«Quant aux populations chrétiennes de la Syrie, j'en ai écrit naguère

à M. de Sainte-Aulaire. M. de Metternich a pris assez vivement à cette

idée, mais comme intéressant surtout les deux puissances catholiques,

la France et l'Autriche, et pouvant réussir par leur action commune à

Constantinople plutôt que par une délibération des cinq puissances

à Londres. Il m'a donc fait témoigner le désir que cette affaire fût

traitée entre Vienne et Paris plutôt que dans la conférence. Il pourrait

bien avoir raison. Je ne crois donc pas qu'il faille insister vivement

à ce sujet. Cependant il convient d'en parler et de demander si, dans le

cas où des stipulations précises paraîtraient peu praticables, les

cinq puissances ne devraient pas prendre, les unes envers les autres,

l'engagement d'employer leur influence auprès de la Porte pour la

décider à accorder aux populations chrétiennes des garanties de justice

et de bonne administration.

«Les voies de communication entre l'Europe et l'Asie, soit par l'isthme

de Suez et la mer Rouge, soit par la Syrie, l'Euphrate et le golfe

Persique, pourraient être l'objet d'une stipulation formelle qui en

garantirait le libre usage à toutes les nations européennes, sans faveur

spéciale, ni privilége pour aucune. Quelles pourraient être l'étendue et

les garanties de cette stipulation, cela serait à discuter, mais, dans

aucun cas, elle n'aurait rien de gênant ni d'offensant pour aucune des

nations contractantes.

«Je ne vous dis rien de la clôture des détroits et des restrictions

apportées à l'admission des bâtiments de guerre; il ne saurait y avoir

de contestation à cet égard.

«Voilà, mon cher baron, de quoi régler votre conduite et votre langage

dans les préliminaires confidentiels de cette négociation. Continuez

à ne vous point montrer pressé, à n'aller au-devant de rien; mais ne

montrez non plus aucune hésitation, ni aucune envie de rien retarder.»

Mise ainsi à l'aise, la négociation marcha rapidement. Comme les

plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse s'étaient montrés les plus

pressés, ce fut avec eux que s'entretint d'abord M. de Bourqueney et

qu'il discuta confidentiellement les bases, soit du protocole qui devait

clore la question égyptienne, soit du nouveau traité qui devait rétablir

le concert européen. Informé par ses alliés des dispositions de la

France, lord Palmerston dit un soir au baron de Bourqueney: «Eh bien,

on m'assure que nous pouvons causer.--Je suis tout prêt, répondit M.

de Bourqueney.--A demain donc,» dit lord Palmerston; et le lendemain

en effet, 21 février 1841, le chargé d'affaires de France eut, avec le

ministre d'Angleterre, un long entretien dont il me rendit compte le

soir même. «C'est moi, m'écrivit-il, qui ai pris la parole: j'ai dit

que mon gouvernement, averti de tous côtés que les quatre puissances

croyaient le moment venu de lui proposer de faire en commun quelque

chose d'européen, avait dû peser, à son tour, le fond et la forme de

l'acte qu'ils pourraient conclure tous ensemble. J'ai donné votre pensée

sur la forme, et passant au fond, j'ai indiqué les cinq points sur

lesquels j'avais mission d'insister comme devant être les éléments

essentiels d'un acte qui répondît à l'importance de son but.

«Lord Palmerston m'a répondu d'abord par quelques phrases générales sur

la disposition sincère de son cabinet, disposition commune à toutes

les puissances, à se replacer dans une position normale vis-à-vis de

la France. Il a accepté, accepté vivement la forme d'une démarche de la

conférence pour m'annoncer la rédaction du protocole de clôture de

la question turco-égyptienne. Puis il a abordé les cinq points que je

venais de toucher moi-même comme bases de l'acte à intervenir.

«1º La garantie de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman

serait, a-t-il dit, une stipulation en désaccord avec les doctrines

politiques de l'Angleterre. A moins de circonstances exceptionnelles

et flagrantes, il est de principe ici de ne pas s'engager dans ces

stipulations à échéance indéfinie qui ne sauvent rien et qui ne font

que charger l'avenir de complications. Dans un but spécial, déterminé,

défini quant à l'objet et à la date, l'Angleterre a pu être amenée à

sanctionner une disposition de ce genre; mais dans un traité général

et indéfini, elle ne saurait consentir à la garantie d'un principe

abstrait. On avait pensé à suppléer à une disposition spéciale par

une phrase dans le préambule de l'acte à intervenir; par exemple en y

exprimant l'union des puissances _dans le désir d'assurer le maintien de

l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman_. Mais ici encore

se présente une grave difficulté: dans sa note du 8 octobre 1840,

le ministère français de cette époque a donné, au principe de

l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman, une interprétation

que n'admettent point les autres puissances; ce principe est devenu

(de l'aveu du cabinet d'alors) une position prise contre l'une des

puissances signataires du traité du 15 juillet. Dans un acte de

réconciliation générale, peut-on insérer une rédaction blessante pour

une puissance en particulier? Et quand les quatre autres le voudraient

fermement, serait-il possible d'y amener la cinquième? Ce n'est pas

tout: la note du 8 octobre va jusqu'à soutenir que l'indépendance

et l'intégrité de l'empire ottoman exigent le respect d'une sorte

d'indépendance _partielle et intérieure_, celle du pacha d'Égypte.

Ce sont là, à coup sûr, des pensées discordantes qu'il ne faut pas

soumettre à l'épreuve d'une nouvelle discussion contradictoire.

Cependant, sans prononcer, dans le nouveau traité dont il s'agit, les

mots mêmes qui ont servi de texte à de si amères contradictions, on peut

trouver des équivalents qui rapprochent toutes les puissances du but

qu'elles se proposent dans un acte de réconciliation générale.

«2º La clôture des deux détroits, du Bosphore et des Dardanelles, est un

principe également acceptable pour toutes les puissances qui veulent

de bonne foi le respect de l'indépendance de l'empire ottoman. Il y a

avantage européen à le sanctionner de nouveau dans un acte solennel.

«3º La libre jouissance, par toutes les puissances, des grandes voies

de communication de l'Europe avec l'Asie passerait (quelle qu'en fût

la rédaction) pour un avantage spécialement et exclusivement acquis

à l'Angleterre. Un des plus graves reproches adressés à sa politique

depuis le 15 juillet 1840, c'est d'avoir poursuivi, à travers la

question égyptienne, le monopole de ces communications. Que servirait de

l'étendre en principe à toutes les autres puissances? Quelle est celle

qui possède un empire dans l'Inde? On dira, et c'est surtout en France

qu'on le dira, que l'Angleterre a trompé ses alliés sous un faux

semblant de désintéressement. On dira qu'elle a plaidé elle-même pour

l'insertion d'un article qui ne pouvait profiter qu'à elle, qu'elle en a

fait la condition de sa réconciliation avec la France. Nous n'avons pas

de privilége. Nous n'en voulons pas. Libre à tout le monde de demander

et d'obtenir ce qu'a créé l'esprit d'entreprise d'un simple particulier.

Il n'y a pas là matière à stipulation dans un traité.

«4º Des conseils à la Porte pour assurer aux populations chrétiennes de

la Syrie des conditions de justice et de bonne administration honorent

la puissance qui les propose et trouvent de l'écho dans les autres; mais

un traité comporte peu la forme des conseils. On pourrait, concurremment

avec la rédaction de l'acte général, adresser au plénipotentiaire

ottoman une note des cinq puissances pour engager le sultan dans la voie

de la tolérance et de la protection des cultes chrétiens.

«5º Le traité du 15 juillet 1840 expire avec le protocole de clôture. Le

traité d'Unkiar-Skélessi tombe avec la disposition relative à la clôture

des détroits. La Russie d'ailleurs s'est solennellement engagée à ne pas

le renouveler, et il meurt cette année de sa belle mort.»

«Tel est, monsieur, ajoutait M. de Bourqueney, le résumé de

l'argumentation de lord Palmerston sur les cinq points soumis à notre

discussion. Je ne reproduirai pas ici mes réponses. Il a terminé une

conférence de deux heures et demie par ces mots: «Je n'ai voulu mettre

la main à la rédaction de l'acte final qu'après en avoir causé avec

vous. Je vais m'en occuper, et je vous soumettrai le projet.»

Je n'engageai, sur les raisonnements de lord Palmerston, point de

polémique; elle eût été aussi vaine que futile; évidemment le grand

dessein que j'avais entrevu pour le règlement efficace des affaires

d'Orient, turques et chrétiennes, et pour la politique générale de

l'Europe, n'avait aucune chance de succès; les puissances n'étaient

toutes préoccupées que de leur intérêt personnel dans leur situation du

moment. Dans ces limites, on donnait à la France les satisfactions qui

lui importaient pour son propre compte. On nous faisait les premières

ouvertures. On ne nous demandait rien qui impliquât, directement ou

indirectement, aucune sanction, aucun concours au traité du 15 juillet;

on ne venait à nous qu'en le déclarant éteint. Enfin on ne nous parlait,

en aucune façon, de désarmement. J'écrivis au baron de Bourqueney: «Ces

trois choses-là assurées, et elles le sont dans le plan que vous me

transmettez, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de

reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur

à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du roi et du

conseil. Que le projet que vous m'annoncez soit donc adopté et nous

arrive à titre de communication confidentielle, je vous le renverrai, je

crois, avec une résolution favorable. Rompre toute coalition, apparente

ou réelle, en dehors de nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie,

des habitudes d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances

à leur situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir

nous-mêmes de la position d'isolement pour prendre la position

d'indépendance, ce sont là, à ne considérer que la question

diplomatique, des résultats assez considérables pour être achetés au

prix de quelques ennuis de discussion dans les chambres.»

