Situation de la France après le traité du 15 juillet 1840.--Caractère
de son isolement et de ses armements.--Dispositions des cabinets
européens.--Dépêche de lord Palmerston du 2 novembre 1840.--Son effet
en France.--Prise de Saint-Jean d'Acre par les Anglais.--Méhémet-Ali
est menacé en Égypte.--Mission du baron Mounier à Londres.--Paroles du
prince de Metternich.--Le commodore Napier arrive devant Alexandrie,
décide Méhémet-Ali à traiter, et conclut avec lui une convention qui lui
promet l'hérédité de l'Égypte.--Colère du sultan et de lord Ponsonby
en apprenant cette nouvelle.--La convention Napier est désavouée
à Constantinople, quoique approuvée à Londres.--Conférence
des plénipotentiaires européens à Constantinople avec
Reschid-Pacha.--Hatti-shériff du 13 février 1841, qui n'accorde
à Méhémet-Ali qu'une hérédité incomplète et précaire de
l'Égypte.--Entretien de lord Palmerston avec Chékib-Effendi.--Notre
attitude expectante et nos précautions.--Projet d'un protocole et
d'une convention nouvelle pour faire rentrer la France dans le concert
européen.--Conditions que nous y attachons.--J'autorise le baron de
Bourqueney à parafer, mais non à signer définitivement les deux actes
projetés.--Travail du prince de Metternich à Constantinople.--Changement
du ministère turc.--Nouvelles hésitations de la Porte.--Elle cède enfin
et accorde l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali, par un nouveau firman
du 25 mai 1841.--Nouveau délai à Londres pour la signature du
protocole et de la convention.--La chute du ministère whig est
imminente.--Méhémet-Ali accepte le firman du 25 mai 1841.--J'autorise
le baron de Bourqueney à signer la convention; elle est signée le 13
juillet 1841.--Résumé de la négociation et de ses résultats.
En même temps que nous discutions les adresses des Chambres et que nous
recevions aux Invalides le cercueil de Napoléon, l'exécution du traité
du 15 juillet 1840 suivait en Orient son cours, et nous prenions en
Europe la situation que ce traité nous avait faite. Je m'empressai, dans
ma correspondance avec nos agents au dehors, de bien déterminer cette
situation et l'attitude qu'elle leur prescrivait. J'écrivis le 10
décembre 1840 au comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur du roi à Vienne:
«De tout ce qui s'est passé, deux faits restent pour nous, notre
isolement et nos armements. A l'isolement franchement accepté, nous
gagnons de la dignité et beaucoup de liberté. Cette liberté nous
est bonne et deviendra chaque jour meilleure, car, pour les autres
puissances, après le succès viendront les embarras, les dissidences, les
jalousies; et à mesure que tout cela viendra, viendra aussi, aux uns et
aux autres, l'envie de se rapprocher de nous. Nous verrons venir cette
envie-là. L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on
y est, il faut s'y tenir avec tranquillité jusqu'à ce qu'on puisse en
sortir avec profit.
«Nous n'avons nul dessein de rester en dehors des affaires générales de
l'Europe. Nous sommes convaincus qu'il nous est bon d'en être et qu'il
est bon pour tous que nous en soyons. On s'est passé de nous; il faut
qu'on sente et qu'on nous dise qu'on a besoin de nous. Dans l'état de
l'Europe, je crois, pour les grandes affaires, à la nécessité du concert
entre les grands gouvernements. Pour aucun d'eux, ni l'isolement, ni
le fractionnement et la formation en camps séparés ne sont une
bonne politique. Il y a des intérêts supérieurs qui commandent, pour
longtemps, à l'Europe le concert et l'unité; et il n'y a point de
concert, il n'y a point d'unité en Europe quand la France n'en est pas.
«Je viens de me battre pour le maintien de la paix. Dans ma pensée,
au delà du maintien de la paix, j'ai toujours eu en perspective le
rétablissement du concert européen. Mais nous l'attendrons; et c'est
pour l'attendre avec sécurité comme avec convenance que nous avons fait
nos armements.
«Ils étaient nécessaires. Notre matériel, notre cavalerie, notre
artillerie, nos arsenaux, nos places fortes n'étaient pas dans un
état satisfaisant. Ils sont désormais et ils resteront tels qu'il nous
convient. La portion permanente de notre établissement militaire, celle
qui ne s'improvise pas, sortira de cette crise grandement améliorée.
