(1840-1842.)
État de la Syrie après l'expulsion de Méhémet-Ali.--Guerre entre les
Druses et les Maronites.--Impuissance et connivence des autorités
turques.--Mes démarches en faveur des Maronites chrétiens.--Dispositions
du prince de Metternich;--de lord Aberdeen.--Le baron de Bourqueney et
sir Stratford Canning à Constantinople.--Résistance obstinée de la Porte
à nos demandes pour les chrétiens.--Sarim-Effendi.--Plan du prince de
Metternich pour le gouvernement du Liban.--Nous l'adoptons, faute de
mieux.--La Porte finit par céder.--Mon opinion sur les Turcs et leur
avenir.--État de la Grèce en 1841.--Mission de M. Piscatory en Grèce;
son but.--Ce que j'en fais dire à lord Aberdeen.--Il donne à sir Edmond
Lyons des instructions analogues.--Notre inquiétude et notre attitude
envers le bey de Tunis.--Méfiances du cabinet anglais à ce sujet.--Mes
instructions au prince de Joinville.--Mission de M. Plichon.--Affaires
de l'Algérie.--Situation des consuls étrangers en Algérie.--Vues
sur l'avenir de la France en Afrique.--Comptoirs établis sur la
côte occidentale d'Afrique.--La côte orientale d'Afrique et
Madagascar.--Prise de possession des îles Mayotte et Nossi-bé.--Traité
avec l'Iman de Mascate.--Question de l'union douanière entre la France
et la Belgique.--Négociations à ce sujet.--Mon opinion sur cette
question.--Traités de commerce du 16 juillet 1843 et du 13 décembre 1845
avec la Belgique.--Affaires d'Espagne.--Rivalité et méfiance obstinée
de l'Angleterre envers la France en Espagne.--La reine Christine
à Paris.--Régence d'Espartero.--Insurrection et défaite des
_christinos_.--Notre politique générale en Espagne.--M. de Salvandy est
nommé ambassadeur en Espagne.--Accueil qu'il reçoit en route.--Question
de la présentation de ses lettres de créance.--Espartero ne veut pas
qu'il les remette à la reine Isabelle.--Attitude de M. Aston, ministre
d'Angleterre à Madrid.--M. de Salvandy revient en France.--Instructions
de lord Aberdeen à M. Aston.--Incident entre la France et la
Russie.--Le comte de Pahlen quitte Paris en congé.--Par quel motif.--Mes
instructions à M. Casimir Périer, chargé d'affaires de France
en Russie.--Colère de l'empereur Nicolas.--Vaines tentatives de
rapprochement.--Persévérance du roi Louis-Philippe.--Les ambassadeurs de
France et de Russie ne retournent pas à leurs postes et sont remplacés
par des chargés d'affaires.
Les gouvernements absolus, qu'ils soient absolus au nom d'une révolution
ou d'une dictature, sont enclins et presque condamnés à pratiquer une
politique extérieure pleine de résolutions et d'entreprises arbitraires,
inattendues, suscitées par leur propre volonté, non par le cours
naturel des faits et la nécessité. Ils ont besoin d'occuper au dehors
l'imagination des peuples pour les distraire de ce qui leur manque au
dedans, et ils leur donnent les chances des aventures et des guerres
en échange des droits qu'ils refusent à la liberté. Les gouvernements
libres n'ont point recours à de tels moyens; leur mission, c'est de bien
faire les affaires naturelles des peuples, et l'activité spontanée de
la vie nationale les dispense de chercher, pour les esprits oisifs, des
satisfactions factices et malsaines.
Après la crise de 1840 et quand le cabinet du 29 octobre se fut établi,
les affaires ne nous manquaient pas, et nous n'avions garde de susciter
nous mêmes des questions nouvelles. Les affaires et les questions
naturelles s'élevaient de toutes parts devant nous. Les accepter sans
hésitation à mesure qu'elles se présentaient, les conduire et les
résoudre selon l'intérêt particulier de la France dans chaque occasion,
en même temps que d'accord avec notre politique générale, et obtenir,
par la discussion continue, l'adhésion des Chambres et du pays à nos
résolutions et à nos actes, c'était là toute notre ambition, la seule
légitime et, à mon sens, la plus grande que puissent concevoir des
hommes appelés à l'honneur de gouverner. Je ne pense pas à retracer ici
avec détail, comme je viens de le faire pour les affaires d'Orient et
le droit de visite, toutes les questions, toutes les négociations
dont j'eus alors à m'occuper; quelques-unes seulement appartiennent à
l'histoire; pour les autres, je ne veux que marquer leur date et leur
place, et indiquer avec précision le caractère de la politique qui y
a présidé. Il en est des événements comme des hommes; la plupart sont
destinés à l'oubli, même après avoir fait grand bruit de leur temps.
La question d'Égypte était à peine terminée que la question de Syrie
s'éleva: non plus la question de savoir qui gouvernerait la Syrie, mais
la question, bien plus difficile, de savoir comment la Syrie serait
gouvernée. Méhémet-Ali l'opprimait et la pressurait, mais avec une
certaine mesure d'impartialité et d'ordre; l'anarchie et le fanatisme y
rentrèrent avec le gouvernement du sultan; la guerre civile recommença,
dans le Liban, entre les Druses et les Maronites, vieille guerre de
race, de religion, d'influence et de pillage. Loin de la réprimer,
les autorités turques, à peine rétablies et à la fois malveillantes et
impuissantes, tantôt l'excitaient sous main, tantôt y assistaient avec
une cynique indifférence. Bientôt se répandit en Europe le bruit des
dévastations et des massacres auxquels le Liban était en proie; de
Constantinople et de Beyrouth, les rapports, les déclarations, les
dénonciations, les supplications nous arrivaient à chaque courrier; les
chrétiens maronites invoquaient nos capitulations, nos traditions, notre
foi commune, le nom de la France. Je n'attendis pas, pour agir, que
leurs lamentations et leurs instances eussent retenti dans nos Chambres.
C'eût été une grande méprise de vouloir agir seuls; de tout temps, les
rivalités des puissances européennes avaient été, en Syrie, un ferment
de plus pour les discussions locales et une cause d'impuissance
mutuelle. A plus forte raison, après ce qui venait de se passer et ce
qui se passait encore en Orient, aurions-nous été suspects et
bientôt déjoués par nos rivaux encore coalisés contre nous. Pour agir
efficacement, il fallait émouvoir l'Europe, en prenant nous-mêmes
l'initiative du mouvement. J'écrivis le 13 décembre 1841 au comte de
Flahault: «Je vous envoie copie des derniers rapports de notre consul à
Beyrouth. Je vous prie d'en faire usage pour appeler, sur la situation
actuelle de la Syrie et particulièrement des districts montagnards, la
plus sérieuse attention du prince de Metternich. L'Europe ne peut
rester spectatrice indifférente et passive du massacre des populations
chrétiennes abandonnées à la fureur de leurs ennemis par l'apathie,
peut-être par l'odieuse politique des autorités turques. M. de
Metternich pensera sans doute qu'un tel état de choses, s'il venait à se
prolonger, produirait sur les esprits une impression qui, tôt ou lard,
ferait naître des complications graves et des dangers réels pour la paix
générale. Dans l'intérêt de cette paix comme dans celui de l'humanité,
M. de Metternich reconnaîtra l'urgence de faire à Constantinople les
démarches les plus pressantes et les plus énergiques pour que la Porte,
sérieusement avertie, prévienne, par une interposition vigoureuse
et efficace, des conséquences si funestes. Je compte envoyer à M. de
Bourqueney des instructions conçues dans le sens de ces considérations,
et j'ai déjà chargé M. de Sainte-Aulaire d'en entretenir lord Aberdeen.
J'en écrirai aussi à Berlin et à Saint-Pétersbourg.»
M. de Flahault me répondit, le 20 décembre: «J'ai lu au prince
de Metternich votre dépêche relative aux troubles qui viennent
d'ensanglanter et désolent peut-être encore la Syrie. J'ai ajouté
que vous ne doutiez pas qu'il ne sentît l'urgence de faire entendre
à Constantinople des conseils, dans l'intérêt de la paix comme de
l'humanité:»--«Vous pouvez y compter, m'a-t-il dit: M. de Stürmer a
ordre d'agir ainsi; mais, je vais le lui réitérer et lui prescrire de
s'entendre et de marcher avec votre agent. Les réflexions de M. Guizot
sur les funestes effets que doit avoir la conduite des autorités turques
sont parfaitement justes, et je partage à cet égard toutes ses idées. Il
faut surveiller de près ces autorités et les dénoncer à Constantinople
toutes les fois qu'elles ne remplissent pas leur devoir. C'est dans ce
but que je me suis décidé à envoyer un consul général à Damas, qui est
le véritable point central, pour savoir ce qui se passe; il a ordre de
transmettre à Constantinople toutes les plaintes légitimes qui peuvent
s'élever contre les agents de la Porte. Nous sommes, vous et nous,
en qualité de coreligionnaires, les protecteurs naturels de tous les
chrétiens latins établis en Orient, et nous ne pouvons avoir qu'un
seul et même but, les préserver de toute espèce de persécutions
et d'oppressions. Il n'y a qu'un point qui pourrait offrir quelque
difficulté, ou du moins que quelques personnes considèrent comme pouvant
être la source de quelque jalousie entre nous; c'est l'exercice de votre
ancien droit de protection. A mes yeux, cela ne peut pas être, par la
raison que jamais nous ne disputons un droit acquis. Comme nous sommes
essentiellement conservateurs, un droit acquis est pour nous un droit
qu'il faut et qu'on doit respecter. Le roi des Français tient celui-ci
des traités, des usages, des traditions; soyez certains que nous ne vous
le contesterons pas. Nous savons parfaitement que toute dispute à ce
sujet ne profiterait qu'à un tiers, et serait nuisible à ceux que nous
voulons protéger. Il ne faut pas faire entrer la politique là où il ne
doit être question que d'humanité et de religion.»
