ce que

vous aurez fait en Afrique.»

Dans le plan que j'exposais ainsi au général Bugeaud, il y avait,

l'expérience me l'a appris, un peu de système préconçu et d'utopie.

Je croyais trop à la possibilité de régler, selon la justice et par la

paix, les rapports des Français avec les Arabes, des chrétiens avec

les musulmans, des colons avec des indigènes. Je ne tenais pas assez

de compte des difficultés et des entraînements que devait amener la

juxtaposition des races, des religions, des territoires, des autorités,

des propriétés. La réflexion préalable ne voit jamais les choses

exactement comme elles sont, et la raison ne devine pas tout ce que

révélera l'expérience. Mais c'est précisément la mission et l'honneur de

l'esprit humain de prendre, dans les affaires humaines, une initiative

salutaire malgré les erreurs qui s'y mêlent, et la politique pratique

tomberait dans un abaissement ou un engourdissement déplorable, si

l'utopie ne venait de temps en temps la sommer de faire une part à ses

généreuses espérances. J'aspirais à introduire, dans le gouvernement de

l'Algérie conquise, une large mesure d'équité, d'humanité, de respect

du droit, et j'indiquais au général Bugeaud quels en étaient, selon moi,

les conditions et les moyens.

Il me répondit de Mostaganem, le 6 novembre 1841: «Je trouve ici votre

excellente lettre. Elle demande une réponse sérieuse, bien réfléchie,

que je n'ai pas le temps de vous faire en ce moment, mais que vous aurez

dès que je serai débarrassé du plus gros de ma besogne arriérée par

cinquante-trois jours de campagne que je viens de faire. Je sens combien

il est important que je satisfasse à vos questions.

«Vous me demandez en quoi vous pouvez m'aider; le voici. Le plus grand

service que vous puissiez me rendre pour le moment, c'est de faire

récompenser raisonnablement mon armée. Après avoir été prodigue envers

elle sous le maréchal Valée qui obtenait tout ce qu'il demandait pour

les plus minimes circonstances, on est devenu extrêmement avare. Je n'ai

pu rien obtenir pour grand nombre d'officiers très-méritants, malgré mes

demandes réitérées. L'armée d'Afrique, de laquelle j'ai exigé beaucoup

cette année, compare ses services, et elle n'est pas satisfaite. Elle

compare aussi les époques, et la comparaison ne m'est pas avantageuse

puisque j'exige beaucoup plus de fatigue et que j'obtiens beaucoup moins

de faveurs. J'ai cru devoir ramener les bulletins à la vérité et à la

modestie qu'ils doivent avoir chez une armée que, pour la rendre capable

de faire de grandes choses, on ne doit pas exalter sur les petites. Je

suis tenté de croire que cela a tourné contre nous. On a cru que nous

avions peu fait, parce que nous n'avons pas rédigé de pompeux bulletins

pour de petits combats. Mais on devrait savoir que nous ne pouvons pas

avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le plus grand

mérite dans cette guerre ne consiste pas à gagner des victoires, mais à

supporter avec patience et fermeté les fatigues, les intempéries et les

privations. Sous ce rapport, nous avons dépassé, je crois, tout ce qui

a eu lieu jusqu'ici. La guerre a été poussée avec une activité

inouïe, tout en soignant les troupes autant que les circonstances le

permettaient, et elles le reconnaissent; le soin que je prends d'elles

et la vigueur de nos opérations me font un peu pardonner la rareté

des récompenses; mais si la parcimonie continuait, il pourrait en être

autrement. Il est de l'intérêt du pays que mon autorité morale ne soit

pas affaiblie.

«Je comprends qu'il est délicat, pour vous, de toucher cette corde dans

le conseil. Cependant il peut se présenter une circonstance favorable

et naturelle de dire votre mot. Vous pouvez d'ailleurs en avoir un

entretien particulier avec le roi. J'espère que Sa Majesté ne m'en veut

pas pour avoir eu quelques petites vivacités avec M. le duc de Nemours,

que j'ai du reste fort bien traité. Plût au ciel que tous les serviteurs

de la monarchie lui fussent aussi dévoués que je le suis et eussent mes

vivacités!»

