LE DROIT DE VISITE.

Lord Palmerston me demande de signer le nouveau traité préparé en

1840 pour la répression de la traite des nègres.--Mon refus et ses

causes.--Avénement du cabinet de sir Robert Peel et lord Aberdeen.--Je

consens alors (le 20 décembre 1841) à signer le nouveau traité.--Premier

débat dans la chambre des députés à ce sujet.--Amendement de M. Jacques

Lefebvre dans l'adresse.--Vraie cause de l'état des esprits.--J'ajourne

la ratification du nouveau traité.--Attitude du cabinet anglais.--Les

ratifications sont échangées à Londres entre les autres puissances et

le protocole reste ouvert pour la France.--Nouveaux débats dans les

deux chambres contre le droit de visite et les conventions de 1831 et

1833.--Nous refusons définitivement la ratification du traité du

20 décembre 1841.--Modération et bon vouloir de lord Aberdeen.--Le

protocole du 19 février 1842 est clos et le traité du 20 décembre 1841

est annulé pour la France.--A l'ouverture de la session 1843-1844, un

paragraphe inséré dans l'adresse de la chambre des députés exprime

le voeu de l'abolition du droit de visite.--Pourquoi je n'entre pas

aussitôt en négociation avec le gouvernement anglais à ce sujet.--Visite

de la reine Victoria au château d'Eu.--Son effet en France et en

Europe.--Je prépare la négociation pour l'abolition du droit de

visite.--Dispositions de lord Aberdeen et de sir Robert Peel.--Nouveaux

débats à ce sujet dans les chambres à l'ouverture de la session de

1844.--Visite de l'empereur Nicolas en Angleterre.--Visite du roi

Louis-Philippe à Windsor.--Je l'y accompagne.--Négociation entamée pour

l'abolition du droit de visite.--Comment ce droit peut-il être remplacé

pour la répression de la traite?--Le duc de Broglie et le docteur

Lushington sont nommés pour examiner cette question.--Leur réunion à

Londres.--Nouveau système proposé.--Il est adopté et remplace le droit

de visite en vertu d'un traité conclu le 25 mai 1845.--Présentation,

adoption et promulgation d'une loi pour l'exécution de ce traité.

Le jour même où fut signée la convention du 13 juillet 1841, les

signatures à peine données, lord Palmerston reparla à M. de Bourqueney

du traité préparé, trois ans auparavant, entre les cinq grandes

puissances, pour mieux assurer la répression de la traite des nègres,

et resté en suspens depuis 1840, comme je l'ai déjà dit dans ces

_Mémoires_[14]. Il lui demanda de me le rappeler et de m'engager à finir

aussi cette affaire-là. J'écrivis le 20 juillet à M. de Bourqueney: «Je

veux vous dire, à ce sujet, le fond de mon coeur et de mon intention.

J'ai, depuis neuf mois, soigneusement évité, avec lord Palmerston,

tout petit débat. Point de plainte, point de récrimination, point

de susceptibilité. Je n'ai témoigné, en aucun cas, ni humeur, ni

malveillance. J'ai fait les affaires simplement, tranquillement, sans

rien céder au fond, mais ne tenant qu'au fond et laissant de côté les

incidents et les embarras. La situation politique le voulait ainsi. Ce

que je pense de lord Palmerston me le permettait. Je fais grand cas

de son esprit. J'ai confiance dans sa parole. Sa manière de traiter,

quoique un peu étroite et taquine, me convient; elle est nette, prompte,

ferme. Je ne crois ni à sa haine pour la France et le roi, ni à ses

perfidies; et quant aux difficultés, je pourrais dire aux désagréments

que jettent dans les affaires son goût passionné pour l'argumentation,

sa disposition à s'enfermer dans ses arguments et à les pousser jusqu'au

bout sans rien voir au-dessus, ni au delà, ni à côté, je ne m'en choque

point, je ne m'en plains point; c'est la nature même de son esprit; il

faut bien l'accepter, et l'accepter de bonne grâce quand on traite avec

lui. Je ne trouve donc en moi, au sortir de cette longue négociation,

rien qui me gêne ou qui m'indispose pour terminer aussitôt, avec lui,

les affaires pendantes.

[Note 14: Tome V, p. 297.]

«Mais, en subordonnant les petites choses aux grandes, je ne laisse pas

de voir les petites, et je n'oublie pas les griefs que je n'ai pas, au

moment même, jugé à propos de relever. J'ai trois griefs contre lord

Palmerston:

«1º Sa dépêche du 2 novembre 1840. Mauvais procédé envers le nouveau

cabinet et envers moi. Mauvais procédé que j'attribue à imprévoyance et

à insouciance de l'effet que produirait cette dépêche, non à mauvaise

intention, mais qui n'en a pas moins été réel, et que j'ai ressenti

comme tout le monde l'a remarqué.

«2º Je vous ai chargé, le 26 avril dernier, de parler à lord Palmerston

de l'état de l'Amérique du Sud, et de la convenance qu'il y aurait, pour

la France et l'Angleterre, à agir de concert pour rétablir la paix entre

Buenos-Ayres et Montevideo. Vous m'avez écrit le 11 mai qu'il avait fort

bien accueilli cette idée, vous avait assuré que des instructions dans

ce sens seraient très-prochainement adressées à M. Mandeville, et vous

avait même demandé le nom de notre chargé d'affaires à Buenos-Ayres

pour engager M. Mandeville à se mettre avec lui dans des rapports de

confiance et de bonne harmonie qui donnassent, à leur double action,

de l'unité et par conséquent de l'efficacité. Et pourtant, peu après,

interpellé à ce sujet dans la chambre des communes, lord Palmerston a

écarté toute idée de concert avec la France, et a parlé de l'action de

l'Angleterre entre Buenos-Ayres et Montevideo comme parfaitement isolée

et étrangère à la nôtre.

«3º Le discours qu'il a prononcé naguère, dans la lutte électorale,

sur les _Hustings_ de Tiverton. Qu'aurait-on dit en Angleterre, si,

à Lisieux, parlant au monde entier dans la personne de mes électeurs,

j'avais tenu, sur l'Angleterre, son gouvernement et ses armées, un

pareil langage[15]?

[Note 15: Dans ce discours, lord Palmerston avait comparé la conduite

des Anglais dans l'Inde et celle des Français dans l'Algérie en ces

termes:

«Nous avons, dans une campagne, soumis à l'influence britannique une

étendue de pays plus grande que la France, presque aussi grande que la

moitié de l'Europe; et la manière dont cela a été fait, et les résultats

qui ont suivi méritent bien l'attention du peuple d'Angleterre. Il y

a, entre le progrès de nos armes en Orient et les opérations qu'une

puissance voisine, la France, poursuit maintenant en Afrique, un

contraste dont nous avons droit d'être fiers. La marche de l'armée

anglaise en Asie a été signalée par un soin scrupuleux de la justice, un

respect inviolable de la propriété, une complète abstention de tout ce

qui eût pu blesser les sentiments et les préjugés des peuples; et le

résultat est qu'il y a quelques semaines, un officier distingué, revenu

naguère du centre de l'Afghanistan, d'une ville appelée Candahar, dont

peut-être beaucoup d'entre vous n'ont jamais entendu parler, m'a dit

qu'accompagné seulement d'une douzaine de serviteurs, sans aucune

escorte militaire, il avait fait à cheval plusieurs centaines de milles,

à travers un pays peuplé de tribus sauvages et presque barbares qui,

deux ans auparavant, s'opposaient avec fureur à l'approche des troupes

anglaises, et qu'il avait fait cette traversée avec autant de sécurité

qu'il eût pu chevaucher de Tiverton à _John O'Groats house_; son nom

d'officier anglais avait été, pour lui, un passe-port à travers toutes

ces peuplades parce que les Anglais avaient respecté leurs droits et les

avaient protégées et traitées avec justice; ainsi, un Anglais désarmé

était en sûreté au milieu de ces contrées sauvages. Le système

différent, suivi en Afrique par les Français, a produit des résultats

tout différents. Là, les troupes françaises, je regrette de le dire, ont

terni leur gloire par le caractère de leurs opérations. Elles tombent à

l'improviste sur les paysans du pays; elles tuent tout homme qui ne peut

leur échapper par la fuite; elles emmènent captifs les femmes et les

enfants (cris de: _honte, honte!_); elles enlèvent tous les bestiaux,

tous les moutons, tous les chevaux, et elles brûlent tout ce qu'elles

ne peuvent enlever; les moissons sur le sol et le blé dans les greniers

sont dévorés par le feu des envahisseurs (_honte, honte!_). Quelle est

la conséquence? Tandis que dans l'Inde, nos officiers vont à cheval,

désarmés et presque seuls, au milieu des plus sauvages tribus du désert,

il n'y a pas en Afrique un Français qui puisse montrer son visage au

delà d'un point déterminé et loin de la sentinelle, sans tomber victime

de la féroce et excusable vengeance des Arabes (_écoutez, écoutez!_).

Ils disent qu'ils colonisent l'Algérie; mais ils ne sont que campés dans

des postes militaires; et tandis que, dans l'Inde, nous avons pour

nous les sentiments du peuple, en Afrique, tout naturel est opposé aux

Français et brûle du désir de se venger. Je dis ces choses parce qu'il

est bon que vous les connaissiez; elles sont une nouvelle preuve que,

même dans ce monde, la Providence veut que l'injustice et la violence

rencontrent leur châtiment, et que la justice et la douceur reçoivent

leur récompense.»

On peut douter que, seize ans plus tard, en 1857, en présence de l'Inde

soulevée contre l'Angleterre et des affreuses scènes amenées par ce

soulèvement, lord Palmerston eût pensé à établir une telle comparaison.

J'insère dans les _Pièces historiques_ nº 11 le texte anglais de

ce fragment de discours qui fut publié en entier dans le _Morning

Chronicle_ du 30 juin 1841.]

«De tout cela, mon cher baron, je ne veux faire sortir aucune

réclamation, aucune démarche. Tout cela ne m'empêcherait pas de

conclure, avec lord Palmerston, les affaires en suspens si l'intérêt de

notre pays le demandait. Mais cela me dispense de tout empressement, de

tout acte de bienveillance surérogatoire; cela me commande même quelque

froideur. Je ne veux rien faire pour être désagréable, rien pour être

agréable. Je n'aurai point de mauvais procédé; je ne veux, je ne dois

avoir point de procédé gracieux. Je veux marquer que j'ai vu ce que je

n'ai pas relevé, que j'ai ressenti ce dont je ne me suis pas

plaint. Avec qui se montre peu aimable, la plainte n'est pas digne;

l'insouciance ne l'est pas davantage. Je ne réclame jamais que ce qui

m'est dû; mais je ne rends rien au delà de ce qu'on m'a donné.