L'empereur Nicolas n'était pas aussi sensé que le prince de Metternich;
M. de Barante m'écrivit de Saint-Pétersbourg: «Les dispositions
relatives aux chrétiens d'Orient et aux garanties qui pourront leur être
données ne sont pas défavorables. Je croirais cependant que la meilleure
marche à suivre serait d'arriver à un accord préalable avec les autres
puissances, bien assurés d'obtenir ensuite sans difficulté l'assentiment
de la Russie. En nous adressant directement ici, nous rencontrerions de
l'indécision, de la lenteur, des réponses dilatoires et un penchant à
appuyer toute opinion qui serait différente de la nôtre.»
M. de Sainte-Aulaire trouva lord Aberdeen un peu embarrassé: «Je lui ai
demandé s'il n'écrirait pas à Constantinople au sujet des événements
de Syrie. Il m'a objecté d'abord que l'intervention trop fréquente des
puissances dans les affaires intérieures de l'empire ottoman pourrait
avoir de fâcheuses conséquences: «Il ne faut pas espérer, m'a-t-il
dit, que jamais le gouvernement turc soit légal ou paternel; vainement
tenterait-on de le ramener à des idées exactes d'ordre et de justice;
les puissances qui s'imposeraient cette tâche, et qui agiraient trop
activement pour l'accomplir, se compromettraient en pure perte, et
peut-être pas sans danger pour leur bonne intelligence réciproque.»
J'ai reconnu, à ces paroles, une politique qui n'est pas celle de lord
Aberdeen, mais à laquelle il est disposé, dit-on, à faire de grandes
concessions. Je lui ai répondu que, s'il redoutait l'intervention trop
active des puissances européennes dans les affaires de l'empire ottoman,
le seul moyen de la prévenir était de mettre promptement un terme à des
horreurs dont le spectacle prolongé soulèverait assurément l'opinion
publique dans tous les pays civilisés. Lord Aberdeen est facilement
revenu à des inspirations plus généreuses. Il a détesté avec moi le
machiavélisme turc qu'il ne croit point étranger aux événements de
Syrie. Il m'a assuré que ses lettres à Constantinople insistaient
très-explicitement sur la nécessité d'envoyer en Syrie des troupes
disciplinées, et de les placer sous le commandement d'hommes décidés à y
rétablir l'ordre. Il accuse l'apathie ou la lâcheté de plusieurs pachas,
et demande positivement la destitution de celui de Damas qui a assisté
les Druses dans leur attaque contre les chrétiens: «Les Druses sont
cependant le parti anglais, a-t-il ajouté; jugez, d'après ma démarche,
du prix que j'attache à ces misérables questions de rivalités locales.»
Je ne m'inquiétais pas des premières hésitations de lord Aberdeen;
j'étais sûr qu'elles céderaient toujours à son esprit de justice et aux
intérêts de la bonne politique générale. Il envoyait d'ailleurs comme
ambassadeur à Constantinople sir Stratford Canning, fort ami de l'empire
ottoman, mais très-sensible en même temps aux considérations morales,
aux droits de l'humanité, et capable de réprimer les Turcs avec la même
énergie qu'il déployait à les soutenir. Je venais, au même moment, de
faire nommer le baron de Bourqueney ministre du roi à Constantinople;
je le savais fidèle et habile à exécuter prudemment ses instructions, et
j'avais la confiance qu'il saurait s'entendre avec sir Stratford Canning
qu'on disait un peu hautain et ombrageux. Je résolus de pousser vivement
notre action auprès de la Porte en faveur des chrétiens de Syrie, et
d'exercer tous les droits traditionnels du protectorat français, en
appelant à leur aide le concert européen qui ne pourrait guère nous être
refusé.
La Porte résista à nos instances avec une obstination et une ruse qui
semblaient nous défier d'employer contre elle notre force. Les désordres
et les massacres de Syrie l'embarrassaient dans ses relations avec
l'Europe chrétienne, mais, au fond, ils ne lui déplaisaient pas; ce
qu'elle voulait, c'était rétablir en Syrie, n'importe à quel prix,
l'autorité turque, le gouvernement des pachas turcs; les populations
qui s'entre-détruisaient dans le Liban étaient les anciens et naturels
adversaires de cette autorité; elle se promettait de les contenir par
leurs discordes et de se relever sur leurs ruines. Les ministres du
sultan commençaient par contester les faits que nous leur signalions.
Quand nos réclamations devenaient trop pressantes, ils envoyaient coup
sur coup en Syrie des commissaires extraordinaires chargés, disait-on,
de les vérifier et de faire cesser l'anarchie. L'anarchie continuait; on
nous promettait que les agents turcs contre qui s'élevaient les plaintes
seraient bientôt rappelés, et, en attendant, on déclarait à jamais
déchue du gouvernement du Liban la famille des Chéabs, indigène et
chrétienne, et depuis plus d'un siècle investie, dans ces montagnes,
d'un pouvoir traditionnel. Le baron de Bourqueney envoya le drogman de
la France, M. Cor, se plaindre de cette déchéance et avertir le ministre
des affaires étrangères de l'impression qu'elle produirait en Europe;
«Ne me parlez pas d'Europe, lui répondit Sarim-Effendi; nous en sommes
ennuyés. Si nous ne sommes pas des hommes d'État comme il y en a en
Europe, nous ne sommes pas fous. L'empire ottoman est une maison dont
le propriétaire veut être tranquille chez lui; il est intéressé à ce
que ses voisins n'aient pas à se plaindre de lui; s'il devenait fou
ou ivrogne, s'il se conduisait de manière à allumer un incendie qui
menacerait le voisinage, alors il faudrait venir mettre l'ordre chez
lui; jusque-là, n'est-il pas exorbitant que vous me demandiez si
la Porte a droit ou n'a pas droit? Sir Stratford Canning m'a tout
dernièrement fait faire des questions sur ce qui s'était passé; j'ai
donné des explications qui apparemment l'ont satisfait, car il ne m'a
plus rien fait dire.» Sir Stratford Canning, nullement satisfait, unit
très-vivement ses démarches à celles du baron de Bourqueney; les autres
ministres européens suivirent son exemple, même le ministre de Russie,
M. de Titow, quoique avec un peu d'hésitation et d'atténuation. Le
grand-vizir, Méhémet-Izzet-Pacha, à qui ils portèrent également leurs
plaintes, fut plus mesuré que Sarim-Effendi, mais non plus efficace; on
envoya en Syrie de nouveaux commissaires; mais c'étaient toujours des
Turcs, chargés au fond d'écarter les anciens privilèges des populations
chrétiennes et de maintenir le seul pouvoir turc. Les hommes
changeaient; les faits ne changeaient pas.
Le prince de Metternich, fécond en expédients, mit en avant une nouvelle
idée: il proposa que, si la Porte se refusait absolument à rétablir,
dans le Liban, l'ancienne administration chrétienne personnifiée dans
la famille Chéab, du moins le pacha turc fût retiré, et que les deux
populations, les Maronites et les Druses, fussent gouvernées chacune
par un chef de sa race et de sa religion, soumis l'un et l'autre au
gouverneur général de la Syrie. Après de longues négociations et des
conférences répétées, la Porte repoussa également cette idée, offrant
de placer les Maronites et les Druses sous l'autorité de deux caïmacans
distincts et indépendants l'un de l'autre, niais tous deux musulmans.
Les plénipotentiaires européens se refusèrent unanimement à cette
proposition et persistèrent dans la leur. De nouvelles instructions
de leurs cours approuvèrent leur persistance. De nouveaux troubles
éclatèrent dans le Liban. La Porte commença à s'inquiéter: «Si l'Europe
ne se lasse ni se divise, m'écrivit M. de Bourqueney, tout me fait
croire que nous emporterons le seul et dernier point qui reste en
discussion.» De Berlin, le comte Bresson m'avertit que sir Stratford
Canning, lassé des subterfuges turcs, avait conseillé à son gouvernement
le prompt emploi des moyens coercitifs sur les côtes de Syrie. Lord
Aberdeen attendit encore; mais le 24 novembre 1842, causant avec M.
de Sainte-Aulaire: «M. de Neumann, lui dit-il, vient de me montrer une
lettre dans laquelle le prince de Metternich pose en principe que nous
ne pouvons agir que par voie de conseil quant aux affaires de Syrie.
Ce serait une très-fausse et très-dangereuse idée à donner à la Porte;
l'Angleterre ne s'en tiendra pas indéfiniment à des conseils; elle a
attendu longtemps déjà, trop longtemps peut-être, dans une affaire où
sa parole et par conséquent son honneur sont engagés envers les peuples
chrétiens de la Syrie. Je viens de m'en expliquer nettement avec M. de
Brünnow:--Faites-y attention, lui ai-je dit; la France et l'Angleterre
avaient dernièrement, sur la côte de Syrie, des bâtiments dont la
présence pouvait donner de l'efficacité à leurs demandes auprès du
divan; ces bâtiments se sont éloignés avec une grande prudence; mais
ils pourraient bien revenir, car la France n'est sans doute pas plus
indifférente que l'Angleterre au sort des chrétiens de Syrie.» Informé
de ces paroles, j'écrivis sur-le-champ à M. de Sainte-Aulaire: «C'est
une excellente disposition que celle de lord Aberdeen; cultivez-la sans
en presser l'effet. Après le traité du 15 juillet et les événements
de 1840, ce serait, convenez-en, un amusant spectacle que les flottes
française et anglaise paraissant de concert sur les côtes de Syrie pour
intimider les Turcs au profit des montagnards du Liban. Il y a bien
de la comédie dans la tragédie de ce monde. J'ai communiqué à M. de
Bourqueney votre conversation. Je pense que lord Aberdeen aura écrit
dans le même sens à sir Strafford Canning.»
