«On demande si le cabinet prendra réellement le sentiment public et le

voeu de la Chambre au sérieux. Je serais bien tenté de prendre cette

question pour une injure; je ne le ferai pas. Messieurs, si je ne

prenais pas au sérieux le sentiment du pays et le voeu de la Chambre

dans cette question, savez-vous ce que je ferais? J'ouvrirais une

négociation; je l'ouvrirais à l'instant même, sans me préoccuper de ses

conséquences probables. Mon opinion, ma prévoyance est qu'actuellement

elle ne réussirait pas. Quand elle aurait échoué, je viendrais vous le

dire. J'aurais déféré au voeu de la Chambre; j'aurais accompli la

seule chose qui dépende du cabinet; je demanderais alors à la Chambre:

Maintenant, que voulez-vous? Voulez-vous vous arrêter? Voulez-vous

reculer? Voulez-vous poursuivre? J'écarterais ainsi le fardeau des

épaules du cabinet pour le reporter sur la Chambre et sur le pays.

«Une telle conduite serait une indignité et une lâcheté. Le cabinet

gardera pour lui-même le fardeau. Le cabinet ne mettra pas la Chambre

et le pays dans cette alternative que je me suis permis de qualifier

ailleurs par ces mots, une faiblesse ou une folie. Il prend trop au

sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le voeu de la

Chambre. Quand le cabinet croira, avec une parfaite sincérité, avec

une conviction profonde, qu'une telle négociation doit réussir, que

les traités de 1831 et 1833 peuvent se dénouer d'un commun accord, le

cabinet l'entreprendra. Auparavant, non; alors, certainement.»

La Chambre approuva hautement cette attitude et ce langage; tous les

amendements furent rejetés; et l'adoption pure et simple du paragraphe

proposé par la commission de l'adresse prouva à la fois la persistance

de la majorité dans son voeu et sa ferme adhésion au cabinet.

Un débat analogue eut lieu dans la chambre des pairs. Fidèle à ses

traditions, sa commission avait gardé, sur cette affaire, dans son

projet d'adresse, le même silence que le discours du trône. Plusieurs

pairs réclamèrent, par voie d'amendement, l'abolition formelle et

prompte du droit de visite. Le duc de Broglie les combattit au nom de

la commission dont il était rapporteur; et, reprenant pour son

propre compte la question au fond, il la discuta historiquement et

politiquement, en principe et en fait, d'une façon tellement lucide

et complète que la chambre des pairs, rejetant tous les amendements,

persista dans la réserve que s'était imposée sa commission.

Au moment même, l'issue de ces débats était bonne pour le cabinet:

les Chambres lui avaient témoigné pleine confiance, et elles l'avaient

soutenu contre ses adversaires, quoiqu'elles fussent entrées elles-mêmes

dans la voie que ses adversaires avaient ouverte. Mais évidemment le

voeu pour l'abolition du droit de visite était général et ne pouvait

manquer de devenir chaque jour plus impérieux. J'écrivis au comte de

Flahault à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur

l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps. Mais il faudra arriver

à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité en soit

partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de Metternich. Il

sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le moment venu,

il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se perpétuer

indéfiniment, car elle amènerait chaque année, au retour des Chambres,

et dans le cours de l'année, à chaque incident de mer, un accès de

fièvre très-périlleux.» A Londres, le comte de Sainte-Aulaire n'avait

pas besoin d'être ainsi averti; son inquiétude au sujet du droit de

visite était toujours très-vive: «Vous me dites, m'écrivait-il, de me

tenir, quant à présent, bien tranquille sur cette question-là. Vous avez

cent fois raison; si quelque chose doit être possible un jour, c'est

à la condition de ne rien compromettre aujourd'hui. Je ne veux rien

exagérer: tout en déclarant sans la moindre hésitation qu'aujourd'hui

toute ouverture faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à

une retraite de fort mauvaise grâce pour nous, je ne prétends pas

que cette chance soit à jamais fatale, et qu'à une autre époque, sous

l'empire d'autres circonstances, on ne puisse tenter avec succès ce qui

m'est impossible aujourd'hui.»

D'autres circonstances survinrent bientôt, très-inattendues et

très-propres à nous fournir, pour cette embarrassante affaire, des

occasions et des moyens d'agir. Vers la fin d'août 1843, la session des

Chambres terminée, la famille royale et le cabinet s'étaient dispersés;

le roi prenait, au château d'Eu, ses vacances d'été; M. le prince de

Joinville et M. le duc d'Aumale étaient allés passer quelques jours à

Londres et à Windsor; M. le duc de Nemours tenait un camp de dix mille

hommes à Plélan en Bretagne; je me reposais, au Val-Richer, des fatigues

de la session. De retour à Paris le 23 août, j'eus la visite de lord

Cowley qui vint me dire que la reine Victoria était sur le point de

faire, au château d'Eu, une visite au roi, et que lord Aberdeen devait

l'accompagner. Il n'en était encore informé que par une lettre de

M. Henri Greville, mais il tenait la chose pour certaine. J'envoyai

sur-le-champ une estafette au roi qui me répondit le lendemain 26 août:

«Oui, mon cher ministre (je commence comme l'Agamemnon de Racine), j'ai

tout lieu de croire que nous allons avoir à Eu la royale visite de la

reine Victoria et du prince Albert. Elle a chargé mes fils, qui sont

arrivés ce matin, de tous ses messages. Seulement elle nous demande

de tenir secret jusqu'au 30 août ce qui n'en est plus un, parce que,

dit-elle, l'exécution de ce projet pourrait être entravée par la

publicité. Je crois donc important, et je viens même de l'écrire à

Duchâtel, que nos gazettes, officielles ou ministérielles, ne prennent

pas l'initiative de la nouvelle, qu'elles expriment du doute en la

révélant, et qu'elles parlent toujours des incertitudes du temps et de

la mer, surtout en septembre. La reine doit venir lundi à Brighton, là

s'embarquer pour visiter quelques ports anglais de la Manche et ensuite

venir au Tréport, en prenant peut-être un pilote français à Cherbourg.

Veuillez dire cela à l'amiral Mackau. Je pense que les autorités de

terre et de mer sauraient leur devoir pour les saluts de tous les forts,

batteries et bâtiments si le pavillon royal d'Angleterre paraissait à

Cherbourg. Au surplus, nous en aurons des nouvelles, j'espère. Ici,

je suis fort malheureux avec quatre invalides pour servir six pièces,

quoique le maréchal en eût ordonné trente l'année dernière. J'ai dit

au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela pour

faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il n'y

a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre

embarras; heureusement, il y a chez Peckham une douzaine de baraques

en bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de

l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits

de Neuilly, et chercher à Dieppe de la toile à voile qu'on va goudronner

pour couvrir les toits. Cela sera une espèce de _smala_ où le duc

d'Aumale donnera l'exemple d'y coucher, comme il a donné celui de

charger la _smala_ d'Abd-el-Kader. Je fais commander un spectacle pour

lundi 4, car la reine compte arriver samedi 2. Il est certain que lord

Aberdeen vient avec elle. Ceci nous paraît indiquer l'invitation à lord

Cowley; veuillez donc la faire de ma part à lord et lady Cowley et miss

Wellesley. Quant à vous, mon cher ministre, vous viendrez quand vous

voudrez; mais je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que

nous puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée. Je

serai charmé aussi d'avoir ici l'amiral Mackau; _but you will have to

excuse the accommodation which will be very indifferent[20]. Never

mind_, tout ira très-bien. Bonsoir, mon cher ministre.»

[Note 20: «Mais vous aurez à excuser les arrangements qui seront

médiocres.»]

A Paris et partout, quand la nouvelle se répandit, l'effet en fut grand;

satisfaction pour les uns, humeur pour les autres, surprise pour

tous. Chez quelques-uns des membres du corps diplomatique, l'humeur

s'épanchait quelquefois en propos étourdis et peu dignes:

«Fantaisie de petite fille; un roi n'aurait pas fait cela.» Et quand

on répondait: «Fantaisie acceptée par des ministres qui ne sont pas des

petites filles,» l'humeur redoublait: «Ses ministres ne songent qu'à lui

plaire, ils tremblent devant elle.» Bientôt pourtant l'humeur se contint

devant l'importance du fait et le sentiment public; les impressions du

moment même et sur place sont plus vraies que les plus exacts souvenirs;

j'insère ici textuellement une lettre où, le soir même, en écrivant à

Paris, je racontais l'arrivée et le débarquement de la reine: «A cinq

heures un quart, le canon nous a avertis que la reine était en vue.

A cinq heures trois quarts, nous nous sommes embarqués dans le canot

royal, le roi, les princes, lord Cowley, l'amiral Mackau et moi, pour

aller au-devant d'elle. Nous avons fait en mer un demi-mille. La plus

belle mer, le plus beau ciel, la terre couverte de toute la population

des environs. Nos six bâtiments sous voiles, bien pavoisés, pavillons

français et anglais, saluaient bruyamment, gaiement. Le canon couvrait

à peine les cris des matelots. Nous avons abordé le yacht _Victoria and

Albert_. Nous sommes montés. Le roi était ému, la reine aussi. Il l'a

embrassée. Elle m'a dit: «Je suis charmée de vous revoir _ici_.» Elle

est descendue, avec le prince Albert, dans le canot du roi. A mesure que

nous approchions du rivage, les saluts des canons et des équipages

sur les bâtiments s'animaient, redoublaient. Ceux de la terre s'y sont

joints. La reine, en mettant le pied à terre, avait la figure la plus

épanouie que je lui aie jamais vue: de l'émotion, un peu de surprise,

surtout un vif plaisir à être reçue de la sorte. Beaucoup de _Shake

hand_ dans la tente royale. Puis les calèches et la route. _Le God save

the Queen_ et autant de _Vive la reine! Vive la reine d'Angleterre!_

que de _Vive le roi!_ Il faut croire à la puissance des idées justes et

simples. Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et maritime.

Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Tréport a été brûlé deux ou trois

fois et pillé je ne sais combien de fois. Rien ne serait plus facile que

d'exciter ici une passion populaire qui nous embarrasserait fort; mais

on a dit, on a répété: «La reine d'Angleterre fait une politesse à notre

roi; il faut être bien poli avec elle.» Cette idée s'est emparée du

peuple et a surmonté souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont

crié et ils crieront _Vive la reine!_ et ils applaudissent le _God save

the Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur

demander trop longtemps.

«J'ajoute pourtant qu'une autre idée simple et plus durable, la paix, le

bien de la paix, est devenue et devient chaque jour plus puissante. Elle

domine parmi les bourgeois et aussi parmi les réfléchis et les honnêtes

du peuple. Elle nous sert beaucoup en ce moment. On se dit beaucoup:

«Quand on veut avoir la paix, il ne faut pas se dire des injures et se

faire la grimace.» Cela était compris aujourd'hui de tout le monde, sur

cette rive de la Manche.»

Dès que nous fûmes seuls, lord Aberdeen me dit: «Prenez ceci, je vous

prie, comme un indice assuré de notre politique, et sur la question

d'Espagne et sur toutes les questions; nous causerons à fond de toutes.»