«Quant à notre force en hommes, nous la garderons sur le pied actuel
aussi longtemps que la situation actuelle se prolongera.
«Plus j'y pense, plus je me persuade, mon cher ami, que c'est là la
seule conduite, la seule attitude qui nous conviennent. Le roi en est
très-persuadé. Faites en sorte qu'on le croie bien à Vienne. C'est, pour
le moment, la seule instruction que je donne aussi à Berlin, à Londres
et à Pétersbourg.»
Nous n'eûmes pas longtemps à attendre pour voir combien ces deux faits,
l'isolement et les armements de la France déplaisaient et pesaient à
l'Europe. Le nouveau cabinet était à peine formé qu'à Vienne, à Berlin,
et même à Londres, les politiques cherchaient quelque moyen de mettre
promptement un terme à cette situation. La cessation de l'intimité entre
la France et l'Angleterre convenait au prince de Metternich, mais pourvu
qu'elle n'allât pas jusqu'à menacer la paix européenne, et quoique
décidé à ne point se séparer du cabinet anglais, il avait bien plus
envie d'arrêter lord Palmerston que de le suivre. Il fit repartir pour
Londres l'ambassadeur d'Autriche, le prince Esterhazy, en le chargeant
à la fois d'adhérer constamment au traité du 15 juillet et d'en amortir
les conséquences. On les redoutait encore plus à Berlin qu'à Vienne,
et le baron de Bülow, qui avait quitté Londres en congé, y retourna
précipitamment avec l'instruction et le désir personnel d'employer tout
ce qu'il avait d'activité et de ressource dans l'esprit pour faire, sans
délai, rentrer la France dans le concert européen. Parmi les membres du
cabinet anglais qui, depuis l'origine de l'affaire, avaient témoigné,
pour l'alliance française, un bon vouloir plus sincère qu'efficace,
quelques-uns, lord Clarendon surtout, se montraient inquiets et
empressés à seconder, dans leur travail pacifique, les diplomates
allemands: «Le cabinet qui vient de se former à Paris pour le maintien
de la paix ne peut vivre, disaient-ils, qu'avec un sacrifice des
puissances signataires du traité du 15 juillet.--Oui, répondit le baron
de Bourqueney que j'avais laissé à Londres chargé de cette délicate
négociation, il faut à la France une concession en dehors de ce traité.»
Mais quelle concession faire au pacha d'Égypte pour donner satisfaction
à la France? On proposa divers expédients, l'île de Candie laissée
à Méhémet-Ali, le pachalik de Tripoli donné à l'un de ses fils, la
suspension des hostilités et le _statu quo_ territorial en Syrie jusqu'à
l'issue de négociations nouvelles. Pendant que les débats des Chambres
s'ouvraient à Paris, les diplomates réunis à Londres se livraient, avec
plus de sollicitude que d'espérance, à ces essais de rapprochement. M.
de Bourqueney me rendait un compte très-intelligent de leurs allées
et venues, de leurs entretiens, de leurs ouvertures. Je lui répondais:
«Deux sentiments sont ici en présence, le désir de la paix et l'honneur
national. Le sentiment de la France, je dis de la France et non pas
des brouillons et des factieux, c'est qu'elle a été traitée légèrement,
qu'on a sacrifié légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt
secondaire, son alliance, son amitié, son concours. Là est le grand
mal qu'a fait le traité du 15 juillet, là est le grand obstacle à la
politique de la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il
faut prouver à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on
attache à son alliance, à son amitié, à son concours beaucoup de prix,
assez de prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue,
c'est le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la
convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné
au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
rentrer dans l'affaire, la paix pourra être maintenue et l'harmonie
générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre à ce but et à en
accepter la responsabilité; mais je ne veux pas me mettre en mouvement
sans savoir si le but est possible à atteindre. La politique de
transaction est préférable à la politique d'isolement, s'il y a
réellement transaction; mais si la transaction n'est, de notre part,
qu'abandon, l'isolement vaut mieux. En tout cas, voici, à mon avis, vos
deux règles de conduite: traiter bien réellement avec lord Palmerston,
et non pas contre lui; ne rien négliger pour que l'atmosphère où vit
lord Palmerston pèse sur lui dans notre sens. C'est de lui que dépend
l'issue.»