Ainsi stimulés par leurs gouvernements, les cinq représentants des
grandes puissances européennes à Constantinople résolurent de faire
auprès de la Porte une nouvelle démarche, et de demander à Sarim-Effendi
une conférence dans laquelle ils insisteraient fortement pour l'adoption
du plan qu'ils avaient proposé. Averti par le baron de Brünnow des
dispositions comminatoires de lord Aberdeen, le nouveau ministre de
Russie à Constantinople, M. de Bouténeff, se montra aussi empressé
que ses collègues, et la conférence fut officiellement demandée. En
se décidant tout à coup à la concession, la Porte voulut s'épargner
du moins la discussion, et au lieu de fixer un jour pour un entretien,
Sarim-Effendi adressa, le 7 décembre 1842, aux cinq plénipotentiaires
une dépêche portant: «Le ministère ottoman éprouve le plus vif regret de
voir que le point de cette question ait donné lieu à tant de discussions
et de pourparlers depuis un an, et que, malgré la bonne administration
qu'il est parvenu à rétablir dans la montagne et les preuves
convaincantes qu'il est à même de produire à l'appui de son assertion,
les hautes puissances n'aient jamais changé de vues à cet égard. La
Sublime-Porte, mue néanmoins par les sentiments de respect dont elle
ne cesse pas un seul instant d'être animée à l'égard des cinq grandes
puissances ses plus chères amies et alliées, a préféré, pour arriver à
la solution d'une question si délicate, qui est en même temps une de ses
affaires intérieures, se conformer à leurs voeux plutôt que d'y opposer
des refus... Si le rétablissement du bon ordre dans la montagne peut
être obtenu à l'aide du système proposé, le voeu de la Sublime-Porte
sera accompli, et elle ne pourra qu'en être reconnaissante. Mais si,
comme elle a lieu de le craindre d'après les informations successivement
recueillies jusqu'ici, la tranquillité ne pouvait être rétablie en
Syrie, dans ce cas la justice des objections faites jusqu'à présent par
la Porte serait évidemment reconnue, et le gouvernement de Sa Hautesse
se trouverait, de l'aveu de tout le monde, avoir été dans son droit.»
A la nouvelle de cette concession, j'écrivis sur-le-champ au baron
de Bourqueney: «Le gouvernement du roi n'a pu qu'approuver l'acte
par lequel la Porte, déférant aux représentations de ses alliés, a
formellement adopté le système d'une administration indigène pour la
montagne du Liban, et a décidé la nomination d'un chef chrétien pour les
Maronites et d'un chef druse pour les Druses. Une telle résolution est
conforme, en principe, au but que les grandes puissances avaient en
vue, et je me plais à reconnaître la part active que l'influence de
vos conseils et de vos démarches peut revendiquer à juste titre dans ce
résultat. Toutefois, je ne me dissimule pas ce que la mesure consentie
par la Porte offre encore d'incomplet et de précaire, notamment
par l'exclusion de la famille Chéab du gouvernement de la montagne,
contrairement aux droits qu'elle tient du passé, et peut-être aussi
contrairement au voeu des populations. J'ai donc remarqué avec
satisfaction que, tout en jugeant qu'il serait au moins inopportun de
mêler une question de noms propres à la question principale, vous avez
évité, en répondant à la communication de Sarim-Effendi, de paraître
accepter une semblable conclusion. Du reste, ce que la décision de la
Porte laisse à désirer sous certains rapports n'en démontre que mieux la
nécessité d'assurer du moins les résultats obtenus, et de veiller à ce
qu'elle soit exécutée loyalement et dans un esprit de stabilité. Vous
devez, monsieur le baron, y consacrer tous vos soins. La Porte a beau
vouloir répudier, pour son compte, la responsabilité des désordres qui
viendraient encore troubler la tranquillité du Liban et les rejeter
d'avance sur les cabinets dont elle a écouté les conseils; l'Europe ne
la suivrait pas sur un pareil terrain, car l'Europe attend que la Porte
réalise maintenant de bonne foi, sérieusement et sans arrière-pensée, ce
qu'elle a consenti à adopter en principe, dans l'intérêt de son propre
repos.»
Nous n'étions que trop fondés à prendre d'avance des précautions contre
l'obstination mal dissimulée de la Porte. A peine on commençait à
mettre à exécution, dans le Liban, le nouveau système adopté; les
plénipotentiaires européens à Constantinople apprirent que l'un des
principaux districts de cette province, le Djébaïl, qui contenait
30,000 chrétiens maronites, avait été soustrait à la juridiction du chef
maronite et maintenu sous l'administration turque. Ils réclamèrent
à l'instant et d'un commun accord contre cette grave atteinte aux
engagements de la Porte: «Prenez garde, dit à Sarim-Effendi M. Cor en
lui portant la réclamation française; en déférant à nos conseils, vous
avez presque annoncé que notre système était un essai qui ne réussirait
pas; nous avons négligé cet avertissement; nous l'avons pris pour une
pure défense du passé; mais du moment où vous introduiriez vous-mêmes,
dans l'exécution de la mesure, des dissolvants propres à la faire
échouer, les rôles changeraient, et je m'alarme sincèrement, pour vous,
de tout ce dont l'Europe aurait alors à vous demander compte.--Eh bien,
lui dit avec dépit Sarim-Effendi, que l'Europe ait recours à la force;
qu'elle vienne administrer elle-même le Liban; ce sont de continuelles
atteintes à notre indépendance, à nos droits de souveraineté;» et il
essaya de démontrer que le sultan avait droit de retenir le district
du Djébaïl sous sa juridiction directe et exclusive. Mais l'humeur céda
bientôt à la crainte, et le Djébaïl fut replacé sous l'autorité du chef
chrétien. Les événements n'ont cessé de prouver combien ce régime est
insuffisant pour établir en Syrie l'ordre et la justice; mais, depuis
1843, on n'a pas encore réussi à faire mieux.
Nous avions raison contre Sarim-Effendi, et Sarim-Effendi avait raison
contre nous. Il y a, dans les relations de l'Europe chrétienne avec
l'empire ottoman, un vice incurable: nous ne pouvons pas ne pas demander
aux Turcs ce que nous leur demandons pour leurs sujets chrétiens, et ils
ne peuvent pas, même quand ils se résignent à nous le promettre, faire
ce que nous leur demandons. L'intervention européenne en Turquie est à
la fois inévitable et vaine. Pour que les gouvernements et les peuples
agissent efficacement les uns sur les autres par les conseils, les
exemples, les rapports et les engagements diplomatiques, il faut qu'il
y ait, entre eux, un certain degré d'analogie et de sympathie dans les
moeurs, les idées, les sentiments, dans les grands traits et les grands
courants de la civilisation et de la vie sociale. Il n'y a rien de
semblable entre les chrétiens européens et les Turcs; ils peuvent, par
nécessité, par politique, vivre en paix à côté les uns des autres;
ils restent toujours étrangers les uns aux autres; en cessant de se
combattre, ils n'en viennent pas à se comprendre. Les Turcs n'ont été
en Europe que des conquérants destructeurs et stériles, incapables
de s'assimiler les populations tombées sous leur joug, et également
incapables de se laisser pénétrer et transformer par elles ou par
leurs voisins. Combien de temps durera encore le spectacle de cette
incompatibilité radicale qui ruine et dépeuple de si belles contrées,
et condamne à tant de misères tant de millions d'hommes? Nul ne peut le
prévoir; mais la scène ne changera pas tant qu'elle sera occupée par
les mêmes acteurs. Nous tentons aujourd'hui en Algérie une difficile
entreprise; chrétiens, nous travaillons à faire connaître et accepter
des musulmans arabes un gouvernement régulier et juste; j'espère que
nous y réussirons; mais l'Europe ne réussira jamais à faire que les
Turcs gouvernent selon la justice les chrétiens de leur empire, et que
les chrétiens croient au gouvernement des Turcs et s'y confient, comme à
un pouvoir légitime.
En même temps que nous tâchions d'obtenir des Turcs, pour les chrétiens
de Syrie, un peu d'ordre et d'équité, nous avions à exercer aussi notre
influence au profit d'autres chrétiens, naguère délivrés du joug des
Turcs, et héritiers du plus beau nom de l'antiquité païenne. La Grèce,
en 1840, était loin d'être bien gouvernée; le roi Othon, honnête homme,
attaché à ce qu'il croyait son devoir ou son droit, était imbu des
maximes de la cour bavaroise, obstiné sans vigueur et plongé dans une
hésitation continuelle et une inertie permanente qui paralysaient
son gouvernement et laissaient le désordre financier et l'agitation
politique s'aggraver de jour en jour dans son petit État. Les
populations s'impatientaient, les ministres étrangers blâmaient
hautement le roi; le ministre d'Angleterre surtout, sir Edmond Lyons,
rude et impérieux marin, lui imputait tout le mal, et poussait au prompt
établissement du régime constitutionnel comme au seul remède efficace.
Le mal n'était pas aussi grand que l'apparence et la plainte; en dépit
des fautes et des faiblesses du pouvoir, l'intelligence et l'activité
naturelle des Grecs se déployaient avec plus de liberté en fait qu'en
principe et plus de succès que de garanties; l'agriculture renaissait,
le commerce prospérait, le pays se repeuplait, la passion de l'étude et
de la science se ranimait dans Athènes; il y avait évidemment dans cette
nation renaissante, de l'élan et de l'avenir. Depuis quelque temps,
le gouvernement français, absorbé en Orient par des questions plus
périlleuses et plus pressantes, s'était peu occupé de la Grèce; les
partis anglais et russe s'y disputaient presque seuls la prépondérance,
et le parti anglais l'avait récemment conquise; M. Maurocordato, son
chef, venait d'être appelé à la tête des affaires; je jugeai le moment
venu pour que, là aussi, la France reprît sa place; j'entretins les
représentants du roi à Londres, à Vienne, à Pétersbourg et à Berlin,
de l'état de la Grèce, des maux dont elle se plaignait, de ses progrès
malgré ses maux, et des idées qui, à mon sens, devaient présider à la
conduite et aux conseils de ses alliés[30]. J'avais sous la main, dans
la Chambre des députés, un homme très-propre à être la preuve vivante
et l'interprète efficace de mes dépêches: M. Piscatory avait donné à
la Grèce des marques d'un ardent et intelligent dévouement; tout jeune
encore, en 1824, il avait quitté les douceurs de la maison paternelle et
les plaisirs de la vie mondaine pour aller s'engager dans la guerre de
l'indépendance; il avait combattu à côté des plus vaillants Pallicares;
il était, en Grèce, connu et aimé de tous, chefs et peuple. Je résolus
de l'y envoyer en mission extraordinaire, pour qu'en le voyant les
regards des Grecs se reportassent vers la France, qu'il leur expliquât
affectueusement nos conseils, et me fît bien connaître le véritable état
des faits défigurés dans les récits des rivaux intéressés ou des amis
découragés.