Il n'était pas aisé de causer; les journées se passaient en réunions

générales, en présentations, en conversations à bâtons rompus dans

les salons, en promenades. Le dimanche 3 septembre, après que la reine

Victoria eut assisté au service anglican dans une salle du château

arrangée à cet effet, le roi la mena, dans un grand char-à-bancs que

remplissait la famille royale, au haut d'un plateau d'où l'on avait, sur

la mer et sur la forêt, un point de vue admirable; le temps était beau,

mais le chemin mauvais, étroit, plein de cailloux et d'ornières; la

reine d'Angleterre riait et s'amusait d'être ainsi cahotée en royale

compagnie française, dans une sorte de voiture nouvelle pour elle, et

emportée par six beaux chevaux normands gris-pommelés que conduisaient

gaiement deux postillons avec leurs bruyants grelots et leur brillant

uniforme. Nous suivions lord Aberdeen et moi, avec lord Liverpool et

M. de Sainte-Aulaire, dans une seconde voiture. Lord Aberdeen venait

d'avoir, avec le roi, un long tête-à-tête dont il était content et

frappé; content des vues et des intentions politiques que le roi lui

avait développées, spécialement sur la question d'Espagne, frappé de

l'abondance de ses idées et de ses souvenirs, de la rectitude et de

la liberté de son jugement, de la vivacité naturelle et gaie de son

langage. «Le roi m'a parlé à fond et très-sérieusement,» me dit-il.

Nous causâmes aussi en courant, un peu de toutes choses. Il me dit que,

depuis deux mois, la reine avait projeté ce voyage et en avait parlé à

sir Robert Peel et à lui; ils l'avaient fort approuvé, en lui demandant

de n'en rien dire jusqu'à la séparation du parlement, pour éviter les

questions, les remarques et peut-être les critiques de l'opposition. «La

reine, ajouta lord Aberdeen, n'ira point à Paris; elle veut être venue

pour voir le roi et la famille royale, non pour s'amuser.» Dans la

conversation, je me montrai disposé à me concerter avec lui pour des

modifications libérales dans les tarifs mutuels, faites séparément par

les deux gouvernements et en conservant leur indépendance, plutôt qu'à

conclure un traité solennel et permanent. Il me parut touché de mes

raisons, et j'ai su depuis qu'il avait dit à sir Robert Peel: «J'incline

à croire qu'en effet cela vaudrait mieux qu'un traité de commerce

dont on exagère fort l'importance, et qu'on ne peut jamais faire sans

exciter, de l'une ou de l'autre part, beaucoup de mécontentement et de

plaintes.»

Au retour de la promenade, à peine descendu de calèche, le roi me

demanda quel effet avait produit, sur lord Aberdeen, leur entretien:

«Bon, sire, lui dis-je; j'en suis sûr; mais lord Aberdeen ne m'a

encore donné aucun détail, il faut que je les attende.» Cette attente

contrariait fort le roi. Il était patient à la longue et pour l'ensemble

des choses, mais le plus impatient et le plus pressé des hommes au

moment même et dans chaque circonstance. Jamais il ne s'était montré,

pour moi, plus bienveillant, je pourrais dire plus affectueux: «Nous

sommes, me dit-il ce jour-là, bien nécessaires l'un à l'autre; sans

vous, je puis empêcher la mauvaise politique; ce n'est qu'avec vous que

j'en puis faire de bonne.»

Le mardi 5 septembre, pendant une promenade royale à laquelle nous

demandâmes la permission de ne pas prendre part, nous passâmes deux

heures, lord Aberdeen et moi, à nous promener seuls dans le parc,

nous entretenant de toutes choses, de nos deux pays, de nos deux

gouvernements, de l'Orient, de la Russie en Orient, de la Grèce,

de l'Espagne, du droit de visite, du traité de commerce. Entretien

singulièrement libre et franc des deux parts, et auquel nous prenions

visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à

l'amitié. Je fus plus frappé que je ne saurais le dire de la tranquille

étendue d'esprit et de la modeste élévation de sentiments de lord

Aberdeen, à la fois très-impartial et très-anglais, praticien politique

sans dédain pour les principes, et libéral par justice et respect du

droit, quoique décidément conservateur. Il me parut en même temps avoir

peu de goût pour la contradiction publique et ardente, et disposé à

préférer, pour atteindre son but, les procédés lents et doux. Le mariage

de la reine d'Espagne était évidemment, à ses yeux, notre grande affaire

et le droit de visite notre plus gros embarras: «Il y a deux choses, me

dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas traitable, et moi pas aussi

libre que je le souhaiterais, l'abolition de la traite et la propagande

protestante. Sur tout le reste, ne nous inquiétons, vous et moi, que de

faire ce qui sera bon; je me charge de le faire approuver. Sur ces

deux choses-là, il y a de l'impossible en Angleterre et beaucoup de

ménagements à garder.» Je lui demandai quelle était, dans la Chambre des

communes, la force du parti des _saints_: «Ils sont tous _saints_ sur

ces questions-là,» me répondit-il. Pourtant je le laissai convaincu que

nos Chambres poursuivraient obstinément l'abolition du droit de visite,

et qu'il y avait là, entre nos deux pays, une question à laquelle il

fallait trouver une solution et un péril qu'il fallait faire cesser.

La visite se termina avec toutes les satisfactions personnelles et tout

l'effet politique qu'on y avait cherchés et espérés. La reine Victoria

repartit le jeudi 7 septembre pour son royaume, laissant, entre les deux

familles royales et entre les ministres des deux États, le germe d'une

vraie confiance et d'une rare amitié. Je jouis beaucoup, pour mon

compte, de l'épreuve que venait de subir, dans cette rencontre, la

politique que j'avais pratiquée; et pendant que la réunion du château

d'Eu durait encore, j'écrivis à l'un de mes amis: «Je pense beaucoup à

ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon intérêt, l'intérêt de

mon nom et de mon avenir, je désirerais, je saisirais un prétexte pour

me retirer des affaires et me tenir à l'écart. J'y suis entré, il y a

trois ans, pour empêcher la guerre entre les deux plus grands pays du

monde. J'ai empêché la guerre. J'ai fait plus: au bout de trois ans,

à travers des incidents et des obstacles de tout genre, j'ai rétabli,

entre ces deux pays, la bonne intelligence et l'accord. La plus

brillante démonstration de ce résultat est donnée en ce moment à

l'Europe. Je ne ressemble pas à Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais

de France; j'ai assuré la paix entre la France et les Anglais. Mais

vraiment ce jour-ci est, pour moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le

sacre du roi à Reims. Je devrais faire ce qu'elle avait envie de faire,

me retirer. Je ne le ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme

elle.»

On ne sort pas des affaires comme on veut, et quand on y est engagé

très-avant, on ne s'arrête pas longtemps à la pensée d'en sortir.

«C'est un beau spectacle que celui auquel vous assistez, m'écrivait M.

Duchâtel[21] qui n'avait pas quitté Paris; je regrette de ne pas le voir;

mais il faut faire son devoir en ce monde et préférer les affaires à ses

plaisirs. L'effet sera immense, plus grand qu'on ne le pouvait croire au

premier abord. Quand les impressions se fortifient en durant, c'est un

signe qu'elles sont générales et profondes. Vous me dites que la reine

ne viendra pas à Paris. Somme toute, cela vaut mieux; la visite en a

un caractère plus marqué. Mais la réception ici aurait été très-belle.

J'étais d'abord un peu dans le doute; toutes mes informations sont

très-favorables. Le général Jacqueminot trouve la garde nationale

très-animée dans le bon sens.» A l'étranger et dans les cours,

l'impression, très-différente, n'était pas moins vive: «Il y a

longtemps, m'écrivait de Berlin le comte Bresson[22], que je n'ai

reçu une aussi agréable nouvelle que celle de la visite de la reine

d'Angleterre à Eu. Mon plaisir ne sera égalé que par le déplaisir qu'on

en éprouvera à Pétersbourg et autres lieux. Que va-t-on faire de tous

ces engagements malveillants, de ces restrictions blessantes, de toutes

ces petitesses qu'on a mêlées, depuis treize ans, aux grandes affaires?

Que nous importe maintenant que tel ou tel prince, de grande, moyenne ou

petite cour, juge que ses principes ne lui permettent pas de toucher

la terre de France? La manifestation essentielle est accomplie. Il faut

avoir, comme moi, habité, respiré, pendant longues années, au milieu

de tant d'étroites préventions, de passions mesquines et cependant

ardentes, pour bien apprécier le service que vous avez rendu, et pour

savoir combien vous déjouez de calculs, combien de triomphes vous

changez en mécomptes, et tout ce que gagne le pays aux hommages qui

sont rendus au roi.» De Vienne, le comte de Flahault me donnait, dans

un langage moins animé, les mêmes informations:[23] «Vous savez, me

disait-il, qu'une étroite union entre la France et l'Angleterre est

l'objet de tous mes voeux; la visite de la reine Victoria au château

d'Eu produit ici un très-grand effet. Je ne veux pas dire que la joie

que j'en éprouve soit partagée ici, tant s'en faut. Vous pensez bien

qu'on ne me le témoigne pas; mais il m'est facile de voir que le prince

de Metternich (et c'est ici ce qu'il y a de plus bienveillant pour nous)

est loin d'en être satisfait. Ce n'est pas qu'il désire voir régner la

mauvaise intelligence entre les gouvernements de France et d'Angleterre;

il est trop partisan de la paix pour cela; mais il ne verrait pas avec

plaisir s'établir entre eux une intimité trop étroite, et l'idée d'une

alliance entre la France et l'Angleterre lui est antipathique. Rien ne

serait plus de nature à rendre inutile l'influence qu'il est accoutumé à

exercer comme grand modérateur et médiateur européen.» Et en même

temps que je recevais du dehors ces témoignages du favorable effet d'un

événement aussi inattendu pour l'Europe que pour nous, j'entrevoyais

la chance de résoudre, selon le voeu des Chambres et du pays, cette

question du droit de visite qui pesait si gravement sur nous. Je rentrai

à Paris content et confiant, en attendant la session de 1844 et ses

débats.

[Note 21: Le 3 septembre 1843.]

[Note 22: Le 31 août 1843.]

[Note 23: Les 11 et 30 septembre 1843.]

Je me mis à l'oeuvre pour en préparer la favorable issue; trois semaines

avant la réunion des Chambres, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire[24]:

«Reprenez avec lord Aberdeen la conversation que j'ai eue avec lui au

château d'Eu sur les conventions de 1831 et 1833 et le droit de visite.

La question est un peu amortie; le public s'en montre moins préoccupé;

les journaux n'en remplissent plus toutes leurs colonnes; la prudence

des instructions données aux croiseurs a empêché que les griefs ne se

multipliassent. Je reconnais cette amélioration de la situation et j'en

suis charmé. Mais il ne faut pas s'y tromper: au fond, la disposition

des esprits est la même; personne n'a oublié la question, ni ceux qui

y portent une passion sincère, ni ceux qui s'en font une arme contre le

cabinet; si on supposait que nous l'avons oubliée, et que nous ne nous

préoccupons plus d'une affaire qui a si vivement, si généralement ému

le pays, on nous la rappellerait bientôt avec un redoublement d'ardeur,

vraie ou calculée, qui ranimerait à l'instant la passion publique, et

ramènerait les mêmes et peut-être de plus grands embarras. Lord Aberdeen

connaît, comme moi, l'amour-propre et la susceptibilité des assemblées.