A ce moment même, un incident nouveau, suscité par lord Palmerston,
rendit le rapprochement encore plus difficile. On sait que, le 8
octobre, par sa dernière communication au cabinet anglais, M. Thiers
avait déclaré que «la France, disposée à prendre part à tout arrangement
acceptable qui aurait pour base la double garantie de l'existence
du sultan et du vice-roi d'Égypte, ne pourrait consentir à la mise à
exécution de l'acte de déchéance prononcé contre Méhémet-Ali, le 14
septembre, à Constantinople.» On sait également que, le 15 octobre,
poussé par l'impression qu'avait faite, sur ses collègues et sur
lui-même, cette déclaration du gouvernement français, lord Palmerston
avait enjoint à lord Ponsonby de se concerter avec les représentants de
l'Autriche, de la Prusse et de la Russie à Constantinople, pour qu'ils
allassent tous ensemble «recommander fortement au sultan, non-seulement
de rétablir Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi
l'investiture héréditaire de ce pachalik, conformément aux conditions
spécifiées dans le traité du 15 juillet, pourvu qu'il fît sa soumission
au sultan et qu'il s'engageât à restituer la flotte turque et à retirer
ses troupes de toute la Syrie, d'Adana et des villes saintes[6].»
D'après cette démarche du gouvernement anglais, j'étais pleinement
autorisé, en prenant, le 29 octobre, la direction des affaires
étrangères, à regarder l'établissement héréditaire de Méhémet-Ali en
Égypte comme assuré, pourvu qu'il satisfît aux conditions prescrites.
Mais le 5 novembre, lord Granville vint me communiquer une dépêche de
lord Palmerston, en date du 2, qui semblait avoir pour but de m'enlever
cette assurance: lord Palmerston revenait sur la dépêche de M. Thiers
du 8 octobre, en discutait les arguments, et établissait que «le sultan,
comme souverain de l'empire turc, avait seul le droit de décider auquel
de ses sujets il confierait le gouvernement de telle ou telle partie
de ses États; que les puissances étrangères, quelles que fussent à
cet égard leurs idées, ne pouvaient donner au sultan que des avis,
et qu'aucune d'elles n'était en droit de l'entraver dans l'exercice
discrétionnaire de l'un des attributs inhérents et essentiels de la
souveraineté indépendante.»
[Note 6: Voir le tome V de ces _Mémoires_, p. 337-340.]
C'était détruire, en principe, le conseil qu'en fait lord Palmerston
avait donné à la Porte, et provoquer le sultan à maintenir cette
déchéance absolue de Méhémet-Ali que, quinze jours auparavant, on
l'avait engagé à révoquer.
Lord Palmerston ne se contenta pas de me faire communiquer sa dépêche;
elle fut publiée, le 10 novembre, dans le _Morning Chronicle_. L'effet
en France en fut déplorable; j'écrivis, le 14 novembre, au baron de
Bourqueney: «On prend ici cette pièce comme une rétractation voilée
de la démarche faite, il n'y a pas un mois, auprès de la Porte, pour
l'engager à ne pas persister dans la déchéance de Méhémet-Ali. Je
combats cette idée; je soutiens que lord Palmerston n'a voulu, comme
il le dit en finissant, que traiter une question de principes et poser
nettement les siens. Mais l'effet n'en est pas moins produit; nos
adversaires l'exploitent; nos propres amis en sont troublés. C'est
la première communication que lord Palmerston ait adressée au nouveau
cabinet. En quoi diffère-t-elle de ce qu'il aurait écrit à l'ancien?
Comment cette dépêche a-t-elle été publiée dans le _Morning Chronicle_,
et avec tant d'empressement? Témoignez, mon cher baron, et au cabinet
anglais et à nos amis à Londres, le sentiment que je vous exprime et le
mal qu'on nous fait.»