[Note 30: _Pièces historiques_, nº XI.]
Mais en reprenant ainsi à Athènes une position active, j'avais à coeur
que mon intention et ma démarche fussent partout bien comprises,
surtout à Londres et de lord Aberdeen, avec qui la bonne intelligence
me semblait de jour en jour plus nécessaire et plus possible. Après
quelques mois de ministère, M. Maurocordato était tombé; il avait été
remplacé par M. Christidès, l'un des chefs du parti français et ami
de M. Colettis, alors ministre de Grèce en France. J'écrivis à M.
de Sainte-Aulaire[31]: «Dès mon entrée aux affaires, j'ai été frappé,
très-frappé du mauvais état du gouvernement grec, des périls graves,
mortels peut-être, qui le menaçaient, et des embarras graves qui
pouvaient en naître pour l'Europe. A ce mal j'ai vu surtout deux causes:
l'inertie obstinée du roi Othon, la discorde des ministres étrangers à
Athènes et leurs luttes pour l'influence. Lord Palmerston proposait pour
remède l'établissement d'une constitution représentative en Grèce. Dans
l'état actuel des choses, ce remède m'a paru plus propre à aggraver le
mal qu'à le guérir. Une administration régulière, active, en
harmonie avec le pays, capable de faire ses affaires et d'améliorer
progressivement ses institutions, c'est là, je crois, le seul
remède aujourd'hui praticable et efficace. Je crois également qu'une
administration pareille ne peut se soutenir en Grèce que par le concert
et l'appui commun des grands cabinets européens. Ma dépêche du 11 mars
dernier a été écrite pour conseiller ce plan de conduite et en préparer
l'exécution. Dès que M. Maurocordato a été appelé au pouvoir, j'ai
mis ma dépêche en pratique. Je l'ai fait d'autant plus volontiers que
l'élévation de M. Maurocordato ne pouvait être attribuée à l'influence
française. Je ne prétends point que la France ait en Grèce une politique
désintéressée, si l'on entend par là une politique uniquement préoccupée
de l'intérêt grec. Mais je suis convaincu que le seul grand, le seul
véritable intérêt que la France ait aujourd'hui en Grèce, c'est la durée
et l'affermissement de l'État grec, dans ses limites actuelles et dans
sa forme monarchique. C'est dans cette conviction que je me suis déclaré
prêt à appuyer M. Maurocordato, sans m'inquiéter de son origine et
de son parti. Ce que j'avais annoncé, je l'ai fait. Au passage de M.
Maurocordato à Paris, je lui ai donné à lui-même l'assurance et, je
n'hésite pas à le dire, la conviction qu'il pouvait compter sur notre
sincère appui. Je me suis appliqué à lui aplanir les voies en le
rapprochant de M. Colettis, longtemps son rival, et en faisant tous mes
efforts pour leur bien persuader à tous deux qu'ils devaient s'aider
mutuellement. J'ai prescrit à M. de Lagrené[32] d'appuyer de tout son
pouvoir M. Maurocordato, et pour la formation et après la formation de
son cabinet. J'ai agi si vivement moi-même, pour lui, que le ministre
d'Autriche à Athènes l'ayant blâmé de sa conduite envers le roi Othon
et de la dureté des conditions qu'il voulait lui imposer, j'ai écrit
à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, pour le disculper de ce reproche et
insister sur la nécessité de le soutenir. Enfin, au moment même où M.
Maurocordato se brouillait avec le roi Othon, j'adressais partout une
nouvelle dépêche pour lui prêter appui; je donnais en ce sens, à M. de
Lagrené, de nouvelles instructions. Quand elles sont arrivées à Athènes,
M. Maurocordato s'était déjà retiré[33].
[Note 31: Le 8 octobre 1841.]
[Note 32: Alors ministre de France à Athènes.]
[Note 33: _Pièces historiques_, nº XII.]
«Je n'examine pas pourquoi il est tombé. Encore à présent, je ne
le comprends pas bien. Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai
loyalement et énergiquement soutenu, avant qu'il eût formé son cabinet,
pendant qu'il luttait pour le former et après qu'il en était lui-même
sorti.
«De M. Maurocordato je passe à M. Piscatory. Je l'ai envoyé en Grèce:
«Pour avoir, sur l'état réel du pays, de son administration, de sa
prospérité, de ses ressources, le rapport d'un observateur nouveau,
non officiel, intelligent. J'en avais besoin au moment où l'on nous
demandait de compléter l'émission de la troisième série de l'emprunt
grec;
«Pour bien dire au roi Othon et à nos amis en Grèce, et de manière à
le leur persuader, que l'appui promis et donné, de notre part, à M.
Maurocordato était bien réel, bien sincère, et qu'il ne fallait
chercher dans nos paroles aucune réticence, dans nos démarches aucune
arrière-pensée;
«Pour détourner les Grecs de toute explosion, de toute tentative
irrégulière et téméraire, au dehors ou au dedans, afin de changer soit
les limites territoriales, soit la constitution politique de leur pays.
«Il était bien nécessaire d'agir en ce sens, car, sur la question de
territoire, en Crète, en Thessalie, en Épire, l'insurrection avait
éclaté ou était près d'éclater; et sur la question d'organisation
intérieure, les dispositions les plus vives, les plus compromettantes
pour le roi Othon, se manifestaient également.
«Telles ont été les instructions que j'ai données à M. Piscatory; tel
était le véritable objet de sa mission. Sans doute, en l'envoyant,
j'ai voulu que son nom, ses antécédents, sa présence, ses discours
contribuassent à mettre la France en bonne position et en crédit en
Grèce; mais cette position, ce crédit, je n'ai voulu m'en servir et
ne m'en suis servi en effet que pour maintenir la Grèce dans une bonne
voie, à son propre profit et au profit de toute l'Europe comme au nôtre.
«Le 28 juillet dernier, dans une lettre particulière et intime,
j'écrivais à M. Piscatory: «Je n'ai point de nouvelles instructions à
vous donner. Vous êtes allé en Grèce pour bien dire et bien persuader
aux Grecs que nous voulons réellement pour eux ce que nous disons, au
dedans une bonne administration, au dehors l'attente tranquille. C'est
là toute notre politique. La Grèce en est à ce point où, pour grandir,
il ne faut que vivre. Pour vivre, il faut, j'en conviens, une certaine
mesure de sagesse. De l'aveu général, elle manquait naguère au
gouvernement grec. J'espère que M. Maurocordato, l'aura. C'est dans
cet espoir que nous l'avons appuyé et que nous l'appuierons, sans tenir
compte d'aucune autre circonstance, sans nous proposer aucun autre but.
Quelques plaintes m'arrivent sur le nouveau cabinet: on dit qu'il n'y
a pas assez de nos amis, que nos amis n'ont pas les postes qui leur
conviennent le mieux. Soutenons nos amis, mais sans pousser leurs
prétentions au delà de ce qui est nécessaire pour le succès du
gouvernement grec lui-même, qu'il s'appelle Maurocordato ou Colettis.»
«Redites bien tout cela à lord Aberdeen, mon cher ami; montrez-lui
textuellement ma lettre. Puisqu'il en veut faire autant de son
côté, puisqu'il sera, pour M. Christidès, ce que j'ai été pour M.
Maurocordato, j'espère que nous réussirons à assurer, en Grèce, un peu
de stabilité. Mais il est bien nécessaire que nous fassions cesser, sur
les lieux mêmes, ces jalousies aveugles, ces rivalités puériles, ces
luttes sur les plus petites choses, tout ce tracas d'en bas qui dénature
et paralyse la bonne politique d'en haut. Je n'ai rien à dire sur
sir Edmond Lyons; je ne puis souffrir les accusations étourdies, les
assertions hasardées. Il me paraît crédule, imprudent et outrecuidant.
Je souhaite qu'il n'embarrasse pas et ne compromette pas son cabinet.
Je vais recommander de nouveau à M. de Lagrené de ne rien négliger pour
bien vivre avec lui et pour prévenir toute querelle, tout ombrage. En
vérité, ne voulant en Grèce que ce que nous voulons, lord Aberdeen et
moi, si nous ne parvenions pas à obliger nos agents à le vouloir aussi
et à l'accomplir, il y aurait du malheur.»
Comme je l'y avais engagé, M. de Sainte-Aulaire communiqua ma lettre
à lord Aberdeen, et je ne puis douter qu'il n'en fut touché, car il
adressa à sir Edmond Lyons les mêmes instructions que j'avais données
à M. de Lagrené et à M. Piscatory. Il lui prescrivit de vivre en bons
termes avec les représentants des autres puissances. Il l'avertit que
de Vienne et de Berlin on avait formellement demandé son rappel, qu'à
Saint-Pétersbourg et à Paris on avait donné à entendre qu'on en serait
bien aise; et tout en l'assurant que son gouvernement était décidé à le
bien soutenir, il lui recommanda fortement de ne pas se mêler, à tout
propos, de toutes sortes de bagatelles, et de ne pas se laisser aller
à grossir toutes les peccadilles du gouvernement grec, dont les fautes
pouvaient être grandes, aussi grandes que le disait sir Edmond Lyons,
mais qui devait être toujours traité avec égard. Il était impossible
de porter, dans le concert et l'action commune de l'Angleterre et de
la France à Athènes, plus de loyauté; mais il est bien plus difficile
d'établir et de maintenir l'harmonie active entre les agents secondaires
et sur les lieux mêmes que de loin et au sommet de la hiérarchie. Les
affaires de la Grèce ne tenaient pas d'ailleurs, dans celles de l'Europe
et dans les rapports de la France et de l'Angleterre, assez de place
pour qu'on fît, à Londres et à Paris, tous les efforts, tous les
sacrifices nécessaires au succès continu de la politique que voulaient
sincèrement les deux cabinets. Les petites choses sont souvent aussi
difficiles et exigent autant de soin que les grandes; mais elles pèsent
trop peu dans les destinées des gouvernements qui les traitent pour
qu'ils y prennent toute la peine qu'il y faudrait prendre, et les plus
sensés ne déploient tout ce qu'ils ont de sagesse et de force qu'en
présence des nécessités impérieuses et des graves périls.
