«1º Rester fort tranquilles; éviter plutôt que rechercher la discussion

sur l'union douanière franco-belge, et bien donner la persuasion que

nous ne recherchons pas non plus le fait. Il faudra que cette union

vienne nous chercher et que la Belgique nous l'impose en quelque sorte,

comme une nécessité de sa propre existence;

«2º Garder, sur le fond de l'affaire, toute notre indépendance; ne

reconnaître à personne le droit de s'y opposer, aux termes des traités

et des principes du droit public;

«3º Observer soigneusement les dispositions des diverses puissances à

cet égard. En sont-elles toutes préoccupées dans le même sens et au même

degré? Quelles différences existent entre elles? Jusqu'où iraient-elles

dans leur résistance? Des objections, des efforts cachés pour empêcher,

une protestation publique, la guerre, voilà les divers pas possibles

dans cette carrière; à quel point telle ou telle puissance s'y

arrêterait-elle?

«4º Quant à présent, au delà de ce travail d'observation et d'attente,

une seule chose nous importe; c'est d'empêcher toute démonstration,

toute démarche collective et officielle. Cela nous compromettrait et

nous gênerait. Regardez-y bien.»

J'adressai la même lettre, _mutatis mutandis_, aux représentants du

roi à Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Bruxelles et à La Haye. Je ne

pouvais ignorer que les diverses puissances n'attachaient pas toutes,

à cette question, autant d'importance que l'Angleterre ou la Prusse,

et n'y portaient pas toutes la même ardeur. Je savais notamment que le

prince de Metternich avait écrit au comte d'Appony: «Quant au travail du

roi Léopold avec le cabinet français pour arriver à une union douanière

des deux pays, j'y donne, pour mon compte, très-peu d'importance, et je

trouve que le cabinet de Berlin a bien tort de s'en inquiéter autant. La

France ne demanderait pas mieux que d'avaler la Belgique, et la Belgique

serait charmée de s'engraisser commercialement à la table de la France.

Cela est clair et fort simple. Cependant aucun gouvernement ni aucun

pays ne se laisse volontiers dévorer par un autre, et dans de telles

transactions le plus petit est toujours celui qui se tient le plus sur

ses gardes. S'il ne s'en tire pas bien, cela aussi est fort simple, et

c'est son affaire. Je vous répète que j'attache peu d'importance à tout

ce projet.» Dans ses relations avec les cours de Londres et de Berlin,

comme dans les communications officieuses qu'il me fit faire à ce sujet,

le prince de Metternich ne s'employa qu'à apaiser les inquiétudes, à

empêcher toute démarche active, collective et officielle. Il prenait

d'autant plus volontiers ce rôle impartial et amical qu'il était

convaincu que le projet d'union douanière franco-belge ne se réaliserait

pas: «Quand je considère, dit-il un jour au comte de Flahault, tous les

genres de danger auxquels le roi Léopold s'expose en le poursuivant,

quand je songe qu'une modification réciproque des tarifs assurerait aux

deux pays (tout aussi bien que pourrait le faire l'union douanière) tous

les avantages commerciaux qu'ils peuvent désirer, je me demande si le

roi Léopold a jamais eu bien sérieusement l'intention de conclure un

pareil traité, et s'il n'est pas plus probable qu'il a mis en avant ce

projet, qu'il doit savoir inexécutable, afin de n'arriver à rien, tout

en paraissant disposé à tout faire pour plaire au roi son beau-père,

à la nation française, au parti français en Belgique et au sentiment

national qui cherche un débouché pour l'excédant des produits belges.»

Je suis fort tenté de croire que M. de Metternich avait raison, et

que le roi Léopold n'a jamais sérieusement poursuivi le projet d'union

douanière, ni compté sur son succès. Quoi qu'il en fût de l'intention

du roi des Belges, le fait définitif fut conforme à la prévoyance du

chancelier d'Autriche; les négociations, les conférences, les visites et

les conversations royales et ministérielles n'aboutirent à rien; l'idée

de l'union douanière entre la France et la Belgique fut peu à peu

délaissée sans bruit; et le 13 décembre 1845, après quelques mois d'une

négociation plus restreinte et plus efficace, un nouveau traité de

commerce, en abaissant sur un grand nombre d'objets les tarifs mutuels,

régla pour six ans, d'une façon plus étendue et plus libérale que

n'avait fait celui du 16 juillet 1842, les relations commerciales des

deux pays.

J'eus peu de regret de ce résultat. Plus j'avais approfondi la question,

plus je m'étais convaincu que l'union douanière franco-belge aurait,

pour la France, des inconvénients que ne compenseraient point les

avantages politiques qu'on s'en promettait. Ces avantages étaient

plus apparents que réels et auraient été achetés plus cher qu'ils ne

valaient. Nous aurions trouvé dans ce fait une satisfaction vaniteuse

plutôt qu'un solide accroissement de force et de puissance. Quoi qu'en

dissent les partisans de la mesure, la Belgique ne se serait point

complètement assimilée et fondue avec la France; l'esprit d'indépendance

et de nationalité, qui y avait prévalu en 1830, s'y serait maintenu,

et aurait jeté, dans les rapports des deux États, des incertitudes, des

difficultés et des perturbations continuelles. Je suis persuadé que

les quatre grandes puissances auraient immédiatement opposé, à l'union

douanière franco-belge, une résistance formelle, et qu'elles auraient

officiellement réclamé la neutralité de la Belgique en la déclarant

compromise par un tel acte; l'Angleterre et la Prusse étaient déjà unies

dans ce dessein éventuel; la Russie se fût empressée de les soutenir, et

l'Autriche n'eût eu garde de s'en séparer. Mais dans l'hypothèse la plus

favorable, en admettant que les quatre puissances n'eussent pas pris

sur-le-champ une attitude active, elles n'en auraient pas moins été

profondément blessées et inquiètes; elles auraient perdu toute confiance

dans notre sagesse politique et dans la stabilité du régime général

qu'après 1830, et de concert avec nous, elles avaient fondé en Europe;

elles se seraient de nouveau concertées contre nous, c'est-à-dire

qu'elles seraient rentrées dans la voie des coalitions antifrançaises.

Et au moment même où nous aurions accepté cette mauvaise situation

européenne, nous aurions porté un sérieux mécontentement et un grand

trouble dans les principales industries françaises; nous aurions

fortement agité, au dedans, le pays replacé au dehors sous le vent des

méfiances et des alliances hostiles de l'Europe. Les inquiétudes et les

réclamations de l'industrie nationale eurent, auprès de nous, bien

plus de part que les considérations diplomatiques à l'abandon du projet

d'union douanière franco-belge; mais nous fîmes, en le laissant tomber

et en le remplaçant par l'abaissement mutuel des tarifs, acte de

prévoyance au dehors aussi bien que d'équité et de prudence au dedans.

Nous avions, à cette époque, dans nos rapports avec l'Angleterre, une

affaire, ou plutôt des affaires bien plus graves et plus permanentes que

l'union douanière franco-belge, les affaires d'Espagne.

Je n'ai rencontré dans ma vie et je ne connais dans l'histoire point

d'exemple d'une politique aussi obstinément rétrospective que celle de

l'Angleterre envers l'Espagne. La guerre de la succession espagnole sous

Louis XIV, le traité d'Utrecht, la maison royale de France régnante en

Espagne, le pacte de famille sous Louis XV, l'Espagne concourant avec

la France, sous Louis XVI, à l'indépendance des États-Unis d'Amérique,

l'invasion de l'Espagne par l'empereur Napoléon, tous ces faits étaient

encore, en 1840, et sont probablement encore aujourd'hui aussi présents

à la pensée du gouvernement anglais, aussi décisifs pour sa conduite que

s'ils étaient actuels et flagrants. La crainte des vues ambitieuses

et de la prépondérance de la France en Espagne est toujours une

préoccupation permanente et dominante en l'Angleterre.

Je n'ai garde de m'étonner de cet empire de la tradition dans la

politique d'un État bien gouverné; la mémoire est mère de la prévoyance,

et le passé tient toujours dans le présent une grande place. Les faits

changent pourtant; les situations se modifient, et la bonne politique

consiste à reconnaître ces changements et à en tenir compte, aussi bien

qu'à ne pas oublier les faits anciens et leur part d'influence. Depuis

1830, et surtout depuis 1840, les situations relatives de la France et

de l'Angleterre, quant à l'Espagne, étaient profondément changées, et

leurs politiques n'avaient plus les mêmes raisons d'être contraires, ni

même diverses. Quand nous avions, en 1833, reconnu la reine Isabelle et

le régime constitutionnel en Espagne, nous nous étions hautement séparés

du parti absolutiste espagnol qu'avait protégé la Restauration, en

nous rapprochant du parti libéral qui, depuis 1808, avait pour patron

l'Angleterre. Quand nous avions, en 1835, refusé d'intervenir à main

armée en Espagne, malgré les sollicitations de l'Angleterre elle-même,

nous avions donné la preuve la plus éclatante que nous n'y recherchions

point une prépondérance exclusive. Depuis le mois de septembre 1840

enfin, la reine Christine et les chefs du parti constitutionnel modéré,

qu'on appelait le parti français, avaient perdu en Espagne le pouvoir;

il avait passé aux mains du parti libéral exalté, reconnu comme le parti

anglais; le nouveau régent du royaume, Espartero, déclarait ouvertement

que «ses inclinations et ses opinions étaient et avaient toujours été en

faveur d'une alliance intime avec la Grande-Bretagne, et que c'était là

l'amitié sur laquelle il comptait.» Le gouvernement anglais avait

lieu d'être content de sa situation en Espagne et peu inquiet de nos

prétentions à y dominer.