La chambre des députés s'est engagée par ses adresses; la chambre des

pairs n'a pas expressément parlé, mais elle a clairement manifesté

les mêmes sentiments, les mêmes désirs. Tout en me refusant à ce qu'on

exigeait de moi, tout en luttant contre la mauvaise politique qu'on

voulait m'imposer, j'ai dit moi-même que, lorsque l'effervescence se

serait calmée, lorsqu'une négociation serait possible sans compromettre

notre loyauté dans nos engagements et les bonnes relations des deux

pays, je m'empresserais de l'ouvrir. Je ne saurais tarder davantage; ce

qui s'est passé et ce qui se passerait encore m'en fait une nécessité.

[Note 24: Le 6 décembre 1843.]

«Lord Aberdeen me connaît assez, j'espère, pour être convaincu qu'il y

a deux choses, je dirai deux devoirs, que je ne méconnaîtrai et

n'abandonnerai jamais: l'un, de poursuivre constamment le but que nous

nous sommes proposé en 1831 et pour lequel les conventions de cette

époque ne sont qu'un moyen, l'abolition de la traite; l'autre,

d'observer fidèlement les traités aussi longtemps qu'ils n'auront

pas été changés ou déliés d'un commun accord. J'ai maintenu ces deux

principes dans les moments les plus difficiles; j'y serai toujours

fidèle; l'honneur de mon pays, de son gouvernement et le mien propre y

sont engagés; mais j'ai étudié avec soin la question; il y a, je pense,

non-seulement dans la disposition des esprits, mais aussi dans d'autres

circonstances survenues depuis 1831, des raisons décisives et en même

temps des moyens efficaces de modifier, à certains égards, l'état actuel

des choses et d'en préparer un nouveau. Je ne veux aujourd'hui que

rappeler à lord Aberdeen la nécessité qui pèse sur nous et dont je l'ai

entretenu il y a déjà trois mois. Il a trop de jugement et d'équité pour

ne pas la reconnaître.»

M. de Sainte-Aulaire me répondit le 12 décembre: «J'ai envoyé à lord

Aberdeen votre lettre relative aux traités de 1831 et 1833. Nous

en avons causé ce matin. Je n'ai point eu à m'étendre sur les

considérations qui y sont développées; lord Aberdeen les avait

parfaitement comprises et avait très-présente à l'esprit votre

conversation du château d'Eu. Je me suis donc borné à lui demander dans

quels termes précis je devais vous envoyer la réponse qu'il allait me

donner: «Vous pouvez écrire à M. Guizot, m'a-t-il dit, que, plein

de confiance dans la sincérité de sa résolution de travailler à la

suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui me

viendra de lui avec beaucoup de.... _prévenance_, et que je l'examinerai

avec la plus grande attention.» Je n'avais, ce me semble, pour

aujourd'hui, rien de plus à prétendre; nous avons parlé d'autres choses;

puis, en nous séparant, j'ai répété sa phrase en disant que j'allais

vous l'écrire: «C'est bien cela, a repris lord Aberdeen; mais prenez

bien garde de rien ajouter qui implique une adhésion de ma part à telle

ou telle mesure; il s'est agi à Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer

une négociation, non pas d'en préjuger l'issue. Je comprends la

situation de votre ministère devant ses Chambres; il doit aussi

comprendre la mienne.»

La situation de lord Aberdeen, non-seulement devant ses Chambres, mais

dans son cabinet même, n'était en effet point commode, et exigeait, de

sa part, autant de mesure que de fermeté persévérante, et de la nôtre,

beaucoup de ménagement. Quand il communiqua à sir Robert Peel ma lettre

et le projet d'une nouvelle négociation, le premier ministre en témoigna

assez d'inquiétude et d'humeur: «Pourquoi rengager à ce sujet, dit-il,

un débat parlementaire? Nous nous sommes déjà montrés très-faciles pour

les désirs de la France. M. Guizot pose des principes très-justes pour

en faire ensuite une application partiale; il parle de l'amour-propre et

de la susceptibilité des assemblées; il sait bien que l'Angleterre aussi

n'est pas un pays de pouvoir absolu, et que son gouvernement ne peut pas

ne pas tenir compte de la fierté et des passions nationales. Jamais la

chambre des communes ne consentira à faire des concessions aux

exigences de la chambre des députés.--Il ne s'agit ni de concessions,

ni d'exigences, répondait lord Aberdeen; M. Guizot tient compte d'une

nécessité de situation dont, nous aussi, nous tiendrions compte pour

nous-mêmes, le cas échéant. Il annonce des propositions qu'on n'a pas

le droit de repousser _à priori_, car il ne s'agit pas ici d'un intérêt

anglais; la suppression de la traite est un intérêt commun sur lequel la

France n'a pas moins que l'Angleterre le droit d'ouvrir un avis. Je

ne devine pas quelles mesures M. Guizot peut substituer à la visite

réciproque, et certainement je n'accepterai ces mesures que si elles

sont efficaces pour la répression de la traite; mais, pour être en droit

de les repousser, il faut les connaître et les avoir discutées.» Sir

Robert Peel avait l'esprit trop droit et trop de confiance dans son

collègue pour ne pas se rendre à un si honnête et équitable langage; il

fut convenu, entre les deux ministres, qu'on ne se refuserait pas à la

négociation.

Quand notre session s'ouvrit[25], le discours de la couronne, en

constatant «la sincère amitié qui m'unit, dit le roi, à la reine de la

Grande-Bretagne et la cordiale entente qui existe entre mon gouvernement

et le sien,» garda, comme de raison, sur la négociation entamée au sujet

du droit de visite, un complet silence; mais la commission chargée, dans

la chambre des députés, de préparer l'adresse en réponse au discours,

connut et comprit parfaitement la situation nouvelle; en se félicitant

de la bonne intelligence qui régnait entre les deux gouvernements, elle

ajouta dans un paragraphe spécial: «Cette bonne intelligence aidera,

sans doute, au succès des négociations qui, en garantissant la

répression d'un infâme trafic, doivent tendre à replacer notre commerce

sous la surveillance exclusive de notre pavillon.» La Chambre persistait

ainsi dans son voeu pour l'abolition du droit de visite, et en

même temps elle témoignait sa confiance dans le cabinet chargé d'en

poursuivre l'accomplissement. Cela ne convenait pas à l'opposition;

M. Billault proposa un amendement qui supprimait tout témoignage de

confiance dans le cabinet, et déclarait que la bonne intelligence entre

la France et l'Angleterre «n'aurait des chances de durée que le jour où

des négociations, conduites avec persévérance, auraient, en continuant

de poursuivre la répression d'un trafic infâme, replacé la navigation

française sous la surveillance exclusive du pavillon national.» Je

repoussai formellement cet amendement: «J'ai pris au sérieux, dis-je, le

voeu des Chambres, et j'en donne en ce moment une preuve, car j'accepte

pleinement le paragraphe de votre commission. Ce paragraphe répète

textuellement le voeu que le commerce français soit replacé sous la

surveillance exclusive du pavillon national. Puisque je l'accepte sans

objection, il est évident que c'est là le but que je poursuis.

[Note 25: Le 27 décembre 1843.]

«En même temps que je suis aussi formel dans l'expression de ma

conduite, j'affirme que je manquerais à tous mes devoirs si je venais

communiquer ici des pièces et des détails sur l'état actuel de la

négociation, car je lui créerais des difficultés au lieu de la faire

marcher.

«On a parlé de toutes les raisons qu'il y avait à donner pour arriver

à l'accomplissement du voeu exprimé dans l'adresse. Permettez-moi de

garder pour moi ces raisons et de les donner là où il est utile que je

les donne. Je n'ai pas besoin de les produire dans cette enceinte; c'est

ailleurs qu'il faut que je les fasse valoir, et je les ferai valoir en

effet.

«L'amendement de l'honorable M. Billault crée une difficulté dans la

négociation, au lieu de me donner une force. Que dis-je? il crée deux

difficultés, une qui porte sur moi et une qui s'adresse à Londres. La

difficulté qui porte sur moi, c'est que, dans cet amendement, il n'y

a pas confiance dans le négociateur; il y a le sentiment contraire.

Croyez-vous que vous me donneriez une force à Londres en agissant ainsi?

J'ai besoin, pour agir à Londres, de m'y présenter avec la confiance

comme avec le voeu de la Chambre. C'est ce que faisait votre adresse

de l'année dernière, ce que fait encore l'adresse de votre commission.

L'amendement de M. Billault m'ôte une force dans une négociation qu'il

m'impose.

«Voici la seconde difficulté qu'il me crée.

«Cet amendement est comminatoire; il a des apparences de menace.

Messieurs, il y a ici deux sentiments nationaux, deux amours-propres

nationaux en présence. Quel est le devoir de la négociation? D'empêcher

que ces deux sentiments ne se heurtent. L'honorable M. Billault fait

le contraire; il les oblige à se heurter. C'est là ce qu'à tout prix je

veux éviter.

«Laissez la question se débattre entre les deux gouvernements, entre

deux gouvernements sérieux et de bonne intelligence, qui connaissent

l'un et l'autre les difficultés auxquelles ils ont affaire. Le but est

indiqué, par les Chambres françaises au gouvernement français, par le

gouvernement français au gouvernement anglais avec lequel il négocie.

Apportez de la force aux négociateurs, au lieu de leur créer des

embarras.»

La Chambre fut convaincue. M. Billault retira son amendement. Le

paragraphe proposé par la commission fut adopté à l'unanimité. Et

en 1844, comme en 1842 et 1843, la chambre des pairs garda, dans son

adresse, le silence sur cette question.

Je me trouvai dès lors dans la situation qui me convenait pour entrer

en négociation à Londres avec autorité et quelques chances de succès. En

demandant l'abolition du droit de visite, j'étais l'interprète d'un voeu

national, non d'un vote de parti; je ne cédais point à mes adversaires;

je parlais au nom de mes propres amis, au nom de ce parti conservateur

qui me soutenait fermement dans notre politique générale et dans notre

entente cordiale avec le gouvernement anglais. Je commençais à

entrevoir des moyens de continuer, sans le droit de visite, à poursuivre

efficacement la répression de la traite. Le ministre de la marine, M.

de Mackau, et les principaux chefs de son département, entre autres M.

Galos, directeur des colonies, étudiaient avec soin cette question. Un

jeune et habile officier de marine, M. Bouet-Willaumez, alors simple

capitaine de corvette et gouverneur provisoire du Sénégal, nous avait

communiqué, au duc de Broglie et à moi, des renseignements et des idées

qui nous avaient frappés. Et par une rencontre singulière, au même

moment, des idées analogues m'étaient suggérées par lord Brougham, l'un

des plus fermes soutiens de l'entente cordiale entre l'Angleterre et

la France, et qui venait de me donner, dans la chambre des lords,

d'éloquentes marques d'une amicale sympathie. J'écrivis au comte de

Sainte-Aulaire[26]: «Il est venu dans l'esprit à lord Brougham, pour

remplacer le droit de visite sans que la répression de la traite en

souffre, une idée que nous avons ici et que nous étudions depuis six

semaines, un système d'escadres combinées, placées alternativement sous

un commandant de l'une et de l'autre nation. Je n'y vois pas encore

bien clair; mais je crois réellement qu'il y a quelque chose à en tirer,

peut-être une solution définitive de la question. Je suis charmé que

cette idée germe à Londres comme à Paris, et j'encourage lord Brougham

à la cultiver. N'en parlez du reste qu'à lui. Je fais préparer, à ce

sujet, un travail complet que je vous enverrai plus tard.»