«Voilà, mon cher baron, ce qui règle aujourd'hui ma conduite, et je vous

demande, dans les relations que vous aurez encore avec lord Palmerston,

de régler vous-même, sur ce que je vous dis là, votre attitude et votre

langage, sans roideur, sans affectation, de façon pourtant à ce qu'on

s'en aperçoive. La nuance est délicate, mais vous êtes très-propre à la

saisir et à la faire sentir.»

Je demandais à M. de Bourqueney une attitude qui convenait très-bien

à la judicieuse finesse de son esprit, un peu moins à la disposition

naturellement courtoise et douce de son caractère. Il me répondit: «Je

comprends parfaitement les motifs qui vous empêchent de seconder lord

Palmerston dans sa liquidation du _Foreign-Office_. Je m'attends à une

question très _anxious_ sur le traité des nègres. Je ferai une réponse

vague qui ne sente ni le mauvais, ni le trop bon procédé. Je me tiendrai

dans la mesure que vous m'avez si délicatement fixée.» Et quelques jours

après: «Lord Palmerston m'a demandé si j'avais une réponse de Votre

Excellence relativement à la conclusion de la convention générale pour

la suppression de la traite. J'ai répondu que je n'avais encore point

d'instructions à cet égard; mais j'ai évité toute allusion aux causes

qui en retardaient l'envoi.--Je suis obligé de me mettre en règle, m'a

dit lord Palmerston, et je vais vous adresser une note officielle. Les

représentants des trois autres cours ont leurs pouvoirs. C'est la France

qui, de concert avec nous, a invité l'Autriche, la Prusse et la Russie

à signer en commun une convention générale. Les trois puissances se

sont rendues à notre invitation. De votre part ou de la nôtre, un

retard n'est plus justifiable.--J'ai encore jeté en avant quelques

considérations vagues sur le minutieux examen que nécessitaient les

détails de la convention, sur les retards qu'entraînait la division

des attributions, en cette matière, entre le ministre des affaires

étrangères et le ministre de la marine. Lord Palmerston m'a écouté, mais

je ne l'ai pas convaincu. M. Bulwer recevra des instructions analogues

à l'esprit et au texte de la note qui me sera adressée et dont j'aurais

vainement cherché à prévenir l'envoi.»

Je reçus en effet, et par M. de Bourqueney et par M. Bulwer, une

demande officielle de lord Palmerston pour la signature de la nouvelle

convention. J'y répondis officiellement par cette dépêche que je

chargeai M. de Bourqueney de lui communiquer: «J'ai reçu, monsieur, avec

la dépêche que vous m'avez écrite le 11 de ce mois, copie de la note

que vous a passée lord Palmerston pour vous exprimer le désir que le

gouvernement du roi vous autorisât à signer immédiatement, avec les

plénipotentiaires des autres grandes cours, le projet de traité général

dressé à Londres, il y a trois ans, dans le but de rendre plus efficace

la répression de la traite des noirs. Je n'ai pas besoin de vous dire

que, ni sur l'objet de cette convention, ni même sur l'ensemble de ses

dispositions, il n'existe et ne peut exister aucun dissentiment entre

le gouvernement du roi et celui de Sa Majesté Britannique; mais

quelques-unes des clauses secondaires qu'elle contient paraissent devoir

donner lieu à certaines explications qui préviendront, je l'espère, les

difficultés que leur exécution pourrait rencontrer. L'opinion publique

n'est pas moins prononcée en France qu'en Angleterre contre l'infâme

trafic dont il s'agit de faire disparaître les dernières traces; mais

elle n'est pas également arrêtée sur l'opportunité de quelques-unes

des mesures à prendre pour y parvenir, et à cet égard elle conserve des

doutes, des défiances qu'il est nécessaire de dissiper. Ces difficultés

ne sont pas insurmontables, et si des questions plus urgentes n'avaient

pas, dans ces derniers temps, absorbé toute notre activité, s'il nous

avait été possible de fixer sur ce point l'attention publique distraite

par d'autres préoccupations, il est probable que nous aurions déjà

triomphé des obstacles que je viens de vous signaler. Quoi qu'il en

soit, lord Palmerston comprendra qu'il y aurait de l'imprévoyance

de notre part à ne pas en tenir compte, et que nous ne saurions nous

engager à les écarter assez promptement pour être en mesure de signer,

dans le délai qui lui conviendrait, la convention à laquelle il attache,

avec raison, une si grande importance.»

Lord Palmerston ne s'en tint pas à sa demande officielle; il chargea

son chargé d'affaires à Paris d'une nouvelle insistance: «M. Bulwer est

venu, de la part de lord Palmerston, écrivis-je à M. de Bourqueney, me

redire ce que son chef vous a dit et me demander aussi la signature.

Comme j'ai vu, par vos dernières lettres, que vous n'aviez pas cru

devoir faire sentir à lord Palmerston lui-même mon vrai motif, et que

vous aviez, comme vous me le dites, éludé la situation, j'ai voulu

prendre à mon compte ce petit embarras. J'ai dit tout simplement à M.

Bulwer que la signature immédiate de la convention ne serait pas ici

bien comprise ni bien prise de tout le monde, que le ministère de la

marine avait des objections à cette extension du droit de visite,

qu'il y avait dans notre public, à cet égard, des préjugés, de la

susceptibilité, que les journaux crieraient, qu'il y avait là, pour moi,

quelque obstacle à surmonter, quelque désagrément passager à subir,

et que, pour lui parler vrai, lord Palmerston n'avait pas été assez

aimable, pour moi, le 2 novembre dernier, ni pour mon pays, tout

récemment, à Tiverton, pour que je me donnasse, à moi-même, un embarras

à Paris pour lui procurer, à Londres, un succès.--Et comme je désire,

ai-je ajouté, que vous ne voyiez en cela que ce qui y est, comme je suis

bien aise de vous montrer quelle est, envers lord Palmerston, la juste

mesure de ma pensée et de mon intention, voici ce que j'ai écrit à M.

de Bourqueney il y a trois semaines.--Et je lui ai lu, à peu près tout

entière, ma lettre particulière à vous du 20 juillet. M. Bulwer a

pris cela en homme d'esprit, et je suis sûr qu'il aura écrit notre

conversation à lord Palmerston de façon à lui en transmettre une

impression juste et, je crois, utile. Je ne fais pas du tout ceci, vous

le savez bien, par exigence ou par susceptibilité personnelle; c'est

parce que, à mon avis, la dignité de nos relations le commande. Et

aussi parce que, au bout de quelque temps, et de peu de temps, j'en suis

convaincu, elles y gagneront en sûreté comme en dignité. Quand on saura

bien qu'on risque quelque chose à ne pas prendre garde, on prendra

garde, et les affaires deviendront d'autant plus faciles qu'on y

apportera plus d'attention et moins de fantaisie.»

Je ne m'étais pas trompé sur le rapport que ferait de notre entretien

M. Bulwer et sur son effet; je reçus de lui, quelques jours après, ce

billet:

«Mon cher monsieur Guizot,

«Je viens de recevoir la lettre ci-jointe de lord Palmerston. C'est tout

ce qu'il me dit au sujet de mes lettres. Vous verrez que vous avez

été compris. En tout cas, je ne m'estimerais que trop heureux si je

contribuais, le moins du monde, à placer sur un pied plus amical les

relations de deux hommes si bien faits pour diriger les affaires des

deux grandes nations auxquelles ils appartiennent.»

Je reproduis textuellement la lettre de lord Palmerston qui m'était

ainsi communiquée, et j'en place le texte anglais dans les _Pièces

historiques_ jointes à ce volume[16].

[Note 16: _Pièces historiques_, nº III.]

Carlton-Terrace, 17 août 1841.

«Mon cher Bulwer,

«Je suis très-fâché de voir, d'après votre lettre de la semaine

dernière, que, dans votre entretien avec M. Guizot, vous avez observé

qu'il avait dans l'esprit cette impression que, dans certaines

circonstances que vous rappelez, je ne parais pas avoir tenu assez de

compte de sa situation ministérielle. Vous m'obligeriez beaucoup, si

vous en trouviez l'occasion, en vous appliquant à le convaincre que rien

n'a été plus éloigné de mon intention. J'ai une grande considération et

estime pour M. Guizot; j'admire ses talents, je respecte son caractère,

et je l'ai trouvé l'un des hommes les plus agréables avec qui j'aie eu

à traiter dans les affaires publiques; il a, sur les choses, des vues

larges et philosophiques; il discute les questions clairement, en

pénétrant jusqu'au fond, et il se montre toujours préoccupé d'arriver

à la vérité. Il est tout à fait invraisemblable que j'aie jamais fait à

dessein quelque chose qui pût lui être personnellement désagréable.

«Vous dites qu'il a rappelé trois circonstances dans lesquelles il a

paru croire que j'avais, sans nécessité, tenu une conduite embarrassante

pour lui. J'essayerai de vous expliquer ma conduite dans chacune de ces

circonstances.

«Il vous a parlé d'abord de ma note du 2 novembre dernier en réponse à

celle de M. Thiers du 8 octobre précédent. Certainement j'aurais désiré

répondre plus tôt à la note de M. Thiers, de telle sorte que ma réponse

lui arrivât à lui, et non à son successeur. Je ne l'ai pas pu. J'étais

accablé d'affaires de toute sorte et je ne disposais pas de mon temps.

Je ne pensais pourtant pas que la retraite de M. Thiers fût une raison

de renoncer à lui répondre; sa note du 8 octobre contenait, sur certains

points de droit public, des doctrines auxquelles le gouvernement

britannique ne pouvait adhérer, et le silence eût été pris pour une

adhésion. J'ai cru de mon devoir impérieux, comme ministre de la

couronne, de constater officiellement ma réponse. J'ai pensé, je vous

l'avouerai, que M. Thiers pourrait se plaindre du retard, et dire qu'en

différant de lui répondre jusqu'à ce qu'il fût hors de ses fonctions, je

l'avais empêché de me répliquer; mais il ne me vint pas alors à l'esprit

que M. Guizot pût ressentir quelque embarras en recevant ma réponse à

son prédécesseur.

«Quand M. Guizot, comme ambassadeur ici, me lut la note de M. Thiers

du 8 octobre, il me dit, si je ne me trompe, qu'il n'en discuterait pas

avec moi les doctrines, et qu'il n'en était pas responsable. Au fait,

j'aperçus clairement que M. Guizot reconnaissait les nombreuses méprises

et les doctrines erronées que contenait cette note. Il me parut

donc que, comme M. Guizot ne pouvait avoir l'intention d'adopter les

paradoxes de son prédécesseur, la réfutation de ces paradoxes l'aiderait

plutôt qu'elle ne l'embarrasserait dans sa position personnelle, et

qu'il valait mieux que cette réfutation vînt de moi, plutôt que de

laisser retomber sur lui, par ma négligence, la pénible tâche de réfuter

son prédécesseur.