Cinq jours après son long entretien avec lord Palmerston, M. de

Bourqueney m'écrivit: «Nous avons eu de nouveaux pourparlers. Le

protocole de clôture et l'acte final ont à peu près reçu leur dernière

rédaction. Les deux pièces ne doivent pas se juger l'une sans l'autre;

la première me semble bonne. Demain elles doivent m'être communiquées.

Je ferai partir sur-le-champ le courrier qui vous les apportera.»

Au lieu de m'envoyer les deux documents qu'il m'annonçait, M. de

Bourqueney m'écrivit le surlendemain: «Un incident grave s'est élevé

hier, dans l'après-midi: Chékib-Effendi refuse de faire la déclaration

qui doit servir de tête au protocole de clôture. Lord Palmerston s'est

rallié aux raisons alléguées par le plénipotentiaire turc, et maintient

qu'il faut attendre, pour signer ce protocole, l'avis officiel que le

firman d'investiture de l'hérédité de l'Égypte, accordé par le sultan,

a été accepté par le pacha. Mais il ajoute que cette formalité n'empêche

pas péremptoirement de passer outre à la signature du traité général,

sous la réserve que le protocole sera signé dans l'intervalle qui

séparera la signature du traité de l'échange des ratifications. Les

plénipotentiaires de Prusse et d'Autriche soutiennent qu'on peut se

passer de la signature de Chékib-Effendi, et procéder à la signature du

protocole de clôture. Le plénipotentiaire russe hésite entre les deux

camps. Les choses ainsi placées, je ne puis consentir à vous transmettre

le projet de traité sans la pièce qui lui sert de complément et de

préface. Nous n'avons pas montré d'empressement dans la négociation,

nous ne devons pas en montrer pour le dénoûment. L'incident sera vidé

demain. Je vous demande donc encore vingt-quatre heures de répit.»

L'incident ne fut pas et ne pouvait être vidé aussi vite que l'espérait

M. de Bourqueney. Deux des puissances engagées dans la négociation,

l'Autriche et la Prusse, désiraient ardemment que la question égyptienne

fût considérée comme close, le traité du 15 juillet comme éteint, et que

la conférence de Londres, en le déclarant officiellement, leur rendît à

elles leur liberté. Mais la Porte ne voulait dégager ses alliés de leurs

engagements envers elle que si Méhémet-Ali acceptait, avec la concession

de l'hérédité, les conditions qu'elle y avait attachées, et si elle

était bien assurée qu'elle n'aurait plus besoin contre lui de l'appui

européen. Lord Palmerston était décidé à donner à la Porte cet appui

tant qu'elle en aurait besoin, et à ne cesser son patronage que lorsque,

moyennant la concession de l'hérédité, le pacha se serait soumis au

sultan. Le plénipotentiaire russe n'était point pressé que la question

arrivât à sa solution définitive et que l'harmonie se rétablît entre

les signataires du traité du 15 juillet et la France. Au milieu de ces

dispositions diverses, il était naturel que, pour proclamer que le

but du traité du 15 juillet était atteint, on attendît de savoir si

la solution donnée à Constantinople était acceptée à Alexandrie, et si

l'harmonie était effectivement rétablie entre le sultan et le pacha.

Pour satisfaire les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse, on

essaya, pendant huit jours, à Londres, de se dispenser de cette attente:

on changea la rédaction du protocole destiné à clore la question

égyptienne, et que Chékib-Effendi avait refusé de signer; on le divisa

en deux pièces distinctes, dont l'une, en autorisant le retour des

consuls européens à Alexandrie, impliquait que le traité du 15 juillet

avait atteint son terme comme son but, et dont l'autre invitait, en

conséquence, le gouvernement français à signer le traité général qui

devait régler les rapports de la Turquie avec l'Europe. On décida, non

sans peine, Chékib-Effendi à signer la première de ces deux pièces; et,

après avoir reçu les commentaires du prince Esterhazy, du baron de

Bülow et de lord Palmerston sur leur sens et leur valeur, le baron de

Bourqueney, les jugeant lui-même satisfaisantes, me les envoya en me

disant: «Les derniers et fatigants incidents ont été vidés ce matin

d'une manière définitive. Chékib-Effendi a signé le protocole, moyennant

une modification sans importance. J'ai été appelé sans retard chez lord

Palmerston. Je vous transmets les documents. Je vous affirme que notre

attitude ici, depuis quinze jours, est pleine de dignité; j'ai vu le

moment où elle allait jusqu'à la rupture. Je persiste, monsieur, à vous

demander en grâce le coup de théâtre d'une rapide acceptation. Vous avez

dit le grand mot: nous échangeons l'isolement pour l'indépendance.»

Après avoir bien examiné les documents qu'il m'envoyait, je ne partageai

pas l'opinion de M. de Bourqueney, et je résolus de ne pas les

signer sans plusieurs changements, dont deux surtout me paraissaient

indispensables. Le roi et le cabinet furent de mon avis. Je renvoyai

donc sur-le-champ les trois pièces à M. de Bourqueney, en lui indiquant

avec précision les changements que nous désirions: «Je comprends,

lui dis-je, le mérite de ce que vous appelez le coup de théâtre de

l'acceptation immédiate, et j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il

n'y avait pas moyen. La force de notre position ici réside dans le ferme

maintien des trois réserves que je vous ai constamment recommandées.

La seconde, celle qui nous sépare absolument du traité du 15 juillet,

serait gravement compromise si nous acceptions, dans le protocole qu'on

nous adresse pour rentrer dans le concert européen, la phrase qui

coupe ce traité en deux parties, l'une temporaire, l'autre permanente,

présentant ainsi le nouveau traité général que nous aurons à signer

comme une conséquence de la seconde partie du traité précédent, ce qui

nous ferait adhérer à un lambeau de ce traité auquel, dans son

ensemble, nous voulons rester étrangers. Je sais que nous ne signons pas

nous-mêmes ce protocole, et qu'ainsi nous n'en répondons pas absolument;

mais on nous le présente; c'est l'acte par lequel on nous invite à

rentrer dans le concert européen, et nous acceptons l'invitation. On

nous doit de nous l'adresser sous la forme qui nous convient, quand

cette forme n'enlève rien à la position des autres, ni au principe

permanent qu'il s'agit de consacrer. Si ces changements de rédaction

sont admis, comme je l'espère, je vous enverrai sur-le-champ notre

adhésion et vos pouvoirs. Nous n'avons témoigné point d'empressement à

négocier; nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient d'être

aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure, et

puisqu'on nous transmet confidentiellement ces projets d'actes,

c'est apparemment pour que nous y fassions les observations qui

nous paraissent convenables, et avec l'intention d'accueillir nos

observations, si en effet elles sont convenables.»

En expédiant cette lettre, j'y ajoutai, d'après des nouvelles

encore vagues venues d'Alexandrie: «Vous savez probablement déjà que

l'arrangement entre le sultan et le pacha d'Égypte n'est pas aussi

parfaitement conclu qu'on le disait. La restriction inattendue que la

Porte paraît vouloir apporter au principe de l'hérédité en se réservant

le droit de choisir parmi les enfants du pacha, et sa prétention de

substituer au tribut fixe une quote-part du revenu brut de l'Égypte

peuvent faire naître bien des embarras. Le pacha réclame et demande

à négocier, à Constantinople, sur ces conditions nouvelles qui lui

paraissent dépasser la pensée de l'_acte séparé_ annexé par les

puissances au traité du 15 juillet. Je ne sais pas encore ce que

deviendra cet incident.»

Deux jours après, ces bruits étaient pleinement confirmés. Le 20 février

1841, Saïd-Muhib Effendi, chargé par le sultan de porter au pacha le

firman qui lui accordait l'hérédité, arriva à Alexandrie. Il y fut reçu

avec de grands honneurs. Les officiers supérieurs du pacha, en grand

costume, l'attendaient à son débarquement. Un régiment était sous

les armes. Les batteries de la flotte et des forts le saluèrent. Les

bâtiments étaient pavoisés, les pavillons des consulats hissés. Les

corvettes française et anglaise qui se trouvaient dans le port firent un

salut de vingt et un coups de canon. La satisfaction était générale dans

la ville. Méhémet-Ali envoya un de ses dignitaires recevoir Saïd-Muhib

Effendi au bas du grand escalier de marbre du sérail, et l'attendit

debout dans son grand divan. «Après une conversation indifférente,

écrivit l'envoyé turc à la Porte, Son Altesse m'ayant demandé le firman

dont j'étais porteur, je le lui remis très-respectueusement. Son Altesse

me fit lire d'abord la lettre du grand-vizir, et puis le firman relatif

à l'hérédité; après quoi elle me dit:--La publication des conditions

que ce firman renferme doit, dans un pays tel que celui-ci, causer des

désordres.--Je lui répondis que, loin que la publication de ce firman

puisse donner lieu à des désordres, il est en lui-même une faveur

éclatante dont tout le peuple et ceux qui l'entendront auront à

s'enorgueillir; et conformément à mes instructions, je fis tout l'usage

que je pus de ma langue et de mon jugement pour l'amener à de meilleurs

sentiments en l'y disposant par des propos encourageants et par les

menaces nécessaires; je lui représentai que la nature de cette affaire

exigeait que le firman fût lu dans une assemblée solennelle et porté à

la connaissance du public. Le pacha répliqua:--Que Dieu conserve notre

padischah et bienfaiteur! Je suis l'esclave du sultan. Je ne saurais lui

témoigner assez de reconnaissance pour la faveur dont je viens d'être

l'objet, et il est de mon devoir d'exécuter promptement tous ses

ordres; mais comme la lecture en public de ce firman, dans ce moment-ci,

présente quelques inconvénients, nous en parlerons plus tard, et nous

verrons ce qu'il y aura à faire.--Je lui dis alors que les conditions

dont il s'agit ont été établies avec le concours des hautes cours

alliées, que la volonté de Sa Hautesse à cet égard est positive, et que

l'hérédité tient à ces conditions. Mais comme Son Altesse avait dit

que nous verrions tout cela après, Sami-Bey, qui était aussi présent,

prenant la parole:--L'Effendi, dit-il, est fatigué du voyage; que Votre

Altesse lui permette d'aller se reposer.--A ces mots, la séance

fut levée, et je me rendis à la maison de Sami-Bey qui m'avait été

destinée.»