[Note 26: Le 24 février 1844.]

Plusieurs mois s'écoulèrent avant que ces études préparatoires fussent

terminées, et dans cet intervalle deux incidents survinrent qui me

fournirent l'occasion de faire faire, à la négociation à peine entamée,

quelques progrès. Le 1er juin 1844, l'empereur Nicolas arriva en

Angleterre, et y séjourna huit jours, à Londres ou à Windsor. Le 8

octobre suivant, le roi Louis-Philippe rendit à la reine Victoria la

visite qu'elle lui avait faite au château d'Eu, et passa six jours à

Windsor où je l'accompagnai.

Le voyage de l'empereur Nicolas ne nous surprit point. Dès le 16

février, M. de Sainte-Aulaire m'avait écrit: «J'oubliais un fait assez

important dont vous garderez le secret, je vous prie. L'empereur de

Russie s'est annoncé pour cet été en Angleterre. Au retour du grand-duc

Michel, qui faisait de grands récits de son voyage, l'empereur a

manifesté, devant M. Bloomfield, secrétaire de l'ambassade anglaise, le

désir de juger par lui-même de l'exactitude de ces récits. C'est lord

Aberdeen qui me l'a dit. Il n'a pas ajouté qu'une invitation formelle

eût été adressée.» Deux mois plus tard, le 16 avril, j'avertis à mon

tour notre ambassadeur: «J'ai des raisons de croire, lui écrivis-je,

que, vers la fin de mai, l'empereur Nicolas ira tomber à Londres

brusquement, comme un voyageur sans façon et inattendu. Il dit et fait

dire qu'à son grand regret il ne le peut pas faire cette année. Tout

indique pourtant qu'il ira. Il aime les surprises et les effets de ce

genre.»

La surprise n'était qu'apparente; sans avoir été provoqué de Londres, le

voyage avait été accepté avec empressement par la cour d'Angleterre,

par le cabinet plus que par la reine elle-même. Dès que l'empereur fut

arrivé, j'écrivis à M. de Sainte-Aulaire: «Je n'ai, à ce sujet, point de

directions particulières à vous donner. Soyez réservé, avec une nuance

de froideur. Les malveillants, ou seulement les malicieux, voudraient

bien ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage, ou du moins

quelque humeur. Il n'en sera rien. Nous ne savons voir dans les

choses que ce qu'il y a, et nous sommes inaccessibles à la taquinerie.

L'empereur vient à Londres parce que la reine d'Angleterre est venue à

Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait de revanche. Nous sommes

sûrs qu'il ne fera à Londres, avec le cabinet anglais, point d'autre

politique que celle que nous connaissons. Bien loin de regretter qu'il

fasse sa cour à l'Angleterre et qu'elle ait influence sur lui, nous en

sommes fort aises; cela est bon pour tout le monde en Europe. Voilà pour

le fond des choses. Quant aux formes extérieures, vous savez aussi

bien que moi les convenances de notre situation; faites ce qu'elle

vous prescrit, rien de moins, rien de plus. Attendez les politesses

impériales, et recevez-les avec le respect qui leur est dû, et comme

vous étant dues aussi.»

Pendant tout son séjour, l'empereur Nicolas se conduisit en souverain

courtisan, venu pour déployer sa bonne grâce avec sa grandeur,

soigneux de plaire à la reine Victoria, à ses ministres, à ses dames,

à l'aristocratie, au peuple, à tout le monde en Angleterre, gardant

toujours, dans ses empressements, beaucoup de dignité personnelle, mais

manquant quelquefois de tact et de mesure. Assistant un jour, avec la

reine, à une revue, et lui faisant compliment sur la belle tenue de ses

troupes, il ajouta en s'inclinant devant elle: «Je prie Votre Majesté de

considérer toutes les miennes comme lui appartenant,» et il eut soin

de répéter à plusieurs officiers de l'état-major de la reine ce qu'il

venait de lui dire. Aux courses d'Ascott, il affecta la plus vive

admiration et fit, pour concourir aux frais de ce divertissement

national en Angleterre, le don annuel d'une coupe d'or de cinq cents

louis, oubliant qu'à ce moment même les amateurs des courses en

voulaient un peu au prince Albert à qui ils attribuaient quelque part

dans les mesures de police prises récemment contre les jeux qui s'y

associaient. Un bal par souscription devait avoir lieu le 10 juin en

faveur des réfugiés polonais; on essaya, mais sans succès, de le faire

ajourner; le baron de Brünnow écrivit à la duchesse de Somerset, la

première des dames patronnesses, que l'empereur voyait avec intérêt

cette oeuvre bienfaisante, et qu'il s'y associerait très-volontiers

si la recette ne répondait pas aux voeux du comité; pendant qu'on

délibérait dans le comité, fort divisé à cet égard, sur la question de

savoir si on accepterait l'argent de l'empereur et si on le remercierait

de son offre, il dit avec une humeur mal contenue à Horace Vernet: «On

vient encore de me crier dans les oreilles: _Vivent les Polonais!_» Le

succès cependant ne lui manqua point à la cour, et à Londres, dans

la foule, la singularité de son voyage, la beauté de sa personne, ses

manières grandes et ouvertes avec une simplicité superbe excitèrent une

curiosité sans bienveillance, mais non sans admiration. Il fut, à

tout prendre, plus couru que goûté du public anglais, et il laissa aux

observateurs pénétrants l'idée d'un homme qui se drape majestueusement

dans un rôle éclatant dont le poids l'inquiète, et qui redoute l'épreuve

de l'action quoiqu'il veuille y paraître toujours prêt.

Le lendemain de son départ, lord Aberdeen, causant familièrement avec M.

de Sainte-Aulaire, lui faisait compliment de l'accueil, particulièrement

gracieux en effet, que lui avait fait l'empereur: «Je n'accepte pas le

compliment, dit le comte; des politesses exclusivement personnelles,

de la part d'un souverain envers un ambassadeur, sont de véritables

inconvenances. L'empereur devait me parler du roi; il ne l'a point fait;

je ne lui tiens nul compte de ses prévenances.» Lord Aberdeen dit alors

qu'avec la reine Victoria, l'empereur Nicolas s'était également abstenu

et n'avait pas prononcé le nom du roi; une fois, le mouvement de la

conversation ayant amené ce nom, l'empereur avait laissé sa phrase

à moitié et changé brusquement de sujet. M. de Sainte-Aulaire ayant

demandé à lord Aberdeen si, avec lui-même, l'empereur s'était tenu dans

la même réserve, lord Aberdeen, tout en essayant d'adoucir plutôt que

d'aigrir, donna à l'ambassadeur lieu de penser que les sentiments de

l'empereur Nicolas étaient toujours les mêmes, et qu'il les manifestait

toujours aussi librement: «Il n'a, dit-il, contre votre roi, point

d'animosité personnelle; il reconnaît que, depuis quatorze ans, l'Europe

doit beaucoup à son habileté et à sa sagesse, mais le principe du

gouvernement de Juillet est révolutionnaire, et ce principe est

essentiellement contraire à ses sentiments et à sa politique. Je n'ai

du reste rien à me reprocher; a-t-il ajouté; en 1830, on m'a fait

reconnaître le gouvernement de la France, et depuis, je n'ai rien fait

pour lui nuire; je n'ai pas donné à ses ennemis le moindre appui. Je

vois sans le moindre regret votre entente cordiale; faites-la durer tant

que vous pourrez. A vous dire vrai, je ne crois pas que ce soit bien

longtemps; la première bourrasque dans les Chambres l'emportera.

Louis-Philippe essayera de résister, et s'il ne se sent pas assez fort,

il se mettra à la tête du mouvement pour sauver sa popularité.»

La sagacité de l'empereur Nicolas était en défaut, et il ne pressentait

bien ni les événements, ni les hommes; l'épreuve des plus mauvais comme

des meilleurs jours a montré jusqu'où pouvait aller la persévérance du

roi Louis-Philippe plutôt que de sacrifier sa politique au maintien de

sa popularité.

«Ce sujet exclusivement français étant épuisé, m'écrivait M. de

Sainte-Aulaire, j'ai demandé à lord Aberdeen, ce qu'il voulait que

je vous mandasse sur le but politique du voyage de l'empereur.--«Je

comprends votre curiosité, m'a-t-il répondu; un voyage d'Angleterre au

château d'Eu ou du château d'Eu en Angleterre peut s'expliquer comme

partie de plaisir; mais arriver en huit jours de l'extrémité de l'Europe

pour y retourner huit jours après, cela ne semble pas aussi simple; et

pourtant, en dépit de toute vraisemblance, il est positif que l'empereur

n'a fait et n'a essayé de faire ici aucune affaire. Le seul sujet sur

lequel nous ayons causé avec détail, c'est l'empire turc; l'empereur en

désire beaucoup la conservation et s'inquiète beaucoup de sa faiblesse;

mais il ne m'a ni proposé un plan ni laissé voir un projet applicable

aux diverses éventualités qu'on peut prévoir.» J'ai cependant remarqué

dans la suite de notre entretien, ajoutait M. de Sainte-Aulaire, que

l'empereur Nicolas avait protesté que, dans aucun cas, il ne

voulait rien pour lui. Il a témoigné une égale confiance dans le

désintéressement de l'Angleterre, avec laquelle il est sûr de s'entendre

amicalement, quoi qu'il arrive; mais les embarras viendront du côté

de la France qui se ruera impétueusement à travers une question qu'il

faudrait, le cas échéant, traiter avec tant de réserve et de sagesse.

Lord Aberdeen croit sincèrement que ces généralités sont toute la pensée

de l'empereur. S'il avait arrêté un plan, s'il était venu en Angleterre

pour en préparer l'adoption, il aurait fait assurément quelques

ouvertures, et il n'en a fait aucune.»

L'empereur Nicolas n'avait eu garde de proposer, en 1844, à lord

Aberdeen, le plan de conquête et de partage de l'empire ottoman, à

l'entière exclusion de la France, que neuf ans plus tard, il développa

un peu étourdiment à sir George Hamilton Seymour, et qui a coûté à la

Russie Sébastopol et l'empire de la mer Noire.

Quoi qu'il en fût de sa confiance ou de sa réserve, cette visite de

l'empereur de Russie fut, pour le cabinet anglais, un notable succès de

politique et d'amour-propre, et lord Aberdeen n'en dissimulait pas sa

satisfaction. Mais loin de le refroidir ou de l'embarrasser dans ses

bonnes dispositions pour la France et son gouvernement, cet incident ne

fit que l'y animer et le mettre à l'aise; il ne pouvait plus être accusé

d'une préférence exclusive et nuisible aux rapports de l'Angleterre avec

ses autres alliés. Peu après le départ de l'empereur Nicolas, il

parla au comte de Jarnac du voyage du roi à Windsor comme d'une chose

convenue, dont la reine Victoria l'entretenait toutes les fois qu'elle

le voyait, et qui lui faisait, à lui, autant de plaisir qu'à la reine.