«Secondement, M. Guizot a rappelé ma réponse à une question qui me fut

faite dans la chambre des communes sur la guerre entre Buenos-Ayres et

Montevideo. La question, à ce qu'il me parut, était de savoir s'il

y avait eu, entre l'Angleterre et la France, quelque convention pour

intervenir par la force et mettre fin à cette guerre. Je répondis, ce

qui était très-exact, qu'aucune convention officielle de cette sorte

n'avait été faite entre les deux gouvernements, mais que le gouvernement

de Montevideo nous avait, peu de temps auparavant, demandé notre

médiation, et que nous avions chargé M. Mandeville de l'offrir à l'autre

partie, le gouvernement de Buenos Ayres. J'aurais peut-être dû faire

mention de l'entretien que j'avais eu avec le baron de Bourqueney, et

dans lequel il m'avait proposé, de la part de son gouvernement, que nos

agents à Buenos-Ayres eussent à s'entendre et à s'entr'aider dans cette

affaire. Mais, dans la précipitation de la réplique, il ne me vint pas à

l'idée que cet entretien rentrât dans l'objet de la question qui m'était

adressée.

«Quant à ce que j'ai dit à Tiverton sur les procédés des troupes

françaises en Afrique, j'ai pu me méprendre; mais j'ai choisi à dessein

cette occasion comme celle où je pouvais, sans trop d'objections,

m'efforcer de servir les intérêts de l'humanité et de mettre, s'il était

possible, un terme à des actes qui, depuis longtemps, ont excité les

regrets de tous ceux qui les ont observés. Il ne m'est pas venu à

l'esprit de me demander si ce que je disais devait être agréable ou

désagréable. Les journaux français et même les ordres des généraux

français prouvent que tout ce que j'ai dit de ces actes est vrai. Je

sentais que le gouvernement anglais ne pouvait convenablement rien

dire, sur ce point, au gouvernement français; par la même raison, je

ne pouvais en parler de ma place dans le Parlement; j'ai cru que,

paraissant comme un simple particulier sur les _Hustings_, devant mes

électeurs, je pouvais user de la liberté de langage accordée en pareille

circonstance pour attirer l'attention publique sur des procédés auxquels

il serait de l'honneur de la France de mettre un terme; et si le débat

public qu'a suscité mon discours devait avoir pour effet de supprimer

la millième partie des souffrances humaines dont j'ai parlé, je suis sûr

que M. Guizot me pardonnera de dire que je ne croirais pas ce résultat

trop chèrement acheté quand même j'aurais offensé par là mon plus ancien

et plus cher ami. Je suis sûr aussi que M. Guizot déplore ces actes

autant que je puis le faire. Mais je sais bien que, dans le mécanisme

du gouvernement, un ministre ne peut pas toujours contrôler les

départements qu'il ne dirige pas.

«Nous sommes à la veille de nous retirer, et dans dix jours nos

successeurs auront pris notre place. J'espère sincèrement que le

gouvernement français les trouvera aussi désireux que nous l'avons été

de maintenir, entre la France et l'Angleterre, la plus intime union

possible; je suis parfaitement sûr qu'ils ne pourront l'être davantage,

quoi qu'on ait dit ou pensé en sens contraire.»

Je répondis sur-le-champ à M. Bulwer: «Je vous remercie d'avoir bien

voulu me communiquer la lettre de lord Palmerston. J'avais pressenti

ses raisons sans les trouver bonnes, et j'avoue qu'après avoir relu

deux fois sa lettre, je ne les trouve pas meilleures. Mais je suis fort

touché des sentiments qu'il vous exprime pour moi, et j'espère qu'il

me les conservera. Ce que je vous ai dit de lui l'autre jour, je le lui

dirais volontiers à lui-même, et je fais trop de cas de son esprit et de

sa loyauté pour croire qu'il en pût être blessé.»

A Londres, le même jour 19 août, le baron de Bourqueney portait à lord

Palmerston notre refus officiel de signer sans délai le nouveau traité.

Après avoir eu un moment, et par convenance, l'air de discuter les

motifs apparents de ce refus, lord Palmerston reprit: «M. Guizot n'aime

pas plus la traite que moi; je connais ses principes, ce sont les miens.

Il doit lui être pénible de retarder la conclusion d'un acte, le plus

efficacement répressif de tous ceux que nous avons faits jusqu'ici.

Quant à moi, il m'eût été sans doute personnellement agréable de

couronner, par la signature d'un traité général, dix années de travail

et de dévouement à une si bonne cause; mais je n'ai besoin que de

produire les documents et de déposer les pièces diplomatiques sur la

table de la chambre, pour prouver à tout le monde que j'avais, en ce qui

me concerne, amené l'oeuvre aussi près que possible de son exécution. Je

n'ai rien à me reprocher, et personne ne me reprochera rien.»

En me rendant compte de cette entrevue, M. de Bourqueney ajoutait: «Tout

cela était dit sans aigreur. J'ai laissé tomber. M. Bulwer recevra une

dépêche en réponse à celle que j'ai communiquée; puis, tout sera dit.»

Tout fut dit en effet, de ce jour, entre lord Palmerton et moi: mais,

après sa chute, et quand le cabinet tory se forma, la situation fut

changée: «Je vais consulter sur l'affaire de la traite des nègres,

m'avait répondu M. Thiers en 1840, quand je lui avais rendu compte du

nouveau projet de convention; je crains de faire traité sur traité avec

des gens qui ont été bien mal pour nous.» Ce juste motif d'hésitation

avait disparu; étrangers aux mauvais procédés qui nous avaient blessés,

les nouveaux ministres anglais nous témoignaient les dispositions les

plus bienveillantes; quoique je n'eusse pas encore alors, avec lord

Aberdeen, les liens d'intime amitié qui se sont formés plus tard entre

nous, je le savais animé, pour moi, des meilleurs sentiments: «M. Guizot

a tous mes voeux, écrivait-il peu après l'avénement de notre cabinet,

et je serai empressé de lui prouver mon estime s'il est jamais en mon

pouvoir de le faire utilement et efficacement.» Il y avait, entre les

deux ministères, des causes de sympathie plus profondes que les bons

rapports personnels; sir Robert Peel et ses collègues étaient des

conservateurs devenus libéraux; nous étions des libéraux qui devenaient

conservateurs; quelles que fussent, entre les deux cabinets, les

différences d'origine et de situation, nous avions, sur les devoirs et

les conditions du gouvernement dans l'état des sociétés européennes, des

idées fort semblables, et, partis de points divers, nous marchions

au même but en suivant les mêmes pentes. Il y a, dans ces analogies

naturelles de pensée et d'inclination, une secrète puissance qui agit

sur les hommes et les rapproche, souvent même sans dessein et à leur

insu.

Dès les premiers jours d'octobre 1841, lord Aberdeen me fit demander,

par M. de Sainte-Aulaire, quelles étaient mes intentions sur les deux

projets de traités, l'un pour la répression de la traite, l'autre pour

les relations commerciales des deux pays, qui avaient été préparés sous

le cabinet précédent. Il mettait, à la conclusion de l'un et de l'autre,

beaucoup de prix. Je répondis à M. de Sainte-Aulaire: «Pour les

nègres, tout de suite. Pour le commerce, je veux me mieux instruire de

l'affaire. Je suis disposé à la conclure aussi; pourtant vous avez bien

fait d'annoncer plus de réserve.» La négociation commerciale fut en

effet ajournée; mais vers la fin de novembre, M. de Sainte-Aulaire reçut

ses pouvoirs pour signer la convention destinée à rendre la répression

de la traite des nègres plus générale et plus efficace[17].

[Note 17: _Pièces historiques_ nº IV.]

Pour mon compte, j'avais fortement à coeur le succès de cette répression

entreprise à la fois par l'esprit philosophique et par l'esprit

chrétien, et l'une de leurs plus belles gloires communes. Les deux

conventions négociées en 1831 et 1833, dans ce dessein, entre la France

et l'Angleterre, l'une par le général Sébastiani, l'autre par le duc

de Broglie, n'avaient excité, à leur origine, point de rumeur;

l'opposition, comme le ministère, les avait, à cette époque, acceptées

sans difficulté, comme nécessaires au triomphe de la cause libérale

dans le monde; elles s'exécutaient depuis dix ans sans que le droit

réciproque de visite, qu'elles avaient institué, eût donné lieu à de

nombreuses et graves plaintes. Je n'étais pas, comme on vient de le

voir, étranger à tout pressentiment des difficultés qui pouvaient

s'élever à ce sujet; mais j'avais la confiance que le sentiment libéral

et humain les surmonterait; de l'aveu du roi et du conseil, j'autorisai

sans hésiter la signature du nouveau traité; elle fut donnée le 20

décembre 1841, et l'échange des ratifications fut fixé au 19 février

suivant.

Mais dès que les chambres furent réunies, je reconnus que la lutte

serait bien plus sérieuse que nous ne l'avions imaginé, et la veille

du jour où elle devait s'ouvrir, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire:

«Sachez bien que le droit de visite pour la répression de la traite

des noirs est, dans la chambre des députés, une grosse affaire. Je la

discuterai probablement demain, et sans rien céder du tout; je suis

très-décidé au fond; mais la question est tombée bien mal à propos au

milieu de nos susceptibilités nationales, et j'aurai besoin de peser de

tout mon poids, et de ménager beaucoup mon poids en l'employant. Je ne

sais s'il me sera possible de ratifier aussitôt que le désirerait lord

Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les questions particulières ne se

ressentent pas de la situation générale, et que, même lord Palmerston

tombé, toutes choses soient, entre les deux pays, aussi faciles et aussi

gracieuses que dans nos temps d'intimité.» Le débat fut encore plus

sérieux que je ne le pressentais en écrivant cette lettre. M. Billault

en prit l'initiative, habile à scruter en tous sens une question,

à découvrir tous les points d'attaque, et à présenter sans fatigue,

quoique trop longuement, et d'une façon incisive sans être violente, une

multitude d'arguments spécieux, même quand ils n'étaient pas puissants.

Il proposa, à l'adresse de la chambre, un amendement qui attaquait,

non-seulement le nouveau traité non encore ratifié, mais les conventions

en vigueur depuis 1831 et 1833. M. Dupin vint après lui, avec son

raisonnement vif et clair, sa verve familière, et son art naturel de

présenter ses raisons, solides ou non, sous le drapeau du sentiment

populaire et du commun bon sens. M. Thiers, un peu embarrassé par la

convention de 1833 qui avait été conclue pendant qu'il était ministre

du commerce et sans objection de sa part, porta la question sur un autre

terrain, et combattit l'emploi du droit de visite pour la répression de

la traite au nom de la politique maritime de la France pour la défense

des droits des neutres. M. Berryer et M. Odilon Barrot entrèrent à

leur tour dans l'arène, l'un avec son éloquence abondante, brillante,

entraînante, l'autre avec sa gravité un peu vague et en faisant un

effort sincère pour maintenir son aversion de la traite à côté de son

opposition au moyen jusque-là regardé comme le plus efficace pour la

réprimer. L'amiral Lalande, marin consommé et aussi estimé dans la

flotte anglaise que dans la sienne propre, exprima, avec une modération

adroite, l'antipathie naturelle de la marine française pour le droit de

visite accordé à la marine anglaise, même pour un cas tout spécial et

à charge de revanche. Toutes les nuances de l'opposition, chacune à son

rang et dans sa mesure, s'unirent pour livrer, aux conventions de 1831

et 1833 comme au traité du 20 décembre 1841 et au cabinet, un assaut

général. Seul dans son camp, M. de Tracy eut le courage de défendre les

conventions de 1831 et 1833 comme indispensables à la répression de la

traite, et de repousser l'amendement de M. Billault au nom des croyances

et des espérances qu'avait jusque-là nourries le parti libéral.