Dans la soirée, le bruit se répandit dans Alexandrie que Méhémet-Ali

n'acceptait point les conditions attachées par le firman à l'hérédité,

et que le commodore Napier, qui avait dîné avec lui, disait qu'elles

n'étaient pas acceptables. «Je me rendis au sérail, m'écrivit notre

consul général, M. Cochelet, pour savoir par moi-même ce qui en était.

Méhémet-Ali venait encore de dîner avec le commodore Napier qui partit

dès que j'arrivai. Le pacha me reçut avec sa bienveillance ordinaire,

mais il me paraissait très-soucieux. Il se renferma d'abord dans

un silence absolu. Il me demanda si j'avais reçu des lettres de

Constantinople. Je lui montrai celle qui m'était arrivée de M. de

Pontois.--Vous ne savez rien, me dit-il; la Porte m'accorde l'hérédité

de l'Égypte sous la condition qu'elle se réserve de choisir elle-même

mon successeur dans ma famille. Que deviendra mon testament?--Je ne

répondis rien, et Méhémet-Ali ajouta:--Tous les enfants de l'Égypte sont

maintenant revenus; il n'en reste plus un seul en Syrie (on avait appris

le matin l'arrivée d'Ibrahim-Pacha à Damiette); c'est à eux de voir

s'ils veulent perdre le fruit de tout ce que j'ai fait pour eux.

--Sélim-Pacha, général d'artillerie, qui vient d'être chargé de la

défense d'Alexandrie, était présent à l'audience; Méhémet-Ali s'adressa

à lui et lui dit:--Tu es jeune encore; tu sais manier le sabre; tu me

verras encore te donner des leçons.--J'étais assez embarrassé de ma

contenance; je voyais que Méhémet-Ali me regardait en cherchant à

deviner ma pensée; je lui dis avec gravité et tristesse:--Il faut bien

réfléchir avant de se livrer à une nouvelle lutte; je vois que Son

Altesse est occupée avec Sélim-Pacha; je la laisse à ses

affaires.--Je sortis avec le premier interprète, Artim-Bey, qui me dit

qu'indépendamment de la condition relative à l'hérédité, on voulait ôter

à Méhémet-Ali le droit de nommer les officiers supérieurs de l'armée

d'Égypte, depuis le grade de _bimbachi_ ou chef de bataillon. C'est là

ce qui a le plus irrité Méhémet-Ali, après la faculté qu'on voulait lui

enlever de désigner son successeur. Il sait qu'en Turquie surtout les

masses n'agissent que d'après l'impulsion des chefs, et que la Porte, en

nommant tous les bimbachis, les kaïmakans, les beys et les pachas, aura

entièrement l'armée égyptienne à sa disposition, et pourra s'en servir

pour le déposer quand il lui plaira, ainsi que tous les siens. Il

aperçoit la ruine entière de la carrière et de la fortune de tous les

hommes qu'il a vus naître autour de lui, qu'il a fait élever à ses

frais, qu'il a nommés à tous les emplois supérieurs de l'armée et qu'il

regarde, dit-il, comme ses enfants. Maintenant qu'ils sont tous auprès

de lui, sous ses yeux, et que la crainte de perdre leurs grades ranimera

leur courage, il espère obtenir d'eux ce qu'il attendait en Syrie de

leur dévouement. Il veut conserver le droit de régler l'hérédité dans

sa famille, afin d'éviter que l'ambition ou la jalousie n'arment ses

enfants les uns contre les autres.»

Le firman prescrivait en outre que, «quel que fût le montant annuel des

douanes, dîmes, impôts et autres revenus de l'Égypte, le quart en serait

prélevé et payé comme tribut à la Porte, sans déduire aucune dépense.»

Méhémet-Ali, toujours avec les formes les plus révérencieuses, déclara

ces trois conditions inacceptables. «Je tâchai de le persuader qu'il

serait fort à propos qu'il prît l'engagement dont il s'agit, écrivit

Saïd-Muhib-Effendi à Constantinople; mais loin de m'écouter, il répéta

les mêmes objections. Je lui dis de nouveau:--Monseigneur, j'ai osé vous

importuner en vous disant tant de choses pour votre bien et pour celui

de votre famille; tout cela n'a abouti à rien. Eh bien, que Votre

Altesse fasse connaître précisément ses intentions et ses désirs à

la Sublime-Porte; nous verrons quelle réponse viendra.--Je suis le

serviteur et l'esclave du sultan notre maître. J'écrirai la vérité toute

pure, que j'accompagnerai de ma prière. LL. Exc. les ministres de la

Sublime-Porte savent ce que c'est que la justice.»

J'écrivis sur-le-champ à M. de Bourqueney: «J'avais raison de vous dire

hier:--Regardez bien au fond de la situation; assurons-nous que les

difficultés sont réellement aplanies, que la question égyptienne est

en effet terminée, et prenons garde de nous engager prématurément en

acceptant comme accomplis des faits qui ne le seraient pas.--Je vous

envoie copie des dépêches que je viens de recevoir de Constantinople

et d'Alexandrie. Elles n'ont pas besoin de commentaire. Si je suis

bien informé, lord Ponsonby est dans tout cela; son action directe

et personnelle, à Londres même, est la clef de l'obstination de

Chékib-Effendi à refuser de signer le protocole de clôture; on m'assure

que l'un des diplomates allemands en a vu, de ses yeux, la preuve

écrite, et l'a transmise à sa cour. Quoi qu'il en soit de cette anecdote

plus singulière qu'invraisemblable, il est certain que tout n'est pas

fini entre le sultan et le pacha, et que de nouvelles difficultés, où

l'on ne peut guère méconnaître la main de lord Ponsonby, viennent de

surgir. Mettez donc en panne. L'effet de ces nouvelles est grand

ici, grand dans notre public, plus grand peut-être dans le monde

diplomatique. Le déplaisir des Allemands est extrême de voir renaître

une question qu'ils croyaient terminée, et au moment où ils espéraient

mettre un terme à la tension générale que cette question a causée

en Europe. On parle presque tout haut de la mauvaise foi de

l'interprétation donnée par le firman turc au principe de l'hérédité en

Égypte; personne ne l'avait entendu en ce sens, et le pacha a raison de

dire qu'on aurait dû l'en avertir avant de lui demander la restitution

de la flotte et l'évacuation de la Syrie. S'il y a mauvaise foi quant

à l'hérédité, il y a absurdité d'autre part à imposer au pacha, sur

l'armée et le tribut, des conditions qui feraient naître, entre la Porte

et lui, des conflits perpétuels, et menaceraient sans cesse l'Europe de

complications pareilles à celles dont elle sent en ce moment le poids.

Toute cette politique manque également de loyauté et de prudence. A

la situation qu'elle a amenée, je ne vois que deux issues. Ou bien la

conférence de Londres, unanimement embarrassée de cet incident, fera

faire à Constantinople un effort sérieux pour détruire l'oeuvre de lord

Ponsonby, et pour déterminer le sultan à accorder au pacha de meilleures

conditions. Ou bien la désunion se mettra dans la conférence, et les

deux puissances allemandes se retireront de l'affaire, en déclarant qu'à

leurs yeux elle est terminée et qu'elles ne veulent plus s'en mêler. Je

crois plutôt à la première issue, et je crois en même temps que, si

on tente à Constantinople un effort sérieux pour rendre le sultan plus

sensé et plus loyal, on y réussira sans peine. Quoi qu'il en soit,

notre situation, à nous, est invariable; dans la conduite, l'attente

tranquille; dans le langage, la désapprobation mesurée mais positive.

Nous ne méditons point d'intervenir en faveur du pacha. Nous ne tentons

point d'amener nous-mêmes, entre le sultan et lui, une transaction. Les

embarras de cette situation doivent peser sur ceux qui l'ont créée. Nous

continuerons d'y rester étrangers. Notre action se borne à donner,

à Constantinople et à Alexandrie, des conseils de modération, et

à signaler les périls que des complications nouvelles pourraient

entraîner.»