Je fis, auprès du roi, ce que désirait le général Bugeaud; plusieurs de

ses officiers obtinrent les récompenses qu'il avait demandées pour eux,

et personne ne lui rendit, dans les conversations diverses, plus de

justice que M. le duc de Nemours, plus sensible que personne au mérite

simple et au devoir bien accompli. Rentré à Alger, le général Bugeaud

m'écrivit[54]: «Ayant à peu près comblé mon arriéré de deux mois et

imprimé une nouvelle activité à tous les services, à tous les travaux,

je relis votre bonne lettre du 21 septembre que je n'ai reçue que le 5

novembre et pour laquelle je vous ai promis une réponse.

[Note 54: Le 27 novembre 1841.]

«Je pourrais me borner à vous envoyer, comme je le fais, copie d'un

mémoire sous forme de lettre que j'adresse au ministre de la guerre,

en réponse à une série de questions qu'il avait posées dès les premiers

jours de septembre; vous y trouveriez la plus grande partie des choses

que vous me demandez. Mais certains passages de votre lettre appellent

quelque chose de plus; je vais tâcher d'y satisfaire.

«D'abord, j'ai remarqué avec grand plaisir que vous avez bien compris la

situation, ce qui fait qu'en général vous posez les questions comme

il faut. Vous reconnaissez «qu'avant tout, il faut rétablir en Afrique

notre ascendant moral et en donner aux Arabes le sentiment profond.»

Puis vous ajoutez: «Et si l'on ne peut espérer leur soumission complète,

il faut au moins jeter parmi eux la désorganisation et l'abattement.»

«Dans la première partie de ce paragraphe, nous sommes parfaitement

d'accord; mon système de guerre a eu ce but et, je crois, en grande

partie cet effet. Sur le second point, nous différons, en ce que vous

paraissez douter de la soumission complète et que j'en suis assuré,

pourvu que nous sachions persévérer dans notre impolitique entreprise.

«Si nous sommes en voie, comme j'en ai la conviction, de produire la

désorganisation et l'abattement, avec de la ténacité nous obtiendrons

infailliblement la conquête et la domination des Arabes. Que

ferions-nous d'ailleurs de la désorganisation et de l'abattement si nous

abandonnions la partie? Le découragement aurait bientôt fait place à

la confiance et à l'arrogance qui est un caractère de ce peuple. Il

penserait avec raison que, si nous n'avons pas achevé notre oeuvre,

c'est que nous ne l'avons pas pu, et avant six mois, il faudrait

recommencer la guerre.

«Mais j'ai tort d'insister sur votre doute; il est évident que ce n'est

qu'un pis-aller, puisque vous ajoutez immédiatement: «Vous êtes en train

de résoudre la question; j'admets que ce n'est pas fini, que vous

avez bien des efforts à faire, que, pour ces efforts, il vous faut des

moyens, que c'est à nous de vous les fournir, etc., etc.»

«Non, tout n'est pas fini et il y a encore beaucoup à faire; mais

la besogne la plus difficile est faite; les premières pierres de cet

édifice arabe, beaucoup plus solide qu'on ne croyait, sont arrachées;