Pourtant son inquiétude était toujours la même; la nécessité de

combattre en Espagne l'ambition et l'influence de la France le

préoccupait toujours passionnément. L'avènement du cabinet tory ne

paraissait pas avoir changé grand'chose à cette disposition; lord

Aberdeen témoignait, sur ce point comme sur tous les autres, plus de

liberté d'esprit et d'impartialité; mais les méfiances antifrançaises

de sir Robert Peel étaient si profondes qu'il se déclarait enclin à

rechercher, sur les affaires d'Espagne, l'entente et l'action concertée

de l'Angleterre avec l'Autriche, la Prusse et la Russie, qui n'avaient

reconnu ni la reine Isabelle ni le régime constitutionnel espagnol,

plutôt que l'accord avec la France: «Notre position et nos intérêts,

disait-il, s'accordent mieux avec la position et les intérêts de ces

puissances qu'avec ceux de la France; elles ont en commun avec nous le

dessein d'empêcher que l'Espagne ne devienne un pur instrument entre les

mains de la France. Résister à l'établissement de l'influence française

en Espagne, tel doit être notre principal et constant effort.» Le

ministre d'Angleterre à Madrid, M. Aston, homme d'esprit et d'honneur,

mais placé là à bon escient par lord Palmerston, était imbu des mêmes

préventions et de la même passion; il avait été un moment question de le

changer; mais il fut maintenu à son poste, et la politique de rivalité

et de lutte contre la France continua de prévaloir en fait à Madrid

pendant qu'à Londres le premier ministre la soutenait en principe dans

le conseil.

En même temps que je rencontrais à chaque pas cette disposition du

gouvernement anglais, j'apprenais d'Espagne, avant même qu'à Londres le

cabinet whig et lord Palmerston fussent tombés, que le régent Espartero

perdait chaque jour du terrain, et que le parti des modérés, les chefs

militaires surtout, préparaient contre lui une insurrection dont ils se

promettaient le retour au pouvoir de la reine Christine et de ses amis.

Espartero et ses partisans ne cachaient pas leurs alarmes; on allait

jusqu'à dire que, dans la perspective du succès de ce soulèvement, ils

méditaient de quitter l'Espagne et de se retirer à Cuba, emmenant

avec eux la jeune reine Isabelle, sa soeur l'Infante doña Fernanda,

et restant ainsi en possession de la royauté et du pouvoir légal.

Je n'ajoutais nulle foi à ce bruit, presque aussi invraisemblable à

concevoir qu'impossible à exécuter; mais j'étais très-frappé de l'état

des partis qu'il révélait et des événements qu'il faisait pressentir.

Le 6 août 1841, j'écrivis au roi, alors au château d'Eu: «Il est bien

à désirer que les amis de la reine Christine se tiennent tranquilles et

laissent le gouvernement du régent actuel suivre le cours de ses propres

fautes et des destinées qu'elles lui feront. Il descend visiblement: si

on tente de le renverser, on le relèvera peut-être, et réussît-on à le

renverser, il y aurait une victoire pleine de périls; tandis que, si

l'on attend, les bras croisés, que la victoire vienne, elle sera sûre.

La mort naturelle est, pour les gouvernements, la seule mort véritable,

la seule qui ouvre réellement leur héritage. M. Zéa[37] m'a paru fort

pénétré de ces idées, et la reine Christine est, je crois, très-disposée

à les accueillir.» Et quelques jours après, le 17 août, considérant les

affaires d'Espagne sous un autre aspect, j'écrivis également au roi:

«Une idée me préoccupe; je crains que nous n'ayons l'air d'abandonner

sans protection, sans secours, cette pauvre petite reine qui n'a auprès

d'elle, ni mère, ni gouvernante, ni gardien ou serviteur sûr et dévoué.

Ne serait-ce pas un moment très-convenable, très-digne, très-bien choisi

pour envoyer en Espagne un ambassadeur, accrédité auprès d'elle en cas

de mouvements révolutionnaires? Le gouvernement de Madrid n'aurait aucun

droit de se plaindre. Le roi ferait acte de prévoyance politique et de

protection de famille. Personne ne pourrait s'y méprendre, et je ne vois

pas, dans aucune hypothèse, qu'aucune mauvaise conséquence puisse en

résulter. Je prie le roi d'y bien penser et de vouloir bien me faire

connaître son impression.»

[Note 37: M. Zéa Bermudez, naguère ministre de la reine Christine,

était resté dans l'exil son intime et fidèle conseiller.]

À ma première lettre, le roi répondit[38]: «La reine Christine est venue

à Saint-Cloud le jour de mon départ; je lui ai parlé dans le sens que

vous me développez dans votre lettre d'hier, et elle y a complètement

abondé». Et à la seconde[39]: «Je partage votre opinion sur l'opportunité

de nommer dès à présent un ambassadeur près de la reine Isabelle II, et

de la couvrir ainsi de toute la protection que nous pouvons lui donner

aujourd'hui. Je préfère même beaucoup que nous prenions l'initiative, à

cet égard, avant l'Angleterre. Pourtant je crains qu'on ne donne à cette

démarche une interprétation qui, en en faussant le caractère et l'objet,

amènerait un résultat tout contraire à celui que nous voulons obtenir.

Cette interprétation consisterait à faire considérer l'envoi d'un

ambassadeur comme un pas vers Espartero et un hommage à sa régence. Je

crois que tout dépendra de la manière dont la reine Christine et

ses amis politiques envisageront et qualifieront la démarche. Par

conséquent, je voudrais que vous pussiez voir M. Zéa demain matin

de bonne heure, assez tôt pour que vous pussiez encore voir la reine

Christine elle-même avant votre départ pour Lisieux. Quand vous vous

serez assuré de la manière dont la reine et Zéa envisageraient cet acte,

s'il est pris par eux comme je le désire, alors l'effet est assuré et

nous pouvons aller immédiatement de l'avant. Mais si, au contraire, ils

n'y voient qu'un avantage pour Espartero, alors je crois qu'il faut

y renoncer quant à présent, et rester sur la ligne que nous avions

adoptée, c'est-à-dire attendre, avant de rien faire, ce que fera

le nouveau ministère anglais, et probablement ce qu'il voudra même

concerter avec nous.»

[Note 38: Le 7 août 1841.]

[Note 39: Le 18 août 1841.]

J'écrivis dès le lendemain au roi: «Je viens de voir M. Zéa. Il

est convaincu que la nomination immédiate d'un ambassadeur à Madrid

tournerait au profit d'Espartero, et serait regardée par le parti

modéré comme un grave échec. Il préfère beaucoup que le roi attende la

formation du nouveau cabinet britannique qui sera, dit-il, très-disposé

et même empressé à se concerter avec la France. J'ai trouvé la

conviction de M. Zéa si arrêtée et si profonde que je n'ai pas jugé

nécessaire de voir, sur le même sujet, la reine Christine. Je pense,

comme Votre Majesté, que la mesure ne serait bonne à prendre qu'autant

qu'elle produirait en Espagne sur tous les partis, exaltés ou modérés,

un effet analogue à l'intention dans laquelle elle serait prise.

Puisqu'il n'en serait pas ainsi, il faut attendre.»

Nous n'attendîmes pas longtemps: dès que le cabinet tory fut formé, M.

Zéa retira son objection à la nomination de notre ambassadeur à Madrid,

et me pressa même de l'accomplir. Il connaissait depuis longtemps lord

Aberdeen, et il en était fort connu et estimé. Il avait la confiance que

le nouveau cabinet anglais, essentiellement monarchique et conservateur,

le serait même en Espagne, et s'entendrait avec nous. Pour mon

compte, je tenais beaucoup à ce que notre ambassadeur fût nommé avant

l'explosion des troubles que tout le monde prévoyait au delà des

Pyrénées: si ces troubles tournaient en faveur du régent Espartero,

l'envoi inattendu d'un ambassadeur de France à Madrid devenait

une platitude; si au contraire la reine Christine et ses partisans

triomphaient, notre ambassadeur ne serait arrivé qu'à leur suite et

comme leur instrument. Ni l'une ni l'autre de ces situations ne nous

convenait; aux yeux de l'Angleterre comme de l'Espagne, nous voulions

être les amis de la reine Isabelle et de la monarchie constitutionnelle

espagnole, non des auxiliaires au service de l'un des partis qui, sous

ce régime, se disputaient violemment le pouvoir. Nous n'avions nulle

confiance dans le régent Espartero, mais nul dessein non plus d'entrer,

contre lui, dans l'arène et de travailler à son renversement. Nous ne

cachions point nos opinions et nos voeux quant au gouvernement

intérieur de l'Espagne, mais nous restions fidèles à notre politique

de non-intervention. Je demandai au roi d'instituer sans délai cette

ambassade, et de la confier à M. de Salvandy: esprit élevé, généreux,

entreprenant, monarchique et libéral avec une sincérité profonde quoique

un peu fastueuse, plein de vues politiques saines, même quand elles

étaient exubérantes et imparfaitement équilibrées, pas toujours mesuré

dans les incidents et les dehors de la vie publique, mais sensé au fond,

capable de faire des fautes, mais capable aussi de les reconnaître, d'en

combattre loyalement les conséquences et d'en porter dignement le poids.

Il avait été ministre de l'instruction publique dans le cabinet de M.

Molé, et je trouvais un réel avantage à le retirer de l'opposition et à

le rallier au ministère. Il connaissait et aimait l'Espagne. Il accepta

volontiers cette aventureuse mission[40]. La reine Christine

l'accueillit de bonne grâce, quoique avec quelque déplaisir; elle ne

trouvait pas qu'en envoyant un ambassadeur à Madrid pendant cette

régence d'Espartero contre laquelle elle avait protesté, le roi son

oncle fût aussi _Christino_ qu'elle l'aurait voulu; mais elle était de

ceux qui savent se résigner sans renoncer. M. de Salvandy se disposait à

partir quand les nouvelles de l'insurrection du général O'Donnell en

Navarre contre Espartero, dans les premiers jours d'octobre 1841,

arrivèrent à Paris, encore confuses et sans résultat.