Bientôt le bruit s'en répandit en Angleterre, et y fut partout accueilli

avec ce contentement, tantôt silencieux, tantôt avide de manifestations

publiques et solennelles, qui est le caractère des joies anglaises. Le

maire de Liverpool écrivit, dès le 12 septembre, à lord Aberdeen pour

témoigner le désir que le roi Louis-Philippe honorât de sa visite la

seconde ville commerçante d'Angleterre, offrant de faire lui-même, soit

à l'hôtel de ville de Liverpool, soit dans sa propre maison, tous les

frais de cette réception. Informé de ce voeu avant son départ pour

Windsor, le roi chargea lord Aberdeen de remercier de sa part le maire,

en lui témoignant son regret de ne pouvoir s'y rendre: «Je sais, lui

dit-il, que je dois m'interdire de telles satisfactions; je serai et

dois être exclusivement l'hôte de la reine (_The Queen's guest_), et

je serai bien heureux de lui consacrer entièrement le temps trop court

qu'il m'est permis tout juste de passer auprès d'elle.»

A ce moment, j'étais, pour mon compte, assez peu en train de voyager;

je sortais à peine d'une indisposition causée par les fatigues de la

session, et qui me laissait encore assez souffrant pour que le roi

m'écrivît le 27 septembre: «Mon cher ministre, nul ne peut prendre à

votre santé un intérêt plus vif que celui que je lui porte. Vous êtes

entouré d'habiles médecins qui doivent connaître votre tempérament mieux

que personne; mais moi qui en ai un bilieux, j'en suis resté sur le

système de Tronchin qui a dirigé mes premières années, et je m'en suis

bien trouvé. Or, il disait:--Peu de remèdes, des délayants et prenez

garde à l'abus des toniques.--Si j'en dis trop, pardonnez-le-moi; c'est

l'intérêt que je vous porte et ma vieille expérience de soixante et onze

ans qui me le dictent; mais je sais bien que je ne suis pas médecin et

que je devrais me taire. Ce qui réussit à l'un peut nuire à l'autre.»

Quoique je me sentisse faible, j'étais bien décidé à prendre ma part

dans cette visite, témoignage éclatant du succès de la politique pour

laquelle j'avais tant combattu. Dans la matinée du 7 octobre 1844, je

rejoignis le roi au château d'Eu, et le soir même nous nous embarquâmes

au Tréport, sur _le Gomer_, belle frégate à vapeur qui devait nous

rendre le lendemain matin à Portsmouth. Ce n'est pas la seule fois que

j'aie éprouvé la puissance des grands spectacles de la nature et des

grandes scènes de la vie pour relever soudainement la force physique

et remettre le corps en état de suffire aux élans de l'âme. Pendant la

journée, le temps avait été sombre et pluvieux; vers le soir, le soleil

reparut, la brise se leva; à six heures et demie, nous entrâmes, le

roi, le duc de Monpensier, l'amiral de Mackau et moi, dans le canot de

l'amiral de la Susse qui franchit aussitôt la barre du Tréport et rama

vers _le Gomer_ à l'ancre dans la rade avec deux autres bâtiments à

vapeur, _le Caïman_ et _l'Élan_, qui nous faisaient cortège. Il était

déjà nuit, l'air était frais, les rameurs vigoureux et animés; le canot

marchait rapidement; tantôt nous regardions en arrière, vers la rive où

la reine, madame Adélaïde, les princesses et leur suite étaient encore

debout essayant de nous suivre des yeux sur la mer, à travers la nuit

tombante, et de nous faire encore arriver leurs adieux; tantôt nous

portions nos regards en avant, vers les bâtiments qui nous attendaient

et d'où les cris des matelots montés dans les vergues retentissaient

jusqu'à nous. Au moment où nous approchions du _Gomer_, les trois

navires sur rade s'illuminèrent tout à coup; les sabords étaient

éclairés; des feux du Bengale brillaient sur les bastingages et leurs

flammes bleuâtres se reflétaient dans les eaux légèrement agitées. Nous

arrivâmes au bas de l'échelle; le roi y mit le pied; le cri de _vive le

roi_! retentit au-dessus et autour de nous. Nous montâmes: une compagnie

d'infanterie de marine était rangée sur le pont, présentant les armes;

les matelots épars redoublaient leurs acclamations. Nous étions émus et

contents. Les derniers arrangements se firent; chacun prit la place qui

lui était assignée; les feux tombèrent, les lumières disparurent, les

canots furent hissés; tout rentra dans l'obscurité et le silence; on

leva l'ancre; et quand les trois navires se mirent en route, j'étais

déjà couché dans ma cabine où je m'endormis presque aussitôt, avec un

sentiment de repos et de bien-être que depuis bien des jours je n'avais

pas éprouvé.

Le lendemain, à sept heures, nous étions en vue de Portsmouth. Point de

brume; le ciel était pur, la mer calme; le jour naissant nous découvrait

les trois villes qui entourent le port, Portsmouth, Portsea et Gosport,

et qui, de loin, semblent n'en faire qu'une. Huit petits bâtiments à

vapeur, envoyés la veille au-devant de nous pour s'échelonner sur notre

route et nous saluer, chacun à son tour, à notre approche, s'étaient

ralliés derrière nous et marchaient à notre suite; d'autres bâtiments,

mouillés dans la rade, s'étaient spontanément joints à ceux-là; à

mesure que nous avancions, notre cortège grossissait; bientôt la mer fut

couverte de navires de toute sorte, à voiles, à vapeur, à rames, grands

vaisseaux, yachts, canots, barques, si nombreux et si empressés que _le

Gomer_ fut obligé de ralentir sa marche et de prendre garde pour n'en

heurter aucun. Tous ces bâtiments étaient ombragés de leurs pavois; les

drapeaux anglais et français flottaient ensemble; tous les équipages

montés dans les vergues ou debout sur le pont, toute la population

assemblée sur la rive mêlaient leurs hourras aux saluts des batteries

du port, des forts et des vaisseaux de ligne. C'était un mouvement et un

bruit immenses, en témoignage de joie nationale et pacifique. Entrés et

mouillés dans le port, nous attendîmes, pour débarquer, que le train par

lequel le prince Albert venait au-devant du roi fût arrivé à Gosport;

mais notre attente n'était pas vide; animés du même sentiment que,

trois semaines auparavant, le maire de Liverpool avait exprimé à lord

Aberdeen, le maire et la corporation municipale de Portsmouth avaient

demandé et obtenu l'autorisation de fêter, pour leur propre compte, la

venue du roi des Français en Angleterre en lui présentant une adresse;

ils vinrent en effet la lui présenter à bord du _Gomer_, et se

retirèrent charmés de la réponse qu'ils reçurent de lui, et contents,

d'avoir eux aussi, pris place dans cette rencontre des deux souverains

et des deux peuples. Cette manifestation municipale de l'esprit national

se renouvela quatre fois pendant le voyage du roi, à Portsmouth quand il

arriva, à Windsor pendant son séjour, à Douvres quand il repartit, et le

12 octobre, la corporation de la Cité de Londres, regrettant vivement de

n'avoir pu fêter le roi dans Londres même, envoya au château de Windsor

son lord-maire, ses aldermen, ses schériffs, ses officiers et ses

conseillers municipaux chargés de lui présenter aussi, dans une adresse

solennelle, ses félicitations, ses hommages et ses voeux. Ce fut une

grave et affectueuse cérémonie. J'écrivis le jour même à Paris: «Je

sors de la réception de l'adresse de la Cité au roi. Sa réponse a été

parfaitement accueillie. Je l'avais écrite ce matin et je l'avais fait

traduire par M. de Jarnac. De l'avis de sir Robert Peel et de lord

Aberdeen, il fallait qu'elle fût écrite, lue et remise immédiatement

par le roi au lord-maire. La reine et le prince Albert ont passé une

demi-heure dans le cabinet du roi à revoir et corriger la traduction.

C'est une véritable intimité de famille. Au dire de tout le monde ici,

cette adresse, votée à l'unanimité dans le _common-concil_, est un

événement sans exemple et très-significatif. Sir Robert Peel dit qu'il

en est très-frappé.»

A la cour, peuplée alors de torys, quelques-uns ressentaient bien

quelque surprise de voir régner, autour d'eux et parmi eux-mêmes, une

courtoisie si bienveillante pour la France et pour un roi de France issu

d'une révolution; mais ces restes des passions et des routines de parti

s'évanouissaient ou se taisaient devant l'évidente amitié de la reine

pour le roi Louis-Philippe et sa famille, l'entente cordiale proclamée

par le cabinet tory, l'adhésion que donnaient à cette politique les

anciens et illustres chefs du parti, le duc de Wellington en tête, et la

satisfaction que les whigs ne pouvaient se dispenser d'en témoigner.

Ce fut avec l'approbation générale, tory et whig, aristocratique et

populaire, que la reine donna au roi Louis-Philippe l'ordre de la

Jarretière; et la veille du jour où la Cité de Londres vint présenter au

roi son adresse, la cérémonie de l'investiture chevaleresque eut lieu à

Windsor, de la main de la reine Victoria elle-même, avec tout l'éclat

de la cour. Lord Aberdeen, toujours prévoyant et équitable envers ses

adversaires, eut soin que, par une faveur spéciale, le principal des

chefs whigs, lord John Russell, fût invité à dîner à Windsor la veille

du départ du roi, et il m'engagea à causer librement avec lui des

rapports des deux pays, et même du droit de visite. C'était toujours la

question dont il se préoccupait le plus; il s'appliquait à la placer

en dehors des querelles de parti, et il espérait un peu que lord John

Russell pourrait s'y prêter. Lord Palmerston, au contraire, dans la

précédente session du parlement, avait tenté de ranimer, à ce sujet, une

polémique passionnée; il avait annoncé une motion formelle contre toute

atteinte au droit de visite et aux traités qui le consacraient. Le peu

de faveur que rencontra son projet, parmi les whigs eux-mêmes, le fit

plusieurs fois ajourner; M. Monckton Milnes déclara qu'il ferait, à

cette motion, un amendement portant que les conventions relatives au

droit de visite pour l'abolition de la traite devaient être regardées

comme un essai temporaire, toujours soumis à l'examen des deux pays; et

le jour où lord Palmerston devait développer sa proposition, la Chambre

des communes ne se trouva pas en nombre pour en délibérer. Le droit de

visite était visiblement ébranlé dans la pensée du parlement et du pays;

mais personne n'osait le dire tout haut et n'entrevoyait par quel autre

mode d'action contre la traite on pourrait le remplacer.