encore quelques-unes, et la démolition ira vite. Nous avons détruit

presque tous les dépôts de guerre. Nous avons foulé les plus belles

contrées. Nous avons fortement approvisionné les places que nous

possédons à l'intérieur. Nous avons profondément étudié le pays dans un

grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et les

retraites des tribus pour nous échapper, en sorte qu'à la prochaine

campagne nous serons en mesure de leur faire beaucoup plus de mal. Mais

ce qui est beaucoup plus capital, c'est que nous avons singulièrement

affaibli le prestige qu'exerçait Abd-el-Kader sur les populations. Il

leur avait persuadé que nous ne pouvions presque pas nous éloigner de la

mer: «Ils sont comme des poissons, disait-il; ils ne peuvent vivre qu'à

la mer; leur guerre n'a qu'une courte portée et ils passent comme les

nuages. Vous avez des retraites où ils ne vous atteindront jamais.» Nous

les avons atteints cette année dans les lieux les plus reculés, ce qui

a frappé les populations de stupeur. Aussi commençons-nous à avoir des

alliés et des auxiliaires; il est permis de croire que la défection du

Sud grossira; la soumission de cette partie des douars et des smélas qui

était restée toujours fidèle à l'émir, et qui se composait des familles

les plus fanatiques, est un événement important parce qu'en outre des

quatre cents cavaliers que nous y gagnons, c'est un excellent symptôme

de l'affaiblissement du chef arabe. Cet exemple doit être contagieux,

et dès que nous aurons un certain nombre de tribus, la boule de neige

se grossira vite si nous savons la pousser avec énergie, et la faire

toujours rouler jusqu'à ce que nous ayons tout ramassé, tout dominé.

Les demi-moyens n'obtiennent que des demi-résultats qui n'assurent rien;

c'est toujours à recommencer. Notre politique et notre guerre en Afrique

doit être ce qu'aurait dû être la vôtre à l'intérieur: on vous a attaqué

trois fois les armes à la main et trois fois vous avez vaincu; mais

trois fois aussi vous vous êtes arrêté comme ayant peur d'être trop

victorieux. Voyez le parti qu'en ont tiré les factions; voyez-les

aujourd'hui plus audacieuses et plus vivaces que jamais; vous ont-elles

su gré de vos ménagements, de votre mansuétude? Non; elles ont dit que

vous aviez peur et vous n'avez découragé que vos amis. Et voilà pourquoi

vous êtes obligé de leur dire: «Nous n'aurons point de repos, nous

sommes condamnés à être infatigables.» (Expressions de votre lettre.)

«Ne faisons pas de même en Afrique, ne nous contentons pas d'une

demi-soumission, d'un léger tribut, ce qui serait infailliblement

précaire. Puisque nous avons été assez insensés pour engager la lutte,

triomphons complétement et gouvernons les Arabes. _Mêlons-nous de leurs

affaires_ et demandons-leur l'impôt tout entier, car c'est, dans leurs

moeurs, le signe le plus marquant de la puissance d'une part et de la

soumission de l'autre. Toute la diplomatie dont vous me parlez ne vaut

pas cela, et cela n'empêche pas d'être habile d'ailleurs.

«Je n'entends pas dire par là que nous devions donner partout aux Arabes

des chefs et des administrateurs français, bien que quelques tribus

de la province de Constantine en aient demandé; non, nous devons les

gouverner longtemps par des indigènes; mais ces chefs de notre choix

doivent être tenus vigoureusement et ne gouverner qu'en notre nom. Le

général Négrier[55] les tient très-bien; aussi a-t-il considérablement

augmenté les revenus, et il les augmentera chaque année davantage.

[Note 55: Commandant dans la province de Constantine.]

«Vous voulez savoir mon opinion sur la manière de nous établir dans le

pays pour y maintenir notre puissance et pour que la conquête ne soit

pas éternellement à charge à la métropole; je vais vous la dire.

«Vous verrez, dans ma lettre au ministre de la guerre, que, comme

vous, je pense qu'il doit y avoir un territoire arabe et un territoire

français, c'est-à-dire que nous ne devons pas nous mêler dans

l'exploitation rurale des localités, et que la fusion n'est possible que

dans un certain nombre de villes; mais je pense en même temps que nous

ne devons pas être divisés par grandes masses géographiques, car cette

division ne nous permettrait pas d'exercer l'action gouvernementale dont

j'ai cherché à démontrer la nécessité pour rendre notre établissement

durable.

«Dans l'assiette de nos établissements, nous devons avoir toujours en

vue la révolte, la guerre qui l'accompagne, et la force militaire plus

encore que les convenances agricoles et commerciales. Il faut donc

occuper les positions militaires, les centres d'action, et vous énoncez

une grande vérité de guerre en disant que ces points doivent être

peu nombreux, mais que nous devons y être forts. Quand les points

d'occupation sont nombreux, on ne peut qu'être faible dans chacun, et

dès lors il y a paralysie de toutes les forces. Les points d'occupation

n'ont en général d'autre puissance que celle de la mobilité des troupes

qui peuvent en sortir; quand elles ne sont tout juste que ce qu'il faut

pour garder le poste, elles sont dominées par lui; mais quand elles

peuvent sortir avec des forces suffisantes, elles commandent dans un

rayon de trente ou quarante lieues.