A Vienne, à Berlin, et même à Londres, le firman turc et les nouvelles

difficultés qu'il faisait naître entre la Porte et le pacha excitèrent

une surprise pleine de déplaisir. Les plénipotentiaires allemands en

témoignèrent toute leur humeur. Le prince de Metternich se mit sans

bruit à l'oeuvre à Constantinople pour décider la Porte à modifier les

dispositions contre lesquelles réclamait le pacha. Lord Palmerston ne

se montra pas d'abord aussi bien disposé pour ces réclamations: en

répondant au grand-vizir, Méhémet-Ali avait étendu ses objections

au delà des points principaux, et manifesté, pour l'administration

intérieure de l'Égypte, des prétentions d'indépendance qui, dans les

premiers moments, fournirent, à la haine de lord Ponsonby et à la

polémique de lord Palmerston, de nouvelles armes. Le baron de Brünnow

saisissait toutes les occasions de jeter, au travers de la négociation

qui tentait de rétablir l'accord entre l'Angleterre et la France, des

entraves et des lenteurs. Mais le désir européen de mettre un terme

à une situation générale tendue et périlleuse était plus fort que les

passions personnelles et le petit travail dilatoire de quelques-uns

des négociateurs: «Le prince Esterhazy, m'écrivit le 6 avril M. de

Bourqueney, a reçu ce matin un courrier de Vienne. J'ai lu ses dépêches.

Le prince de Metternich ne semble pas mettre en doute la modification du

hatti-schériff en ce qui touche l'hérédité, le tribut et la nomination

aux grades dans l'armée. Il envoie à M. de Stürmer des instructions

fort raisonnables sur ces trois points.» Lord Palmerston, de son côté,

écrivit le 10 avril à lord Ponsonby: «Il importe extrêmement que les

points contestés entre le sultan et Méhémet soient réglés le plus tôt

possible. Dans la pensée du gouvernement de Sa Majesté, l'objection

élevée par Votre Excellence, dans sa dépêche du 17 mars dernier, contre

toute communication du sultan à Méhémet-Ali, attendu que cela aurait

l'air d'une négociation, ne doit pas l'emporter sur l'extrême urgence

d'en venir à un règlement final, règlement qui ne peut avoir lieu

sans de telles communications directes. Sur quelques-uns des points en

question entre les deux parties, Méhémet-Ali a raison; sur d'autres il

a évidemment et décidément tort. Le sultan devrait modifier, sans

délai, les parties de ses firmans qui donnent lieu à des objections

raisonnables, et bien expliquer pourquoi il ne pourrait changer les

autres parties sans s'écarter des termes du traité du 15 juillet et

de l'avis des quatre puissances. Votre Excellence pressera la Porte de

faire cela sans perdre de temps.» A Pétersbourg même, l'animosité de

l'empereur Nicolas contre le roi Louis-Philippe n'étouffait pas sa

prudence pacifique; il ne voulait pas que nous crussions, de sa part,

à une malveillance active, et bien que toujours hostile au fond, il

prenait soin, quand la situation devenait pressante, de paraître facile

et conciliant.

Le baron de Bourqueney me tenait au courant de ces agitations

intérieures des plénipotentiaires alliés, et je les observais sans m'en

inquiéter; leur attitude envers nous ne me laissait pas de doute

sur leurs vraies et définitives dispositions. Ils s'empressèrent

d'accueillir les changements que j'avais demandés dans leurs projets de

protocole de clôture et de nouveau traité général, et ils m'invitèrent

à signer ce dernier acte modifié, comme le premier, selon notre voeu. Je

m'y refusai péremptoirement tant que les nouvelles difficultés entre le

sultan et le pacha ne seraient pas levées et la question égyptienne bien

réellement close. On me demanda alors qu'au moins les deux actes fussent

parafés, pour constater que nous les approuvions en attendant le moment

de la signature définitive. J'y autorisai le baron de Bourqueney, et

lord Palmerston, en l'apprenant, lui en témoigna une vive satisfaction:

«J'ai la confiance, lui dit-il, que l'affaire s'est arrangée d'elle-même

à Constantinople, et que la Porte aura donné les explications et

accordé les modifications réclamées par le pacha; mais le fait vraiment

important, c'est la sanction donnée aujourd'hui par votre gouvernement

aux actes qui constitueront la rentrée de la France dans les conseils de

l'Europe. Dans une affaire aussi grave, il ne faut pas perdre un jour;

je vous réunirai tous à sept heures.» La conférence se réunit en effet

le soir même, et les deux actes modifiés y reçurent le parafe, l'un

des cinq plénipotentiaires étrangers à la France, l'autre celui du

plénipotentiaire français avec le leur. Dans la soirée, le duc de

Wellington, ayant rencontré le baron de Bourqueney, lui dit avec la

satisfaction d'une prédiction réalisée: «j'ai toujours dit, et le

premier, qu'on ne ferait rien de solide sans la France.»

Les plénipotentiaires allemands en étaient si convaincus que le parafe

ne suffit pas à les tranquilliser sur l'avenir; ils voulaient avoir

notre signature définitive pour ne plus entendre parler de l'affaire.

Craignant que la solution qu'on attendait de Constantinople ne fût

douteuse ou du moins bien lente, ils tentèrent de tout terminer à

Londres même en échangeant avec Chékib-Effendi, qu'ils y décidèrent à

grand'peine, des notes déclarant que la question égyptienne était close,

et qu'il ne s'agissait plus, entre le sultan et le pacha, que d'un débat

intérieur dont les puissances ne voulaient plus se mêler. Le prince

Esterhazy et le baron de Neumann conjurèrent alors M. de Bourqueney

d'obtenir notre consentement à la signature définitive des actes

parafés: «Prenez garde à Paris, lui dirent-ils, de servir par vos délais

la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg qui ne veut pas du traité

général à cinq, et celle de lord Palmerston qui ne se laisse arracher

qu'avec une extrême répugnance la tutelle de l'Orient à quatre, car

c'est la sienne.» M. de Bourqueney était un peu ému de ces inquiétudes

et de ces instances. Je persistai péremptoirement dans mon refus: «Les

dernières nouvelles de Constantinople, lui écrivis-je, ne changent pas

encore la situation. J'attends, et j'attendrai bien certainement qu'elle

soit changée. Nous ne serons point difficiles à reconnaître que la

question turco-égyptienne est close; mais encore faut-il qu'elle le

soit. Les dernières instructions de M. de Metternich à M. de Stürmer et

de lord Palmerston à lord Ponsonby décideront, je pense, les résolutions

définitives de la Porte; et comme on est, à Alexandrie, dans une

disposition tranquille et conciliante, on y accueillera probablement

des concessions tant soit peu raisonnables. Mais ce que vous me dites

vous-même d'une petite recrudescence malveillante de lord Palmerston

prouve que nous faisons bien de prendre nos sûretés. Ce n'est pas

l'Autriche et la Prusse seules qu'il faut tirer d'embarras; c'est

nous-mêmes et tout le monde avec nous. Et pour que nous sortions

réellement d'embarras ici, il faut que nous ne courions pas le risque

d'y retomber en Orient. Entre Reschid-Pacha, lord Ponsonby, M. de

Stürmer, le divan, le sérail, les instructions écrites, les paroles

dites, les influences cachées et croisées, il y a eu, dans ces derniers

temps, trop de complication et de confusion pour que nous n'ayons pas

besoin d'y voir bien clair avant de déclarer que tout est fini.»

La clarté dont nous avions besoin se fit, presque au moment où je la

réclamais: le marquis Louis de Sainte-Aulaire, chargé d'affaires à

Vienne pendant l'absence de son père en congé, m'écrivit, le 30 mars,

que, la veille, le ministre des affaires étrangères turc, Reschid-Pacha,

avait été renvoyé par le sultan, et remplacé par Rifaat-Pacha, autrefois

ambassadeur de la Porte en Autriche. Lord Ponsonby manda le même jour

la même nouvelle à lord Palmerston. Depuis quelque temps déjà, M.

de Pontois m'avait informé que ce changement se préparait: «Sa cause

immédiate, écrivit le 23 avril, à lord Palmerston, M. Bulwer, chargé

d'affaires d'Angleterre à Paris pendant la maladie de lord Granville,

a été une querelle insignifiante entre le grand-vizir et le ministre

du commerce, Ahmed-Fethi-Pacha, qui a été aussi congédié; mais on

en attribue le succès à l'action des ennemis des nouvelles réformes

turques, et aussi à la résistance qu'opposait Reschid-Pacha aux

modifications désirées par les grandes puissances dans le hatti-schériff

relatif à l'Égypte, modifications nécessaires à un accommodement entre

le sultan et le pacha.» L'influence du prince de Metternich dans ce

changement n'était pas douteuse: elle prévalait de plus en plus à

Constantinople sur celle de lord Ponsonby: «Celui-ci a dépassé le but,

disait le prince Esterhazy à M. de Bourqueney; lord Palmerston lui-même

commence à s'en apercevoir et à sentir le besoin de se dégager, comme

nous, des complications locales de Constantinople.» Dès qu'il eut appris

la chute de Reschid-Pacha, le prince de Metternich adressa au baron

de Stürmer des instructions un peu doctorales et verbeuses, selon son

usage, mais très-judicieuses et qui finissaient par cet ordre formel:

«Vous inviterez messieurs vos collègues de Grande-Bretagne, de Prusse

et de Russie à une réunion, et vous leur ferez connaître: 1º Que

l'empereur, notre auguste maître, décidé pour sa part à se maintenir

dans les limites des arrêtés pris en commun par les plénipotentiaires

des quatre cours dans le centre de Londres, vous ordonne d'insister près

du divan sur l'admission des modifications que ces mêmes cours désirent

voir apporter, dans l'intérêt même de la Porte, à certains articles

du firman d'investiture du pacha d'Égypte; 2º qu'en vertu de cette

décision, vous êtes chargé d'inviter messieurs vos collègues à se réunir

avec vous dans une démarche commune à faire dans ce sens envers la

Porte; que, dans le cas où cette union n'aurait point lieu, vous êtes

chargé de faire, envers le divan, la démarche en question, soit seul,

soit avec ceux de messieurs vos collègues qui se joindront à vous; 3º

qu'en vous acquittant envers le divan des conseils conformes aux arrêtés

pris dans le centre de Londres, et, dans le cas du refus de Sa Hautesse

d'obtempérer aux voeux de ses alliés, vous aurez à déclarer que, Sa

Hautesse étant maîtresse de ses décisions, Sa Majesté Impériale, par

contre, regarderait, pour sa part, comme épuisée la tâche dont elle

s'était chargée par les engagements qu'elle a contractés le 15 juillet

1840, et qu'elle se considérerait dès lors comme rendue à une entière

liberté de position et d'action.»