Quelque importance qu'eût, à mes yeux, la bonne intelligence entre la
France et l'Angleterre, et quelque prix que j'attachasse à la confiance
chaque jour plus intime qui s'établissait entre lord Aberdeen et
moi, j'étais bien décidé à faire partout et en toute occasion ce
qu'exigeraient les intérêts sérieux de mon pays et de son gouvernement,
sans jamais éluder les embarras diplomatiques qui pouvaient en résulter.
Sur terre et sur mer, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, dans
la Méditerranée et dans l'Océan, les occasions étaient fréquentes qui
suscitaient de tels embarras, car, sur tous ces points, les deux nations
se trouvaient sans cesse en contact, avec des raisons ou des routines
de rivalité. Notre établissement en Algérie surtout était, pour le
gouvernement anglais, l'objet d'une préoccupation continuelle. La Porte
nourrissait depuis longtemps le désir de faire, à Tunis, une révolution
analogue à celle qu'elle avait naguère accomplie à Tripoli, c'est-à-dire
d'enlever à la régence de Tunis ce qu'elle avait conquis d'indépendance
héréditaire, et de transformer le bey de Tunis en simple pacha. Une
escadre turque sortait presque chaque année de la mer de Marmara pour
aller faire, sur la côte tunisienne, une démonstration plus ou moins
menaçante. Il nous importait beaucoup qu'un tel dessein ne réussît
point: au lieu d'un voisin faible et intéressé, comme le bey de Tunis,
à vivre en bons rapports avec nous, nous aurions eu, sur notre frontière
orientale en Afrique, l'empire ottoman lui-même avec ses prétentions
persévérantes contre notre conquête et ses alliances en Europe. Le
moindre incident, une inimitié de tribus errantes, une violation non
préméditée du territoire, eût pu élever la question fondamentale de
notre établissement en Algérie et amener des complications européennes.
Nous étions fermement résolus à ne pas souffrir qu'une telle situation
s'établît; nous n'avions pas la moindre envie de conquérir la régence
de Tunis, ni de rompre les faibles liens traditionnels qui l'unissaient
encore à la Porte; mais nous voulions le complet maintien du _statu
quo_; et chaque fois qu'une escadre turque approchait ou menaçait
d'approcher de Tunis, nos vaisseaux se portaient vers cette côte, avec
ordre de protéger le bey contre toute entreprise des Turcs. A plusieurs
reprises, je donnai, à ce sujet, au commandant de nos forces maritimes
dans la Méditerranée, notamment à M. le prince de Joinville, en 1846,
des instructions très-précises[34]. Je ne m'en tins pas à ces précautions
par mer; je voulus savoir si, comme le bruit en avait couru, il était
possible que la Porte envoyât des troupes, par terre, de Tripoli à
Tunis, et tentât contre le bey un coup de main par cette voie. En juin
1843, je chargeai un jeune homme, étranger à tout caractère officiel, M.
Ignace Plichon, de se rendre sans suite à Tripoli, de recueillir là tous
les renseignements, tous les moyens de voyage qu'il pourrait obtenir, et
de faire lui-même la traversée du vaste espace, presque partout désert,
qui sépare Tripoli de Tunis, pour reconnaître si, en effet, l'expédition
turque dont on parlait, était praticable. M. Plichon s'acquitta de cette
périlleuse mission avec autant d'intelligence que de courage, et me
rapporta la certitude que nous n'avions, de ce côté, rien à craindre
pour le _statu quo_ tunisien. A chaque mouvement que nous faisions dans
ce sens, le cabinet anglais s'inquiétait; ses agents, quelques-uns même
des plus spirituels, mais peu clairvoyants et dominés par des craintes
routinières, l'entretenaient sans cesse de l'esprit remuant et ambitieux
de la France. Il nous adressait des observations, des questions; il
faisait valoir les droits de souveraineté de la Porte sur Tunis. Nous
déclarions notre intention de les respecter et d'en recommander au bey
le respect, pourvu que la Porte ne tentât plus de changer à Tunis un
ancien état de choses dont le maintien importait à notre tranquillité en
Algérie. Lord Aberdeen comprenait à merveille notre situation; mais
il avait peine, et ses collègues avaient bien plus de peine que lui,
à croire à notre modération persévérante. Le gouvernement anglais
acceptait, en fait, notre conquête de l'Algérie, et se déclarait décidé
à ne plus élever, à ce sujet, aucune réclamation; mais il éludait de
la reconnaître en droit tant que la Porte ne l'avait pas elle-même
reconnue. Une circonstance embarrassante se présenta: avant notre
conquête, l'Angleterre avait à Alger un consul et des agents consulaires
sur plusieurs points de la régence. Les consuls étant des agents
commerciaux et point politiques, c'était l'usage à peu près général en
Europe de les considérer comme étrangers à la question de souveraineté,
et de ne pas exiger, quand le souverain changeait, qu'ils reçussent, du
souverain nouveau, un nouveau titre pour leur mission. Nous nous étions,
en Algérie, conformés à cet usage, et après notre conquête, le consul
général d'Angleterre à Alger avait, sans autorisation nouvelle, continué
ses fonctions. Mais, dès 1836, le duc de Broglie et, après lui, M.
Thiers, décidèrent que tout nouvel agent consulaire en Algérie devrait
demander et obtenir notre _exequatur_. Non-seulement je maintins ce
principe dans les débats des Chambres, mais je le mis strictement en
pratique pour les agents consulaires anglais comme pour ceux de toute
autre nation. En juillet 1844, sur trente-neuf consuls ou agents
consulaires, de toute nation et de tout grade, en Algérie, douze avaient
reçu du roi leur _exequatur_; quatorze, d'un rang inférieur, tenaient
le leur du ministre des affaires étrangères, et huit du gouverneur
de l'Algérie. Cinq seulement exerçaient encore en vertu de titres
antérieurs à 1830.
[Note 34: _Pièces historiques_, nº XIII.]
L'Algérie n'était pas, en Afrique, le seul point où de grands intérêts
français me parussent engagés. Cette partie du monde, encore si
inconnue, offrait à l'activité et à la grandeur future de la France, un
champ immense. Elle était à nos portes; nous n'avions pas à courir,
pour y arriver, les chances d'une navigation longue et périlleuse; notre
établissement sur la côte septentrionale nous y donnait un large et
solide point d'appui. Sur la côte occidentale, notre colonie du Sénégal
nous assurait le même avantage. Nous ne rencontrions, dans l'intérieur
du pays, point de rival redoutable; aucune des grandes puissances
européennes n'y était fortement établie et en voie de conquête; la
colonie du Cap, quoique importante aux yeux de l'Angleterre, n'était pas
en progrès, et sa situation d'ailleurs ne gênait pas la nôtre dans ce
vaste continent. Frappé de ces faits et de l'avenir qui s'y laissait
entrevoir, non-seulement je saisis, mais je recherchai les occasions
et les moyens d'étendre en Afrique la présence et la puissance de la
France. Les négociants de Marseille, de Nantes et de Bordeaux faisaient,
sur la côte occidental, un commerce déjà considérable en huile de
palmes, ivoire, gomme, arachides et autres productions africaines: nous
résolûmes de fonder, sur les principaux emplacements de ce commerce,
des comptoirs fortifiés qui lui donnassent la sécurité et lui permissent
l'extension. Les embouchures des rivières le Grand-Bassam, l'Assinie
et le Gabon, dans le golfe de Guinée, furent les points choisis dans
ce dessein. De 1842 à 1844, des traités conclus avec les chefs
des peuplades voisines nous conférèrent la pleine possession et la
souveraineté extérieure d'une certaine étendue de territoire au bord
de la mer et sur les rives de ces fleuves; de petits forts y furent
construits; de petites garnisons y furent envoyées; le gouverneur du
Sénégal fut chargé de les inspecter et de les protéger. Les négociants
anglais, qui faisaient sur cette côte le même commerce que les nôtres,
prirent l'alarme; quelques difficultés s'élevèrent sur les lieux; le
cabinet anglais nous demanda quelques explications; nos réponses furent
péremptoires; nous établîmes notre droit d'acquérir ces territoires
et de fonder des comptoirs nouveaux; nous étions allés au-devant des
objections; nous avions proclamé la complète franchise pour tous les
pavillons et le maintien de tous les usages commerciaux en vigueur sur
cette côte; avec sa loyauté accoutumée, lord Aberdeen reconnut
notre droit et mit fin aux réclamations. La France eut, sur la côte
occidentale d'Afrique, pour son commerce, sa marine et ses chances
d'avenir, les points d'appui dont elle avait besoin.
Quand il s'agit de la côte orientale, nous nous trouvâmes en présence
de difficultés d'une autre sorte: la grande île de Madagascar était une
grande tentation de conquête et d'un vaste établissement colonial, à
perspectives indéfinies. On pressait le gouvernement du roi d'en faire
l'entreprise; on décrivait les richesses naturelles de l'île, la beauté
de ses ports et de ses rades, les avantages maritimes et commerciaux
qu'elle nous offrait, les facilités que donneraient à la conquête les
discordes des deux races qui l'habitaient, les Ovas et les Sakalaves.