M. de Bourqueney n'eut point d'embarras à porter vivement ma plainte: la
dépêche de lord Palmerston avait excité à Londres, parmi les amis de la
paix, presque autant de surprise et de blâme qu'à Paris; on se demandait
s'il n'y avait là que la manie de la controverse, et si cette manie ne
cachait pas le désir de pousser jusqu'au bout la ruine de Méhémet-Ali
et de faire échouer toute espèce d'arrangement: «Je sors de chez lord
Palmerston, me répondit, le 18 novembre, M. de Bourqueney; il a commencé
par s'excuser de la date de sa dépêche du 2:--J'ai vivement regretté,
m'a-t-il dit, que ma réponse à la dépêche du 8 octobre de M. Thiers
se trouvât forcément adressée à son successeur; mais vous savez ma
vie occupée; les jours se sont écoulés; le cabinet de M. Thiers s'est
retiré, et ma réponse est parvenue dans les mains de M. Guizot. Mon
intention était bonne en l'écrivant, je vous l'affirme; je croyais
nécessaire, dans l'intérêt même de la politique de conciliation, de
réfuter quelques-uns des arguments de la dépêche du 8 octobre, parce que
ces arguments, en passant pour acceptés par nous, seraient devenus un
encouragement à la prolongation de la lutte que nous avons à coeur de
terminer. Mais, croyez-moi, mes précédentes déclarations subsistent;
je n'en rétracte aucune; Méhémet-Ali est encore libre de conserver
l'hérédité de l'Égypte. Si on a tiré de ma dépêche du 2 novembre une
conclusion contraire, je la désavoue.»
Je fus et je reste persuadé que ce désaveu était sincère. Rien n'est
plus rare, en politique, que les résolutions simples et la poursuite
exclusive d'un but unique, sans distraction ni complaisance pour de
secrets désirs qui dépassent le vrai et public dessein. Lord Palmerston
ne préméditait pas la ruine complète de Méhémet-Ali; il ne se proposait
sérieusement que d'assurer et de grandir, à Constantinople et en Orient,
la position de l'Angleterre en affaiblissant un sujet rival du sultan
et un client favori de la France; mais quand la chance de l'entière
destruction de Méhémet-Ali s'offrait à sa pensée, il ne l'écartait
pas nettement, se donnant ainsi l'air de la poursuivre. Il ne pouvait
d'ailleurs se résoudre à laisser passer les arguments d'un adversaire
sans leur opposer les siens, et il acceptait volontiers un embarras
politique pour obtenir un succès logique. Il avait écrit sa dépêche du
2 novembre 1840 sans se soucier de me seconder ni de me nuire, pour
soutenir en thèse générale, contre M. Thiers tombé, les droits de
souveraineté du sultan, et aussi pour déterminer Méhémet à la soumission
en lui faisant entrevoir le péril extrême qui pouvait l'atteindre s'il
persistait à s'y refuser.
Il eût pu s'épargner cette apparence de mauvais vouloir et
d'arrière-pensée; les événements, qu'il avait bien prévus, le servirent
mieux que les arguments qu'il se complaisait à étaler. Pendant qu'à
Londres les diplomates se fatiguaient à chercher quelque combinaison
qui, en faisant cesser l'isolement de la France, mît fin à leurs
inquiétudes, l'insurrection, fomentée par lord Palmerston, éclatait en
Syrie contre Méhémet-Ali; l'émir Beschir, naguère gouverneur du Liban
au nom du pacha, abandonnait la cause Égyptienne sans se sauver lui-même
par sa défection; Saïda, Tyr, Tripoli se rendaient à l'apparition
de l'escadre anglaise et des troupes turques qu'elle débarquait;
Ibrahim-Pacha et son armée démoralisée se repliaient successivement à
l'intérieur. Le 3 novembre enfin, après quelques heures de résistance,
Saint-Jean d'Acre tombait au pouvoir de l'amiral Stopford; et sur cette
nouvelle, le prince de Metternich écrivait au baron de Neumann chargé
encore à Londres de la question égyptienne: «Ne laissons plus d'illusion
à la France sur la Syrie; la Syrie est irrévocablement perdue, perdue
tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne de ce
côté; il n'y a pas un moment à perdre pour décider Méhémet-Ali à la
soumission.»