Mais ce qui fut plus grave encore que ce concours de toute l'opposition,

ce fut l'ébranlement qu'elle porta et l'appui qu'elle trouva dans le

parti conservateur. Nos amis étaient en majorité dans la commission de

l'adresse, et ne se méprenaient point sur la portée de l'amendement de

M. Billault dirigé contre le cabinet aussi bien que contre le droit

de visite; mais en le repoussant, ils entreprirent de séparer les deux

causes, et l'un d'eux, M. Jacques Lefebvre, proposa un amendement qui,

tout en témoignant leur adhésion au gouvernement et en l'approuvant de

donner «son concours à la répression d'un trafic criminel,» exprimait

aussi «leur confiance qu'il saurait préserver de toute atteinte les

intérêts de notre commerce et l'indépendance de notre pavillon.»

Très-frappé de cette complication, et décidé, d'un côté, à ne point

abandonner nos principes et nos actes quant à la répression de la

traite, de l'autre, à ne pas sacrifier à une difficulté incidente le

maintien de la politique générale que représentait et soutenait le

cabinet, j'entrai dans le débat à plusieurs reprises; je repoussai les

attaques de M. Billault, de M. Thiers, de M. Berryer, et le dernier jour

venu, je résumai la question et la situation en ces termes: «Un cas a

été ajouté à ceux que toutes les nations civilisées ont mis en dehors

de la liberté des mers; voilà tout. Ne dites pas qu'il n'y a pas de cas

semblables; vous en avez vous-mêmes proclamé à cette tribune. Vous avez

parlé de la piraterie, de la contrebande de guerre; vous avez reconnu

que, selon les principes avoués par les nations les plus jalouses de la

liberté des mers, selon les principes professés par la France elle-même,

la contrebande de guerre était interdite et que le droit de visite

existait sur les neutres pour arrêter la contrebande de guerre. Ce

qu'ont fait les conventions de 1831 et 1833, c'est de considérer la

chair humaine comme une contrebande de guerre; elles ont fait cela,

rien de moins, rien de plus; elles ont assimilé le crime de la traite

au délit accidentel de la contrebande de guerre. A Dieu ne plaise que la

liberté des mers soit compromise à si bon marché! Il ne s'agit pas

plus de la liberté des mers que de la liberté des États-Unis; les mers

restent libres comme auparavant; il y a seulement un crime de plus

inscrit dans le code des nations, et il y a des nations qui s'engagent

à réprimer en commun ce crime réprouvé par toutes. Et le jour où toutes

les nations auront contracté ce même engagement, le crime de la traite

disparaîtra. Et ce jour-là, les hommes qui auront poursuivi ce noble but

à travers les orages politiques et les luttes des partis, à travers

les jalousies des cabinets et les rivalités des personnes, les hommes,

dis-je, qui auront persévéré dans leur dessein sans s'inquiéter de ces

accidents et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le

monde, et j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les

leurs.

«Il me reste un autre devoir à remplir. J'ai défendu, pour les nègres,

la cause de la liberté et de l'humanité; j'ai aussi à défendre la cause

des prérogatives de la couronne. Quand je parle des prérogatives de la

couronne, je suis modeste, messieurs, car je pourrais dire aussi que je

viens défendre l'honneur de mon pays. C'est l'honneur d'un pays que de

tenir sa parole, de ne pas entamer légèrement ce qu'on désavouera deux

ou trois ans après. En 1838, au mois de décembre (je n'étais pas alors

dans les affaires), la France et l'Angleterre réunies, après y avoir

bien pensé sans doute, car de grands gouvernements, de grands pays

pensent à ce qu'ils font, la France et l'Angleterre réunies, dis-je,

ont proposé à l'Autriche, à la Prusse et à la Russie, non pas d'adhérer

simplement aux conventions de 1831 et 1833, mais de faire un nouveau

traité dont elles leur ont proposé le texte, conforme au traité qui

vous occupe en ce moment. Après deux ou trois ans de négociations, de

délibérations, les trois puissances ont accepté; le traité a été conclu.

Il n'est pas encore ratifié, j'en conviens, et je ne suis pas de ceux

qui regardent la ratification comme une pure formalité, à laquelle on ne

peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été donnée;

la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le premier à

le proclamer. La chambre peut donc jeter dans cette affaire un incident

nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion, apporter un grave

embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras à la ratification;

mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne et de ses conseillers

reste entière, la liberté de ratifier ou de ne pas ratifier le nouveau

traité, quelle qu'ait été l'expression de l'opinion de la chambre. Sans

doute cette opinion est une considération grave et qui doit peser dans

la balance; mais elle n'est pas décisive, ni la seule dont il y ait à

tenir compte. A côté de cette considération, il y en a d'autres, bien

graves aussi, car il y a peu de choses plus graves pour un gouvernement

que de venir dire à d'autres puissances, avec lesquelles il est en

rapport régulier et amical:--Ce que je vous ai proposé il y a trois ans,

je ne le ratifie pas aujourd'hui. Vous l'avez accepté à ma demande; vous

avez fait certaines objections; vous avez demandé certains changements;

ces objections ont été accueillies, ces changements ont été faits; nous

étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.

«Je dis, messieurs, qu'il y a là quelque chose de bien grave pour

l'autorité du gouvernement de notre pays, pour l'honneur de notre pays

lui-même. L'autorité du gouvernement, l'honneur du pays, l'intérêt de

la grande cause qui se débat devant vous, voilà certes des motifs

puissants, des considérations supérieures, qu'un ministre serait bien

coupable d'oublier. Je le répète en finissant; quel que soit le vote de

la Chambre, la liberté du gouvernement du roi, quant à la ratification

du nouveau traité, reste entière; quand il aura à se prononcer

définitivement, il pèsera toutes les considérations que je viens de vous

rappeler, et il se décidera sous sa responsabilité. Vous le retrouverez

prêt à l'accepter.»

La Chambre approuva hautement ma réserve du droit de la couronne en

matière de ratification; mais, en même temps, elle maintint l'expression

officielle de son voeu contre le nouveau traité; l'amendement de M.

Jacques Lefebvre fut voté presque à l'unanimité. Évidemment le sentiment

général pour la répression de la traite n'avait plus la puissance qui,

en 1831 et 1833, avait fait adopter sans objection les mesures destinées

à le satisfaire. Personne ne contestait le principe; tout le monde

s'empressait à qualifier par les termes les plus sévères ce trafic

_coupable, criminel, infâme_; les plus modérés dans la réaction se

faisaient un devoir de reconnaître que, tant qu'elles subsistaient, les

conventions de 1831 et 1833 devaient être loyalement exécutées; mais on

ne voulait plus se résigner aux inconvénients qu'elles entraînaient, aux

efforts qu'elles exigeaient; on redoutait leurs abus bien plus qu'on

ne désirait leur efficacité. La passion de la susceptibilité nationale

avait remplacé l'élan public pour le triomphe du droit et de l'humanité.

Quels avaient été, depuis onze ans, ces abus d'abord si peu bruyants ou

si patiemment supportés? L'Angleterre avait-elle dépassé la limite fixée

par l'article 3 de la convention du 30 novembre 1831 qui prescrivait

que: «dans aucun cas, le nombre des croiseurs de l'une des deux nations

ne fût plus du double de celui des croiseurs de l'autre?» Le nombre des

bâtiments visités avait-il été très-considérable et tel que le commerce

eût eu beaucoup à en souffrir? Les réclamations contre l'exercice du

droit de visite avaient-elles été très-multipliées? Je fis faire, à ce

sujet, des recherches dont je résume ici les résultats. Le nombre des

croiseurs anglais investis du droit de visite ne s'était pas élevé, de

1833 à 1842, au-dessus de 152; celui des croiseurs français avait été

de 120. Sur la côte occidentale d'Afrique, théâtre de la surveillance la

plus active comme de la traite la plus fréquente, les croiseurs français

avaient visité en 1832 sept navires dont deux français et cinq anglais,

en 1833 cinq navires, en 1835 deux, en 1838 vingt-quatre dont huit

anglais; les rapports des années 1834, 1836, 1837, 1839 et 1840

n'indiquaient pas le nombre des visites exercées par la station

française. Quant aux croiseurs anglais, les années 1838 et 1839 furent

les seules sur lesquelles on parvint à recueillir des renseignements un

peu précis: en 1838, sur la côte occidentale d'Afrique, cinq bâtiments

français avaient été visités par les croiseurs anglais pendant que, huit

bâtiments anglais étaient visités par les croiseurs français, et en 1839

les croiseurs anglais avaient visité onze bâtiments français. Enfin,

quant aux réclamations du commerce français suscitées par les abus

du droit de visite, l'examen des archives des ministères des affaires

étrangères et de la marine pendant le cours de ces onze années n'en fit

connaître que dix-sept, dont cinq ou six avaient obtenu satisfaction;

les autres avaient été écartées comme sans fondement, ou délaissées

par les réclamants eux-mêmes. C'étaient là sans doute des faits

regrettables; mais ni leur nombre, ni leur gravité ne pouvaient suffire

à expliquer une clameur si forte, et à justifier le changement de

conduite qu'on demandait au gouvernement du roi.

La vraie cause de l'état des esprits était ailleurs, et suscitait des

périls bien plus graves que ceux qui pouvaient résulter du droit de

visite. Le traité du 15 juillet 1840 et notre échec dans la question

d'Égypte avaient réveillé en France les vieux sentiments de méfiance

et d'hostilité contre l'Angleterre. Nous sommes, sur ce point comme

sur tant d'autres, dans un travail de transition et de transformation

singulièrement difficile pour les gouvernements et critique pour les

peuples. Les siècles s'écoulent, mais les faits qui les ont remplis ne

disparaissent pas tout entiers, et la trace en demeure longtemps,

bien au delà de leurs causes réelles et de leur portée légitime.