Les droits traditionnels ne manquaient pas à l'appui des désirs;
depuis le commencement du XVIIe siècle, et sous les auspices d'abord
du cardinal de Richelieu, puis de Louis XIV, des compagnies françaises
avaient travaillé à prendre possession de Madagascar; elles y avaient
noué des relations, fondé des comptoirs, bâti des forts; elles
avaient obtenu, des chefs du pays, de vastes concessions et une sorte
d'acceptation de la souveraineté française; à travers de fréquentes
alternatives de succès et de revers, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI
avaient reconnu et soutenu leurs établissements; les noms tantôt d'_Ile
Dauphine_, tantôt de _France orientale_ avaient été donnés à l'île
entière. Sauf des exceptions formellement stipulées, le traité du 30 mai
1814 avait rendu à la France tout ce qu'elle possédait hors d'Europe en
1792, et Madagascar n'était pas au nombre des exceptions. Depuis cette
époque, des actes maritimes et diplomatiques avaient, sinon mis en
pratique, du moins réservé nos droits. Tout récemment, d'habiles
officiers de marine avaient visité l'île, étudié ses côtes, communiqué
avec ses populations, ranimé les anciens souvenirs. Le conseil colonial
de l'île Bourbon reproduisit avec détail, dans une adresse au roi,
toutes les raisons qui devaient, selon lui, engager le gouvernement
«à entreprendre la conquête générale et la colonisation en grand de
Madagascar.» Le gouverneur de Bourbon, l'amiral de Hell, appuyait
vivement le voeu du conseil colonial. Enfin, l'empire de ces traditions
et de ces espérances se maintenait jusque dans l'_Almanach royal_ où,
depuis 1815, le gouverneur de l'île Bourbon était dit _gouverneur de
Bourbon et Madagascar_.
J'étais opposé à toute entreprise de ce genre. Pour qu'une nation fasse
avec succès, loin de son centre, de grands établissements territoriaux
et coloniaux, il faut, qu'elle ait, dans le monde, un commerce
très-étendu, très-actif, très-puissant, très-entreprenant, et que sa
population soit disposée à transporter loin du sol natal sa force et
sa destinée, à essaimer, comme les abeilles. Ni l'une ni l'autre de
ces conditions ne se rencontrait en 1840 et ne se rencontre encore en
France. Nous avions bien assez d'une Algérie à conquérir et à coloniser.
Rien ne nuit davantage à la grandeur des peuples que les grandes
entreprises avortées, et c'est l'un des malheurs de la France d'en
avoir, plus d'une fois, tenté avec éclat de semblables, en Asie et en
Amérique, dans l'Inde, à la Louisiane, au Canada, pour les abandonner
ensuite et laisser tomber ses conquêtes aux mains de ses rivaux. Le
roi, le cabinet et les Chambres étaient pleinement de mon avis. Nous
écartâmes donc les projets de conquête de Madagascar, et nous les
aurions écartés, quand même l'Angleterre ne s'en serait pas montrée
inquiète et jalouse. Mais en me refusant à rechercher, pour ma patrie,
de grands établissements territoriaux lointains, j'étais loin de penser
qu'elle dût rester, sur les divers points du globe, absente et
inactive; notre petite terre appartient à la civilisation européenne et
chrétienne, et partout où la civilisation européenne et chrétienne se
porte et se déploie, la France doit prendre sa place et déployer son
génie propre. Ce qui lui convient, ce qui lui est indispensable, c'est
de posséder, dans tous les grands foyers d'activité commerciale et
internationale, des stations maritimes sûres et fortes, qui ne nous
créent pas inévitablement des intérêts agressifs et illimités, mais
qui servent de point d'appui à notre commerce, où il puisse chercher un
refuge et se ravitailler, des stations telles que les marins français
retrouvent partout, dans les grandes mers et près des grandes terres, la
protection prévoyante de la France sans qu'elle y soit engagée au delà
de ses intérêts généraux et supérieurs. Ce fut pour atteindre à ce but
sur la côte orientale d'Afrique, comme sur la côte occidentale, que,
de 1841 à 1843, nous prîmes possession, à l'entrée nord du canal de
Mozambique, des îles de Mayotte et de Nossi-Bey, et qu'en 1844 nous
conclûmes, avec l'imam de Mascate, un traité qui nous donnait, sur la
longue étendue de ses côtes, des sûretés et des libertés commerciales
importantes pour notre colonie de l'île Bourbon et pour nos relations
avec le grand Orient.
Vers le même temps et sous l'empire de la même idée, nous prenions, dans
l'océan Pacifique, possession des îles Marquises. Je parlerai plus tard
de cet acte et des incidents qu'il suscita, et qui firent plus de bruit
qu'ils ne méritaient. Nous étions, en 1841, engagés, à nos portes mêmes,
dans deux questions beaucoup plus graves et qui pouvaient compliquer
bien plus sérieusement nos rapports avec l'Angleterre.
La première était celle de l'union douanière entre la La France et la
Belgique. Pays d'immense production et de consommation très-étroite,
la Belgique étouffait industriellement dans ses limites et aspirait
ardemment à un marché plus vaste que le sien propre. Ce fut d'elle que
nous vint la proposition formelle de l'union douanière qui, depuis 1831,
était, entre les deux pays, un sujet de publications, de conversations
et de discussions continuelles. En 1840, sous le ministère de M. Thiers,
la question avait été posée et une négociation entamée. Elle fut reprise
en juillet 1841; quatre conférences eurent lieu à Paris, dans le mois
de septembre, entre quelques-uns des ministres et plusieurs commissaires
des deux États. Je les présidai. De part et d'autre, les dispositions
étaient circonspectes: nous ne voulions pas faire payer trop cher, à
notre industrie et à nos finances, l'avantage politique que devait nous
valoir l'union douanière, et les Belges voulaient payer au moindre
prix politique possible l'avantage industriel qu'ils recherchaient. Ils
proposèrent cependant l'abolition de toute ligne de douane entre les
deux pays et l'établissement d'un tarif unique et identique sur leurs
autres frontières. C'était l'union douanière vraie et complète. Mais
ils y attachaient expressément la condition que les douaniers belges
garderaient seuls les frontières belges: «L'admission de quelques
milliers de soldats français sur le territoire belge, en uniforme de
douaniers, serait, dit l'un de leurs commissaires, une atteinte mortelle
à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique.» Nous déclarâmes à
notre tour que la France ne pouvait confier à des douaniers belges la
garde de ses intérêts industriels et financiers: «Je vois, écrivit le
roi Léopold au roi Louis-Philippe, que vos ministres pencheraient vers
un traité de tarifs différentiels. Je ne demanderais pas mieux. Je
comprends l'inquiétude qu'inspire notre douane comme gardienne d'une
partie du revenu et de l'industrie française. Nous ne pourrions
cependant pas avoir des douaniers français; l'Europe prétendrait y voir
une véritable incorporation; et même ici tous ceux qui ne tiennent pas
au commerce et à l'industrie s'y opposeraient. J'espère toujours qu'il
sortira quelque chose d'acceptable du _kettle which is boiling_[35].
L'affaire est bien importante et les suites d'une non-réussite
pourraient être bien funestes. Évidemment plusieurs des hommes
politiques en France croient que, si la négociation manquait, il n'en
résulterait aucun inconvénient et que tout resterait comme cela est. Il
y a des positions où on ne peut pas rester, et quand les passions s'en
mêlent, on a encore moins de chances de pouvoir s'y maintenir. Dans ce
pays-ci, les hommes un peu importants de tous les partis ont été opposés
à une association commerciale avec la France. C'est avec une grande
répugnance qu'on s'est finalement décidé à la vouloir, vu les
souffrances auxquelles l'industrie belge devait être exposée par
l'espèce de blocus qui pèse sur nous maintenant. Ayant, dans leur idée,
fait un grand sacrifice, presque aussi grand que l'abandon de leur
existence politique, ils croyaient qu'une proposition d'association
avec la France ne pouvait pas être repoussée par elle. Vous pouvez donc
facilement vous faire une idée des embarras politiques qui résulteraient
d'un non-succès du traité. Le travail de nos ennemis intérieurs est
aussi dans ce sens: demander l'association avec la France, et, si elle
repousse la Belgique, se baser sur la position impossible du pays pour
changer son gouvernement et se réunir à la Hollande.»
[Note 35: De la marmite qui est en ébullition.]
Nous étions aussi décidés que le roi Léopold lui-même à combattre, à
tout prix, cette dernière hypothèse. Nous avions de plus quelque crainte
que la Belgique, repoussée par la France, ne se tournât vers l'Allemagne
et ne cherchât à entrer dans le _Zollverein_ prussien. Nous n'ignorions
pas que des hommes d'État, belges et allemands, étaient favorables à
cette combinaison et essayaient de la préparer. La négociation marchait
péniblement à travers toutes ces sollicitudes quand un incident vint
ajourner le système de la grande union douanière et nous pousser dans la
voie des tarifs différentiels concertés entre les deux pays. Depuis deux
ou trois ans, les fils et tissus de lin anglais envahissaient rapidement
le marché français; de 1840 à 1842, leur importation avait doublé; nos
filatures étaient gravement menacées; le 26 juin 1842, une ordonnance,
rendue comme urgente, éleva nos droits de douane sur les fils et
tissus de lin étrangers. La mesure était générale. La Belgique réclama
vivement. Nous ne nous étions point proposés de la frapper, et notre
industrie linière pouvait soutenir la concurrence de la sienne.
Nous entrâmes en négociation, et le 16 juillet 1842 une convention
commerciale fut conclue qui exempta les fils et tissus de lin belges
de l'aggravation du droit. La Belgique, à son tour, adopta, sur ses
frontières autres que celles de France, notre nouveau tarif sur les
fils et tissus de lin étrangers, et fit en outre, en faveur de notre
commerce, quelques légères concessions. La durée du traité fut fixée à
quatre ans.