Ces nouvelles ne produisirent à Londres d'autre effet que d'accroître
la confiance de lord Palmerston en lui-même, son ascendant sur ses
collègues, et de mettre fin au petit travail entrepris pour l'amener à
quelque concession en dehors du traité du 15 juillet: «M. de Bülow est
hors de selle, m'écrivait le 8 novembre M. de Bourqueney; il m'a dit ce
matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche analogue
à celle de M. de Metternich. Voilà, comme il le reconnaît lui-même,
sa mission à néant.» Le lord-maire de la cité donna, le 9 novembre, un
grand dîner auquel étaient invités les ministres et les diplomates; sir
Robert Peel, qui y assistait, se pencha vers le baron de Bourqueney et
lui dit tout bas: «Les événements vont bien vite en Syrie. On dit que
l'Égypte va être entreprise. Cela m'inquiète beaucoup pour la question
européenne.» A Paris, la surprise égala et aggrava l'inquiétude; la
faiblesse de Méhémet-Ali en Syrie fut une révélation inattendue qui en
présageait une semblable en Égypte. Un homme d'esprit qui séjournait
depuis quelque temps en Orient, M. Alphonse Royer m'écrivit le 16
novembre de Constantinople: «Il est impossible de ne pas se demander
avec un cruel serrement de coeur comment il se fait que le gouvernement
français, qui entretient à grands frais de nombreux agents dans toutes
ces contrées, n'ait pas connu, avant d'agir, l'état physique et moral de
l'Égypte et de la Syrie. A-t-il donc cru à un empire arabe intronisé par
un pacha turc, et à l'affection des Arabes pour un gouvernement dirigé
d'après le vieux système turc où les indigènes ne peuvent obtenir le
plus misérable commandement ni le plus chétif emploi? A-t-il pensé
qu'exploiter un pays comme une ferme coloniale, c'était le civiliser?
Ne lui a-t-on jamais fait le tableau des souffrances de ce malheureux
peuple chez qui les mères éborgnent leurs enfants pour les soustraire
à la corvée militaire? Et quand les chrétiens du Liban, insurgés contre
leurs oppresseurs, criaient grâce après leur défaite et qu'on leur
répondait par de monstrueuses exécutions, comment se fait-il que leurs
gémissements et leurs angoisses se soient trouvés transformés en un
concert de louanges dans les rapports officiels envoyés au ministre
français? Cela se concevrait si le gouvernement du roi puisait ses
renseignements aux mêmes sources que les journaux français auxquels ils
sont envoyés directement d'Alexandrie, par ordre exprès de Méhémet-Ali.
Le vice-roi a le talent de se concilier, par ses soins empressés, par
ses attentions délicates, par son amabilité, toutes les personnes dont
il peut attendre un éloge écrit ou verbal. Tous les voyageurs de quelque
renom qui ont traversé l'Égypte ont subi cette influence. Les plus
clairvoyants et les plus consciencieux se sont abstenus de juger. Quand
on parle des prodiges opérés par le génie de Méhémet-Ali, celui-ci n'est
assurément pas le moindre.»
En présence de ces mécomptes et dans la crainte d'en voir éclater
d'autres, plusieurs de mes amis dans les Chambres, entre autres le
chancelier Pasquier, le duc Decazes, le comte de Gasparin, M. Barthe, M.
Laplagne-Barris se demandèrent et me demandèrent s'il ne serait pas
bon que l'un d'entre eux, étranger à toute mission officielle, à tout
caractère diplomatique, allât passer quelques semaines à Londres pour
bien observer la disposition des esprits, causer librement avec les
hommes considérables, et apprécier ainsi, sans prévention ni routine,
les chances de l'avenir. Je ne pensais pas qu'une telle visite changeât
rien aux informations que je recevais du baron de Bourqueney, ni aux
idées que je me formais de l'état des choses; mais je n'avais, pour
mon compte, aucune raison de m'y refuser, et je connaissais assez M. de
Bourqueney pour être sûr que le petit déplaisir qu'il en ressentirait
n'altérerait ni son jugement ni son zèle. J'accueillis donc la
proposition, et je priai le baron Mounier, l'un de mes plus judicieux
et plus indépendants amis politiques, de se charger de cette mission
d'observation libre. Il l'accepta avec un empressement amical, et partit
le 21 novembre pour aller vérifier à Londres mes renseignements et mes
pressentiments.