Notre histoire, ancienne et moderne, était pleine de nos luttes avec

l'Angleterre; la dernière, à son issue, ne nous avait pas été favorable,

et elle avait laissé dans les coeurs, peuple et armée, un souvenir

ardent et amer. Cependant les temps étaient changés; l'une et l'autre

nation avaient besoin de la paix; pour l'une et l'autre, la paix

était féconde en progrès de prospérité et de bien-être. A l'accord

des intérêts se joignait la ressemblance des institutions; l'esprit

de liberté se déployait sur les deux rives de la Manche; l'Angleterre,

peuple et gouvernement, avait donné, à la France et à la monarchie de

Juillet, d'éclatants témoignages et de solides preuves de sympathie. Les

deux pays marchaient ensemble dans les grandes voies de la civilisation

libérale et pacifique. Fallait-il en sortir, et compromettre les

gloires comme les bienfaits de cette ère nouvelle, pour rentrer dans

nos anciennes luttes et obéir au réveil de ces inimitiés nationales si

heureusement assoupies depuis vingt-cinq ans? C'était la question qui

reparaissait en 1842, à propos du droit de visite, après avoir été,

la veille, posée et résolue à propos des affaires d'Égypte. Il ne

s'agissait pas seulement de la répression de la traite des nègres; la

politique générale que le cabinet du 29 octobre 1840 avait mission de

défendre et de pratiquer était engagée dans le débat.

Malgré les difficultés et les ennuis que j'y prévoyais, je n'hésitai pas

un moment sur la conduite que j'avais à tenir. Je mettais le maintien

de notre politique générale, à l'extérieur comme à l'intérieur, fort

au-dessus de telle ou telle question particulière. Je voyais le

parti conservateur dans les chambres bien décidé à me soutenir dans

l'ensemble, quoiqu'il m'abandonnât dans l'affaire du droit de visite. Je

savais que, dans l'état des choses, j'étais plus propre que tout autre

à maintenir les bons rapports avec l'Angleterre, et à tirer mon pays du

nouveau mauvais pas où il s'engageait. Je pris la résolution d'ajourner

la ratification du traité du 20 décembre 1841, et d'y demander des

modifications qui devaient ou le rendre acceptable aux Chambres, ou le

faire annuler. Le roi et le conseil adoptèrent mon avis.

Le débat terminé dans la chambre des députés, j'écrivis à M. de

Sainte-Aulaire: «Je regrette l'embarras que ceci donnera à lord

Aberdeen. Je compatis fort aux embarras de ce genre, car je les connais.

J'ai souvent combattu des impressions populaires, jamais une impression

plus générale ni plus vive que celle qui s'est manifestée contre ce

droit de visite auquel personne n'avait pensé depuis dix ans qu'il

s'exerçait. Toute l'amertume que lord Palmerston a semée chez nous a

saisi cette occasion pour éclater. Tenez pour certain que, dans l'état

des esprits, nous ne pourrions donner aujourd'hui la ratification pure

et simple sans nous exposer au plus imminent danger. J'ai établi la

pleine liberté du droit de ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier.

Je maintiens tout ce que j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous

ratifier sans compromettre des intérêts bien autrement graves? C'est ce

que je ne saurais fixer aujourd'hui.»

Au moment où j'écrivais cette lettre, j'en reçus une de M. de

Sainte-Aulaire qui me rendait compte de sa première conversation avec

lord Aberdeen depuis qu'on avait, à Londres, connaissance de notre

débat: «Je vous servirais mal, me disait-il, en ne vous disant pas

la vérité tout entière. En entrant dans son cabinet, j'ai reconnu

l'intention préméditée de me faire entendre les plus grosses paroles. Il

a établi «que ce qui se passait dans les chambres ne le regardait pas,

qu'il tenait le traité pour ratifié parce que ni délai, ni refus n'était

supposable, et que la reine parlerait dans ce sens à l'ouverture de son

Parlement.» J'ai répondu que, sauf ces dernières paroles, en pareil cas

M. de Metternich me parlerait de même, et que je serais beaucoup plus

embarrassé de ce langage dans sa bouche que dans celle du secrétaire

d'État de la reine d'Angleterre. Le chancelier d'Autriche ne se soucie

guère des nécessités du gouvernement parlementaire qu'il déteste; à

Londres, on en apprécie trop bien les avantages pour ne pas en respecter

les inconvénients.»

La réponse de M. de Sainte-Aulaire était bonne. J'ajoutai en

_post-scriptum_ à ce que je lui écrivais: «Je ne change rien à ma lettre

après avoir lu la vôtre, car la vôtre ne change rien à la situation.

Lord Aberdeen se trompe s'il croit agir sur moi par les paroles dont il

s'est servi envers vous. Je ne dirai pas qu'elles agiraient plutôt en

sens contraire; ce serait, de ma part, un enfantillage. Mais elles me

laissent dans la même disposition où j'étais. Je regrette l'obstacle

qu'a rencontré la ratification actuelle du traité. J'ai fait tout ce

qui était en mon pouvoir pour le surmonter. Mais je sais mesurer

l'importance relative des choses. Il y a six semaines, j'ai maintenu,

en principe et de la façon la plus désintéressée, le droit du roi

des Pays-Bas à refuser une ratification qu'il refusait sans nécessité

extérieure et par sa propre volonté. Je saurais bien, si on m'y

obligeait, maintenir le même droit pour notre propre compte, quand il

est si évident que le retard, loin de provenir de notre volonté, n'a

lieu que malgré nous et après le plus rude combat pour l'éviter.»

Les pouvoirs envoyés le 20 novembre 1841 à M. de Sainte-Aulaire, pour

signer le nouveau traité, portaient expressément: _sous la réserve de

nos ratifications_. Nous étions donc; non-seulement en principe général,

mais en droit spécial et strict, pleinement autorisés à donner ou à

ne pas donner une ratification ainsi réservée d'avance. Je rappelai

ce texte à M. de Sainte-Aulaire, et je lui transmis en même temps les

modifications que nous demandions au traité, comme pouvant seules

nous mettre en mesure de le ratifier. Le cabinet anglais refusa de les

admettre; moins à cause de leur importance que pour n'avoir pas l'air de

céder aux sentiments de méfiance et d'hostilité contre l'Angleterre

qui éclataient en France: «Ce serait là, disait lord Aberdeen à M. de

Sainte-Aulaire, une humiliation que nous ne pouvons et ne voulons

pas subir. Les symptômes de la société sont graves ici, ajoutait

l'ambassadeur; l'opinion qu'on entretient en France une haine violente

contre l'Angleterre s'accrédite et provoque la réciprocité.» Je ne

regrettai point le rejet des modifications proposées, et j'écrivis

sur-le-champ à M. de Sainte-Aulaire: «Maintenant ne demandez rien, ne

pressez rien. Le temps est ce qui nous convient le mieux. C'est du temps

qu'il nous faut, le plus de temps possible. Prenez ceci pour boussole.»

Nous touchions à un moment critique; le 20 février 1842, jour fixé pour

l'échange des ratifications entre les cinq puissances, approchait;

il fallait, ce jour-là, déclarer hautement et expliquer notre refus.

J'écrivis le 17 février à M. de Sainte-Aulaire: «Voici nos points fixes:

«1º Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre ratification;

«2º Nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous pourrons la

donner;

«Certaines modifications, réserves et clauses additionnelles sont

indispensables pour que nous puissions la donner.

«Ces points reconnus, que peut-on faire?

«On peut ajourner, soit indéfiniment, soit à terme fixe, toutes les

ratifications. Je n'ai rien à dire de l'ajournement indéfini. Il est

clair que, pour nous, il nous conviendrait. Quant à l'ajournement à

terme fixe, nous n'avons pas à nous y opposer; mais nous ne saurions

nous engager à ratifier purement et simplement, ce terme venu.

Évidemment les circonstances qui entravent, pour nous, la ratification

ne sont pas de notre fait, et il n'est pas en notre pouvoir de les faire

disparaître à un jour donné. L'ajournement à terme fixe donne, il est

vrai, du temps pour que les circonstances changent, et pour que

nous nous entendions sur les modifications indispensables; mais il a

l'inconvénient de tenir la question en suspens, au vu et su de tout

le monde, sans donner la certitude qu'elle soit résolue quand le terme

arrivera.

«L'échange actuel des ratifications entre les autres puissances, et le

protocole restant ouvert pour la France jusqu'à ce que nous nous soyons

entendus sur les modifications réclamées, c'est là, ce me semble, quant

à présent, la solution la plus convenable pour tous. Elle consomme, pour

les autres puissances, le traité de 1841, et nous laisse, nous, sur le

terrain des traités de 1831 et de 1833, en nous donnant, quant au traité

de 1841, les chances du temps et d'une nouvelle négociation.

«Du reste, mon cher ami, avant d'aller à la conférence, causez de ceci

avec lord Aberdeen. Cherchez avec lui les manières de procéder et les

formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je vous ai indiqué nos points

fixes. Tout ce que nous pourrons faire, dans ces limites, pour atténuer

les embarras de situation et de discussion que ceci attire au cabinet

anglais, nous le ferons, et nous comptons, de sa part, sur la même

disposition.»

La réunion pour l'échange des ratifications eut lieu en effet le

19 février, et M. de Sainte-Aulaire trouva, non-seulement dans lord

Aberdeen, mais aussi dans les plénipotentiaires autrichien, prussien,

et russe, une disposition très-conciliante: «Je sors de la conférence,

m'écrivit-il; à midi nous étions réunis au _Foreign-Office_. C'était

à moi à attacher le grelot. J'ai dit que je n'avais point mes

ratifications, etc., etc. Vous trouverez mon texte dans la note

ci-jointe[18]. Lord Aberdeen a répondu que je changeais entièrement la

position prise par vous, que vous aviez déclaré en effet ne pouvoir

ratifier en ce moment sans les réserves, mais qu'avec les réserves vous

auriez ratifié immédiatement, ce qui laissait supposer que, dans un

délai indéterminé, vous donneriez les ratifications pures et simples.

J'ai répliqué que non-seulement je ne pouvais donner, à cet égard, ni

engagement, ni espérance, mais que je devais insister au contraire

sur une rédaction du protocole qui nous laissât la plus complète

indépendance. Lord Aberdeen a admis cette indépendance, et insisté

seulement pour que je ne vous imposasse point la nécessité de tenir à

des réserves sans valeur sérieuse, et auxquelles il était convaincu que

vous renonceriez volontiers si l'opinion, toujours si mobile en France,

vous le permettait plus tard. M. de Brünnow, qui est en possession de

rédiger les protocoles, a ouvert l'avis que celui-ci fût le plus bref

possible et constatât seulement que, le plénipotentiaire français

n'ayant point apporté les ratifications de sa cour, l'échange avait eu

lieu entre les autres plénipotentiaires, le protocole restant ouvert

pour la France.» Après quelques explications sur les modifications que

nous avions demandées et sur la nécessité d'attendre, à ce sujet, les

instructions des cours qui n'en avaient pas encore une connaissance

précise, l'avis de M. de Brünnow fût adopté et le protocole rédigé

dans des termes qui nous convenaient. «Maintenant, me disait M. de

Sainte-Aulaire, agissez à Vienne, Berlin et Pétersbourg; les rapports

envoyés d'ici, même à cette dernière cour, seront, je n'en doute pas,

d'une nature conciliante.»