Quand le projet de loi qui en mettait les articles à exécution fut
discuté dans la Chambre des députés, ce traité rencontra divers
adversaires: les uns me reprochaient de ne pas avoir accompli l'union
douanière et incorporé, sous cette forme, la Belgique à la France; les
autres, d'avoir trop sacrifié l'industrie française et trop peu exigé
de la Belgique en retour de la faveur exceptionnelle que nous lui avions
accordée. Indépendamment des raisons spéciales que j'avais à faire
valoir sur ce point, je saisis cette occasion d'exprimer l'idée générale
qui m'avait dirigé dans cette négociation et à laquelle je me proposais
de rester, en tout cas, fidèle: «Je ne suis point, dis-je, de ceux qui
pensent qu'en matière d'industrie et de commerce les intérêts existants,
les établissements fondés doivent être aisément livrés à tous les
risques, à toute la mobilité de la concurrence extérieure et illimitée.
Je crois au contraire que le principe conservateur doit être appliqué
à ces intérêts-là comme aux autres intérêts sociaux, et qu'ils doivent
être efficacement protégés. Il est impossible cependant que les intérêts
industriels ne soient pas, dans certains cas, appelés à se prêter, dans
une certaine mesure, à ce qui peut servir la sécurité, la force et la
grandeur de la France dans ses relations extérieures. Il ne se peut pas
que l'État ne soit pas en droit de demander quelquefois à ces intérêts
une certaine élasticité et certains sacrifices dans ce but. Il ne se
peut pas non plus que les intérêts industriels ne se prêtent pas aussi,
dans une certaine mesure, à l'extension générale et facile du bien-être,
c'est-à-dire qu'ils ne soient pas tenus d'accepter progressivement une
concurrence qui les excite et les oblige à faire mieux et à meilleur
marché, au profit de tous. Ce sont là les deux conditions imposées au
système protecteur et qui le légitiment. On a raison d'appliquer aux
intérêts industriels la politique de conservation, et de les protéger,
au nom de cette politique, contre les dangers qui peuvent les assaillir;
mais en même temps ces intérêts doivent s'accommoder aux nécessités de
la politique extérieure et au progrès du bien être intérieur. A ce prix
seulement la protection se justifie et se maintient.»
La Chambre agréa ces maximes et sanctionna le traité; mais la question
fondamentale subsistait toujours, et le péril que la Belgique venait de
courir pour l'une de ses industries ne fit que la rendre plus vive dans
son désir de l'union douanière. La négociation fut reprise; un projet
de traité, qui contenait, de la part de la Belgique, l'adoption des
principales dispositions du régime français en fait de douanes et de
contributions indirectes, fut préparé et discuté sous trois formes
successives de rédaction; la dernière fut lue le 1er novembre 1842 dans
un conseil tenu à Saint-Cloud; les commissaires belges y demandèrent
encore certains changements. Plus on approchait du terme, plus les
difficultés de cette grande mesure internationale se faisaient sentir.
Les principales industries françaises témoignaient fortement leurs
alarmes. Au dehors les puissances intéressées s'inquiétaient,
silencieusement d'abord et sans bruit diplomatique: «Vous me demandez,
m'écrivait le 20 octobre 1842 le comte de Sainte-Aulaire, ce qu'on pense
ici de l'union douanière franco-belge; je ne puis guère le savoir que
par induction, car on garde avec moi un silence aussi absolu qu'avec
vous. Les journaux même, avec une admirable intelligence des intérêts de
leur pays, n'abordent ce sujet qu'avec grande réserve; chacun comprend
que de puissants intérêts français se chargeront de l'opposition, et
que l'Angleterre diminuerait leur force en prenant prématurément
l'initiative.» Au même moment cependant, le 21 octobre, lord Aberdeen
écrivait au roi Léopold une lettre pressante, bien que douce, pour le
détourner d'une mesure «pleine de danger, on peut l'affirmer, pour les
intérêts de Votre Majesté et pour la tranquillité de l'Europe.» Quelques
semaines après, le 19 novembre, causant avec M. de Sainte-Aulaire: «Il
paraît, lui dit-il, que la question belge est toujours pendante.»--«J'ai
répondu, m'écrivit l'ambassadeur, que je n'en savais rien que par les
journaux; que, dans mon opinion, une solution prochaine et définitive
n'était guère probable, et que du reste je m'applaudissais de
l'indifférence de la presse anglaise, d'où je concluais que, dans aucun
cas, je n'aurais à me quereller avec lui sur ce sujet. Il m'a répondu
que tout traité de commerce était populaire en Angleterre, et que les
capitalistes anglais seraient d'autant moins disposés à se plaindre d'un
traité de commerce franco-belge qu'ils se hâteraient d'engager leurs
capitaux dans des fabriques belges, et qu'ils se promettraient de gros
bénéfices de ces entreprises. Mais sur l'hypothèse de l'union douanière,
son langage a été tout autre: «Vous concevez, m'a-t-il dit, que
l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les douaniers français à Anvers.
Vous auriez à combattre aussi du côté de l'Allemagne, et cette fois
vous nous trouveriez plus unis que pour le droit de visite.» Le cabinet
anglais s'était en effet assuré de cette union; le 28 octobre, lord
Aberdeen avait adressé aux représentants de l'Angleterre à Berlin,
Vienne et Saint-Pétersbourg, avec ordre de la communiquer à ces trois
cours, une dépêche dans laquelle, sans adhérer pleinement aux principes
que lord Palmerston avait manifestés lors des premiers bruits de l'union
douanière franco-belge, il soutenait, au nom de la neutralité de la
Belgique et en vertu du protocole du 20 janvier 1831 qui l'avait fondée,
que les autres cabinets auraient le droit de s'opposer à une combinaison
qui présenterait un danger réel pour l'équilibre européen. Le 29
novembre, il s'exprima encore plus vivement à ce sujet, avec le ministre
de Belgique à Londres, M. Van de Weyer, qui se hâta d'en informer le roi
Léopold; et le 6 décembre, ayant fait prier le comte de Sainte-Aulaire
de venir le voir: «Je suis informé, lui dit-il, qu'un ancien
ministre[36] est allé voir le roi Louis-Philippe, et qu'ils ont
longuement parlé de l'union douanière franco-belge. L'ancien ministre
disant que ce projet rencontrerait en Europe une opposition unanime, le
roi a répondu: «Je ne suis point fondé à attendre cette opposition, et
même je n'y crois pas, puisque aucune des puissances ne m'a fait dire un
mot à cet égard.» C'est d'après cette parole de votre roi, a continué
lord Aberdeen, que, pour éviter tout malentendu dans une matière si
grave, j'ai cru de mon devoir d'écrire à lord Cowley et de vous dire à
vous-même que l'union douanière de la France et de la Belgique nous
paraîtrait une atteinte à l'indépendance belge, et conséquemment aux
traités qui l'ont fondée.» J'ai refusé, me disait M. de Sainte-Aulaire,
toute discussion sur les paroles ou l'opinion personnelle du roi; mais
j'ai affirmé que mon gouvernement avait, dès longtemps, été informé par
moi, et par d'autres voies encore, des intentions du cabinet anglais;
c'était donc en toute connaissance de cause que vous aviez procédé à
l'examen de la question, décidé à la résoudre d'après la considération
de nos intérêts nationaux, et sans vous arrêter à un mécontentement qui
n'était fondé ni en droit ni en raison: «Je me suis abstenu jusqu'à
présent de vous parler avec détail sur ce sujet, a repris lord Aberdeen,
et je m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux
plaintes du commerce français sans que sa résolution paraisse influencée
par des considérations diplomatiques; mais aujourd'hui j'ai dû vous
parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence. J'ai
pris soin d'ailleurs que la démarche à faire auprès de vous n'eût rien
de collectif.»
[Note 36: C'était à M. le comte Molé qu'il faisait allusion.]
Sans m'annoncer, de la part de la Prusse, aucune démarche positive, le
comte Bresson m'envoya de Berlin, le 7 novembre 1842, des informations
analogues, et après avoir traité lui-même la question sous ses divers
points de vue, il finissait par me dire qu'à son avis l'union douanière
avec la Belgique n'avait, pour la France et son gouvernement, qu'une
importance très-secondaire, et qu'elle nous vaudrait bien moins
d'avantages qu'elle ne nous attirerait d'embarras et de mécomptes.
En présence de ces rapports et, tantôt du travail secret, tantôt des
déclarations officielles qui se faisaient en Europe sur cette question,
je résolus de m'en expliquer pleinement avec les représentants de la
France au dehors et de bien régler leur attitude en déterminant avec
précision la nôtre. J'écrivis donc le 30 novembre 1842, d'abord au comte
Bresson, car le cabinet de Berlin était le plus sérieusement inquiet
et le plus empressé à prendre, dans les inquiétudes anglaises, un point
d'appui pour les siennes: «Je veux que vous sachiez dès aujourd'hui, sur
le fond même de cette affaire et sur les raisonnements de lord Aberdeen,
ce que nous pensons et ce qui règle notre conduite.
«Les traités qui ont constitué la Belgique ont stipulé qu'elle formerait
un État indépendant et neutre. Cette indépendance, cette neutralité
seraient-elles, comme on le prétend, détruites ou entamées par le simple
fait d'une union douanière avec la France?
«Oui, si les clauses de cette union portaient atteinte à la souveraineté
politique du roi des Belges, s'il ne conservait pas dans ses États le
plein exercice des droits essentiels à cette souveraineté. Non, si la
souveraineté politique belge demeurait entière et si le gouvernement
belge avait toujours la faculté de rompre l'union dans un délai
déterminé, dès qu'il la trouverait contraire à son indépendance.
«Bizarre indépendance que celle qu'on ferait à la Belgique en lui
interdisant absolument, et comme condition de son existence, le droit de
contracter les relations, de prendre les mesures que lui conseilleraient
ses intérêts, qui seraient peut-être, pour son existence même, une
nécessité!