Je m'entretins de la question avec tous les membres du cabinet qui

se trouvaient à Windsor, lord Aberdeen, sir Robert Peel, le duc de

Wellington, lord Stanley (aujourd'hui comte de Derby) et sir James

Graham. Je leur tins à tous le même langage: «Il se peut, leur dis-je,

qu'en soi le droit de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le

moyen le plus efficace de réprimer la traite; mais, pour être efficace,

il faut qu'il soit praticable; or, dans l'état des esprits en France,

Chambres et pays, il n'est plus praticable, car s'il est sérieusement

pratiqué, il amènera infailliblement des incidents qui amèneront

la rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier à cette question

particulière notre politique générale, et la paix à la répression de la

traite par le droit de visite? Là est la question. Nous croyons, nous,

qu'il y a, pour assurer la répression de la traite, d'autres moyens

que le droit de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle,

seront plus efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les

examiner avec nous et de les adopter si, après examen, ils paraissent

plus efficaces que le droit de visite qui aujourd'hui ne peut plus

l'être?»

Lord Aberdeen acceptait pleinement la question ainsi posée, et la

posait ainsi lui-même à ses collègues, avec réserve toutefois et en

subordonnant l'issue de la négociation à la valeur pratique des nouveaux

moyens que nous proposerions. C'était sa nature de paraître toujours

moins décidé qu'il ne l'était au fond, et d'attendre patiemment que la

réflexion et le temps amenassent à son avis les esprits récalcitrants ou

incertains. Sir Robert Peel ne s'expliqua point avec moi sur la question

même; il était évidemment perplexe et très-préoccupé de l'opposition

que rencontrerait dans le parlement l'abandon du droit de visite et

de l'impression qu'en recevrait le public; mais il me témoigna la

plus grande confiance, me répéta deux fois que, sur toutes choses,

il s'entendait parfaitement avec lord Aberdeen, et à la fin de notre

entretien, il me tendit la main avec plus d'abandon que je ne m'y

attendais, en me demandant toute mon amitié. Le duc de Wellington

vint me voir dans mon appartement et passa avec moi près d'une heure,

m'écoutant avec une attention que sa surdité rendait fort nécessaire,

s'étonnant que le droit de visite, appliqué pendant dix ans avec si peu

de bruit, excitât tout à coup tant de clameurs, assez enclin à croire

ces clameurs moins graves que je ne le disais, mais convenant que la

bonne intelligence des deux gouvernements valait mieux que le droit

de visite, et prêt à accepter ce que décideraient ses collègues. Lord

Stanley, après une assez longue conversation dans un coin du salon de

la reine, me dit d'un ton franc et ferme: «Je vous promets que je me

souviendrai de tout ce que vous m'avez dit;» et sir James Graham me

parut, de tous, le plus avancé dans l'intimité de lord Aberdeen, et

le plus décidé à marcher, avec lui, du même pas vers le même but. Je

quittai Windsor convaincu que le moment était venu d'engager et de

poursuivre vivement la négociation.

J'envoyai le 27 novembre à M. de Sainte-Aulaire, en le chargeant de

le communiquer confidentiellement à lord Aberdeen, un mémoire où

j'indiquais les nouveaux moyens qui me semblaient propres à remplacer,

pour la répression de la traite, le droit de visite, et dans lequel je

demandais que des commissaires désignés par les deux gouvernements se

réunissent sans retard à Londres, soit pour examiner les moyens que

j'indiquais, soit pour en chercher eux-mêmes d'autres si ceux-là ne

leur paraissaient pas convenables. J'annonçai moi-même à lord Aberdeen

l'envoi de ce mémoire en lui disant: «Nous sommes, vous et nous, dans

une situation fausse. Préoccupés surtout du droit de visite, nous

perdons de vue la répression réelle de la traite; nous sacrifions le but

au moyen. Les conventions de 1831 et 1833, gage et symbole de l'union de

la France et de l'Angleterre pour réprimer la traite, ont perdu presque

toute leur efficacité pratique, et ne sont plus guère qu'une vaine

apparence, un mensonge officiel. Est-ce là une politique sérieuse et

digne de nous? N'est-il pas cent fois plus convenable et plus utile

d'adopter, pour la répression de la traite, d'autres moyens que

nous puissions, vous et nous, pratiquer avec le même zèle et la même

confiance, de telle sorte que l'union de la France et de l'Angleterre,

dans ce grand but, redevienne quelque chose de vrai et d'efficace?»

L'appel de commissaires spéciaux chargés d'étudier librement la

question et de chercher de nouveaux moyens d'action commune aux deux

gouvernements convint à lord Aberdeen: «Il a saisi cette idée avec

empressement, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire; sa responsabilité en sera

déchargée, et il pourrait nommer tel commissaire, lord Brougham, par

exemple, qui serait, pour nous, une garantie du succès.» Mais, sur le

fond même de l'affaire, lord Aberdeen se montra beaucoup plus hésitant:

«J'avais compris à Windsor, dit-il à M. de Sainte-Aulaire, que M. Guizot

proposait, non pas d'abandonner entièrement le système des traités de

1831 et 1833, mais d'essayer d'un système nouveau pour revenir ensuite

à l'ancien, en cas de non-succès, les traités ne cessant pas ainsi

d'exister virtuellement.--J'ai répondu, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire,

que, pour ma part, je ne vous avais jamais entendu rien dire de pareil,

et qu'il me paraîtrait impossible de satisfaire nos Chambres à ce prix.

Je ne serais pas étonné que lord Aberdeen ne trouvât beaucoup plus

difficile de changer les traités de 1831 et 1833 que de les laisser

tomber en désuétude par le refus de délivrer aux croiseurs des mandats

de visite; ce refus, fait par nous, serait, au pis aller, renvoyé aux

avocats de la couronne qui, dans leur système d'interprétation judaïque,

ne manqueraient pas de déclarer que nous restons dans la lettre des

traités en ne demandant et ne donnant qu'un seul mandat pour un

seul croiseur. Je ne vous propose certes pas cet expédient que je ne

trouverais ni digne ni utile; mais comment dois-je l'accueillir si lord

Aberdeen lui-même me le suggère?»

Lord Aberdeen était fort éloigné de le suggérer, car M. de

Sainte-Aulaire en ayant laissé entrevoir l'idée: «Ce serait une insulte,

lui dit-il, et toute négociation deviendrait impossible. Du reste, avant

d'ajouter un mot, il faut que je communique, au moins officieusement, le

Mémoire de M. Guizot à mes collègues, et surtout que je m'entende

avec sir Robert Peel. Le mieux serait peut-être, quand viendra votre

communication officielle, qu'elle développât seulement vos objections

contre les traités de 1831 et 1833, en raison de leurs inconvénients et

de leur peu d'effet pour la suppression de la traite. Puis, sans entrer

dans le détail des moyens à substituer au droit de visite réciproque,

vous pourriez les indiquer vaguement et proposer la formation d'une

commission mixte pour les examiner. Il serait, je crois, beaucoup plus

facile d'obtenir l'adhésion du cabinet par cette voie qu'en l'appelant à

discuter une proposition complexe.»

Je suivis le conseil de lord Aberdeen; j'adressai le 26 décembre à M. de

Sainte-Aulaire, avec ordre de la lui communiquer, une dépêche officielle

de laquelle j'écartai toute indication précise des nouveaux moyens de

réprimer la traite qui pourraient être substitués au droit de visite.

Je me bornai, sur ce point, à des expressions générales marquant le but

vers lequel les commissaires devaient tendre, c'est-à-dire la recherche

de moyens de répression aussi efficaces que le droit de visite, car

cette efficacité était, pour la France comme pour l'Angleterre, la

condition essentielle de tout nouveau système. J'indiquai dans quel

esprit les commissaires devaient être choisis et quelles dispositions,

quelles qualités nous devions chercher en eux; nous aussi, nous

voulions, comme lord Aberdeen me l'avait témoigné à Windsor, des hommes

considérables, de situation tout à fait indépendante, et connus par

leur zèle pour l'abolition de la traite et de l'esclavage[27]. Ma dépêche

convint parfaitement à lord Aberdeen qui s'empressa de l'envoyer à sir

Robert Peel et, le 30 décembre, M. de Sainte-Aulaire m'écrivit: «Le

_premier_ ne conteste pas en principe la commission mixte; il

raisonne même dans l'hypothèse de son admission, ce qui est l'admettre

implicitement; mais il réclame deux choses: 1º La nomination des

commissaires; 2º des instructions concertées. Il insiste pour que

vous n'annonciez la chose aux Chambres que quand elle sera faite; des

paroles, même vagues, prononcées par vous, pourraient préparer de graves

embarras. En résumé, il engage fort son collègue à se tenir encore dans

une grande réserve. En écoutant la lecture de cette lettre, je n'étais

pas trop à mon aise; je craignais des scrupules et des délais; j'ai donc

été fort agréablement surpris par le commentaire qui a suivi le texte;

lord Aberdeen, qui connaît mieux que nous la valeur des rédactions

de sir Robert Peel, ne voit, dans sa lettre, rien qui l'empêche,

lui, d'aller en avant; il se propose donc d'envoyer votre dépêche en

communication à tous les membres aujourd'hui dispersés du cabinet, et

il ne voit plus guère d'incertitude que sur la date plus ou moins

rapprochée à laquelle vous recevrez sa réponse.»

[Note 27: _Pièces historiques_, nº VII.]

En attendant cette réponse, nous avions, de part et d'autre, à choisir

les commissaires. Lord Aberdeen me fit prévenir qu'il nommerait le

docteur Lushington, membre du conseil privé et juge de la haute cour

d'amirauté, grave et savant homme, honoré pour son caractère comme

pour sa science, et l'un des plus ardents ennemis de la traite et de

l'esclavage. Je chargeai, à mon tour, M. de Sainte-Aulaire de dire à

lord Aberdeen que je demanderais au duc de Broglie d'accepter cette

délicate mission: «Si M. de Broglie accepte, répondit lord Aberdeen,

M. Guizot devra encore s'exprimer avec beaucoup de réserve devant

les Chambres; mais il pourra dès aujourd'hui regarder le succès de sa

proposition comme assuré.» Sir Robert Peel, en effet, informé de ce

choix, écrivit à lord Aberdeen qu'il mettait de côté toute objection:

«Si cependant, disait-il, M. Guizot quittait le ministère, et si

alors le duc de Broglie se retirait de la commission, le choix de son

remplaçant pourrait être mauvais, et nous aurions peut-être lieu de

regretter notre concession.» En me transmettant ces détails, M. de

Sainte-Aulaire ajoutait: «A Windsor, le prince Albert m'a également

parlé du bon effet que ferait ici la nomination du duc de Broglie

comme commissaire. C'était la première fois que le prince me parlait

politique; je l'ai trouvé plein de sens, bien informé et fort ami de

lord Aberdeen. Quant à nous, il est impossible d'être mieux que ne l'ont

été la reine et le prince; les souvenirs du séjour du roi à Windsor y

sont vivants comme le lendemain de son départ.»

Presque au même moment où M. de Sainte-Aulaire me donnait ces

assurances, je lui écrivais: «Le duc de Broglie consent volontiers à

être notre commissaire. A deux conditions seulement: la première, c'est

que cela vous conviendra à vous; la seconde, c'est qu'il sera bien

entendu qu'il ne se charge de cette mission que pour et avec le cabinet

actuel, et que, si le cabinet se retirait, il se retirerait aussi;

j'accepte sans regret cette nouvelle marque de son amitié, car j'ai la

confiance qu'il n'aura pas lieu de la mettre en pratique. Les bureaux de

la Chambre des députés viennent de nommer la commission de l'adresse, et

nous y avons huit voix contre deux, et huit voix des plus décidées. La

discussion sera vive, mais le succès me paraît assuré. L'opposition a

fait peur et a pris peur. Le dépouillement des votes dans les bureaux

nous donne cinquante-cinq voix de majorité.»