Loin de les détruire, ses observations les confirmèrent: soit dans le
cabinet anglais, soit parmi ses adhérents, il trouva les plus sincères
partisans de la paix convaincus que la soumission de Méhémet-Ali
aux termes du traité du 15 juillet pouvait seule l'assurer: «Comment
voulez-vous, lui dit M. Macaulay, alors secrétaire de la guerre, que
nous ne poursuivions pas ce que nous avons commencé? En continuant les
hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son côté, la chance de reconquérir la
Syrie; si nous n'avions pas, du nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il
n'y aurait ni égalité, ni justice, ni politique. Il ne peut être permis
au pacha de suspendre ou de commencer la guerre à son choix. Il faut
qu'il rende la flotte turque et qu'il renonce à toute prétention
en dehors de l'Égypte.» Les inquiétudes des diplomates continentaux
confirmaient le langage des ministres anglais: «Le prince Esterhazy
est très-frappé de l'urgence de poser un obstacle à l'entraînement des
événements, m'écrivit le 29 novembre M. Mounier; il m'a assuré, hier
au soir, qu'il allait s'efforcer d'obtenir la déclaration positive
qu'aucune tentative quelconque ne serait dirigée contre l'Égypte
sans que la nécessité et la convenance n'en eussent été préalablement
reconnues entre les cabinets signataires du traité du 15 juillet. Le
prince de Metternich écrit dans ce sens à l'ambassadeur, et de la façon
la plus claire: «Il faut prévenir le cas, dit sa dépêche, où, la Syrie
ayant été délivrée, Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_
alors est à chercher.»
Au même moment où il posait à Londres cette question, le prince de
Metternich disait à Vienne, au comte de Sainte-Aulaire. «Assurez M.
Guizot que nous agirons pour que tout s'arrête à la Syrie. D'accord avec
l'Angleterre, j'en suis certain; mais, m'expliquant dès aujourd'hui pour
le compte de l'Autriche, je vous déclare qu'elle s'abstiendra de toute
attaque contre l'Égypte, et qu'elle s'en abstiendra par égard pour la
France. Si M. Guizot trouve quelque avantage à faire connaître cette
vérité dans les Chambres, il peut la proclamer avec la certitude de
n'être pas démenti par moi.»
Les amiraux anglais avaient d'avance épargné aux diplomates l'embarras
dont se préoccupait le prince de Metternich. Le 25 novembre, le
commodore Napier, avec une partie de l'escadre de l'amiral Stopford,
était tout à coup arrivé devant Alexandrie, et avait écrit à Boghos-Bey,
principal conseiller de Méhémet-Ali: «Le pacha sait certainement que les
puissances européennes désirent lui assurer le gouvernement héréditaire
de l'Égypte. Que Son Altesse permette à un vieux marin de lui suggérer
un facile moyen de se réconcilier avec le sultan: que promptement
et librement, sans imposer aucune condition, Elle renvoie la flotte
ottomane et retire ses troupes de Syrie; alors les malheurs de la
guerre cesseront; Son Altesse aura amplement de quoi se satisfaire et
s'occuper, dans les dernières années de sa vie, en cultivant les arts et
en posant probablement la base du rétablissement du trône des Ptolémées.
Après ce qui s'est passé en Syrie, Son Altesse doit aisément pressentir
combien peu Elle pourrait faire ici où le peuple est mécontent du
gouvernement. En un mois, 6,000 Turcs et une poignée de marins ont
pris Beyrouth et Saïda, battu les Égyptiens dans trois rencontres, fait
10,000 prisonniers ou déserteurs, et amené l'évacuation forcée des ports
et des défilés du Taurus et du Liban; cela, en présence d'une armée
de 30,000 hommes. Trois semaines après, Acre, la clef de la Syrie, est
tombée entre les mains de la flotte alliée. Si Son Altesse se décidait
à continuer les hostilités, qu'Elle me permette de lui demander si
Elle est sûre de conserver l'Égypte. Je suis un grand admirateur de Son
Altesse et j'aimerais mieux être son ami que son ennemi. Je prends la
liberté de lui représenter que, si Elle refuse de se réconcilier avec
le sultan, Elle ne peut espérer de conserver l'Égypte que bien peu de
temps..... Un mécontentement général règne ici parmi les habitants et
les marins; le vice-amiral de Son Altesse et plusieurs de ses officiers
l'ont déjà abandonnée et sont à bord de ma flotte. Les soldats syriens
qui se trouvent en Égypte aspirent à retourner chez eux. La solde des
soldats égyptiens est fort arriérée, et ils n'ont pas de pain à donner à
leurs familles. Que Son Altesse réfléchisse aux dangers qu'Elle courrait
si ses soldats recevaient la promesse d'être, à sa chute, délivrés du
service? Qui peut dire que l'Égypte serait invulnérable? Alexandrie
peut être pris comme Saint-Jean d'Acre l'a été, et Son Altesse, qui
maintenant peut devenir le fondateur d'une dynastie, serait réduite à
être un simple pacha.»