«L'indépendance n'est pas un mot; elle doit être un fait. Un État n'est
pas indépendant parce qu'on l'a écrit dans un traité, mais à condition
qu'il pourra réellement agir selon son intérêt, son besoin, sa volonté.
«En supposant la souveraineté politique belge pleinement respectée,
et nous sommes les premiers à dire qu'aucune autre hypothèse n'est
admissible, l'union douanière ne serait, entre la France et la Belgique,
qu'une forme particulière de traité de commerce; forme qui entraînerait
sans doute, dans l'administration intérieure des deux États, certains
changements librement consentis de part et d'autre, mais qui, loin de
porter atteinte à l'indépendance de l'un des deux, ne serait de sa part
qu'un acte et une preuve d'indépendance.
«Lord Aberdeen reconnaît à la France et à la Belgique le droit de
faire, entre elles, des traités de commerce, dussent ces traités être
nuisibles, économiquement parlant, aux intérêts des États tiers. Que
dirait-il si la France et la Belgique abolissaient chacune, sur
leur frontière commune, tout droit de douane, et si en même temps la
Belgique, par un acte de son gouvernement seul, établissait, sur
ses autres frontières, les tarifs et le régime actuel des douanes
françaises, sans qu'aucun autre changement s'accomplît d'ailleurs dans
les relations et l'administration intérieure des deux États? Je ne dis
pas qu'un tel système fût praticable; mais, à coup sûr, ce serait là
un de ces traités de commerce contre lesquels lord Aberdeen lui-même
reconnaît qu'aucun gouvernement étranger n'aurait droit de protester.
Pourtant l'union douanière serait complète. Elle n'est donc pas
nécessairement et par elle-même contraire à l'indépendance de la
Belgique et au droit public européen.
«Mais la neutralité? C'est ici une condition particulière d'existence,
dont la Belgique recueille les fruits et qui lui impose certaines
obligations, certaines gênes que les cinq grandes puissances ont
acceptées comme elle, et doivent, comme elle, respecter.
«Certes, ce ne sera pas la France qui portera, qui souffrira jamais, à
la neutralité de la Belgique, la moindre atteinte. Cette neutralité est,
depuis 1830, le seul avantage que nous ayons acquis au dehors. En 1814,
le royaume des Pays-Bas avait été érigé contre nous; il est tombé; à
sa place s'est élevé un État qui a été déclaré neutre et qui, par son
origine, ses institutions, ses intérêts politiques et matériels, par le
mariage de son roi, tout en demeurant neutre, est devenu pour nous un
État ami. Il y a là, pour nous, une garantie matérielle de sécurité sur
notre frontière, une garantie politique de paix et d'équilibre européen.
L'Europe a accepté cette situation. Plus que personne nous en comprenons
et nous en estimons les avantages. Moins que personne, nous sommes
disposés à y rien changer.
«Comment la neutralité politique de la Belgique périrait-elle par son
union douanière avec la France? Ceci est le dire de lord Aberdeen et
son grand argument. Je ne dirai pas, quoique cela soit vrai, que cet
argument est injurieux pour nous; comme si nous ne pouvions vouloir
l'union commerciale avec la Belgique que pour détruire sa neutralité et
pour trouver là un chemin caché vers la conquête. Je ne dirai pas non
plus que c'est traiter bien légèrement le droit public européen et le
considérer comme bien vain que de croire qu'il ne prêterait aucune
force aux États qui le réclameraient s'il était méconnu. Je vais droit à
l'idée fondamentale de lord Aberdeen et j'en pèse exactement la valeur.
«L'unité des douanes et du système financier ne peut avoir lieu, dit-on,
entre deux États de force très-inégale, car l'un serait politiquement
absorbé par l'autre, et l'équilibre européen mis ainsi en danger.
L'exemple de l'union douanière allemande, ajoute-t-on, n'est point
applicable, car celle-ci repose sur une union politique depuis longtemps
admise par le droit public européen, et elle n'y a porté aucun trouble.
«Ce sont là de pures assertions, de pures apparences dont nous ne
saurions nous payer. Allons au fait. Est-il vrai que l'union douanière
allemande ait eu lieu entre des États de force égale et capables de
se balancer réciproquement? Est-il vrai que l'équilibre intérieur de
l'Allemagne, qui est bien quelque chose dans l'équilibre général de
l'Europe n'en ait pas été sensiblement altéré? Qu'on le demande à
l'Autriche. Qu'on le demande même aux petites puissances allemandes
engagées dans l'association. Il est évident que par ce fait nouveau,
la Prusse a grandi, beaucoup grandi, que son poids en Allemagne, et
par suite en Europe, s'est fort accru, que les puissances allemandes
de second et de troisième ordre n'ont plus ni la même importance, ni la
même liberté dans leurs combinaisons au dehors. A coup sûr, ce sont là
des faits graves, des altérations profondes dans l'état de l'Allemagne
et de l'Europe; et si l'on n'y pense guère à Londres, je suis convaincu
qu'à Vienne, à Hanovre, et même à Stuttgart et à Dresde, on s'en
préoccupe fortement.
«Pourquoi les puissances à qui ce fait nouveau déplaisait, l'Autriche
par exemple, ne s'y sont-elles pas ouvertement opposées? Parce qu'elles
ont compris qu'elles n'en avaient pas le droit. Lorsqu'un changement
dans la répartition et la mesure des influences en Europe s'opère en
vertu d'intérêts puissants et légitimes, par des moyens réguliers et
pacifiques, et sans que l'État ou les États qui y gagnent excèdent
les limites habituelles de leur action, on peut en ressentir du
mécontentement, de l'inquiétude; on peut travailler à l'entraver, à le
restreindre, à le faire échouer; on n'a nul droit de s'y opposer par la
violence ou de protester officiellement. L'histoire de l'Europe offre
plus d'un exemple de ces changements dans la répartition des influences
qui ont donné lieu sans doute à des luttes sourdes, à des efforts
diplomatiques, mais n'ont amené ni déclarations hostiles ni guerres.
Et de nos jours une guerre suscitée pour une telle cause serait plus
contraire que jamais aux notions de justice du public européen et à son
sentiment sur les droits et les relations des États.
«Sans doute l'union douanière franco-belge serait, pour la France, un
accroissement de poids et d'influence en Europe; mais pourquoi la
France et la Belgique n'auraient-elles pas, aussi bien que la Prusse, la
Bavière et la Saxe, le droit de régler sous cette forme leurs intérêts
communs? Pourquoi ce qui s'est passé, sur la rive droite du Rhin, au
profit de la Prusse, ne pourrait-il pas se passer sur la rive gauche
au profit de la France, sans que la paix de l'Europe en reçût plus
d'atteinte?
«Voilà pour la question de droit, mon cher comte; voilà quels sont, à
notre avis et en allant au fond des choses, les vrais principes. Voici
maintenant quelle a été et quelle sera notre règle pratique de conduite
dans cette affaire.
«Nous n'en avons point pris l'initiative. Nous ne sommes point allés,
nous n'irons point au-devant de l'union douanière franco-belge. Sans
doute elle aurait pour nous des avantages; mais elle nous susciterait
aussi, et pour nos plus importants intérêts, des difficultés énormes.
L'union douanière n'est point nécessaire à la France. La France n'a,
sous ce rapport, rien à demander à la Belgique. L'état actuel des choses
convient et suffit à la France qui ne fera, de son libre choix et de son
propre mouvement, rien pour le changer.
«C'est à la Belgique que cet état pèse. C'est la Belgique qui vient nous
dire qu'elle n'y saurait demeurer, et que, pour sa sécurité intérieure,
même pour son gouvernement et son existence nationale, le péril est tel
que, pour y échapper, elle sera contrainte de tout faire. Elle vient à
nous. Si nous la repoussons, elle ira ailleurs. Si elle restait comme
elle est, tout, chez elle, serait compromis.
«Or la sécurité de la Belgique, l'existence du royaume belge tel qu'il
est aujourd'hui constitué, c'est la paix de l'Europe. Vous le savez, mon
cher comte; la constitution de ce royaume n'a pas été un résultat facile
à obtenir; il n'a pas été facile de contenir, de déjouer toutes les
passions, toutes les ambitions qui voulaient autre chose. Et vous le
savez aussi; autre chose, c'est la guerre, la conflagration de l'Europe.
Qu'on ne s'y trompe pas: les mêmes passions, les mêmes ambitions qui,
en 1830 et 1831, voulaient autre chose que ce qui a été fait, subsistent
encore aujourd'hui. Et si quelque occasion, un grand trouble intérieur
en Belgique par exemple, s'offrait à elles, elles éclateraient. Et
aujourd'hui comme en 1830, leur explosion amènerait infailliblement la
guerre, le bouleversement de l'ordre européen, et toutes ces chances
fatales, inconnues, que depuis douze ans, nous travaillons tous à
conjurer. Voilà ce qui fait, à nos yeux, la gravité de cette question.
Voilà à quels dangers l'union douanière franco-belge pourrait être un
remède. Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas
sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y
soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point nous
qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de cette
soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours. Nous
croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur aussi bien
que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité. Cette
conviction gouverne et gouvernera notre conduite dans cette affaire-ci
comme elle l'a déjà gouvernée dans tant d'autres. Mais ce que nous ne
pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas, c'est que la stabilité
du royaume fondé à nos portes soit altérée à nos dépens, ou compromise
par je ne sais quelle absurde jalousie du progrès de notre influence.
En vérité, ceux qui voient, dans l'union douanière franco-belge, une
question de rivalité politique, s'en font une bien petite et bien fausse
idée; il s'agit ici de bien autre chose que d'une rivalité d'influence;
il s'agit du maintien de la paix et de l'ordre européen. C'est là ce que
nous défendons.
«De tous ces faits et de toutes ces idées, voici, pour le moment,
mon cher comte, les conclusions que je tire sur la conduite qui nous
convient, et d'après lesquelles vous réglerez la vôtre.