[Note 40: Il fut nommé le 9 septembre 1841.]

Je sentis, en les recevant, que la nécessité et en même temps l'occasion

étaient venues de faire pleinement connaître au nouveau cabinet anglais

notre attitude, notre intention et le fond de notre pensée dans

nos relations avec l'Espagne. J'écrivis sur-le-champ à M. de

Sainte-Aulaire[41]: «Je suis sûr qu'à Londres, comme ailleurs, on nous

attribue ce qui se passe en Espagne; on croit que nous travaillons au

rétablissement de la reine Christine. Je ne m'en étonne pas; c'est une

idée naturelle, conforme aux vraisemblances et aux apparences. Voici le

vrai sur ce que nous avons pensé et fait depuis quelques années quant à

l'Espagne, sur ce que nous pensons et faisons aujourd'hui.

[Note 41: Le 11 octobre 1841.]

«Notre disposition générale envers la reine Christine est bienveillante,

bienveillante par esprit de famille, bienveillante à cause de la

personne même qui mérite vraiment et inspire naturellement de l'intérêt.

«La raison politique a concouru, pour nous, avec la bienveillance

personnelle. Lorsque, en 1833, malgré d'anciennes traditions et de

grands intérêts français, nous avons reconnu la régence de la reine

Christine, c'est que nous l'avons crue seule capable de gouverner

l'Espagne, d'y maintenir un peu de royauté et d'ordre, entre et contre

les prétentions de l'absolutisme inintelligent et du radicalisme

révolutionnaire.

«Si toute l'Europe avait pensé alors comme la France et l'Angleterre,

si les cinq grandes puissances avaient reconnu à la fois la royauté

d'Isabelle, la régence de Christine, et exercé à Madrid leur influence,

très-probablement cette influence aurait imprimé aux événements un autre

cours, et épargné à l'Espagne bien des malheurs, à l'Europe bien des

embarras.

«Malgré ses fautes, malgré ses malheurs, nous pensons qu'à tout prendre

la reine Christine n'a pas manqué à sa situation. Tant qu'elle a

gouverné, elle a employé, au profit de la bonne cause, au profit

des principes d'ordre et de justice, ce qu'elle a eu de force et

d'influence. Elle a été souvent entraînée, souvent vaincue, mais elle

a constamment lutté, et sa défaite a été le triomphe de l'esprit

d'anarchie.

«Voilà, sans rien taire ni rien exagérer, notre bienveillance pour la

reine Christine, son sens politique et ses motifs. Les faits ont déjà

montré quelle en était la limite.

«Après la chute de la reine Christine, nous avons accepté, sans

hésitation, sans interruption, les relations politiques avec la régence,

d'abord provisoire, puis définitive, d'Espartero. Il n'y a eu, entre les

deux gouvernements, point de rupture, même momentanée, point de choc,

même caché. J'ai hautement déclaré, dans les deux Chambres, que nous ne

nous mêlerions point des affaires intérieures de l'Espagne, que nous ne

nuirions en rien à son nouveau gouvernement.

«Notre conduite a été conforme à notre langage. Au profit du régent

Espartero comme de la reine Christine, nous avons retenu don Carlos en

France et, autant qu'il était en nous, préservé l'Espagne de la

guerre civile. Pas plus contre le régent Espartero que contre la reine

Christine, nous n'avons poursuivi l'exécution des engagements relatifs

aux quarante ou cinquante millions que l'Espagne nous doit, ce qui

l'aurait réduite à la publicité de la banqueroute.

«Les nouvelles occasions de querelle ne nous ont pas manqué. Les

procédés du nouveau gouvernement espagnol, envers la France et le roi,

ont été souvent très-inconvenants. Un conflit a failli éclater sur

notre frontière, à l'occasion de territoires et de droits de pâturage

contestés entre les deux pays. On a décidé et presque ordonné, à Mahon,

l'évacuation de l'îlot _del Rey_, sans nous en avoir seulement avertis.

J'ai évité ces occasions de brouillerie; j'ai été conciliant, au sein

même de relations froides et quelquefois épineuses; je n'ai témoigné

d'aucune susceptibilité, aucune défiance. Entre le cabinet de Madrid et

nous l'intimité n'existait pas; je n'ai pas souffert que la malveillance

s'y glissât un moment.

«Le séjour de la reine Christine en France, le bon accueil qu'elle y a

reçu, c'est là, je le sais bien, ce qui a excité et excite le plus de

soupçons.

«Comment eût-il pu en être autrement? Si nous n'avions pas bien reçu la

reine Christine, nous aurions manqué aux premiers devoirs de famille,

d'honneur, aux exemples de respect mutuel que se doivent entre eux les

souverains. Nous aurions également manqué aux plus simples conseils

de la prudence. Nous ne le dissimulons point; nous n'avons jamais bien

pensé de la révolution de septembre 1840 en Espagne et de l'avenir

d'Espartero; nous avons craint, au delà des Pyrénées, de nouvelles

explosions révolutionnaires; nous avons regardé la reine Christine comme

pouvant être, un jour, une ancre de salut pour l'Espagne, le seul

moyen possible de transaction et de gouvernement. À ce titre aussi,

je n'hésite pas à le dire, nous avons dû l'accueillir et ménager sa

situation.

«Nous lui avons conseillé de demeurer étrangère à toute menée contre le

nouveau gouvernement de Madrid. Nous lui avons dit que, si elle devait

être quelque jour utile à l'Espagne, c'était à la condition de n'être

remise en scène que par la nécessité évidente, après l'épuisement et la

chute des partis contraires, non par les intrigues de son propre parti.

Et, pour notre compte, nous nous sommes tenus absolument en dehors,

non-seulement de toute action exercée en Espagne par les partisans de la

reine Christine, mais même de toute relation avec eux. Nous avons écarté

toute insinuation de ce genre, et scrupuleusement accompli, envers le

gouvernement espagnol, ce que nous conseillait la prudence, ce que nous

prescrivait la probité. J'affirme que nous sommes complétement étrangers

à ce qui vient d'éclater en Espagne; nous n'y avons point connivé; nous

ne l'avons point connu d'avance; nous n'y aidons et nous n'y aiderons

en rien. Nous ne méconnaissons point les difficultés de notre situation

envers le gouvernement de Madrid, et nous ne saurions y échapper puisque

nous ne saurions changer la situation même. Mais nous ne changerons rien

non plus à notre conduite; elle sera, comme elle a été depuis un an,

parfaitement loyale et pacifique. Nous venons de le prouver à l'instant

même en ordonnant, selon le désir de M. Olozaga[42], que les carlistes,

qui s'étaient rassemblés sur la frontière pour rentrer en Espagne

en vertu de l'amnistie, en soient éloignés et refluent vers nos

départements de l'intérieur.

[Note 42: Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire

d'Espagne en France, depuis la régence d'Espartero.]

«Sur ce qui se passe et pour le moment actuel, voilà, mon cher ami, ce

qui est et ce que j'ai à dire; mais évidemment, et quoi qu'il arrive du

mouvement qui vient d'éclater, il faut penser à l'avenir de l'Espagne.

«Des trois partis qui s'agitent là, les absolutistes et don Carlos, les

modérés et la reine Christine, les exaltés et le régent Espartero ou le

tuteur Arguelles, aucun n'est assez fort ni assez sage pour vaincre

ses adversaires, les contenir et rétablir dans le pays l'ordre et un

gouvernement régulier. L'Espagne n'arrivera à ce résultat que par une

transaction entre les partis.

«À son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et

l'Angleterre n'y travailleront pas de concert. La rivalité de la

France et de l'Angleterre en Espagne, leurs luttes pour l'influence,

l'opposition de leurs patronages, cette seule cause suffirait à

entretenir la guerre des partis espagnols et à les frapper tous

d'impuissance quand ils arrivent au gouvernement.

«La bonne intelligence et l'action commune de la France et de

l'Angleterre sont indispensables à la pacification de l'Espagne.

«Et, comme vous l'a très-bien dit lord Aberdeen, pour que la France et

l'Angleterre s'entendent et agissent de concert en Espagne, il importe

qu'elles ne soient pas les seuls acteurs sur ce théâtre, et qu'avec

elles les autres grandes puissances y paraissent. À deux, il est à

craindre que la rivalité ne continue. À cinq, on peut espérer que

l'intérêt le plus général, le plus élevé, finira par prévaloir.

«Sans doute, les intérêts de second ordre ne cesseront pas d'exister;

sans doute, il y aura toujours entre la France et l'Angleterre, à propos

de l'Espagne, des questions d'amour-propre national et de jalousie

traditionnelle, des questions d'alliance et de mariage. Je ne méconnais

point l'importance et la difficulté de ces questions. Je n'hésite pas

à dire que, sur toutes, on nous trouvera modérés, conciliants, sans

arrière-pensées et sans prétentions exclusives. Je n'ai rien de plus à

dire aujourd'hui. Nous désirons vivement la pacification de l'Espagne;

elle importe à notre repos, à notre prospérité. Nous ne pouvons souffrir

qu'une influence hostile s'établisse là, aux dépens de la nôtre. Mais

j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement

gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes

intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec

tout le monde, et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer

à personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe,

aucune juste inquiétude.»

En expédiant cette lettre à M. de Sainte-Aulaire, j'ajoutai: «Lisez-la

à lord Aberdeen, et quoique bien particulière et confidentielle,

offrez-lui de lui en donner une copie. C'est l'expression vraie de notre

situation et de notre pensée: je désire qu'elle reste sous les yeux de

lord Aberdeen et de sir Robert Peel. Il est impossible de prévoir ce que

deviendra l'insurrection des _christinos_. Je n'en augure guère, quant à

présent, qu'une nouvelle cause d'anarchie dans le pays et d'impuissance

dans le gouvernement. Je tremble pour ces deux petites filles. C'est une

situation du moyen âge et de Shakspeare.»