[Note 18: _Pièces historiques_, nº V.]

Je lui répondis le 27 février: «Vous avez bien dit et bien agi. La

rédaction du protocole est bonne et la situation aussi bonne que le

permettent les embarras qu'on nous a faits. J'avais déjà mis Vienne,

Berlin et Pétersbourg au courant. J'y suivrai l'affaire. Je compte sur

le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous n'avons qu'à nous louer

du langage tenu à Londres, dans le Parlement. Il a été plein de

mesure et de tact. Je craignais une discussion qui vînt aggraver ici

l'irritation et mes embarras. Je puis au contraire me prévaloir d'un bon

exemple. J'en suis charmé.»

La difficulté diplomatique était ainsi ajournée; mais de jour en jour,

au contraire, la difficulté parlementaire allait s'aggravant. En toute

occasion, sur le moindre prétexte, dans l'une et l'autre Chambre, le

débat recommençait sur le traité encore en suspens, sur les conventions

de 1831 et 1833, sur les plaintes et les réclamations particulières

auxquelles leur exécution avait donné et donnait encore lieu. Nos

adversaires montaient et remontaient incessamment sur cette brèche

toujours ouverte, et nos adhérents, tout en nous restant fidèles sur

le fond et l'ensemble de la politique, cédaient volontiers au désir

de faire, sur ce point, un peu d'opposition populaire. Les élections

générales, qui eurent lieu en juillet 1842 pour la Chambre des députés,

révélèrent dans le public la même disposition; il nous fut clair que la

nouvelle Chambre serait aussi prononcée contre le droit de visite que

celle qui venait de finir.

Il était indispensable qu'avant l'ouverture de la session de 1843, la

question eût fait un pas. J'écrivis au comte de Flahault, ambassadeur du

roi à Vienne, le 27 septembre 1842: «Je n'ai pas besoin de vous dire

que nous ne saurions penser et que nous ne pensons nullement à ratifier

jamais, quelque modification qu'il dût subir, le traité du 20

décembre 1841. Au premier moment, quand le débat s'est élevé, si les

modifications que j'ai indiquées avaient été immédiatement acceptées,

peut-être la ratification n'eût-elle pas été impossible. Mais les

modifications ont été repoussées; la question est devenue ce que vous

savez. Aujourd'hui, il n'y a plus moyen. Pour nous, le traité du 20

décembre 1841 est mort, et tout le monde ici, dans le corps diplomatique

comme dans le public, en est aussi convaincu que moi.

«Cependant le protocole resté ouvert à Londres donne à croire que la

ratification de la France est encore possible. Les malveillants le

disent aux badauds. On le dirait beaucoup et on le croirait un peu dans

la prochaine session. Il nous importe qu'on ne puisse plus le dire ni le

croire. Nous avons donc besoin que la clôture du protocole vienne clore

une situation qui ne peut plus avoir d'autre issue.

«Nous en avons besoin à un autre titre. Dans la prochaine session, les

conventions de 1831 et 1833 seront attaquées. Nous devons, nous voulons

les défendre. Nous le ferions avec un grand désavantage si le protocole

restait encore ouvert et le traité du 20 décembre 1841 suspendu sur

nous. Pour que nous puissions nous retrancher fermement dans les anciens

traités, il faut que les Chambres et le pays n'aient plus à s'inquiéter

du nouveau. Cette inquiétude les entretiendrait dans un état de

susceptibilité et d'irritation qu'on ne manquerait pas d'exploiter,

comme on l'a déjà si bien fait.

«Tout ce que je vous dis là, je l'ai dit à lord Cowley et aussi à M.

Bulwer qui est allé passer quelques semaines à Londres. Je sais qu'ils

en ont écrit et parlé à lord Aberdeen et à sir Robert Peel, et que les

deux ministres comprennent la situation et ne feront aucune objection à

la clôture du protocole. Mais ils ne croient pas pouvoir prendre, à cet

égard, aucune initiative; ils craignent les _saints_ du Parlement, et

ne veulent pas qu'on puisse leur dire qu'ils ont eux-mêmes proposé de

renoncer à la ratification de la France. Ils sont prêts, si je suis bien

informé, à accepter la clôture du protocole, pourvu que la proposition

en soit faite par une tierce puissance.

«J'ai parlé de ceci au comte d'Appony. Je lui ai dit que M. de

Sainte-Aulaire allait retourner à Londres, qu'il exposerait à lord

Aberdeen la situation, et lui dirait que nous ne pouvions songer à

ratifier le traité, que par conséquent, en ce qui nous concerne, il est

tout à fait inutile que le protocole reste plus longtemps ouvert. J'ai

témoigné au comte d'Appony le désir que, sur cette déclaration de la

France, le plénipotentiaire autrichien voulût bien demander la clôture

pure et simple du protocole, sans aucune observation désagréable ou

embarrassante pour nous. Il en a écrit au prince de Metternich, et il

vient de me lire une dépêche qui promet de nous rendre ce bon office. M.

de Neumann est mandé au Johannisberg, où il recevra des instructions en

conséquence. Vous voyez, mon cher comte, que l'affaire est à peu près

arrangée; mais j'ai besoin que vous la connaissiez bien, que vous en

causiez avec le prince de Metternich à son retour à Vienne, et que

vous le remerciez de la bonne grâce qu'il y a mise. Les affaires sont

agréables à traiter avec un esprit droit et grand qui simplifie tout.»

Je donnai en même temps à M. de Sainte-Aulaire, pour la clôture du

protocole, des instructions positives. Au premier moment, elles le

trouvèrent un peu inquiet; lord Aberdeen lui dit qu'il comprenait que

la ratification du traité du 20 décembre 1841 nous était désormais

impossible, qu'il ne nous la demanderait jamais, et qu'à l'ouverture du

parlement il déclarerait sans équivoque que non-seulement nous n'avions

point pris l'engagement de ratifier, mais qu'il n'avait, lui, aucune

espérance à cet égard. Cela suffirait, selon lui, pour que la

question fût considérée comme close. «Je vous avoue, ajoutait M.

de Sainte-Aulaire, que je suis assez de son avis; des déclarations

très-nettes de tribune me semblent pouvoir suppléer à la clôture du

protocole, et je crains qu'en touchant avec la plume à cette malheureuse

affaire, il n'en sorte de nouveaux embarras. Du reste, les intentions

sont ici positivement conciliantes; dites-moi votre préférence, et je

tâcherai de la faire prévaloir.»

Je lui répondis sur-le-champ: «Chez nous et dans la disposition de notre

public, la déclaration dont lord Aberdeen vous a parlé n'aurait pas du

tout le même effet que la clôture du protocole. Il y a plus; dans l'état

où sera alors l'affaire, je ne la comprendrais pas. Vous serez, dans le

cours de ce mois, chargé de déclarer à lord Aberdeen et à la conférence

qu'après y avoir bien réfléchi, et à raison de tout ce qui s'est

passé depuis dix-huit mois, le gouvernement du roi ne croit pas devoir

ratifier le traité, et ne le ratifiera décidément pas, qu'ainsi il n'y

a plus, en ce qui le concerne, aucun motif pour que le protocole reste

ouvert. Quand vous aurez fait cette déclaration, il n'y aura plus lieu

à dire que nous n'avons point pris l'engagement de ratifier, qu'on

n'a aucune espérance à cet égard et qu'on ne nous demandera jamais la

ratification. Ces paroles supposeraient encore une situation qui ne

subsistera plus. Pourquoi a-t-on laissé le protocole ouvert? Dans

la perspective de la ratification possible de la France et pour en

maintenir la possibilité. C'est là non-seulement ce qui a été fait,

mais ce qui a été dit formellement. Quand la France aura définitivement

déclaré qu'elle ne saurait ratifier, l'ouverture prolongée du protocole

devient absolument sans objet.

«Que signifierait-elle donc et à quelles suppositions pourrait-elle

donner lieu?

«On supposerait, ou que le cabinet actuel pourra revenir sur sa

déclaration qu'il ne ratifiera point, on qu'un jour, un autre cabinet

pourra et voudra ratifier. Évidemment le protocole ne resterait ouvert

que pour l'une ou l'autre de ces deux chances, et tout le monde le

croirait ou se croirait en droit de le dire.

«Je n'hésite pas à affirmer que ni l'une ni l'autre de ces chances

n'existe, et qu'en les maintenant sur l'horizon, on créerait, entre les

deux pays, et à nous dans nos Chambres, de graves embarras.

«A quel moment, en effet, laisserait-on cette perspective encore

entr'ouverte?

«Au moment où les conventions de 1831 et 1833 sont et seront violemment

attaquées, et où leur exécution peut donner, donne et donnera lieu à de

fâcheux conflits, à des plaintes continuelles.

«Pour défendre les conventions de 1831 et 1833, pour les exécuter sans

que les bonnes relations des deux pays en soient, à chaque instant,

compromises, j'ai besoin de n'avoir sur les épaules, dans cette affaire,

aucun autre fardeau. Celui-là est déjà assez lourd.

«Or la seule perspective d'une résurrection possible du traité du 20

décembre 1841, quelque lointaine et douteuse qu'elle fût, quelques

dénégations qu'on en donnât dans l'un et l'autre parlement, serait

un fardeau énorme qui m'affaiblirait extrêmement dans la tâche, déjà

très-difficile, que j'aurai à remplir. Cette perspective toujours

subsistante laisserait aussi subsister, chez nous, toutes les

irritations, toutes les susceptibilités, toutes les méfiances.

L'opposition les exploiterait avidement. Le moindre incident, dans

l'exécution des traités, et il y en aura, nous le voyons bien,

deviendrait la source d'amères réclamations et de violents débats.

«La clôture pure et simple du protocole, après notre déclaration que

nous ne ratifierons point, peut seule couper court à ces embarras, je

dirai à ces dangers. Seule, elle est en accord avec la vérité des choses

et avec l'intérêt des bonnes relations entre les deux pays. Seule,

elle nous permettra de recommencer un compte tout à fait nouveau, et

de régler les diverses affaires que nous avons ensemble, sans autre

difficulté que celle des affaires mêmes.»

Lord Aberdeen était, au fond, de cet avis. Je n'ai point connu d'homme

moins emprisonné dans ses propres pensées, ni plus disposé à comprendre

les idées et la situation des autres, et à leur faire leur part. Il y

avait en lui, à côté d'une prudence qui ne se dissimulait aucune des

difficultés d'une affaire et qui ne tentait de les surmonter que pas

à pas, une liberté et une équité d'esprit qui le portaient à chercher,

dans toute question, la solution la plus juste envers tous. Mais, à

propos du droit de visite, il avait affaire, dans son propre cabinet, à

des dispositions fort diverses et peu traitables; l'amirauté anglaise et

plusieurs des ministres étaient opposés à toute concession; le chef

du cabinet, sir Robert Peel, quoique très-judicieux et d'intention

très-pacifique, était, en fait de politique extérieure, méfiant,

susceptible, prompt à partager les impressions populaires et préoccupé

surtout de la crainte d'être ou seulement de paraître dupe ou faible.