La discussion de l'adresse fut vive en effet, moins sur le droit

de visite que sur des questions plus nouvelles et qui offraient à

l'opposition de meilleures chances, entre autres sur la guerre avec

le Maroc et sur les affaires de Taïti. Il était difficile de presser

fortement le cabinet sur le droit de visite au moment où il venait de

faire accepter par le cabinet anglais une négociation sérieuse pour

satisfaire au voeu de la Chambre en en réclamant l'abolition. Éclairé

par les renseignements qui lui venaient de Londres, M. Thiers engageait

lui-même ses amis à ne pas trop déclarer impossible un succès que le

cabinet obtiendrait peut-être, et qu'on grossirait en le niant d'avance.

Quand je fus appelé, dans l'une et l'autre Chambre, à m'expliquer sur

ce point, je me bornai à dire: «La question est très-difficile par

elle-même, et certes on n'a pas fait, depuis trois ou quatre ans, ce

qu'il fallait pour la rendre plus facile à résoudre. Je ne dis pas que

maintenant elle soit pleinement résolue; ne croyez pas que j'étende

mes paroles au delà de la réalité des faits; j'aimerais mieux rester

en deçà. Si j'en disais plus aujourd'hui qu'il n'y en a réellement,

je nuirais à la solution de la question au lieu de la servir. Voici ce

qu'il y a de fait. Le gouvernement anglais est en présence d'un esprit

national avec lequel il faut qu'il traite, comme nous traitons avec

celui de la France. Vous savez avec quelle passion, quelle honorable

passion l'abolition de la traite est poursuivie en Angleterre. Or, c'est

là l'opinion générale que le droit de visite est, dans ce dessein,

le moyen le plus efficace, peut être le seul efficace. Pour que le

gouvernement anglais puisse changer ce qui existe, il faut qu'il

reconnaisse lui-même et qu'il fasse reconnaître au parlement, et par le

parlement au pays, qu'il y a, pour réprimer la traite, des moyens autres

que le droit de visite, des moyens aussi efficaces, plus efficaces,

car dans l'état actuel des faits et des esprits, le droit de visite

a beaucoup perdu de son efficacité. Le premier, le plus grand pas

peut-être à faire, c'était donc de décider le gouvernement anglais

à chercher, de concert avec nous, ces nouveaux moyens de réprimer

la traite. C'est là le pas qui a déjà été fait. Non pour ajourner

la difficulté et nous leurrer d'une fausse apparence, mais pour

entreprendre sérieusement l'examen et la solution de la question. Et le

nom des personnes qui concourront à cet acte sera la meilleure preuve

du sérieux que les deux gouvernements y apportent. On dit que nous

poursuivons un but impossible. J'espère fermement qu'on se trompe, et

que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir réciproque

et fermement décidés à persévérer dans la grande oeuvre qu'ils ont

entreprise en commun, réussiront, en tous cas, à l'accomplir.»

Devant la question ainsi posée, tous les amendements présentés contre

le cabinet dans la Chambre des députés furent rejetés, et la Chambre des

pairs, rompant le silence qu'elle avait gardé jusque-là, inséra dans son

adresse ce paragraphe: «Votre Majesté nous assure que les rapports de la

France et de l'Angleterre n'ont pas été altérés par des discussions qui

pouvaient les compromettre. Nous nous en félicitons avec vous, Sire,

bien convaincus que le gouvernement de Votre Majesté persévère dans

ses efforts pour aplanir, d'une manière conforme à la dignité et aux

intérêts de la France, les difficultés qui pourraient menacer la paix

de l'avenir. Le bon accord des deux États importe au repos du monde;

les intérêts de la civilisation et de l'humanité y sont engagés; le

haut degré de prospérité dont jouissent deux grands peuples, qui ont

des droits égaux à l'estime l'un de l'autre, en dépend. Puisse un mutuel

esprit d'équité présider toujours à leurs relations et hâter le succès

des négociations qui, en garantissant la répression d'un odieux trafic,

doivent tendre à replacer notre commerce sous la surveillance exclusive

du pavillon national!» Loin de nous causer, par ce langage, aucun

embarras, c'était un appui que la Chambre des pairs nous apportait.

Arrivé à Londres le 15 mars, le duc de Broglie fut accueilli à la

cour, par le cabinet et dans le monde, avec une faveur marquée. Dès

le surlendemain, la reine l'invita à dîner; lord Aberdeen et M. de

Sainte-Aulaire étaient seuls invités avec lui: «Malgré la semaine

sainte, lui dit la reine, je n'ai pas voulu différer de vous recevoir.»

Elle lui parla beaucoup du roi, de la famille royale, et toucha en

passant à l'affaire pour laquelle il venait, disant seulement: «Ce sera

bien difficile.» Il avait passé la veille une heure avec lord Aberdeen:

«Il est venu, m'écrivit-il, au-devant de nos propositions; tous les

points généraux de l'affaire ont été successivement abordés par lui: la

constitution d'une nouvelle escadrille mieux appropriée au service de la

répression de la traite et à la poursuite des négriers, la destruction

des marchés d'esclaves, la difficulté et les dangers de l'entreprise, la

possibilité d'associer, à l'avenir, les Américains au nouveau système.

Or, en voyant qu'il était si bien instruit, je n'ai pas refusé la

conversation; mais je me suis tenu dans des termes généraux, et j'ai

professé la plus grande incertitude sur le résultat de toutes les

spéculations tant qu'elles n'ont pas pour base l'accord et l'aveu des

hommes du métier; je me suis donc borné à demander qu'avant toutes

choses nous entendissions les commandants des stations anglaise et

française sur la côte d'Afrique, ce qui a été accepté avec empressement;

j'ai simplement ajouté que j'étais autorisé à dire que mon gouvernement

ne reculerait devant aucunes dépenses qui seraient jugées nécessaires

pour atteindre le but que nous poursuivions. Lord Aberdeen est revenu à

la charge sur divers points qu'il avait entamés, et pour peu que je m'y

fusse prêté, nous serions entrés tout de suite dans le fond même de la

discussion: si j'avais eu affaire à lui seul, peut-être aurais-je cédé

à l'envie qu'il témoignait de tout dire et de tout savoir; mais comme

c'est le docteur Lushington qu'il faut convaincre avant tout, je me suis

retranché derrière la défiance de nos propres idées, tout en lui donnant

à entendre que nous aurions peut-être réponse aux difficultés qu'il

entrevoyait. Bref, nous nous sommes séparés en très-bonne intelligence.»

Parmi les autres membres du cabinet anglais, sir James Graham et lord

Haddington se montrèrent particulièrement bien disposés: «Je vous

souhaite, dit le dernier au duc de Broglie, tout le succès possible dans

votre entreprise, et je mets tout mon département (l'Amirauté) à votre

disposition.» Sir Robert Peel était absent; mais, à son retour,

il s'expliqua plus nettement qu'on ne s'y attendait, et approuva

formellement la substitution d'un plus grand nombre de croiseurs des

deux nations au droit de visite réciproque. Les chefs whigs, presque

tous amis du duc de Broglie, l'accueillirent avec leurs anciens

sentiments, mais avec beaucoup de réserve et en gardant le silence

sur l'objet de sa mission: «Ils sont, m'écrivit-il, fort divisés à cet

égard; la partie raisonnable se tient pour battue, ou même désire que

nous réussissions; c'est ce que me disait avant-hier lord Clarendon.

Lord Palmerston est seul à mettre une très-grande importance aux

conventions de 1831 et de 1833; mais, quand il parle, il impose

son opinion à beaucoup de personnes bien disposées d'ailleurs.» Une

circonstance survint, propre à agir sur le parti whig: la _Société

contre l'esclavage_, composée des _saints_ les plus chauds et les plus

éprouvés, fit remettre au duc de Broglie un mémoire que déjà, l'année

précédente, elle avait présenté à sir Robert Peel: «Ce mémoire,

m'écrivit-il, établit, moyennant une longue série de citations et

d'arguments, que le droit de visite est parfaitement inutile, qu'il

n'y a qu'une chose à faire pour abolir la traite, c'est d'abolir

l'esclavage, et il conclut qu'on doit répondre à la France:--Abolissez

l'esclavage, et il ne sera plus question du droit de visite: s'il vous

faut, pour cela, cinq, dix, quinze ans, prenez-les; le droit de visite

durera autant que l'esclavage et finira avec lui.--La conclusion est

absurde, mais l'argumentation contre le droit de visite a sa valeur,

et j'en tirerai parti dans la discussion. Lord Brougham s'est chargé de

parler au comité de la Société contre les conclusions du mémoire, et de

m'envoyer les membres, un à un, pour que, de mon côté, je les raisonne

de mon mieux.» Lord Brougham nous secondait avec un zèle infatigable; et

les apparences étaient si bonnes que le duc de Broglie ne croyait pas

se trop avancer en disant à lord Aberdeen: «J'espère, mylord, qu'il vous

arrivera dans cette occasion, comme dans bien d'autres, de dire à vos

adversaires, comme le Lacédémonien à l'Athénien: _ce que tu dis, je le

fais_. C'est vous qui détruirez définitivement la traite des noirs.» Et

lord Aberdeen ne refusait pas le compliment.

Mais, soit pour espérer, soit pour craindre, il ne faut pas trop croire,

dans les affaires, aux bonnes apparences et aux débuts faciles: tout en

témoignant sa disposition favorable, lord Aberdeen, dès qu'on serrait de

près les questions, se retranchait derrière le docteur Lushington: «Je

ne lui donne, dit-il au duc de Broglie, aucune instruction; je m'en

remets à lui du soin de chercher les expédients, et j'accepterai tout

de lui avec confiance.» La première fois que le duc de Broglie vit lord

Aberdeen et le docteur Lushington ensemble, il trouva le ministre plus

réservé en présence du commissaire qu'il ne l'avait été dans le tête à

tête. C'était donc le docteur Lushington surtout qu'il fallait persuader

et décider. On s'accordait à dire que c'était un parfait homme de bien,

de science et d'honneur, dévoué aux bonnes causes, sensible aux bonnes

raisons, mais un peu entêté, pointilleux, préoccupé de son propre

sens et de son propre succès. Le duc de Broglie, dont la fierté est

absolument exempte d'amour-propre et de toute envie de paraître,

évita d'entamer sur-le-champ la controverse, se montra plus pressé

de connaître les idées du docteur que de lui exposer les siennes, et

s'appliqua d'abord à entrer, avec lui, dans une confiante intimité.

Il le pouvait sans affectation et sans perte de temps. La négociation

commença par une enquête sur les circonstances de la traite le long des

côtes d'Afrique et sur les moyens de la réprimer autrement que par

le droit de visite. Six officiers de marine, trois français et trois

anglais, furent successivement entendus. Le docteur Lushington avait

d'avance témoigné, pour l'un des Anglais, le capitaine Trotter, une

grande confiance, et le duc de Broglie avait dans l'un des Français, le

capitaine Bouet-Willaumez (aujourd'hui vice-amiral et préfet maritime

à Toulon) un marin aussi spirituel qu'expérimenté, plein d'ardeur,

d'invention et de savoir-faire, et habile à vivre en bons rapports avec

les officiers anglais, même quand il s'empressait un peu trop à les

devancer, au risque de les effacer. Sa déposition se trouva complètement

d'accord avec celle du capitaine anglais Denman, officier distingué qui

avait, comme lui, commandé longtemps sur la côte occidentale d'Afrique.