La Porte n'eut garde de se refuser à un avertissement si péremptoire;

le nouveau reiss-effendi, Rifaat-Pacha, envoya sur-le-champ à

Chékib-Effendi l'ordre d'en référer à la conférence de Londres sur les

modifications réclamées dans le firman d'investiture de Méhémet-Ali,

et il lui donna en même temps des pouvoirs assez étendus pour lier

son propre gouvernement selon les conseils qu'il recevrait des quatre

puissances: «Le baron de Bülow, m'écrivit le 27 avril M. de Bourqueney,

m'a lu ce matin une lettre de Berlin qui lui annonce que le 17, à

Vienne, on venait de recevoir, de Constantinople, des nouvelles du

6. Lord Ponsonby avait enfin compris qu'on voulait à Londres que

la question turco-égyptienne finît à Constantinople, et il allait

travailler à sa conclusion. Mieux vaut tard que jamais, écrit M. de

Werther à M. de Bülow; mais nous sommes au dénoûment.»

Nous n'en étions pas encore aussi près que s'en flattait M. de Werther.

Chékib-Effendi demanda en effet conseil à la conférence de Londres sur

les modifications réclamées par le pacha dans le firman d'investiture.

La conférence lui répondit que l'hérédité devait être fixée dans la

famille de Méhémet-Ali selon le principe oriental du séniorat, qui veut

que le pouvoir passe en ligne directe, dans la postérité mâle, de l'aîné

à l'aîné, parmi les fils et les petits-fils. Quant au tribut, elle se

déclara incompétente pour déterminer un chiffre, mais elle exprima le

voeu que le chiffre fût fixe et réglé une fois pour toutes, de manière

à ne pas grever le pacha d'Égypte de charges trop onéreuses pour

son gouvernement. Quant à la nomination aux grades dans l'armée, la

conférence pensa qu'il appartenait au sultan de déléguer au gouverneur

d'Égypte tous les pouvoirs qu'il jugerait nécessaires, en se réservant

d'étendre ou de restreindre ces pouvoirs selon l'expérience et les

besoins du service. Les questions semblaient ainsi résolues; mais

Chékib-Effendi douta que ses pouvoirs fussent assez étendus pour

l'autoriser à accepter définitivement ces solutions, en liant son

gouvernement. La Porte aurait voulu obtenir de l'Europe, pour prix

de ses concessions, une garantie officielle de l'intégrité et de

l'indépendance de l'empire ottoman. Le cabinet anglais, de son côté,

était vivement attaqué, dans le parlement, par les torys, et à la veille

d'une crise qui menaçait son existence. Arrivée près de son terme, la

négociation languissait et traînait encore, soit par la volonté, soit à

cause de la situation des négociateurs.

Mais pendant qu'on hésitait ainsi à Londres, on se décidait

péremptoirement à Constantinople; le marquis de Sainte-Aulaire

m'écrivit de Vienne, le 6 mai: «Un courrier, arrivé la nuit dernière

de Constantinople, a apporté au prince de Metternich la nouvelle,

qu'il attendait avec impatience, des modifications faites par la

Porte, conformément aux demandes de ses alliés, dans le hatti-schériff

d'investiture de Méhémet-Ali. L'hérédité du gouvernement de l'Égypte,

avec transmission par ordre de primogéniture, de mâle en mâle, et la

nomination des officiers jusqu'au grade de colonel inclusivement sont

accordés au pacha. La quotité du tribut sera ultérieurement fixée (non

plus d'après le revenu éventuel de la province) à une somme déterminée

sur laquelle on s'entendra de gré à gré. Cette décision de la

Sublime-Porte a été consignée dans un _mémorandum_ remis aux envoyés

des puissances à Constantinople et qui porte la date du 19 avril. M. de

Metternich l'adresse ce soir même à Paris et à Londres.

«La joie que témoigne le prince de ces nouvelles, qu'il considère comme

le gage d'une conclusion _bona fide_, m'a paru vive et sincère.

Il s'applaudit d'avoir enfin terminé cette longue et difficile

affaire.--«Après avoir reçu, m'a-t-il dit, les instructions du 26 mars,

M. de Stürmer n'avait pas manqué d'adresser à la Porte les instances les

plus vives, et il était chaudement soutenu par ses collègues de Russie

et de Prusse. Mais tous leurs efforts étaient annulés par les conseils

contraires que lord Ponsonby ne cessait de donner au divan: «Les

instructions en vertu desquelles vous agissez, disait l'ambassadeur

d'Angleterre à ses collègues, sont antérieures à nos dernières dépêches;

elles ont été rédigées sous l'influence toute égyptienne du commodore

Napier. Qui sait si le recours adressé depuis par le sultan à la haute

sagesse du centre de Londres ne les fera pas modifier?» C'est ainsi que

lord Ponsonby paralysait l'effet de toutes les démarches tentées par

ses collègues. Quand l'internonce devenait plus pressant, Rifaat-Pacha

répondait qu'il n'y pouvait rien, et que son influence dans le divan ne

serait pas assez grande pour obtenir des concessions nouvelles, tant

que l'on pourrait conserver les espérances encouragées par l'ambassadeur

d'Angleterre. Enfin sont arrivées mes instructions du 2 avril. M. de

Stürmer a été trouver ses collègues, et leur a communiqué qu'il avait

ordre de marcher à trois, ou à deux, ou tout seul. Les envoyés de Prusse

et de Russie ont exprimé l'intention de se joindre à lui. Une copie des

ordres très-précis de lord Palmerston à lord Ponsonby, communiquée ici

par lord Beauvale, avait en outre été envoyée à M. de Stürmer qui s'en

est servi, non pour entraîner, cela n'a pas été possible, mais du moins

pour réduire au silence son récalcitrant collègue, lequel n'a pas voulu

en avoir le démenti et s'est tenu à l'écart jusqu'au dernier moment.

Néanmoins, la démarche _quasi collective_ des autres envoyés a suffi

pour déterminer la soumission de la Porte, et grâce à Dieu tout est

terminé.

«Maintenant, a ajouté M. de Metternich, le moment est venu, pour la

France, de convertir le parafe en une signature définitive. J'écris à

M. d'Appony d'en faire la demande formelle à M. Guizot, et je vous

prie d'écrire vous-même dans le même sens. Il y a désormais utilité

et opportunité pour tous. Mais, en outre de l'intérêt général, je me

regarde, je l'avoue, à partir d'aujourd'hui, comme personnellement

engagé dans cette question. J'ai pris sur moi d'arrêter les instances

(inopportunes il y a quelques semaines) que l'on adressait à votre

ministre pour le décider à signer; j'ai eu le courage de blâmer la

demande prématurée de nos envoyés fixant d'avance et spontanément le

moment où la signature pourrait être équitablement demandée et accordée

utilement. Aujourd'hui que ce moment est venu, si la signature allait

être refusée, je resterais fort compromis aux yeux de tous, par la

responsabilité morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de

ne pas me jouer ce mauvais tour, et que l'on reconnaîtra que rien ne

s'oppose plus à la signature définitive. Il ne faut pas demander ni

attendre ce que pourra dire Méhémet-Ali des nouvelles concessions de la

Porte. Ces concessions sont celles qu'il a demandées. La réponse qu'il

fera au sultan sera nécessairement ou bonne, ou dilatoire. Elle ne sera,

dans aucun cas, mauvaise, c'est-à-dire qu'il ne refusera pas; ceci n'est

point supposable; mais il témoignera d'autant moins d'empressement pour

accepter qu'on lui laissera l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa

résistance. Cette idée, il est bien important de ne point la lui faire

venir, de ne point la lui laisser. Dépêchons-nous de tirer une ligne de

séparation entre le passé et l'avenir. Mon Dieu, il est bien impossible

que des difficultés nouvelles ne surgissent pas quelque jour; on ne

bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas que les difficultés

nouvelles, si elles viennent, se compliquent du passif de l'ancienne

affaire; quand elles se présenteront, on se concertera; chacun verra

le parti qu'il lui convient de prendre; chacun sera libre dans ses

mouvements; ce sera une affaire nouvelle, et non plus la continuation

de celle que nous venons de régler. J'attache un grand prix à faire

envisager ainsi la question. Au surplus, j'ai bonne confiance que M.