Quand on apprit à Londres qu'il fallait renoncer à toute attente de

notre ratification du traité du 20 décembre 1841, et que nous étions

sur le point de faire, à ce sujet, une déclaration positive, de vifs

dissentiments s'élevèrent dans le cabinet sur la portée de cette

déclaration et sur la façon dont elle devait être accueillie: «Les uns,

m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, sont très-animés contre notre procédé;

ils veulent qu'on réponde à notre déclaration et pour cela ils préfèrent

qu'elle soit motivée; les autres souhaitent que les choses se passent

le plus possible en douceur, qu'aucune réponse ne soit faite à notre

déclaration, et pour qu'elle donne moins de prise à une réponse, ils

la préfèrent non motivée. D'après ce que je vois et entends, le mode

préféré par lord Aberdeen serait la déclaration sans motifs; à cela,

sir Robert Peel objecte que cette déclaration toute sèche a un peu l'air

dictatorial, et qu'elle amène naturellement la question: _Mais pourquoi

donc?_ Il lui paraîtrait préférable que nous entrassions en explication

et dissions que, depuis la signature du traité et avant sa ratification,

les Chambres en ayant eu connaissance, elles ont manifesté une opinion

dont un monarque constitutionnel doit tenir compte, et qui oppose un

obstacle absolu à la ratification ultérieure. Sir Robert Peel ajoute

que si vous voyez des inconvénients à avouer aussi positivement la

dépendance où se trouve la prérogative de la couronne devant les

Chambres, on pourrait dire seulement qu'entre la signature du traité et

l'époque fixée pour la ratification, il est survenu en France des

faits auxquels le gouvernement a dû avoir égard, et qui rendent la

ratification désormais impossible. Lord Aberdeen trouve que sir

Robert Peel a raison dans les reproches qu'il adresse à un refus de

ratification tranchant et sans motifs. Nous nous sommes séparés sans

rien conclure. Il m'a prié d'essayer diverses rédactions répondant

aux idées de sir Robert Peel et à la sienne. Je lui ai promis de m'en

occuper; mais avant de lui rien montrer, je voudrais recevoir vos

instructions. Elles peuvent me revenir vendredi prochain, 28. J'ai

l'espoir que notre affaire marcherait ensuite rapidement.»

Mes instructions ne se firent pas attendre: je donnai à M. de

Sainte-Aulaire toutes les facilités qu'à Londres on pouvait désirer;

je lui envoyai deux projets de rédaction pour la clôture définitive

du protocole: l'un contenant, sans motifs, notre déclaration que nous

étions résolus à ne pas ratifier le traité du 20 décembre; l'autre,

expliquant notre refus «par les faits graves et notoires qui, depuis

la signature du traité, sont survenus en France à ce sujet, et que

le gouvernement du roi juge de son devoir de prendre en grande

considération.»--«Avec ce choix-là, il est difficile, ce me semble, lui

disais-je, de ne pas en finir bientôt.»

Pourtant les difficultés et les incertitudes se prolongèrent encore;

rien n'est plus difficile, même entre hommes qui, au fond, sont d'accord

dans leur intention et leur but, que de donner satisfaction à toutes

les susceptibilités et aux apparences que souhaitent les situations

diverses: «Remarquez bien, disait lord Aberdeen à M. de Sainte-Aulaire,

que vous cédez, dans tout ceci, à des motifs qui peuvent avoir pour

vous une valeur déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à

apprécier, car ils sont très-injurieux pour nous, et nous ne pouvons

avec dignité les voir se produire sans les qualifier sévèrement. On est

parvenu à persuader en France que nous sommes d'abominables hypocrites,

que nous cachons des combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un

intérêt d'humanité. Vous vous trouvez dans la nécessité de déférer à ces

calomnies, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en

ne nous en montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de

l'Europe, nous les présenter comme le motif déterminant de votre

conduite, force nous est de les repousser comme telles, car notre

silence impliquerait une sorte d'adhésion.» Dans ma correspondance

particulière avec M. de Sainte-Aulaire, je répondais à toutes ces

humeurs, à tous ces ombrages du cabinet et du public anglais; je

m'appliquais à mettre en lumière la légitimité, en principe, comme la

nécessité, en fait, de notre conduite; ainsi que je l'y autorisais, M.

de Sainte-Aulaire montrait mes lettres à lord Aberdeen qui lui dit un

jour, en lui en rendant une qu'il avait communiquée à sir Robert Peel:

«Les lettres de M. Guizot sont toutes parfaitement belles; mais à les

lire, on croirait volontiers que c'est lui qui a toute raison et nous

tout le tort, que nous n'avons qu'à nous louer de son procédé, lui à

se plaindre du nôtre; enfin que, dans tout ceci, c'est lui, et non

pas nous, qui sommes la partie lésée.» «J'ai répondu, me disait M. de

Sainte-Aulaire, que jusqu'ici vous ne vous plaigniez point du cabinet

anglais, mais que, si vous aperceviez des susceptibilités et des

méfiances, il n'y aurait point lieu de s'étonner que vous en fussiez

blessé. Quelle est, en effet, ai-je ajouté, la position de M. Guizot en

France? Sur quel terrain l'attaquent ses ennemis? Ils lui reprochent sa

partialité pour l'Angleterre, sa préférence pour l'alliance anglaise,

l'estime qu'il professe pour votre nation et son gouvernement. Si

pendant qu'il est poursuivi chez nous pour ces causes, il a aussi à

se défendre contre vous, un peu d'humeur de sa part ne serait que

légitime.» Lord Aberdeen est convenu qu'il y avait du vrai dans ce que

je disais là; mais il en a rétorqué contre moi une partie: «Si vous êtes

attaqué à cause de l'Angleterre, l'Angleterre aussi est attaquée à cause

de vous; les accusations odieuses dont on la poursuit, les passions

qu'on soulève, n'ont, au fond, rien de réel contre elle; ce sont des

machines de guerre contre vous; c'est pour vous faire pièce qu'on a

empêché la ratification du traité de 1841; c'est pour vous faire pièce

qu'on va attaquer ceux de 1831 et 1833.» J'ai bien averti lord Aberdeen

de prendre garde aux conséquences pratiques qu'on pourrait tirer de ces

prémisses; sans doute, la stratégie des partis a sa part dans ce qui

se passe aujourd'hui en France; mais les partis n'exploitent que les

dispositions qui existent, et si un homme moins intrépide que vous

était au pouvoir, il serait, à coup sûr, emporté par la tempête

contre laquelle vous luttez. A cela, lord Aberdeen m'a répondu par des

protestations très-explicites et, je n'en doute pas, très-sincères de sa

confiance en votre loyauté et de son estime pour votre habileté et votre

courage. Maintenant, mon cher ami, c'est pour moi un devoir de vous

avertir qu'au fond de tout cela est la prévision que nous reviendrons

sur les traités de 1831 et 1833, que le parti est pris de ne rien céder

sur ce point, et que toute tentative de modifier ces traités aurait

pour conséquence nécessaire et immédiate une rupture diplomatique. Ma

conviction à cet égard ne s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais

sur le jugement que je porte de l'ensemble de la situation.»

Les difficultés et les hésitations furent enfin surmontées par le bon

vouloir et le bon sens mutuels des négociateurs: lord Aberdeen prit

son parti de ne pas tenir compte des exigences de quelques-uns de ses

collègues: «Ils veulent une réplique à votre refus de ratifier, dit-il

à M. de Sainte-Aulaire, et si je les en croyais, elle serait vive; mais,

au fait, c'est moi, et non pas eux, qui serais responsable des

suites; je ne me laisserai pas pousser.»--«Je présume, ajoutait M. de

Sainte-Aulaire, que lui et sir Robert Peel se sont mis d'accord.» Il

m'écrivit, en effet, quelques jours après, le 8 novembre 1842: «Quoique

je me sois un peu écarté de la ligne que vous aviez tracée, vous ne

serez pas, j'espère, mécontent du résultat. Vous teniez: 1º à déclarer,

_sans compliments_, que vous ne ratifieriez, ni à présent, ni plus tard,

le traité du 20 décembre 1841; 2º à ce que cette déclaration fût admise

et le protocole fermé _sans phrases_. J'ai emporté ces deux points,

non sans combat, je vous assure. J'ai concédé que notre déclaration

de non-ratification serait faite par une note que j'adresserais à lord

Aberdeen, lequel convoquera demain la conférence, et lui communiquera

ladite déclaration. Il s'est engagé à ne pas laisser mettre dans le

protocole une parole désobligeante pour nous: la clôture _sans phrases_.

C'est le prince de Metternich qui a suggéré ce mode de procéder. Lord

Aberdeen ne l'avait pas goûté d'abord. Hier soir cependant, après une

longue et vive discussion entre nous, il a produit cet expédient comme

atténuant l'âpreté de nos formes. Il a paru très-satisfait quand j'y ai

donné mon adhésion, et m'a quitté précipitamment pour aller le dire à

sir Robert Peel qui l'attendait dans une chambre voisine. En reprenant

ce matin notre entretien, j'ai été surpris de retrouver lord Aberdeen

presque indifférent sur l'expédient auquel il attachait, la veille, tant

de prix; j'ai demandé alors à revenir à la marche plus conforme à mes

instructions, dont je ne m'écartais qu'avec grand regret: «Pour Dieu,

m'a dit lord Aberdeen, ne revenez pas là-dessus; pour ma part, je n'y

tiens pas beaucoup; mais quand, hier soir, j'ai annoncé à sir Robert

Peel que nous étions, vous et moi, d'accord sur ce point, il en a

témoigné une joie extrême, et il serait très-fâché d'un mécompte. M.

Guizot, ni vous, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette

malheureuse affaire m'a données[19].»

[Note 19: _Pièces historiques_, nº VI.]

Peu importent les peines quand le but est atteint; il l'était

complètement en cette occasion; la complication était dénouée et

le traité du 20 décembre 1841 annulé, quant à nous, sans aucune

récrimination des autres puissances entre lesquelles il continuait

d'être en vigueur, et sans que les bons rapports entre la France et

l'Angleterre fussent le moins du monde altérés. J'écrivis au comte de

Sainte-Aulaire: «Vous avez raison d'être content et je le suis aussi.