Quand les premiers bruits de l'insurrection des _christinos_ arrivèrent

à Londres, lord Aberdeen s'en montra d'abord assez peu ému; il en parla

froidement à M. de Sainte-Aulaire, ajoutant, comme par occasion: «Je ne

voudrais pas trop émettre cette idée; mais au fond je ne vois de salut

pour l'Espagne que dans la réunion des partis de la reine Christine et

de don Carlos, au moyen d'un mariage.» Le surlendemain, il était plus

animé; comme M. de Sainte-Aulaire lui affirmait que nous n'étions pour

rien dans ce qui venait de se passer en Navarre: «Voilà encore, lui

dit-il, des choses que je dois croire contre toute vraisemblance;

mais assurément vous trouverez bien des incrédules. La reine Christine

n'est-elle pas à Paris? Ne va-t-elle pas partir pour se mettre à la tête

de l'insurrection?» Quand M. de Sainte-Aulaire lui eut lu et remis, le

15 octobre, ma lettre du 11, il en fut frappé, la garda cinq jours, et

lui dit, en la lui rendant, qu'il l'avait montrée à sir Robert Peel

et aussi à la reine «qu'elle devait beaucoup intéresser: Je crois,

ajouta-t-il, tout ce qu'affirme M. Guizot, quant à l'Espagne; mais il

sera difficile de le persuader à Madrid. Pourtant, les préventions

qu'en entrant aux affaires j'apportais contre Espartero sont aujourd'hui

diminuées; je le trouve modéré, sans grands talents, mais animé de

bonnes intentions et disposé à entendre raison. Du reste, j'ai écrit

à M. Aston pour lui prescrire de rester, vis-à-vis du régent, dans

la mesure que commandent les principes du droit public vis-à-vis

d'un gouvernement reconnu, sans toutefois rien exagérer et sans se

compromettre par des manifestations trop vives.»

Ce n'était pas à Madrid seulement qu'il était difficile de persuader

que nous n'étions pour rien dans l'insurrection des _christinos_, et que

nous n'avions en Espagne point d'autre dessein que ce que j'écrivais

à M. de Sainte-Aulaire. On mandait de Paris à Londres que

très-probablement j'étais, pour mon compte, étranger à l'insurrection,

et sincère dans ce que j'affirmais à cet égard, mais que ni du roi,

ni du maréchal Soult on n'en pouvait croire autant: on racontait les

fréquents entretiens du roi avec la reine Christine, la joie que,

disait-on, il avait témoignée en apprenant le soulèvement du général

O'Donnell; on parlait des audiences du maréchal Soult à divers officiers

_christinos_ partis pour l'Espagne. Le roi Louis-Philippe se laissait

quelquefois trop aller à ses premières impressions, et le maréchal

Soult s'inquiétait peu de mettre dans ses démarches de l'unité et de la

cohérence; mais quelles que fussent ses vivacités d'un moment, le roi

tenait fermement à sa politique générale, et le maréchal la servait sans

embarras à travers les déviations et les contradictions qu'un moment il

trouvait utiles ou commodes. Ils étaient l'un et l'autre bien décidés à

ne point engager la France et eux-mêmes dans les affaires de l'Espagne,

et l'erreur des diplomates était d'attacher à de petits faits un sens

et des conséquences qu'ils n'avaient pas. Les méfiants ne savent

pas combien ils sont crédules, ni avec quelle légèreté, dans leur

empressement à croire ce qui est vraisemblable, ils méconnaissent ce qui

est vrai.

Le mauvais succès de l'insurrection mit bientôt fin à ces doutes et à

ces rapports devenus sans importance. À Madrid comme dans les provinces,

le régent Espartero triompha rapidement. Le plus brillant et le plus

dévoué des partisans de la reine Christine, le général Diégo Léon, fut

pris et fusillé. À Paris, le résultat de la victoire du régent fut une

visite de M. Olozaga qui vint me dire qu'il avait ordre de demander que

la reine Christine fût éloignée de France; en cas de refus, il devait,

ajouta-t-il, demander lui-même ses passe-ports. Je n'attendis

pas d'avoir consulté le roi et le cabinet pour lui répondre qu'il

n'obtiendrait qu'un refus, et j'engageai en même temps M. de Salvandy

à retarder son départ; le roi, que j'en informai sur-le-champ, me

répondit: «Quant au départ de Salvandy, il me semble en effet

impossible de le laisser partir avant de savoir comment se sera terminée

l'impertinente demande d'Olozaga. Vous croyez que c'est ici qu'on la lui

a suggérée, je le crois comme vous; mais avec l'arrogance espagnole et

leur crainte de se compromettre avec la tribune ou les journaux, il

est probable que, quels que soient les inventeurs, le gouvernement

d'Espartero la soutiendra. Nous verrons. J'espère que la réponse sera

un peu altière. Si Olozaga le prend doucement et renonce, nous dirons:

«C'est bon,» et «Partez, Salvandy,» s'il n'est retenu par d'autres

raisons. Mais il est clair que nous serions fort empêtrés du départ

de Salvandy si Olozaga, se renfermant dans le cercle de Popilius,

nous disait de chasser la reine Christine ou de lui donner, à lui, ses

passe-ports. Alors ce serait à lui qu'il faudrait dire: «C'est bon,» et

«Partez, Olozaga.» Je pense bien qu'il n'y aurait pas, parmi nous, _a

dissentient voice_.»

Le cabinet fut unanime et le refus péremptoire. M. Olozaga n'insista

point, ne demanda point ses passe-ports, et M. de Salvandy resta à Paris

en attendant que la conduite du gouvernement espagnol, en Espagne et

envers nous, nous indiquât celle que nous avions nous-mêmes à tenir

envers lui.

Au bout de six semaines, et sinon au fond, du moins à la surface, les

situations étaient changées. En repoussant la demande de M. Olozaga

quant à la reine Christine, nous avions envoyé quelques troupes sur

notre frontière des Pyrénées et quelques vaisseaux sur la côte de

Catalogne, disant très-haut, ce qui était parfaitement vrai, que nous

n'avions nulle pensée agressive, mais que nous ne voulions supporter

aucune hostilité, aucune impertinence. Le régent Espartero, de son côté,

n'avait guère retiré, de sa victoire sur les _christinos_, d'autre

fruit que d'échapper au danger du moment; à leur tour, les anarchistes

l'attaquaient; à Barcelone, à Valence, sur plusieurs autres points,

il était aux prises avec les désordres et les insurrections

révolutionnaires; il travaillait honnêtement à les réprimer et

s'efforçait de suppléer, par le courage du soldat, à la fermeté que le

politique n'avait pas. Il nous témoignait en même temps des dispositions

modérées et conciliantes; au lieu de nous adresser des demandes ou des

plaintes inattendues et hautaines, M. Olozaga consultait M. Bulwer,

premier secrétaire de l'ambassade anglaise, sur la façon dont il devait

s'y prendre pour obtenir de nous les réponses ou les démonstrations

qu'on désirait à Madrid. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[43]:

[Note 43: Le 22 novembre 1841.]

«La corde se détend entre nous et l'Espagne. L'attitude prise par le

régent Espartero contre les anarchistes nous permet de modifier la nôtre

envers lui. Les vaisseaux que nous avions envoyés devant Barcelone en

sont déjà revenus. Sans retirer de notre frontière des Pyrénées les

troupes qui y sont déjà arrivées, nous ralentissons le mouvement de

celles qui étaient en marche pour s'y rendre. Très-probablement M. de

Salvandy partira bientôt pour Madrid.» M. de Sainte-Aulaire me répondit

sur-le-champ[44]: «Je crois en effet que le moment est venu de faire

partir M. de Salvandy. Je crois qu'il ferait bien à Madrid et je suis

sûr que l'effet de son départ serait bon à Londres. J'approuve fort

l'attitude que nous avons prise, et je ne vois pas de raison pour

éloigner nos troupes de la frontière; mais l'absence de l'ambassadeur

laisse le champ libre à nos rivaux, et en même temps qu'elle leur donne

sur nous des avantages, elle les entretient dans une humeur tous les

jours plus âcre et qui sera bientôt chronique. J'ai fait honneur à M.

de Salvandy, auprès de lord Aberdeen, de ses dispositions favorables à

Espartero; j'ai dit qu'elles vous étaient connues et qu'ainsi ce choix

pour Madrid démentait la malveillance qu'on voulait nous imputer contre

le régent. Lord Aberdeen m'a écouté avec une satisfaction sensible, et

le départ de notre ambassadeur dissiperait des méfiances qui peuvent

embarrasser notre politique sans profit.»

[Note 44: Le 24 novembre 1841.]

M. de Salvandy partit pour Madrid le 29 novembre, et ses instructions

déterminaient clairement le caractère pacifique et impartial de sa

mission[45]. Entré en Espagne le 8 décembre, son voyage d'Irun à

Madrid fut une sorte de triomphe: «L'ambassade du roi, m'écrivit-il en

arrivant[46], a reçu sur la route, de la part du gouvernement espagnol,

des marques constantes d'égards et de sollicitude. Les alcades de toutes

les villes et villages sans exception sont venus la complimenter et lui

offrir leurs services. Cependant, à la frontière, elle n'a pas reçu

les saluts d'usage; mais les harangues que lui ont adressées toutes les

autorités militaires, ecclésiastiques et civiles à Irun, et les salves

qui lui ont été accordées à Saint-Sébastien ne permettent pas de

supposer une préméditation ou un calcul. Je ferai toutefois une

observation à cet égard, dans l'intérêt de l'avenir. À Irun, les

harangues ont été pleines de respect et d'attachement pour la France;

l'alliance des deux nations, le besoin particulier de cette alliance

pour le peuple espagnol, l'appel à l'action française pour assurer

enfin l'union de tous les partis, ont été des textes vivement développés

plusieurs fois. Dans les provinces basques, l'empressement des

populations s'unissait visiblement aux démarches officielles des

autorités. À Vittoria, le capitaine général, malgré l'heure avancée

de la nuit, se tenait debout pour m'attendre. À Burgos, le lieutenant

général de Hoyos, capitaine général, m'a immédiatement visité. Je n'ai

pas cru devoir me présenter chez les Infants. Dans cette dernière ville,

le chef politique et les alcades ont vivement insisté, auprès de moi,

sur l'erreur où serait le gouvernement français de croire l'Espagne

inclinée vers les idées révolutionnaires ou vers l'influence anglaise;

la cause de l'ordre, disaient-ils, l'affermissement de la monarchie,

l'affection pour la France sont dans le coeur de tous les Espagnols.