Guizot partagera mon sentiment, et qu'il ne se refusera pas à déclarer

fini ce qui est fini.»

M. de Metternich ne se méprenait pas sur ma disposition; j'écrivis

sur-le-champ au baron de Bourqueney: «Je vous ai envoyé les nouvelles

de Vienne et de Constantinople. Je suppose que la conférence se réunira

immédiatement, prendra acte des modifications apportées par le sultan à

son hatti-schériff du 13 février, et nous demandera de transformer notre

parafe en signature définitive. Nous n'avons plus aucune raison de

nous y refuser. Les modifications apportées sont les principales qu'ait

réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore à débattre est évidemment

d'ordre purement intérieur et doit se régler entre le sultan et le pacha

seuls. Nous sommes donc décidés à signer quand on nous le demandera. Vos

pouvoirs sont prêts et partiront aussitôt.

«En même temps que je vous dis que nous sommes prêts à signer, j'ajoute

que, dans la perspective très-prochaine de la retraite du cabinet

anglais, nous aimerions autant, et mieux, signer avec ses successeurs.

Cela serait d'un meilleur effet à Paris et à Londres. Je n'ai pas

besoin de vous en dire les raisons. Sans éluder donc en aucune façon

l'accomplissement de notre promesse quand on la réclamera, ne faites

rien pour presser cette demande, et gagnez plutôt quelques vingt-quatre

heures, si vous le pouvez avec convenance, et si le passage d'un cabinet

à l'autre doit s'opérer dans cet intervalle, ce qui me paraît probable.»

Dès le surlendemain, 18 mai, M. de Bourqueney me répondit: «Dans

l'attente de vos ordres, j'avais déjà pris l'attitude que vous me

recommandez, me montrant prêt à tenir, quant à la signature définitive,

nos engagements, et évitant toute apparence d'une disposition quelconque

à en éluder, soit le fond, soit la forme. Chékib-Effendi a demandé

un rendez-vous à lord Palmerston. Je doute qu'il puisse être reçu

aujourd'hui. S'il l'est, lord Palmerston n'aura pas le temps de réunir

la conférence; cette réunion ne pourra avoir lieu au plus tôt que

demain; il faudra m'écrire ou me parler. Tout cela nous mène au moins à

jeudi. Je puis, sans affectation, gagner encore vingt-quatre heures. Il

n'est donc pas probable que ma demande des pouvoirs vous arrive avant

dimanche 23. J'avais déjà compris et je comprends encore bien mieux

aujourd'hui ce que la crise ministérielle d'Angleterre ajoute de

difficultés à l'appréciation exacte du moment que nous devons choisir

pour transformer notre parafe en signature, et ce n'est pas sans

un certain effroi que je sens peser sur moi une si grande part de

responsabilité dans une décision si importante. Bien que je croie à une

agonie du cabinet actuel, rien ne prouve encore que les convulsions n'en

soient pas assez longues pour nous interdire le système de délais trop

prolongés. Je me charge de gagner des jours sans affectation; mais je

ne promettrais pas des semaines sans exciter des soupçons avec lesquels

nous aurions à compter plus tard.»

M. de Bourqueney n'eut point de peine à prendre pour gagner des jours

et même des semaines de délai: appelé le 24 mai chez lord Palmerston,

il m'écrivit en en sortant: «Je n'ai que le temps de vous écrire deux

lignes. Le moment n'est pas venu de procéder à la signature définitive.

Ma conversation avec lord Palmerston ne me laisse aucun doute à cet

égard. _Le passé n'est pas suffisamment clos_. Mon courrier vous portera

demain l'explication.»

Il m'écrivit en effet le lendemain: «La conférence s'est réunie

avant-hier 23. Chékib-Effendi, en communiquant le _memorandum_ par

lequel la Porte a modifié, selon les principaux désirs du pacha,

son firman d'investiture de l'Égypte, a annoncé qu'il avait reçu les

pouvoirs nécessaires pour procéder à la signature définitive des deux

pièces parafées et restées en suspens depuis le 15 mars dernier. Il a

été convenu que lord Palmerston m'inviterait à me rendre chez lui lundi

24, m'instruirait de ce qui s'était passé la veille dans la conférence,

me demanderait si j'étais muni des pouvoirs nécessaires pour signer la

nouvelle convention générale, et que, si je ne les avais pas encore,

il me prierait de les demander au gouvernement du roi. Je me suis rendu

hier lundi chez lord Palmerston, qui m'a fait sa communication et sa

question; je lui ai répondu que le gouvernement du roi n'avait pas

dévié du terrain sur lequel il s'était placé le jour du parafe; il avait

subordonné sa signature au fait accompli de la clôture de la question

turco-égyptienne; si les derniers événements de Constantinople, lui

ai-je dit, vous paraissent constituer péremptoirement cette clôture, je

ne mets pas un moment en doute que mon gouvernement ne me munisse des

pouvoirs nécessaires pour signer définitivement la convention. Vous vous

rappelez, mylord, notre conversation dès le premier jour, à cette même

place: nous ne ferons rien _à cinq_, vous dis-je, avant d'avoir la

parfaite certitude que, ni diplomatiquement, ni matériellement, il n'y

a plus rien de possible _à quatre_, comme conséquence du traité de

juillet.--Je me rappelle ces mots, m'a répondu lord Palmerston; je

les ai approuvés alors, et je les approuve encore aujourd'hui. J'ai pu

faire, à l'empressement de quelques cours alliées, le sacrifice de ne

pas mettre plus en évidence mon opinion personnelle sur les motifs

qui me paraissaient encore militer en faveur de l'ajournement de la

signature définitive; mais aujourd'hui que je suis chargé de vous

demander si vous êtes prêt à signer, vous avez le droit de me poser de

nouveau la question que vous me fîtes dès le premier jour; vous avez le

droit de me demander si le traité du 15 juillet est éteint dans toutes

ses conséquences possibles; et bien que je le croie en effet éteint,

bien que je m'attende de jour en jour à recevoir la nouvelle que les

dernières concessions du divan ont été acceptées par le pacha, je

dois vous déclarer en homme d'honneur qu'un refus de Méhémet-Ali me

semblerait placer encore les puissances signataires du traité de juillet

dans la nécessité de faire quelque chose pour déterminer l'acceptation,

par le pacha, des conditions raisonnables que leur action à

Constantinople a contribué à lui assurer. Cela n'arrivera pas, je le

crois, j'en ai presque la conviction; mais il suffit d'une possibilité

pour que je me doive à moi-même de n'engager ni la responsabilité de

votre gouvernement vis-à-vis de ses chambres, ni la vôtre vis-à-vis de

lui, par une signature prématurément fondée sur une certitude qui n'est

pas encore assez complète. Vous vous êtes placé avec nous, depuis deux

mois, sur un terrain de loyauté parfaite; je vous devais en échange la

sincérité avec laquelle je viens de vous parler.

«Tout cela était dit d'un ton amical auquel j'ai cru devoir répondre

avec la même confiance: «Eh bien, mylord, ai-je dit, je croyais rentrer

chez moi pour demander au gouvernement du roi de me munir des pouvoirs

nécessaires à la signature de la nouvelle convention; je vais écrire au

contraire que le moment n'est pas venu d'y procéder. Mes instructions

ont toujours été péremptoires sur ce point: clôture, clôture définitive

du passé. Le passé n'est pas clos du moment où il reste l'ombre d'une

possibilité qu'il ne le soit pas pour vous.

«Je ne voulais cependant pas accepter sans réserve l'insinuation de lord

Palmerston sur la possibilité d'une nouvelle intervention à quatre dans

les différends de la Porte et du pacha; j'ai témoigné que je ne croyais

nullement qu'on pût amener les cabinets de Vienne et de Berlin à rentrer

ainsi dans une question mille fois épuisée pour eux.--«L'erreur des

cabinets de Vienne et de Berlin, m'a répondu lord Palmerston, a consisté

depuis deux mois à croire qu'on terminerait une question en la déclarant

terminée. De là ces pièces diplomatiques qui se sont succédé, et dont

chacune était toujours annoncée comme devant être la dernière. Je crois

en effet que nous sommes arrivés au dénoûment; mais je n'en ai pas la

certitude assez complète pour vous la faire partager en honneur, quand

cette certitude est la condition affectée par vous-même, et acceptée

par nous, à votre rentrée dans les conseils de l'Europe. Il suffit de

semaines, de jours, d'heures peut-être pour dissiper les derniers nuages

qui enveloppent encore la question. Un peu de patience, et elle est

vidée, complètement vidée. L'affaire ainsi faite sera mieux faite et

pour vous et pour nous.»