Votre forme de déclaration par une note écrite et communiquée est

au moins aussi nette, peut-être plus correcte, et certainement moins

ouverte à la polémique, que ne l'eût été votre déclaration face à face

dans la conférence. La rédaction du protocole est bonne. Tout est donc

bien et voilà un gros embarras derrière nous. Mais je ne veux pas que,

de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le

moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui,

une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire,

conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une

loyauté irréprochables. Pour ma part, j'ai lutté tant que la lutte a été

possible. J'ai proposé des modifications au traité. J'ai attendu près

d'un an. Devais-je aller au delà? Devais-je risquer, sur cette question,

notre situation et notre politique tout entière? Évidemment non. Ni

l'intérêt français, ni l'intérêt européen, ni l'intérêt des relations de

la France et de l'Angleterre n'y auraient rien gagné. J'ai donc pris, au

fond, le seul parti raisonnable et convenable. Dans la forme, j'ai voulu

que notre résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien

admis qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement;

c'était mon devoir. Mais en même temps, je n'ai rien dit, je n'ai rien

accueilli, ni paru accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord

Aberdeen, de son côté, a mis, dans toute l'affaire, beaucoup de bon

vouloir et de modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre,

dans une situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne

politique. Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.

«Voilà pour le passé. Maintenant voyons l'avenir, car nous en avons un

devant nous, et qui aura bien ses embarras.

«Évidemment, dans la session prochaine, les conventions de 1831 et

1833 seront fort attaquées. Elles le seront par l'opposition, par les

intrigants, par quelques conservateurs malveillants ou aveugles. Plus ou

moins ouvertement, on me demandera deux choses: l'une, d'éluder, par des

moyens indirects, l'exécution de ces conventions; l'autre, d'ouvrir une

négociation pour en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au

nom de la loyauté, la seconde au nom de la politique. Je ne suis pas un

procureur, un chercheur de chicanes. J'exécuterai honnêtement ce qui a

été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour l'abolition

des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus entraînerait

de mauvaises relations, peut-être la rupture des relations diplomatiques

entre les deux pays. Une telle faute ne se commettra point par mes

mains. J'ai dit naguère à lord Palmerston qu'il sacrifiait la grande

politique à la petite, que l'amitié de la France valait mieux que la

Syrie enlevée à Méhémet-Ali. Je n'encourrai pas le même reproche; la

bonne intelligence avec l'Angleterre vaut mieux que l'abolition des

traités de 1831 et 1833. C'est là une raison supérieure qui me dispense

d'en chercher d'autres.

«Voilà mon plan de conduite, mon cher ami. J'y rencontrerai bien des

combats, bien des obstacles, car les préventions sont bien générales,

les passions bien excitées, et tous les prétendants au pouvoir se

coaliseront, ouvertement ou sous main, pour les exploiter. Pourtant je

persévérerai, et je crois au succès; mais pour que j'y puisse compter,

il me faut trois choses:

«1º La complète exécution, dans les conventions de 1831 et 1833, de

toutes les clauses qui peuvent être considérées, en France, comme des

garanties; notamment de l'art. 3 de la convention de 1831 qui veut

que le nombre des bâtiments croiseurs soit fixé chaque année par une

convention spéciale;

«2º Beaucoup de prudence et de modération dans l'exercice du droit

de visite. Ceci dépend et du choix des officiers croiseurs et des

instructions qu'ils reçoivent. Il ne m'appartient en aucune façon

d'intervenir dans le choix des officiers que le cabinet emploie à ce

service dans les diverses stations, notamment sur la côte occidentale

d'Afrique. Cependant on peut craindre, d'après les faits connus, que

quelques-uns de ces officiers n'aient pas toujours été aussi mesurés,

aussi calmes, aussi polis qu'il eût été à désirer. Nos gens, à nous,

sont fiers et susceptibles; c'est par le sang-froid et la politesse

qu'on peut prévenir la susceptibilité. Je ne puis m'empêcher de

remarquer qu'aucune plainte ne s'est élevée de la part des bâtiments

anglais visités par nos croiseurs, et il y en a eu souvent. Je me

permets donc d'appeler, sur le choix des officiers, toute l'attention,

je dirai tout le scrupule du cabinet anglais. C'est par là surtout que

nous nous épargnerons de graves et continuels embarras.

«Quant aux instructions, je suis charmé d'apprendre que lord Aberdeen

les examine et les fait examiner de très-près. Il n'oublie certainement

pas qu'aux termes de l'art. 5 de la convention de 1831, il y a

des instructions, _rédigées et arrêtées en commun par les deux

gouvernements_. Si ce sont celles-là que lord Aberdeen soumet en ce

moment à une révision, cette révision doit aussi se faire en commun, et

aucune modification ne peut être arrêtée que de concert. Sans doute il

peut, il doit même y avoir, outre les instructions générales et arrêtées

en commun, des instructions spéciales personnellement données par chaque

gouvernement à ses officiers. Sur celles-là aussi peut-être serait-il

utile de nous entendre officieusement. Ni vous, ni personne de votre

ambassade n'est, à coup sûr, au courant des détails d'exécution de ce

service, et en mesure de s'en entretenir avec les hommes du métier.

Jugeriez-vous utile que je vous envoyasse à Londres, comme donneur de

renseignements et bon à employer auprès de l'amirauté anglaise, un homme

spécial que je demanderais au ministre de la marine et dont vous vous

serviriez officieusement?

«Voici mon troisième point nécessaire. Des satisfactions, des

réparations équitables et un peu promptes sur les griefs dont nous avons

eu ou dont nous pourrons avoir à nous plaindre. Je serai obligé de me

montrer, dans les affaires de ce genre, exact et insistant. Je comprends

que le cabinet anglais en soit, de son côté, assez embarrassé; les

faits sont souvent douteux, contestés, difficiles et longs à constater.

Cependant il y en a de certains. Quelques exemples de ferme impartialité

à cet égard seraient d'un excellent effet, et ici dans le public, et

dans les diverses stations, sur les croiseurs eux-mêmes. Je ferai tout

mon devoir; mais je tiendrai à tout mon droit.

«En voilà bien long, mon cher ami, et pourtant j'aurais encore, sur le

même sujet, bien des choses à vous dire. Mais j'ai dit l'essentiel; le

reste viendra en son temps. Vous voyez; c'est entre Paris et Londres

une situation délicate, prolongée, et une bonne conduite difficile, mais

nécessaire à tenir de concert. J'espère que nous y réussirons, comme

nous avons déjà réussi; mais, en conscience, il m'est permis de dire

que, dans la difficulté, ma part sera la plus grosse.»

Je ne me trompais pas sur ce point. Dès que la session de 1843 se

rouvrit, la nouvelle chambre des députés s'empressa de témoigner, sur

le droit de visite, ses sentiments. Bien que le discours du trône n'eût

fait aucune mention de la question, les conservateurs, en majorité

décidée dans la commission de l'adresse, et prenant pour rapporteur

l'un de mes plus intimes amis, M. Dumon, insérèrent dans leur projet de

réponse un paragraphe ainsi conçu: «Réunies par un sentiment d'humanité,

les puissances s'appliquent à la suppression du trafic infâme des noirs.

Nous avons vu avec satisfaction qu'en persévérant à prêter à cette juste

entreprise le concours de la France, le gouvernement de Votre Majesté

n'a pas donné son assentiment à l'extension des conventions existantes.

Pour l'exécution stricte et loyale de ces conventions, tant qu'il n'y

sera point dérogé, nous nous reposons sur la vigilance et la fermeté

de votre gouvernement. Mais frappés des inconvénients que l'expérience

révèle et dans l'intérêt même de la bonne intelligence si nécessaire à

l'accomplissement de l'oeuvre commune, nous appelons de tous nos voeux

le moment où notre commerce sera replacé sous la surveillance exclusive

de notre pavillon.»

Il y avait là, à coup sûr, une forte insistance pour que le gouvernement

entreprît l'abolition des conventions de 1831 et 1833. L'opposition

ne s'en contenta point: elle fit, de l'attaque au droit de visite,

une attaque au cabinet et à toute sa politique; elle demanda, pour

l'abolition des conventions de 1831 et 1833, une négociation catégorique

et immédiate. Le débat se prolongea pendant six jours, et ce ne fut pas

sans un peu de triste surprise que je comptai M. de Tocqueville parmi

mes adversaires; il me semblait appelé, par l'élévation de son caractère

et de ses idées, à se placer, dans cette circonstance, hors des rangs et

des routines de l'opposition. En revanche, un jeune député, nouveau dans

la Chambre, M. Agénor de Gasparin, défendit avec un vertueux courage la

cause presque abandonnée des conventions de 1831 et 1833 qu'il persista

à regarder comme nécessaires pour la répression efficace de la traite

et peu dangereuses, en réalité, pour la sûreté du commerce et la

liberté des mers. Plusieurs amendements furent proposés pour aggraver

le paragraphe du projet d'adresse, et le tourner en machine de guerre

contre le cabinet. Je pris la parole vers la fin du débat, et après

avoir pleinement expliqué l'attitude du cabinet dans son refus de

ratifier le traité du 20 décembre 1841, j'ajoutai: «Quant aux traités

de de 1831 et 1833, ils étaient, depuis dix ans, conclus, ratifiés,

exécutés; j'ai cru qu'il était de l'honneur de mon pays, comme du mien,

de les exécuter loyalement, de ne pas donner un exemple d'une extrême

irrégularité et d'une véritable mauvaise foi dans les rapports

internationaux. J'en ai donc conseillé à la couronne et j'en ai continué

l'exécution. La Chambre sait que cette exécution avait eu lieu avec

quelque négligence, et que le laisser-aller apporté par tout le monde,

Chambres, public, gouvernement, dans cette question, pendant tant

d'années, avait fait tomber en désuétude plusieurs garanties importantes

pour nous. Je les ai toutes reprises et redemandées. Il y en a trois: la

rédaction d'une convention annuelle pour débattre et régler, selon les

circonstances de l'année, le nombre des croiseurs; la déclaration que

les croiseurs seront attachés à une station spéciale, et ne pourront,

sans un nouveau mandat, passer de l'une à l'autre; enfin, l'égalité, ou

à peu près, dans le nombre des croiseurs des deux pays. Aucune de

ces trois garanties n'avait été pratiquée depuis dix ans; je les ai

réclamées; elles sont toutes en vigueur aujourd'hui. Nous sommes à

présent, l'Angleterre et nous, quant à l'exécution des traités de 1831

et 1833, dans le droit strict, complet, loyal.

«Faut-il, outre cela, provoquer actuellement l'abolition de ces traités?

Je ne puis me dispenser de rappeler cette maxime que les traités

conclus, ratifiés, exécutés, se dénouent d'un commun accord ou se

tranchent par l'épée. Il n'y a pas une troisième manière. Le commun

consentement, le commun accord pour l'abolition des traités de 1831

et 1833, est-ce le moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de

l'obtenir? Le cabinet ne l'a pas pensé, et il n'a pas cru devoir, quant

à présent, entamer à ce sujet des négociations. Je ne sache personne qui

entame une négociation pour autre chose que pour réussir.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 13 / 120 题