Dans plusieurs cantons des provinces basques, j'ai trouvé encore

toutes vives les traces des dévastations de la guerre civile. Dans les

Castilles, les ravages de la guerre de l'indépendance ne sont pas encore

effacés. Après vingt et un ans j'ai donc trouvé peu de changements; les

seuls que j'aie remarqués sont des communications plus régulières et

plus fréquentes, des cultures plus avancées et l'aspect des troupes

meilleur; elles sont très-délabrées pour des yeux français; elles le

sont moins qu'en 1820.»

[Note 45: _Pièces historiques_, nº XV.]

[Note 46: Le 22 décembre 1841.]

Trois jours après, M. de Salvandy m'écrivit: «Un incident grave s'est

élevé; le cabinet espagnol ne reconnaît pas l'ambassadeur accrédité

auprès de la reine Isabelle II; il prétend que les lettres de créance

soient remises et l'ambassadeur présenté au régent, dépositaire

constitutionnel de l'autorité de la reine. J'ai décliné péremptoirement

ces prétentions inattendues. J'attends les ordres du roi.»

Il y avait, dans la première phrase, un peu d'exagération et de

confusion: le cabinet espagnol ne refusait point de reconnaître

l'ambassadeur accrédité auprès de la reine Isabelle II; il ne s'étonnait

et ne se plaignait point que les lettres de créance fussent adressées à

la jeune reine elle-même; il prétendait qu'elles devaient être remises

au régent, dépositaire constitutionnel de l'autorité de la reine. M.

de Salvandy soutenait qu'en sa qualité d'ambassadeur, représentant

personnellement le roi des Français auprès de la reine d'Espagne,

c'était à la reine personnellement, quoique mineure, qu'il devait

remettre ses lettres de créance, sauf à traiter ensuite de toutes les

affaires avec le régent seul et ses ministres. Il se fondait sur les

principes monarchiques, sur les usages constants des cours d'Europe,

et spécialement sur ce qui s'était passé entre la France et l'Espagne

elles-mêmes lorsque, en 1715, le comte de Cellamare, ambassadeur

d'Espagne en France, avait présenté ses lettres de créance à Louis XV

mineur, non au régent, le duc d'Orléans. Le cabinet espagnol répondait,

par l'organe de M. Antonio Gonzalès, ministre des affaires étrangères,

que le régent exerçant, aux termes de l'art. 59 de la constitution

espagnole, toute l'autorité du roi, c'était devant lui que devaient se

produire les lettres de créance des représentants étrangers. Une longue

discussion s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre; plusieurs notes

furent échangées; on essaya de quelques moyens d'accommodement; M. de

Salvandy se déclara prêt à remettre ses lettres de créance à la reine en

présence du régent qui les recevrait aussitôt de la main de la reine

et les ouvrirait devant elle; on offrit à M. de Salvandy de donner à sa

réception par le régent, dans le palais même de la reine, tout l'éclat

qu'il désirerait, en ajoutant que, dès qu'il aurait remis au régent

ses lettres de créance, il serait autorisé à remettre à la jeune reine

elle-même les lettres particulières de la reine Christine, sa mère,

ou du roi Louis-Philippe, son oncle, dont il pourrait être chargé. La

discussion ne fit que confirmer les deux diplomates dans la position

qu'ils avaient prise et dans la thèse qu'ils avaient soutenue, et

toutes les tentatives de transaction échouèrent contre les impérieuses

prétentions des deux principes en présence et en lutte.

C'était bien vraiment deux principes en présence et en lutte. En me

rendant compte de la difficulté qui s'élevait, M. de Salvandy avait

ajouté: «J'ai la conviction qu'une main alliée a tout dirigé. Dans une

conférence avec M. Aston, et je l'ai dit à M. Pageot quand cet incident

ne s'était pas encore élevé, j'ai vu le whig opiniâtre, le continuateur

résolu et passionné de la politique de lord Palmerston, qui trouvait,

dans son rôle ici, une double satisfaction, et à se venger de la France,

et à se venger du cabinet même qui l'emploie. Mes paroles précises et

cordiales sur l'alliance des deux nations, sur les rapports des deux

gouvernements, ne m'ont pas obtenu de réponse. Je n'en ai pas obtenu

davantage à mes assurances d'efforts sincères et soutenus pour

m'entendre avec lui. Son visage, son accent seuls répondaient. Ses

formes polies ne m'ont en rien dissimulé son inquiétude de ne plus être

seul sur ce théâtre et de se le voir disputer. Encore une fois, j'ai eu

toutes ces impressions, j'ai porté ce jugement avant l'incident qui

est survenu.» Les impressions de M. de Salvandy étaient justes, mais

excessives, et il en tirait, comme cela lui arrivait souvent, de

trop grandes conséquences. Les dispositions de M. Aston n'étaient

pas meilleures qu'il ne les pressentait; accoutumé à représenter et à

pratiquer la politique de méfiance et d'hostilité entre l'Angleterre et

la France en Espagne, le ministre de lord Palmerston avait plus de

goût pour les inspirations de son ancien chef que pour celles de lord

Aberdeen, et il ne s'affligea probablement guère, dans son âme,

du désaccord qui éclata entre le nouvel ambassadeur français et le

gouvernement espagnol; mais son attitude fut embarrassée et faible

plutôt que nette et active; il ne dirigea point, dans la querelle où ils

s'engagèrent, le régent Espartero et ses conseillers; il ne fit que

les suivre, écrivant à Londres que, selon lui, ils avaient raison, et

s'appliquant surtout à se ménager à Madrid en ne les contrariant pas.

Il eût pu avoir une bonne influence qu'il ne rechercha point, et celle

qu'il exerça fut mauvaise, mais peu puissante. Les instincts et les

passions du parti exalté, alors dominant en Espagne et autour du régent,

furent le vrai mobile de l'événement; ce parti fut choqué de la position

secondaire que faisait à son chef la demande de l'ambassadeur de France;

choqué que, pendant l'inaction légale du pouvoir héréditaire, le pouvoir

électif ne fût pas tout dans toutes les circonstances du gouvernement.

Le parti ne méditait point l'abolition de la monarchie, mais les

considérations monarchiques le touchaient peu et les sentiments radicaux

le dominaient; il croyait le sens et l'honneur de la constitution

engagés dans la querelle. Ce ne fut point l'action du ministre

d'Angleterre, ni les menées des intrigants qui cherchaient leur fortune

personnelle dans l'hostilité contre la France, ce fut la disposition

générale et profonde du parti alors en possession du pouvoir qui

détermina l'opiniâtreté avec laquelle le régent et ses conseillers

persistèrent dans leur refus d'accéder à la demande de notre

ambassadeur.

Quoi qu'il en fût des causes et des auteurs de l'événement, nous

approuvâmes pleinement la conduite de M. de Salvandy, et je lui écrivis

le 22 décembre 1841: «Le gouvernement du roi n'a pas appris sans un vif

étonnement l'obstacle inattendu qui a empêché la remise de vos

lettres de créance. La prétention énoncée par le ministre espagnol est

complétement inadmissible et contraire à tous les précédents connus.

Sauf les cas peu nombreux où la régence s'est trouvée exercée par une

personne royale, par le père ou la mère du souverain, jamais les lettres

de créance n'ont été remises qu'au souverain même à qui elles étaient

adressées. Vous avez cité très à-propos ce qui s'est passé en France

pendant la minorité de Louis XV et pour la présentation de l'ambassadeur

espagnol lui-même. Cet exemple est d'un poids irrésistible dans le

cas actuel. Un autre exemple qui, par sa date toute récente et par ses

circonstances, s'applique plus spécialement encore à la difficulté si

inopinément survenue, c'est ce qui a eu lieu, au Brésil, il y a peu

d'années, lorsque M. Feijão y fut élevé à la régence. Il voulut

aussi exiger que les lettres de créance lui fussent remises; mais le

gouvernement du roi n'y ayant pas consenti, M. Feijão finit par s'en

désister. En Grèce, pendant la minorité du roi Othon, la question ne

s'est pas même élevée. L'usage dont nous réclamons le maintien a été

uniformément suivi jusqu'ici, et est fondé sur des motifs tellement

puissants qu'il serait superflu de les développer. Évidemment, lorsque

le souverain se trouve, par son âge, hors d'état d'exercer les fonctions

actives de la souveraineté, il importe beaucoup, dans l'intérêt du

principe monarchique, de lui en laisser la représentation extérieure,

et d'entretenir ainsi dans l'esprit des peuples ces habitudes de

respect que pourrait affaiblir une éclipse complète de la royauté. A

des considérations d'un tel poids, nous ne saurions même entrevoir

quels arguments on aurait à opposer. Il nous est donc impossible, je le

répète, d'admettre les prétentions du gouvernement espagnol. Autant il

serait loin de notre pensée de modifier, à son préjudice, les usages

établis par le droit des gens, autant nous croirions manquer à un devoir

sacré en sacrifiant, pour lui complaire dans une occasion où il ne se

rend pas bien compte de sa situation et de ses propres intérêts,

des formes tutélaires dont l'abandon pourrait entraîner de graves

conséquences. Nous aimons à penser que de mûres réflexions le ramèneront

à une appréciation plus juste de la question, et que, réduisant ses

exigences au sens littéral de la lettre de M. Gonzalès, il se bornera

à demander ce que nous trouverions parfaitement naturel, la présence du

régent à la remise des lettres de créance qui passeraient immédiatement

des mains de la reine dans les siennes. Si notre espoir était trompé,

si, malgré les observations que je vous transmets, le gouvernement

espagnol persistait dans sa prétention, la volonté du roi est que

vous quittiez aussitôt Madrid; et M. Pageot, qui n'aurait pas perdu un

instant le caractère de chargé d'affaires, puisque vous n'auriez pas

eu la possibilité de déployer celui d'ambassadeur, en reprendrait

naturellement les fonctions.»