«Ces vérités si simples paraissent avoir été ignorées, et

l'éparpillement des postes paralyse encore, en ce moment, plus du tiers

de l'armée d'Afrique.

«A ce point de vue, je voudrais placer la colonisation civile sur la

côte et la colonisation militaire dans l'intérieur, sur des points bien

choisis et sur nos lignes de communication les plus importantes. Ainsi,

colonisation civile autour d'Oran, Arzew, Mostaganem, Cherchell, Alger,

Philippeville et Bone; colonisation militaire à Tlemcen, Mascara,

Milianah, Médéah, Sétif, Constantine, et de poste en poste sur la

communication de ces points-là avec la côte. Sur quelques-uns des

points de la côte et de la colonie militaire seraient placées de

petites réserves de troupes régulières que fournirait et relèverait la

métropole, mais que payerait, à un temps donné, le budget de la colonie.

La colonisation civile serait militarisée autant que possible.

«Ce système étreindrait le pays une fois soumis, de manière à ce que

les révoltes sérieuses fussent à peu près impossibles. La politique et

l'énervante civilisation compléteraient l'oeuvre. La race européenne,

plus favorisée, mieux constituée et plus industrieuse que la race arabe,

progresserait, je crois, davantage, et pourrait, dans la suite des

temps, former la plus grande masse de la population.

«Reste une grande question qui, bien que trop tardive, demande pourtant

à être résolue: quels avantages la métropole tirera-t-elle de sa

conquête?

«Des avantages proportionnés aux sacrifices qu'elle a faits et fera,

aux dangers et aux embarras que cette conquête lui aura causés, ne les

cherchons pas, ce serait en vain. Mais nous pouvons trouver d'assez

nombreuses fiches de consolation. A cet égard, mes idées sont moins

fâcheuses qu'elles ne l'étaient avant d'avoir parcouru l'Algérie, comme

je l'ai fait cette année; jugeant de tout par quelques parties, je

croyais que l'Algérie était loin de mériter son antique réputation de

fertilité. Je pense aujourd'hui qu'elle est fertile en grains, qu'elle

peut l'être en fruits, en huile, en soie, et j'ai acquis la certitude

qu'actuellement elle nourrit, sans industrie, beaucoup de bétail et de

chevaux, et qu'elle possède beaucoup plus de combustible qu'on ne le

pensait; seulement ce combustible est mal réparti.

«Nos colons et les Arabes, quand ils ne feront plus la guerre, pourront

donc être dans l'abondance, et avoir un excédant de produits pour le

livrer au commerce. Actuellement, malgré leur mauvaise administration,

leurs guerres incessantes et la barbarie de leur agriculture, les Arabes

produisent plus de grains et de bétail qu'il ne leur en faut pour leur

consommation.

«Je juge de la fertilité, non-seulement par les produits que j'ai vus

sur le Chélif, la Mina, l'Illel, l'Habra, le Sig, etc.; mais encore

par la population et celle-ci par le grand nombre de cavaliers. J'ai la

certitude que la province d'Oran possède 23,000 cavaliers montés sur des

chevaux qui leur appartiennent; quatre surfaces pareilles en France ne

produiraient pas autant de chevaux. Un tel pays n'est pas pauvre:

bien administré, il pourra très-bien payer les impôts nécessaires pour

couvrir les dépenses gouvernementales et procurer à la métropole des

échanges avantageux. Elle y trouvera d'excellents chevaux pour monter sa

cavalerie légère; elle peut même y former des Numides modernes qui lui

rendraient de grands services dans ses guerres d'Europe. Elle y

trouvera un débouché pour sa population croissante et pour ses produits

manufacturés, si elle a le bon esprit de concentrer la population

algérienne dans l'agriculture. Enfin elle y trouvera quelques emplois

pour ces capacités pauvres qui nous obstruent et constituent l'un des

plus grands dangers de notre société.