L'humeur des plénipotentiaires allemands fut extrême: «Ils fulminent, me

disait M. de Bourqueney, contre lord Palmerston, qui veut, disent-ils,

laisser la question ouverte à Londres, pour qu'elle ne soit pas fermée

à Constantinople et à Alexandrie. Ils ajoutent qu'il dispose par trop

légèrement de leurs cabinets, que jamais ils ne se prêteront à un acte

quelconque _à quatre_ le jour où nous aurons signé _à cinq_, et

qu'à supposer que lord Palmerston voulût les y inviter, sa démarche

échouerait complètement.» Leurs collègues à Paris me tenaient à moi le

même langage; ils ne comprenaient pas la conduite de lord Palmerston;

ils en cherchaient la cause et le but; le comte d'Appony y voyait un

accès de jalousie contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim y

soupçonnait quelque secret dessein de tenir encore l'Orient en trouble

et l'Europe en alarme. Je les remerciai de leurs sentiments sans compter

sur leur efficacité: «Les Allemands, m'écrivait M. de Bourqueney,

parlent bien, mais ils agissent peu. M. de Bülow envoie à Berlin un

_memorandum_ dans lequel il établit que les puissances signataires du

traité de juillet sont dégagées de toutes les obligations qu'il leur

imposait; ce _memorandum_ était d'abord destiné à lord Palmerston; mais

M. de Bülow craint que le prince Esterhazy ne veuille pas le signer

avant d'avoir reçu des instructions de Vienne... Je ne me suis jamais

fait illusion sur la mollesse de ces courages... Je viens de lire une

dépêche du prince de Metternich qui contient bien l'ordre de pousser à

la signature immédiate des actes parafés le 15 mars dernier; mais tout

cela est faiblement exprimé, et je n'aime pas cette réserve «que le

refus de Méhémet-Ali constituerait un fait de nouvelle rébellion, et

conséquemment une nouvelle question européenne.»

La différence est grande entre les hommes politiques qui se sont formés

dans un régime de liberté, au milieu de ses exigences et de ses combats,

et ceux qui ont vécu loin de toute arène publique et lumineuse, dans

l'exercice d'un pouvoir exempt de contrôle et de responsabilité. Pour

suffire à leur tâche, ils ont besoin, les uns et les autres, d'une

réelle supériorité; la vie politique est difficile, même dans les

cours, et le pouvoir silencieux n'est pas dispensé d'être habile. Mais

contraints à la prévoyance et à la lutte, les chefs d'un gouvernement

libre apprennent à voir les choses comme elles sont en effet, soit

qu'elles leur plaisent ou leur déplaisent, à se rendre un compte exact

des conditions du succès et à accepter fermement les épreuves qu'ils

ont à traverser. Les illusions ne leur sont guère possibles, et ils

ne peuvent guère se flatter plus qu'ils ne sont flattés. Dispensés au

contraire de prouver chaque jour à des spectateurs rigoureux qu'ils ont

raison, et de vaincre à chaque pas d'ardents adversaires, les ministres

du pouvoir absolu sont plus complaisants pour eux-mêmes, accueillent

plus facilement tantôt l'espérance, tantôt la crainte, et supportent

plus impatiemment les difficultés et les mécomptes. Le gouvernement

libre forme des moeurs viriles et des esprits difficiles pour eux-mêmes

comme pour les autres; il lui faut absolument des hommes. Le

pouvoir absolu admet et suscite bien plus de légèreté, de caprice,

d'inconséquence, de faiblesse, et les plus éminents y conservent de

grands restes des dispositions des enfants.

Quoique je fusse très-persuadé du bon vouloir du prince de Metternich

dans la question égyptienne et de l'importance de ce qu'il avait fait

pour en presser la conclusion, je ne comptais guère plus que M. de

Bourqueney sur son énergique résistance à une volonté bien arrêtée du

cabinet anglais, et j'invitai notre chargé d'affaires à remercier de ma

part lord Palmerston de la franchise de sa dernière déclaration, tout

en m'étonnant de son obstination à maintenir le traité du 15 juillet en

vigueur contre le gré formel de ses principaux alliés. Je pris en même

temps soin de dire au chargé d'affaires d'Angleterre: «Je constate avec

vous que ce n'est pas le gouvernement français qui retarde la signature

de la nouvelle convention; c'est le cabinet britannique, par l'organe

de lord Palmerston.» M. Bulwer rendit compte à son chef de cette

parole: «Lord Palmerston, m'écrivit M. de Bourqueney, en a témoigné une

véritable peine; il dit qu'on le désigne à l'Europe comme un obstacle à

la réconciliation générale lorsque, lui, il s'est toujours montré prêt

à transformer son parafe en signature, et qu'il n'a fait que m'exprimer

des scrupules honnêtes en se plaçant à notre propre point de vue. Il ne

tiendrait qu'à moi, ajoutait M. de Bourqueney, de soutenir avec avantage

la lutte sur les faits; mais où nous mènerait une pareille controverse?

Laissons les petites récriminations. Lord Palmerston doit répondre à

M. Bulwer pour dégager, dit-il, sa propre responsabilité.» Cet incident

donna lieu en effet, de la part de lord Palmerston, à des explications

longues et subtiles que je m'empressai de laisser tomber.

Je portai sur un autre point ma sollicitude. J'écrivis au comte de

Rohan-Chabot, en mission extraordinaire à Alexandrie: «Ce n'est pas sans

inquiétude que je vois le vice-roi s'écarter du ton de soumission qu'il

avait pris envers la Porte, et tenir un langage qui le présente

en quelque sorte comme traitant, avec elle, d'égal à égal. C'est

précisément cette apparence qu'il devrait, dans son propre intérêt,

mettre le plus grand soin à éviter. Elle a été la cause ou le prétexte

de l'alliance formée contre lui le 15 juillet, alliance qui a paru au

moment de se dissoudre le jour où il a déclaré qu'il se soumettait aux

ordres du sultan. S'il y a un moyen de la faire revivre, ou, pour mieux

dire d'en prolonger l'existence (car elle existe encore en ce moment,

bien que plusieurs États qui en ont fait partie aient évidemment le plus

grand désir de s'en dégager), c'est certainement que Méhémet-Ali affecte

de nouveau des prétentions d'indépendance par rapport à son souverain.

Rien ne servirait mieux les vues des gouvernements qui, moins bien

disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à retarder

le moment où la rentrée du gouvernement du roi dans les conseils de

l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet n'existe plus.

La signature de l'acte destiné à replacer les relations des puissances

sur le pied où elles étaient, il y a un an, se trouve encore ajournée,

et le motif de cet ajournement est précisément la crainte de la

résistance de Méhémet-Ali aux volontés de la Porte et des complications

qui pourraient en résulter. Il faut que le vice-roi, dans son propre et

pressant intérêt, ôte toute cause ou tout prétexte à ces craintes vraies

ou simulées; et le seul moyen d'y parvenir, c'est qu'il se déclare

pleinement satisfait du _memorandum_ de la Porte. Ce _memorandum_ lui

accorde ses demandes les plus importantes, les seules essentielles.

Il obtient l'hérédité réelle, la nomination aux grades dans l'armée

égyptienne, la substitution d'un tribut fixe à un tribut proportionnel.

La somme de ce tribut n'est pas encore fixée, il est vrai; Méhémet-Ali

craint qu'elle ne le soit pas dans la proportion qu'il juge seule

admissible; mais il n'y a encore rien de décidé à ce sujet; c'est un

point à régler entre le sultan et le pacha, et ce dernier vous a indiqué

lui-même un moyen de transaction qui n'est probablement pas le seul.

La voie des représentations lui reste ouverte; il peut compter sur le

bénéfice des circonstances, sur le besoin qu'aura la Porte de se ménager

son appui. Ce qu'il doit éviter, c'est de prononcer d'avance un refus

absolu qui, le constituant en état de révolte, ferait, de cette question

toute intérieure, une question de politique générale, rendrait force

au traité de juillet au moment où il va expirer, et obligerait les

puissances à s'immiscer dans des détails qu'elles se sont elles-mêmes

reconnues inhabiles à régler. Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à

personne que la situation exceptionnelle, créée par ce traité, ne

se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa

position particulière et sa liberté d'action. Il doit donc se garder

soigneusement de tout ce qui pourrait contrarier ce résultat, et je

ne puis vous trop recommander de lui faire entendre, dans ce sens, les

conseils les plus pressants.»

Méhémet-Ali était l'un de ces grands ambitieux tour à tour chimériques

et sensés, opiniâtres et fatalistes, qui poussent leur fortune au delà

de toute mesure, mais qui, à la veille de la ruine, acceptent tout d'un

coup les nécessités qu'ils n'ont pas su pressentir. Le comte de Chabot

m'écrivit le 12 juin: «Le bateau à vapeur russe _Saleck_ est arrivé

à Alexandrie le 7 au soir, ayant à bord un envoyé de la Porte,

Kiamil-Effendi, chargé de remettre à Saïd-Muhib-Effendi le nouveau

hatti-shériff d'investiture, une lettre du grand vizir à Méhémet-Ali,

et le firman spécial qui porte le tribut à 80,000 bourses, à dater du

commencement de l'année. Le 8, Saïd-Muhib-Effendi et le nouvel envoyé se

sont rendus auprès du vice-roi pour lui communiquer ces pièces et

sont restés, pendant la journée, en conférence avec lui. Méhémet-Ali

a déclaré, dans cette entrevue, que les ressources de l'Égypte ne lui

permettaient pas de mettre à la disposition du sultan une somme annuelle

aussi élevée que 80,000 bourses, et il a décidé Saïd-Muhib-Effendi

à reprendre le firman qui règle le tribut; mais il a dit qu'il n'en

considérait pas moins la question générale comme terminée, et que le

hatti-shériff d'investiture serait lu solennellement, avec tout le

cérémonial d'usage. Le 10 au matin, en effet, le vice-roi, entouré des

principaux dignitaires de l'Égypte, a reçu les deux envoyés ottomans

dans la grande salle de son palais. Saïd-Muhib-Effendi lui ayant

présenté le hatti-shériff, Méhémet-Ali l'a porté sur ses lèvres et sur

son front, et Sami-Bey en ayant fait, à haute voix, la lecture, le

pacha s'est revêtu de la décoration envoyée par le sultan. Des salves de

toutes les batteries des forts et de l'escadre, un pavoisement

général et d'autres démonstrations publiques ont signalé à la ville la

promulgation solennelle du décret impérial.»