Avant que ma dépêche parvînt à Madrid, la controverse y avait continué,

et s'était, en continuant, grossie et envenimée: les Cortès avaient été

ouvertes sans que l'ambassadeur de France, ni personne de son ambassade,

assistât à la séance; dans l'embarras causé par la non-présentation

de ses lettres de créance, on ne l'y avait invité que d'une façon

maladroite et inconvenante, en lui envoyant un simple billet, en son

nom personnel, qu'il avait renvoyé aussitôt avec cette brève formule:

«L'ambassadeur de France renvoie à M. l'introducteur des ambassadeurs la

lettre ci-incluse qui ne lui est pas adressée convenablement.» De part

et d'autre, les sentiments de dignité blessée et de susceptibilité

personnelle se mêlaient à l'échange des arguments. Soutenus par

l'approbation formelle des deux chambres espagnoles, du sénat aussi bien

que des Cortès, le régent et ses ministres se retranchaient chaque jour

plus fortement derrière leurs scrupules constitutionnels. A l'ombre de

ces scrupules, la faction ennemie de la France poussait vivement,

contre nous, ses intrigues. Le ministre d'Angleterre prêtait, à

d'insignifiantes tentatives de conciliation, un concours froid et

embarrassé. Arrivant à M. de Salvandy au milieu de cette situation

tendue et chaude, ma dépêche du 22 décembre ne le satisfit guère; dans

l'effervescence de son imagination portée à grandir hors de mesure

toutes choses et lui-même, il avait rêvé, comme conséquence de

l'incident où il était engagé, tout autre chose que son rappel; il

m'écrivit sur-le-champ[47]: «Si je n'obtiens pas le dénoûment que je

poursuis, et que vos dépêches, une fois encore, me font plus vivement

poursuivre, je n'entrevois que deux partis à prendre: attendre ou

frapper.

[Note 47: Le 29 décembre 1841.]

«Attendre, les relations avec l'Espagne rompues et les intérêts de la

France, dans lesquels je comprends ceux de la royauté espagnole, placés

sous la sauvegarde de quelques _veto_ si nets qu'ils arrêtent tout le

monde, si légitimes qu'ils n'arment personne. C'est une politique qui ne

compromet rien, qui, à la longue, assure tout. Le gouvernement espagnol,

que vous voyez, le genou en terre, demander la reconnaissance des

monarchies lointaines, comprendra ce que sont les bonnes relations avec

la nôtre quand il sentira, et ce sera à l'instant même, les conséquences

de leur interruption. Le parti monarchique reprenant sa confiance et

ses armes, le parti révolutionnaire ses exigences et ses brandons, un

protectorat importun menaçant tous les intérêts vitaux de ce pays et,

avant tout, blessant son orgueil, le pouvoir établi rencontrant partout

des résistances et bientôt des compétitions, celle de la république

théorique représentée par Arguelles ou tout autre, celle de la

république armée représentée par Rodil, la concession et la violence

devenant les deux refuges dans lesquels ce pouvoir s'abîmerait bientôt:

telles seraient les conséquences quand la France, ouvrant la main à la

guerre civile pour la laisser passer librement, et envoyant en Espagne

la banqueroute par ses réclamations légitimes, comme je vous l'ai

ouï-dire si bien, ne se chargerait pas de hâter le terme d'une

inévitable réaction.

«Cette réaction se ferait si promptement sentir que, pour éviter les

conséquences que j'expose et qui apparaîtraient dès l'abord, je

crois incontestable qu'un retour digne et admissible serait offert

sur-le-champ à l'action française.

«L'Angleterre serait la première à la vouloir et à y travailler.

«L'autre système serait plus net et plus prompt. Il fut un temps où,

pour en finir avec les périls que l'état révolutionnaire de ce royaume

fait courir à notre repos et à notre royauté, la politique du roi

aurait accepté les occasions légitimes que la folie et l'audace de ce

gouvernement lui auraient données. En ce temps-là, je me serais inquiété

de cette politique: Votre Excellence en a le souvenir. J'aurais craint

qu'avec toutes les complications des événements, toutes les accusations

qui en étaient sorties, la légitimité des occasions n'eût pas été assez

évidente pour ne pas laisser l'Espagne, l'Espagne offensive des partis

et du gouvernement révolutionnaire, à ses seules forces. Mon devoir

est d'ajouter que, de loin, je croyais à ces forces; je parlais d'une

seconde Afrique sur nos frontières. Aujourd'hui, avec une décision ferme

et prompte, je ne croirai ni à une Afrique, ni à une Europe. Je persiste

dans l'opinion où j'étais de loin, qu'on peut faire durer ceci, qu'on le

peut laborieusement, avec de bons conseils, s'ils sont écoutés, avec de

bonnes intentions, si elles sont appréciées, avec de bonnes chances, si

Dieu les donne. Mais je crois que c'est là le difficile, que le facile

c'est d'abattre tout cet échafaudage d'une révolution qui ne repose pas

sur un peuple, d'une usurpation qui ne repose pas sur un homme.... Je

ne sais quel est l'avenir réservé à la politique du roi, quelle est

l'autorité qui pourra appartenir à mes paroles; mais à tort ou à raison,

au risque de me tromper, sachant tout ce que renfermerait une erreur

et devant au gouvernement de mon pays ce qui m'apparaît la vérité, je

déclare que, pour abattre tout ceci, à mon avis, il faut à peine vingt

mille hommes, vingt jours et un prétexte. Le prétexte, vous l'avez.

«Je m'arrête ici, monsieur le ministre; j'étais venu avec l'ambition,

puisque le roi le voulait, de reconquérir ce royaume à la France par la

politique; d'autres m'ont rendu l'oeuvre impossible à accomplir, en

me rendant impossible de la tenter. Je crois voir d'autres moyens

de reconquérir l'Espagne à notre alliance, à nos maximes, à notre

civilisation, à notre liberté constitutionnelle, au sang et à la

politique de Louis XIV. Je vous en indique deux, attendre ou marcher. Je

suis en sûreté, car le roi en décidera et vous êtes son ministre.»

Je n'accueillis ni l'une ni l'autre des propositions de M. de Salvandy.

Je les trouvai l'une et l'autre violentes et chimériques, dépassant les

exigences de la situation et faites pour amener des conséquences tout

autres que celles qu'il prévoyait. Le roi et le conseil en pensèrent

comme moi, et le 5 janvier 1842, je répondis à l'ambassadeur: «La

volonté du roi, que je vous ai déjà annoncée par le télégraphe, est que,

si le différend dans lequel vous vous trouvez engagé, par rapport à la

remise de vos lettres de créance, n'est pas terminé conformément à

nos justes demandes, au moment où cette dépêche vous parviendra, vous

demandiez vos passe-ports et partiez immédiatement pour la France.

«Vous m'exprimez l'opinion que, pour la dignité de la France comme dans

l'intérêt de l'Espagne, votre rappel devrait être suivi de l'une de ces

deux mesures, l'envoi d'une armée française au delà des Pyrénées, ou

tout au moins l'interruption absolue des relations diplomatiques entre

les deux États. Le gouvernement du roi, après avoir mûrement pesé les

considérations que vous faites valoir à l'appui de cette alternative,

n'a pas cru qu'il fût possible de l'accepter. D'une part, en ce qui

concerne l'envoi d'une armée française en Espagne, il lui a paru

que l'incident qui donne lieu à votre rappel ne justifierait pas

suffisamment, dans l'opinion publique, un parti aussi extrême, dont les

conséquences, prochaines ou possibles, paraîtraient plus graves que ses

motifs. D'autre part, il est évident qu'entre deux pays limitrophes qui

ont continuellement à débattre tant d'intérêts essentiels, étrangers à

la politique, l'interruption complète de tous rapports diplomatiques ne

saurait constituer un état permanent, ni même une situation de quelque

durée, et qu'on ne peut prendre raisonnablement une pareille attitude

que, pour ainsi dire, à la veille et en forme de déclaration d'une

guerre déjà certaine.

«Le roi et son conseil n'ont donc pas pensé qu'il fût possible d'adopter

l'une ou l'autre des deux déterminations que vous m'indiquiez. Cependant

nous avons également reconnu qu'après l'éclat qui vient d'avoir lieu,

les choses ne pouvaient être remises purement et simplement sur le

pied où elles étaient auparavant, et que le gouvernement du roi devait

témoigner, d'une façon non équivoque, son juste mécontentement. On n'a

pas voulu, à Madrid, que la reine reçût l'ambassadeur accrédité auprès

d'elle par le roi des Français; le roi ne veut recevoir auprès de lui,

aucun agent espagnol accrédité à Paris avec un titre supérieur à celui

de chargé d'affaires. M. Pageot restera lui-même comme chargé d'affaires

au ministère espagnol, et je vous prie de lui remettre la dépêche

ci-jointe qui le charge de faire cette déclaration à M. Gonzalès.»