«L'Algérie sera aussi une cause d'activité pour notre marine, et

quelques-uns de ses ports améliorés ne seront pas sans utilité dans une

guerre sur la Méditerranée et pour étendre notre influence sur cette

mer.

«Je pourrais trouver d'autres compensations de moindre importance. Je

pourrais dire qu'on formera en Algérie des hommes pour la guerre et le

gouvernement, qu'on y trouvera du plomb, du cuivre et d'autres minéraux,

etc., etc. Je n'ai voulu toucher que les points principaux.»

Le général Bugeaud était trop modeste quand il classait ainsi à la fin

de sa liste, et comme par _post-scriptum_, les hommes de guerre et de

gouvernement parmi les produits possibles de l'Algérie; les événements

leur ont assigné un plus haut rang. Il était plus pressé que moi de

poursuivre, par la force, la complète domination de la France sur les

Arabes, et plus sceptique que moi sur les avantages et l'avenir de notre

établissement en Afrique; mais je ne m'inquiétais pas beaucoup de l'une

ni de l'autre de ces différences entre nos vues; j'avais la confiance

qu'il ferait bien la guerre, et qu'en la faisant il ne s'emporterait pas

fort au delà de ses instructions; il était plus vaillant que téméraire

et plus intempérant dans ses paroles que dans sa conduite: «Il me faut

un gouvernement,» disait-il au milieu des crises de 1848, quand la

France cherchait partout un gouvernement et quand il eût pu être tenté

de lui offrir le sien; il se jugeait bien lui-même; il était plus

capable de bien servir et de bien défendre le gouvernement de son pays

qu'ambitieux d'en prendre et propre à en porter lui-même le fardeau.

Quelques mois après la date de la lettre que je viens de citer[56], il

m'écrivit d'Alger: «Encore une lettre confidentielle et expansive. Des

lettres de Paris parlent de la retraite de M. le maréchal Soult pour

cause de santé, et ajoutent que l'on flotte entre M. le maréchal Valée

et moi. Je regarderais l'éloignement actuel de M. le maréchal Soult

comme un grand malheur, et si mon rappel de l'Afrique en était la

conséquence, ce serait, à mes yeux, doublement regrettable. Non que

j'aie l'orgueil de penser qu'on ne pourrait pas me remplacer ici pour le

talent et le savoir-faire; mais parce que j'ai acquis, sur les Arabes,

un ascendant qu'un autre, quelque habile qu'il fût, aurait besoin

d'acquérir avant d'être aussi utile que moi.

[Note 56: Le 3 mars 1842.]

«J'ajouterai, comme considération très-secondaire, que j'ai aujourd'hui

le plus vif désir de mener mon oeuvre à fin avant de quitter, et vous le

comprendrez aisément sans que je m'explique davantage.

«Assurément vous êtes, de tous les hommes politiques, celui avec lequel

j'aimerais le mieux m'associer au gouvernement du pays; mais je serais

désespéré d'abandonner l'Afrique au moment où je crois toucher à la fin

de la guerre.

«Peut-être je combats un fantôme. Il se peut qu'on n'ait jamais eu

l'ombre de cette pensée; mais dans tous les cas, il ne peut pas être

nuisible de vous faire connaître d'avance mon opinion à cet égard.»

Je crois, et la lettre du général Bugeaud m'y autorise, que la pensée

dont il se défendait ne lui était point désagréable, et qu'il eût

volontiers consenti à conduire les affaires de l'Algérie, avec toutes

celles du département de la guerre, de Paris au lieu d'Alger. Mais il

combattait, comme il le dit, un fantôme; il n'était nullement

question, à cette époque, de la retraite du maréchal Soult: les grandes

difficultés de la situation à l'extérieur étaient surmontées; celles

de l'intérieur, tout en se faisant pressentir, n'avaient pas un aspect

très-redoutable. Quand la session de 1842 fut close et la Chambre des

députés dissoute, le 13 juin 1842, le cabinet bien établi avait en

perspective un succès probable dans les élections et un avenir plus

chargé de travaux que d'orages.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 19 / 120 题