Après une semaine entièrement consacrée à l'enquête, le duc de Broglie

et le docteur Lushington entrèrent en conférence sur leurs vues et leurs

plans mutuels.

Celui que le duc de Broglie communiqua au docteur Lushington, comme

conforme aux instructions de son gouvernement et à sa conviction

personnelle après l'étude scrupuleuse des faits, était simple et court;

il consistait à déclarer d'abord l'impossibilité de maintenir «sous

quelque forme et dans quelques limites que ce puisse être,» le droit

de visite réciproque établi par les conventions de 1831 et 1833, et

à mettre à la place: 1º sur la côte occidentale d'Afrique, principal

théâtre de la traite, deux escadres, française et anglaise, composées

l'une et l'autre d'un nombre considérable et déterminé de bâtiments

croiseurs, à vapeur et à voiles, chargés de poursuivre, chacun sous son

pavillon, les bâtiments suspects de traite; 2º Des traités conclus

avec les chefs indigènes des points de la côte sur lesquels se tenaient

communément les marchés d'esclaves, pour obtenir d'eux l'engagement

d'interdire la traite sur leur territoire, et l'autorisation

d'intervenir à terre et par la force, s'il y avait lieu, pour faire

respecter cette interdiction et détruire les _barracons_ ou lieux et

instruments de marché[28].

[Note 28: _Pièces historiques_, nº VIII.]

Le plan du docteur Lushington était plus long et plus compliqué; il

faisait deux choses inacceptables pour nous: 1º Au lieu d'abolir les

conventions de 1831 et 1833, il se bornait à les suspendre pendant cinq

ans, en les remplaçant par le nouveau système proposé pour la répression

de la traite, et en déclarant qu'au bout de cinq ans elles rentreraient

en vigueur _ipso facto_, à moins qu'elles ne fussent expressément

abrogées, du consentement des deux gouvernements; 2º Il établissait,

en principe et au nom du droit des gens, la doctrine soutenue par le

gouvernement anglais, dans ses relations avec les États-Unis d'Amérique,

sur le droit de vérifier la nationalité des bâtiments soupçonnés

d'arborer, pour dissimuler des actes essentiellement illégitimes, un

pavillon qui n'était pas le leur; ce qui maintenait, indirectement et

sous une dénomination générale, le droit de visite spécialement institué

contre la traite[29].

[Note 29: _Pièces historiques_, nº IX.]

Sur le premier point, la question était simple, et dès l'ouverture de la

négociation, notre but avait été positivement déterminé. Sur le second

point, une grave difficulté s'élevait; il était impossible de poser

en principe que, pour échapper à toute surveillance, il suffisait à un

bâtiment engagé dans un acte essentiellement illégitime, piraterie ou

traite, d'arborer un pavillon autre que le sien, et on ne pouvait pas

non plus reconnaître formellement aux bâtiments de guerre le droit

d'arrêter et de visiter, en temps de paix, les bâtiments de commerce,

sous prétexte de vérifier leur nationalité. Dès que le duc de Broglie

m'informa avec précision de la difficulté, je lui répondis: «Je crains

bien qu'il ne soit impossible de faire comprendre ici, au gros du

public, la différence entre la visite pour la répression de la traite

et la visite pour la vérification de la nationalité. Et quand nous

la ferions comprendre, il suffit que les Américains repoussent, en

principe, la seconde visite comme la première, pour la décrier également

parmi nous. Ou je me trompe fort, ou si notre négociation avait pour

unique résultat de mettre cette visite-ci à la place de l'autre, elle

ne produirait aucun bon effet et aggraverait plutôt la situation.»

Une longue et subtile controverse s'engagea à ce sujet entre le duc de

Broglie, le docteur Lushington et lord Aberdeen. J'ai tort de dire une

controverse, car il y avait, des deux parts, tant de bonne foi et de bon

sens qu'ils avaient l'air de chercher ensemble la vérité et la justice

bien plutôt que de soutenir chacun son opinion et son intérêt. La longue

pratique des affaires et l'expérience des égoïsmes artificieux qui s'y

déploient laissent, dans l'âme des honnêtes gens, une disposition fort

naturelle à la méfiance et aux précautions soupçonneuses; mais quand

il leur arrive de se rencontrer et de se reconnaître mutuellement, ils

sortent avec une profonde satisfaction de cette triste routine, et se

complaisent à surmonter, par la franchise et la rectitude d'esprit,

les difficultés qui s'élèvent sur leurs pas. Ce fut ce qui arriva, dans

cette occasion, aux trois négociateurs: après un mois de conversations

et de recherches également sincères de part et d'autre, ils

s'accordèrent dans des articles qui, en ménageant toutes les situations,

résolvaient équitablement, et au fond selon notre voeu, les deux

questions embarrassantes. Quant aux conventions de 1831 et 1833, il fut

stipulé qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assigné à

la durée du nouveau traité, et qu'au bout de ce temps elles seraient

considérées comme définitivement abrogées si elles n'avaient pas été,

d'un commun accord, remises en vigueur. Quant au droit de vérification

de la nationalité des bâtiments, aucune maxime générale et absolue ne

fut établie; mais il fut convenu «que des instructions fondées sur les

principes du droit des gens et sur la pratique constante des nations

maritimes seraient adressées aux commandants des escadres et

stations française et anglaise sur la côte d'Afrique, et que les deux

gouvernements se communiqueraient leurs instructions respectives dont le

texte serait annexé à la nouvelle convention.» Ainsi rédigé, le traité

fut signé le 29 mai 1845 et le droit de visite aboli.

Vers la fin de la négociation, j'avais été atteint de violentes douleurs

hépatiques et néphrétiques qui me condamnèrent, pendant un mois, à un

repos presque absolu. Quand je repris les affaires, nous présentâmes

à la Chambre des députés un projet de loi demandant un crédit

extraordinaire de 9,760,000 francs pour faire face aux dépenses que

devait occasionner, dans les services de la marine, l'exécution du

nouveau traité. La discussion s'ouvrit le 27 juin sur ce projet, et

personne ne demandant la parole, on put croire qu'il allait être adopté

sans aucune objection. Cependant, MM. Denis, Mauguin et Dupin rompirent

le silence général, et firent, sur le droit de vérification de

la nationalité des bâtiments, quelques observations auxquelles je

m'empressai de répondre. La Chambre n'en voulut pas entendre davantage,

et le projet de loi fut adopté par 243 voix contre une. La plupart

des membres de l'opposition, ne voulant ni approuver ni combattre,

s'abstinrent de voter. Le débat ne fut pas plus long à la Chambre des

pairs; le duc de Broglie le termina par quelques explications, et 103

suffrages contre 8 adoptèrent le projet de loi qui fut promulgué le

19 juillet 1845. L'année suivante, dans la session de 1846, les deux

Chambres exprimèrent, de la façon la plus nette, leur approbation du

nouveau traité et de la négociation qui l'avait amené. L'adresse de la

Chambre des pairs portait: «Une convention récemment conclue entre

la France et l'Angleterre, dans le but de mettre un terme à un trafic

odieux, replace notre commerce sous la protection et la surveillance

exclusive de notre pavillon. Nous applaudissons hautement au succès

d'une négociation habilement conduite et promptement terminée.

L'exécution du traité, confiée au loyal concours des marins des deux

États, nous assure que les droits et la dignité des deux nations seront

également respectés, et qu'une répression efficace atteindra désormais

toute violation des droits sacrés de l'humanité.» La Chambre des députés

ne fut pas moins explicite: «Les témoignages réitérés de l'amitié qui

vous unit à la reine de la Grande-Bretagne, dit-elle au roi dans

son adresse, et la confiance mutuelle des deux gouvernements ont

heureusement assuré les relations amicales des deux États. Votre Majesté

nous annonce que la convention récemment conclue pour mettre un terme à

un trafic infâme reçoit en ce moment son exécution. Ainsi se réalise le

voeu constamment exprimé par la Chambre: les droits de l'humanité

seront efficacement protégés, et notre commerce sera replacé sous la

surveillance exclusive de notre pavillon.» Dans l'une et l'autre Chambre

pourtant, l'opposition revint du silence qu'elle avait gardé l'année

précédente; le traité du 29 mai 1845 fut critiqué; dans la Chambre

des députés, MM. Dupin et Billault proposèrent des amendements pour

retrancher de l'adresse l'approbation qu'elle lui donnait; mais, après

le débat, M. Dupin retira son amendement; celui de M. Billault fut

rejeté, et la Chambre maintint pleinement son témoignage de satisfaction

et son adhésion au cabinet.

Je ne sais point d'affaire dans laquelle la salutaire efficacité du

gouvernement libre, sensément et honnêtement pratiqué, se soit plus

démontrée que dans celle-ci. La question du droit de visite n'était

point naturellement soulevée par les faits; dans son application à la

répression de la traite, ce droit n'avait point donné lieu à des abus

assez nombreux et assez graves pour porter atteinte à la sûreté du

commerce légitime et à la liberté des mers; les conventions de 1831 et

1833, en vertu desquelles il s'exerçait, avaient été aussi loyalement

exécutées que conçues; leur effet n'avait point dépassé leur objet;

elles n'avaient réellement agi que contre la traite, et si elles eussent

été acceptées et mises en pratique par toutes les puissances maritimes,

elles étaient probablement le plus sûr moyen de réprimer cet odieux

trafic. Mais après le traité du 15 juillet 1840 et l'échec de la France

dans la question d'Égypte, ces conventions et celle du 20 décembre 1841,

qui n'en était que le complément, devinrent tout à coup, en France,

un sujet d'alarme et de colère nationale. L'opposition s'empara de ce

sentiment pour l'exploiter; mais il était général et sincère, et les

conservateurs ne furent pas moins ardents que leurs adversaires à le

témoigner. Aussitôt éclatèrent deux graves périls: au dehors, les bonnes

relations, et même la paix, entre la France et l'Angleterre, au dedans

la politique générale du gouvernement français, furent compromises; en

Angleterre aussi, le sentiment national était blessé et pouvait rendre

toute transaction impossible; en France, l'accord de la majorité et de

l'opposition sur cette question pouvait entraîner la chute du cabinet.

Il n'en fut rien: dans l'un et l'autre pays, les faits finirent par

être considérés sous leur vrai jour et réduits à leur juste valeur;

en Angleterre, on comprit que les conventions de 1831, 1833 et 1841

ne valaient pas la rupture des bons rapports avec la France, et qu'on

pouvait réprimer la traite par d'autres moyens que le droit de visite;

en France, le parti conservateur ne se laissa point entraîner hors de

sa politique générale parce qu'il se trouvait, sur un point spécial,

d'accord avec l'opposition. Dans les deux pays, la discussion libre

et le temps vinrent en aide à la diplomatie sensée, et le sentiment

national fut satisfait sans que l'intérêt public fût sacrifié.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 14 / 120 题