Quand cette dépêche définitive lui arriva, M. de Salvandy était encore

en Espagne, mais déjà hors de Madrid; il en était parti le 6 janvier

1842, en y laissant comme chargé d'affaires, non pas le premier

secrétaire de l'ambassade, M. Pageot, fort engagé lui-même dans la

querelle, mais le second secrétaire, le duc de Glücksberg, «dont la

maturité précoce, le bon sens, la mesure et la réserve me rassurent

entièrement, m'écrivait-il, sur ce que sa situation pourrait avoir de

délicat et de difficile.» Je partageais la confiance de l'ambassadeur

dans son jeune secrétaire, et j'approuvai sa disposition. Il n'avait pas

encore quitté le sol de l'Espagne, quand lord Cowley vint, le 9 janvier,

me communiquer une lettre de lord Aberdeen à M. Aston, en date du 7,

expédiée à Madrid par un courrier qui, me dit-il, ne s'était point

arrêté en passant. J'avais tenu notre ambassadeur à Londres au courant

de tous les incidents de notre contestation avec le cabinet espagnol, en

le chargeant de communiquer pleinement à lord Aberdeen les faits et les

pièces. Dès le premier moment, lord Aberdeen lui dit «qu'en pareille

matière les précédents avaient une grande autorité et devraient être

soigneusement vérifiés, qu'_à priori_ il était disposé à nous donner

raison et à trouver l'exigence d'Espartero très-impolitique; que si

M. Aston l'y avait encouragé, il avait eu grand tort, mais que rien

ne justifiait une telle supposition.--J'ai demandé à lord Aberdeen,

ajoutait M. de Sainte-Aulaire, s'il ne ferait pas connaître à Madrid sa

pensée sur cet incident; il m'a répondu qu'une dépêche de lui arriverait

probablement trop tard pour exercer aucune influence sur la solution,

qu'il était cependant disposé à l'écrire après en avoir conféré avec sir

Robert Peel, et à cet effet il m'a prié de lui laisser les pièces dont

je venais de lui donner lecture.»

Je ne me refuserai pas le plaisir d'insérer ici cette lettre à M. Aston

que, sur la demande de M. de Sainte-Aulaire, lord Aberdeen chargea lord

Cowley de me communiquer: témoignage éclatant de la ferme équité et

de la parfaite loyauté qu'en dépit des préventions, des méfiances, des

routines nationales, et tout en maintenant la politique anglaise, il

portait dès lors dans les relations de l'Angleterre avec la France,

quant à l'Espagne: «Il est nécessaire, écrivait-il à M. Aston, que je

vous parle avec la plus entière franchise au sujet de la querelle entre

le gouvernement espagnol et l'ambassadeur de France. Vous savez sans

doute qu'on l'impute exclusivement à votre influence. Ce n'est pas

seulement la conviction de M. de Salvandy et du gouvernement français;

j'ai vu des lettres de Madrid, écrites par des personnes qui n'ont

avec eux aucun rapport, mais pleines de la même persuasion. Je n'ai pas

besoin de vous dire que je n'attache à ces rapports aucune foi, et

que je crois que vous vous êtes efforcé, par des voies conciliantes,

d'accommoder ce différend. Mais en même temps, comme vous avez agi dans

l'idée que le gouvernement espagnol était fondé dans ses prétentions, il

est clair que votre conseil, de quelque façon que vous l'ayez donné,

ce que vous ne m'expliquez pas avec détail, n'a pas dû ni pu produire

beaucoup d'effet.

«Personne ne peut être plus disposé que moi à soutenir le gouvernement

espagnol quand il a raison, spécialement contre la France. Mais, dans

cette circonstance, je crois qu'il a décidément tort, et je regrette

beaucoup que votre jugement, ordinairement si sain, soit arrivé à une

autre conclusion. La justification que le gouvernement espagnol prétend

trouver dans l'art. 59 de la constitution est une pure argutie et un

tel sophisme que cela suffit pour inspirer des doutes sérieux sur sa

sincérité. Tenez pour certain que, si on y persévère, il faut dire

adieu à tout espoir de la reconnaissance de la reine Isabelle par les

puissances du Nord. Elles n'y verront, et très-naturellement, qu'une

habile tentative du parti révolutionnaire pour abaisser la monarchie,

tentative soutenue par la jalousie anglaise à l'aspect de l'influence

française.

«Je ne suis point surpris que les Espagnols voient avec méfiance toute

démarche de la France, et qu'ils y supposent quelque intention de

traiter légèrement le régent et son autorité. Dans le cas présent, je

crois que ce soupçon est sans fondement, et que la mission française a

été entreprise dans un esprit amical et pressée par notre propre désir.

Le procédé naturel, simple et tout indiqué était, sans nul doute, que

l'ambassadeur présentât les lettres de créance à la reine à qui elles

étaient adressées; et quoique j'attribue la difficulté qui s'est élevée

à un soupçon mal fondé du gouvernement espagnol, d'autres y verront un

abaissement prémédité de la royauté et un parti pris de se quereller, à

tout risque, avec la France.

«Je n'entends pas dire que M. de Salvandy ait élevé aucune prétention

comme ambassadeur de famille, ni qu'il ait tenté de faire revivre

d'anciens privilèges de communication avec la reine d'Espagne, en

dehors des règles que le gouvernement espagnol peut juger nécessaire ou

convenable d'établir. Toute tentative de ce genre devrait être fermement

repoussée. Depuis que le pacte de famille n'existe plus, l'ambassadeur

français doit être sur le même pied que tous les autres.

«Je n'ai pas besoin de vous dire que cette affaire a été la source de

grands embarras et déplaisirs. Si M. de Salvandy n'a pas encore quitté

Madrid, je ne désespère pas que vous ne parveniez à amener quelque

accommodement. Il y aura des discours violents dans les Cortès; les deux

gouvernements seront de plus en plus compromis, et chaque jour aggravera

la difficulté. Il n'est point improbable que, d'ici à peu de temps, des

conséquences très-sérieuses ne viennent à éclater. Quant à présent, nous

croyons le gouvernement espagnol tout à fait dans son tort; mais cet

incident sera vivement ressenti en France, et le cours des choses

amènera probablement les Français à être les agresseurs. Notre position

sera alors très-difficile et compliquée. Quand même, à la fin, le

gouvernement espagnol aurait raison, l'origine de la querelle serait

toujours mauvaise.

«En vous recommandant de prompts et énergiques efforts pour amener le

gouvernement espagnol à des dispositions plus traitables dans cette

malheureuse querelle, je dois vous laisser le choix des moyens à prendre

dans ce but; vous saurez mieux que nul autre comment on peut réussir, et

j'affirme que vous ne pouvez rendre un plus grand service à l'Espagne et

à l'intérêt public.»

Comme l'avait présumé lord Aberdeen, sa lettre arriva trop tard à Madrid

pour exercer, sur la solution de la question qui s'y agitait, quelque

influence; mais elle fut, pour moi, un premier et précieux indice de

l'élévation et de l'équité d'esprit qu'il porterait dans les relations

des deux gouvernements. Je la communiquai à M. de Salvandy qui s'était

arrêté à Bayonne; il revint immédiatement à Paris, rassuré et même

satisfait dans son amour-propre, puisque lord Aberdeen lui-même lui

donnait raison. J'adressai, le 5 février 1842, aux divers représentants

de la France en Europe une circulaire destinée à faire partout bien

connaître l'attitude que nous avions prise envers le gouvernement

espagnol, les principes qui nous avaient dirigés, l'adhésion qu'ils

avaient reçue de tous les grands cabinets[48]; et l'incident prit fin

sans nous laisser en Espagne aucun affaiblissement de notre situation,

en Europe aucun embarras.

[Note 48: _Pièces historiques_, nº XVI.]

Parmi les cabinets qui nous témoignèrent leur complète approbation de

nos principes et de notre attitude dans cette circonstance, je ne

nommai point dans ma circulaire celui de Saint-Pétersbourg; nous venions

d'entrer, à ce moment même, avec la cour de Russie, dans une situation

particulière et tendue. On sait que, depuis 1830, l'empereur Nicolas

n'avait jamais, dans sa correspondance, donné au roi Louis-Philippe,

comme il le faisait pour les autres souverains, le titre de _Monsieur

mon frère_, et que le roi avait paru ne tenir nul compte de cette

offense tacite entre les deux souverains, au sein de la paix entre les

deux États. C'était l'usage que chaque année, le 1er janvier et aussi

le 1er mai, jour de la fête du roi Louis-Philippe, le corps diplomatique

vînt, comme les diverses autorités nationales, offrir au roi ses

hommages, et celui des ambassadeurs étrangers qui se trouvait, à cette

époque, le doyen de ce corps, portait la parole en son nom. Plusieurs

fois cette mission était échue à l'ambassadeur de Russie qui s'en était

acquitté sans embarras, comme eût fait tout autre de ses collègues; le

1er mai 1834, entre autres, et aussi le 1er janvier 1835, le comte Pozzo

di Borgo, alors doyen des ambassadeurs à Paris, avait été, auprès du

roi, avec une parfaite convenance, l'interprète de leurs sentiments.

Dans l'automne de 1841, le comte d'Appony, alors doyen du corps

diplomatique, se trouvait absent de Paris, et son absence devait se

prolonger au delà du 1er janvier 1842. Le comte de Pahlen, ambassadeur

de Russie et, après lui, le plus ancien des ambassadeurs, était appelé

à le remplacer dans la cérémonie du 1er janvier. Le 30 octobre 1841,

il vint me voir et me lut une dépêche, en date du 12, qu'il venait de

recevoir du comte de Nesselrode; elle portait que l'empereur Nicolas

regrettait de n'avoir pu faire venir son ambassadeur de Carlsbad à

Varsovie et désirait s'entretenir avec lui; qu'aucune affaire importante

n'exigeant, en ce moment, sa présence à Paris, l'empereur lui ordonnait

de se rendre à Saint-Pétersbourg, sans fixer d'ailleurs avec précision

le moment de son départ. Le comte de Pahlen ne me donna et je ne lui

demandai aucune explication, et il partit le 11 novembre suivant.