Je transmis sur-le-champ, par le télégraphe, cette nouvelle au baron de

Bourqueney.

Elle arriva à Londres au milieu de la crise universelle flagrante. Le 5

juin, sur une motion de sir Robert Peel, la chambre des communes avait

déclaré, à une voix de majorité, que le cabinet whig n'avait plus sa

confiance. Le 23 juin, le parlement avait été dissous. Les élections,

presque partout accomplies, assuraient aux torys une forte majorité.

M. de Bourqueney m'écrivit le 29 juin: «J'ai mis, vous le savez,

une extrême réserve dans mes prédictions; je redoutais jusqu'à la

responsabilité de mes propres impressions lorsque je craignais leur

influence sur nos grandes affaires diplomatiques; aujourd'hui, je crois

pouvoir sans témérité vous donner le sort du cabinet actuel comme jugé

dans la nouvelle chambre. Mais sa retraite précédera-t-elle la réunion

du Parlement? J'entends les torys affirmer que sir Robert Peel ne

consentira pas à former le nouveau cabinet avant cette époque. J'ai

besoin de savoir le plus tôt possible si cette situation intérieure

doit influer sur ma conduite diplomatique. Je ne me dissimule pas la

difficulté d'ajourner toute conclusion de notre part pendant les sept

ou huit semaines que peut encore vivre le cabinet actuel. La Prusse

et l'Autriche ne nous serviraient pas dans ce système, et il faudrait

aviser au moyen de le leur faire accepter. Vous m'avez écrit, il y a

six semaines, que vous ne vouliez pas signer avec des moribonds. Je vous

répondis alors que la maladie pouvait être assez longue pour nous causer

des embarras. Aujourd'hui nous en connaissons le terme. Décidez.»

Je lui mandai sur-le-champ par le télégraphe: «Ne faites rien pour

ajourner la signature des actes parafés, et signez la nouvelle

convention générale dès qu'on vous le demandera après avoir signé le

protocole de clôture de la question égyptienne.»

«--Votre dépêche télégraphique d'hier, me répondit M. de Bourqueney,

lève toute incertitude. Je ne créerai aucun délai. Je n'en laisserai

même pas créer que je puisse empêcher. Aujourd'hui, j'ai eu occasion de

voir lord Palmerston pour une autre affaire; j'ai profité de ma visite

pour lui faire lire la dépêche d'Alexandrie. Il sait maintenant que

tout est fini; mais, ne fût-ce que pour la justification de ses derniers

délais, il attendra que la nouvelle lui arrive à lui-même, complète

et régulière. Il a voulu du reste être aimable ce matin, car sans me

préciser ce qu'il attendait exactement pour la signature définitive,

mais raisonnant comme si nous y étions arrivés, il m'a dit: «Croyez que

ce sera un bien beau jour pour moi que celui où je mettrai les dernières

lettres de mon nom à la suite de la première, sur notre convention

générale.»

Huit jours après, le 10 juillet, M. de Bourqueney m'écrivit: «Je

monte en voiture pour Windsor où la reine vient de m'inviter fort

gracieusement à passer quarante-huit heures. Le courrier autrichien est

arrivé ce matin, porteur de dépêches officielles de Constantinople, du

22 juin. C'est probablement moi qui vais l'annoncer à Windsor, à lord

Palmerston. Nous signerons sans aucun doute dans le cours de la semaine

prochaine.»

Le courrier autrichien apportait en effet à lord Palmerston cette

laconique dépêche de lord Ponsonby, en date du 21 juin: «Avant que ceci

arrive à Londres, Votre Seigneurie aura, depuis longtemps sans doute,

appris d'Alexandrie que Méhémet-Ali a accepté le firman. Je crois devoir

cependant vous envoyer ci-incluse la dépêche que je viens de recevoir

d'Égypte et qui annonce cette satisfaisante nouvelle.»

Cinq jours auparavant, le 16 juin, lord Ponsonby avait écrit à lord

Palmerston: «Le bateau français arrivé le 14 a apporté des lettres qui

disent que l'intention de Méhémet-Ali est de refuser le nouveau firman.

Une de ces lettres vient d'une personne bien connue comme ayant les

meilleures informations à Alexandrie. Quand ces lettres ont été écrites,

Méhémet-Ali n'avait pas encore reçu le firman; mais il en connaissait

le contenu. Il pourra modifier ses vues avant de répondre. Il peut avoir

des raisons d'exprimer l'intention de refuser. Il fera probablement

quelque chose pour gagner du temps. Je pense, comme je l'ai toujours

pensé, qu'il n'exécutera point les mesures ordonnées par le sultan,

d'après l'avis des grandes puissances.»

Peu importait cette fois l'avis de lord Ponsonby. Lord Palmerston envoya

sur-le-champ à Londres l'ordre d'accomplir toutes les formalités de

chancellerie nécessaires à la signature des actes parafés le 15

mai précédent; et le 13 juillet, M. de Bourqueney m'écrivit: «Les

plénipotentiaires des six cours ont été convoqués aujourd'hui au

_Foreign-Office_. Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la

Grande-Bretagne, de Prusse, de Russie et de la Porte ottomane, ont

d'abord apposé leur signature au protocole de clôture de la question

égyptienne, qui a reçu la date du 10 juillet, jour de l'arrivée, par

Constantinople, de la nouvelle que Méhémet-Ali avait accepté le nouveau

firman du sultan. La convention générale sur la clôture des détroits a

été signée ensuite de nous tous, dans l'ordre des puissances, sous la

date du 13 juillet 1841. Le délai pour l'échange des ratifications a été

fixé à deux mois[13].»

[Note 13: _Pièces historiques nº_ I.]

La question d'Égypte était vidée. Question élevée, en 1840, fort

au-dessus de son importance réelle, et dans laquelle, mal instruits des

faits, nous nous étions engagés bien plus avant que ne le comportait la

force du pacha et que ne l'exigeait l'intérêt français. Je résume les

résultats de la solution qu'elle reçut en 1841 par la négociation que je

viens de retracer et la convention qui la termina.

La paix européenne fut maintenue; et au sein de la paix, les armements

de précaution, faits par la France en 1840, furent maintenus aussi; les

fortifications de Paris s'élevèrent; le gouvernement français s'établit

dans l'isolement qu'on lui avait fait en ne tenant pas assez de compte

de sa présence et de son avis. L'Europe sentit le poids du vide que

faisait dans ses conseils la France absente, et se montra empressée

de l'y rappeler. La France n'y rentra que lorsque l'Europe vint le lui

demander, après avoir fait faire par la Porte les concessions réclamées

par le pacha, et en déclarant que le traité du 15 juillet 1840 était

éteint complètement et sans retour.

Méhémet-Ali, chassé de Syrie, menacé en Égypte même, y fut établi

héréditairement et à des conditions équitables; non à cause de sa

propre force, mais par considération pour la France, et parce que les

puissances signataires du traité du 15 juillet ne voulurent pas courir

le risque, soit de se désunir, soit de voir naître des complications

nouvelles.

Par la convention du 13 juillet 1841, la Porte fut soustraite à la

protection exclusive de la Russie, et placée dans la sphère des intérêts

généraux et des délibérations communes de l'Europe.

Par ces résultats, l'échec de la France, fruit de son erreur dans cette

question, était limité et arrêté; elle avait repris sa position en

Europe et assuré en Égypte celle de son client. On avait fait et obtenu,

en finissant, ce qu'on aurait dû faire et pu obtenir en commençant.

C'était tout le succès que comportait la situation qui m'avait été

léguée en 1840. Je ne me dissimulais point que ce succès ne suffirait

pas à satisfaire le sentiment national jeté hors de la vérité et du

bon sens. Je prévoyais que la convention du 13 juillet 1841 et la

négociation qui l'avait amenée seraient l'objet de vives attaques. Mais,

après ce que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre,

j'étais rentré dans les affaires, bien résolu à ne jamais asservir,

aux fantaisies et aux méprises du jour, la politique extérieure de la

France. Quelques semaines après la clôture de la question égyptienne,

et à propos d'ouvertures vagues qui nous étaient faites sur les affaires

d'Orient en général, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire que le

roi, sur ma proposition, venait de nommer son ambassadeur à Londres:

«N'éludons rien et ne cherchons rien. C'est notre coutume d'être

confiants, avantageux, pressés. Nous nous enivrons de nos désirs

comme s'ils étaient toujours notre droit et notre pouvoir; nous aimons

l'apparence presque plus que la réalité. Je suis convaincu que,

pour rétablir et étendre notre influence en Europe, c'est la méthode

contraire qu'il faut suivre. Partout et en toute occasion je suis décidé

à sacrifier le bruit au fait, l'apparence à la réalité, le premier

moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus. Et

puis, il n'y a de dignité que là.»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 11 / 120 题