Ce même jour, 11 novembre, avec le plein assentiment du roi et du

conseil, j'adressai à M. Casimir Périer, qui se trouvait chargé

d'affaires à Saint-Pétersbourg, pendant l'absence de notre ambassadeur,

M. de Barante, alors en congé, ces instructions: «M. le comte de Pahlen

a reçu l'ordre fort inattendu de se rendre à Saint-Pétersbourg et il est

parti aujourd'hui même. Le motif allégué dans la dépêche de M. le comte

de Nesselrode, dont il m'a donné lecture, c'est que l'empereur, n'ayant

pu le voir à Varsovie, désire s'entretenir avec lui. La cause réelle,

qui n'est un mystère pour personne, c'est que, par suite de l'absence de

M. le comte d'Appony, l'ambassadeur de Russie, en qualité de doyen des

ambassadeurs, se trouvait appelé à complimenter le roi, le premier jour

de l'an, au nom du corps diplomatique. Lorsqu'il est allé annoncer au

roi son prochain départ, Sa Majesté lui a dit: «Je vois toujours avec

plaisir le comte de Pahlen auprès de moi et je regrette toujours son

éloignement; au delà, je n'ai rien à dire.» Pas un mot ne s'est adressé

à l'ambassadeur.

«Quelque habitué qu'on soit aux étranges procédés de l'empereur

Nicolas, celui-ci a causé quelque surprise. On s'étonne dans le corps

diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination

puérile à témoigner une humeur vaine, et si nous avions pu en être

atteints, le sentiment qu'elle inspire eût suffi à notre satisfaction.

Une seule réponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas[49], la

légation française à Saint-Pétersbourg restera renfermée dans son hôtel.

Vous n'aurez à donner aucun motif sérieux pour expliquer cette retraite

inaccoutumée. Vous vous bornerez, en répondant à l'invitation que vous

recevrez sans doute, suivant l'usage, de M. de Nesselrode, à alléguer

une indisposition.»

[Note 49: Le 18 décembre selon le calendrier russe, le 6, selon le

nôtre.]

Le 21 décembre M. Casimir Périer m'écrivit: «Je me suis exactement

conformé, le 18 de ce mois, aux ordres que m'avait donnés V. Exc., en

évitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l'effet ou

accroître l'irritation. Le lendemain, c'est-à-dire le 19, à l'occasion

de la fête de Sa Majesté impériale, bal au palais, auquel j'ai jugé que

mon absence du cercle de la veille m'empêchait de paraître, et pendant

ces quarante-huit heures, je n'ai pas quitté l'hôtel de l'ambassade. Il

n'y a pas eu, cette année, de dîner chez le vice-chancelier. Jusqu'à ce

moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le cabinet impérial

ou avec la cour n'ont éprouvé aucune altération. J'ai cependant pu

apprendre déjà que l'absence de la légation de France avait été fort

remarquée et avait produit une grande sensation. Personne n'a eu un seul

instant de doute sur ses véritables motifs. L'empereur s'est montré

fort irrité. Il a déclaré qu'il regardait cette démonstration comme

s'adressant directement à sa personne, et ainsi que l'on pouvait

s'y attendre, ses entours n'ont pas tardé à renchérir encore sur les

dispositions impériales. Je ne suis pas éloigné de penser et l'on m'a

déjà donné à entendre que mes relations avec la société vont se trouver

sensiblement modifiées.»

Trois jours après, le 24 décembre, M. Casimir Périer ajoutait:

«L'ambassade de France a été frappée d'interdit et mise au ban de la

société de Saint-Pétersbourg. J'ai la complète certitude que cet ordre a

été donné par l'empereur. Toutes les portes doivent être fermées. Aucun

Russe ne paraîtra chez moi. Des soirées et des dîners, auxquels j'étais

invité ainsi que madame Périer, ont été remis; les personnes dont la

maison nous était ouverte, et qui ont des jours fixes de réception, nous

font prier, par des intermédiaires, de ne pas les mettre dans l'embarras

en nous présentant chez elles, et font alléguer, sous promesse du

secret, les ordres qui leur sont donnés.» Le 4 janvier 1842, je répondis

à M. Casimir Périer: «J'ai reçu la dépêche dans laquelle vous me dites

que vous vous êtes exactement conformé à mes instructions. Vous saurez

peut-être déjà, lorsque celle-ci vous parviendra, que M. de Kisseleff

et sa légation n'ont pas paru aux Tuileries le 1er janvier; peu d'heures

avant la réception du corps diplomatique, M. de Kisseleff a écrit à M.

l'introducteur des ambassadeurs pour lui annoncer qu'il était malade.

Son absence ne nous a point surpris. Notre intention avait été de

témoigner que nous avons à coeur la dignité de notre auguste souverain,

et que des procédés peu convenables envers sa personne ne nous trouvent

ni aveugles, ni indifférents. Nous avons rempli ce devoir. Nous ne

voyons maintenant, pour notre compte, aucun obstacle à ce que les

rapports d'égards et de politesse reprennent leur cours habituel. C'est

dans cette pensée que je vous ai autorisé, dès le 18 novembre dernier,

à vous présenter chez l'empereur et à lui rendre vos devoirs, selon

l'usage, le premier jour de l'année. Vous semblez croire que le cabinet

de Saint-Pétersbourg pourra vouloir donner d'autres marques de son

mécontentement. Tant que ce mécontentement n'ira pas jusqu'à vous

refuser ce qui vous est officiellement dû comme chef de la mission

française, vous ne devrez pas vous en apercevoir; mais si on affectait

de méconnaître les droits de votre position et de votre rang, vous vous

renfermeriez dans votre hôtel, vous vous borneriez à l'expédition des

affaires courantes, et vous attendriez mes instructions.»

Rien de semblable n'arriva; les rapports officiels de la légation de

France avec le cabinet de Saint-Pétersbourg demeurèrent parfaitement

réguliers et convenables; toutes les fois que les affaires appelaient

M. Casimir Périer chez le comte de Nesselrode, il y trouvait la même

politesse, les mêmes dispositions modérées et sensées. A la cour, M.

et madame Casimir Périer, invités dans les occasions accoutumées,

recevaient de l'Empereur un accueil exempt de toute froideur affectée

et qui laissait même quelquefois entrevoir une nuance bienveillante:

«Comment ça va-t-il depuis que nous nous sommes vus?» dit l'empereur

à M. Périer en passant à côté de lui dans le premier bal où il le

rencontra; ça va mieux, n'est-ce pas?» L'impératrice lui demanda avec

une certaine insistance quand revenait M. de Barante et s'il ne savait

rien de son retour. Mais l'interdit prescrit à la société russe envers

le chargé d'affaires de France était maintenu; elle continuait de

l'observer; et quand, soit dans la famille impériale, soit de la part de

ses plus intimes conseillers, quelques insinuations conciliantes étaient

faites à l'empereur, il les repoussait en disant: «Je ne commencerai

pas; que M. de Barante revienne, et mon ambassadeur partira pour Paris.»

Nous étions, de notre côté, bien décidés à ne nous prêter à ce retour

que si les relations des deux souverains devenaient ce qu'elles devaient

être. Au bout de sept mois et sur sa demande, j'accordai à M. Casimir

Périer un congé dont la santé de madame Périer avait besoin; M. d'André,

second secrétaire de l'ambassade, alla le remplacer à Saint-Pétersbourg.

En juillet 1843, M. de Kisseleff vint me communiquer une dépêche du

comte de Nesselrode particulièrement courtoise pour moi; j'en pris

occasion pour m'expliquer, sans détour ni réserve, sur notre attitude,

sur sa cause première et son motif accidentel, et sur notre intention

d'y persister tant que sa cause subsisterait: «Nous ne voyons en

général, dis-je à M. de Kisseleff, dans les intérêts respectifs de la

France et de la Russie, que des motifs de bonne intelligence entre les

deux pays, et si, depuis douze ans, leurs rapports n'ont pas toujours

présenté ce caractère, c'est que les relations des deux souverains

et des deux cours n'étaient pas en parfaite harmonie avec ce fait

essentiel. La régularité de ces rapports, et M. le comte de Nesselrode

peut se rappeler que nous l'avons souvent fait pressentir, est donc

elle-même une question grave et qui importe à la politique des deux

États. Le gouvernement du roi a accepté l'occasion, qui lui a été

offerte, de s'en expliquer avec une sérieuse franchise. A mon avis, ce

que j'ai fait aurait dû être fait, ce que j'ai dit aurait dû être dit

il y a douze ans. Dans les questions où la dignité est intéressée, on

ne saurait s'expliquer trop franchement, ni trop tôt; elles ne doivent

jamais être livrées à des chances douteuses, ni laissées à la merci de

personne. Sans le rétablissement de bonnes et régulières relations

entre les deux souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs

manquerait de vérité et de convenance. Le roi aime mieux s'en tenir aux

chargés d'affaires.»

Les deux ambassadeurs ne retournèrent point à leurs postes; des chargés

d'affaires continuèrent seuls de résider à Paris et à Saint-Pétersbourg.

A en juger par les apparences, la situation respective des deux

souverains restait la même; au fond, elle était fort changée; l'empereur

Nicolas s'était montré embarrassé dans son obstination, et le roi

Louis-Philippe ferme dans sa modération. Au lieu de subir en silence

une attitude inconvenante, nous en avions témoigné hautement notre

sentiment, et nous avions déterminé nous-mêmes la forme et la mesure

des relations entre les deux souverains. Les affaires mutuelles des

deux pays n'en souffrirent point; la dignité était gardée sans que la

politique fût compromise. C'était là le but que j'avais saisi l'occasion

de poursuivre, et que je me félicitai d'avoir atteint[50].

[Note 50: Je donne parmi les _Pièces historiques_, nº XVII, toute la

correspondance relative à cet incident.]

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 17 / 120 题