Après quelques heures de correspondance, tous les conseils du commodore
Napier étaient acceptés. Méhémet-Ali prenait l'engagement de renvoyer
la flotte turque à Constantinople dès que les puissances lui auraient
assuré le gouvernement héréditaire de l'Égypte. Un envoyé égyptien
partait à bord d'un bâtiment anglais, portant à Ibrahim-Pacha l'ordre
d'évacuer la Syrie avec toute son armée. Une convention formelle
consacrait ces arrangements. La soumission de Méhémet-Ali était entière,
et le traité du 15 juillet avait reçu sa pleine exécution.
Arrivées à Londres le 8 décembre, ces nouvelles y produisirent tout
l'effet qu'on en pouvait attendre; c'était l'accomplissement des
prédictions de lord Palmerston et le triomphe de sa politique. Les
diplomates, ses alliés, s'en félicitaient, non sans quelque surprise;
ils se demandaient quelle cause avait déterminé cette action à la fois
menaçante et pacifiante de la flotte anglaise, et précipité ainsi le
dénoûment; le commodore Napier avait-il agi d'après des ordres de
son cabinet, ou de concert avec l'amiral Stopford son supérieur,
ou seulement de sa propre et spontanée impulsion? «Je ne pense pas,
écrivis-je le 11 décembre à M. de Bourqueney, que Napier eût des
instructions pour engager le pacha à rétablir _le trône des Ptolémées_,
ni pour le menacer du bombardement d'Alexandrie. Si un agent français
avait dit la première phrase, lord Palmerston se serait récrié sur ce
mépris des droits du sultan, et si, sur le refus du pacha, Napier
avait exécuté sa menace, j'aurais eu, moi, le droit de dire que lord
Palmerston m'avait manqué de parole, car il avait bien donné sa parole
qu'aucun acte, aucun commencement d'acte n'aurait lieu contre l'Égypte
sans une délibération nouvelle des puissances signataires du traité
du 15 juillet. Je ne fais nul cas des petites plaintes, ni des
récriminations contre les faits accomplis; mais je fais attention à
toutes les irrégularités, à toutes les façons d'agir peu conséquentes et
peu mesurées; et il est bon qu'on sache que nous y faisons attention.»
Je pressentais qu'on s'empresserait de nous présenter le résultat ainsi
obtenu comme définitif et devant faire cesser notre isolement armé,
et qu'on nous demanderait de ne pas tarder à le reconnaître. Je pris
sur-le-champ mes précautions contre de telles instances et pour bien
établir la situation que nous entendions garder; j'écrivis le 18
décembre au baron de Bourqueney: «Nous sommes restés étrangers au traité
du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports du sultan et du
pacha par l'intervention de l'Europe. Ni les bases territoriales, ni le
mode coërcitif de ce règlement ne nous ont convenu. Ils ne doivent
pas nous convenir davantage après qu'avant. Nous ne nous sommes pas
matériellement opposés au fait; nous ne saurions nous y associer pour
lui rendre hommage et le garantir. Nous resterons donc, en ce qui touche
les rapports du sultan et du pacha, en dehors du traité du 15 juillet
et de la coalition qui l'a signé. C'est, pour nous, un devoir de
conséquence rigoureuse et de simple dignité.
«Mais le traité du 15 juillet une fois accompli et vidé, reste la grande
question, la question des rapports de l'empire ottoman avec l'Europe.
Les rapports du sultan et du pacha d'Égypte sont, pour l'empire ottoman,
une question intérieure sur laquelle nous avons pu penser autrement que
nos alliés et nous séparer d'eux. Les rapports de l'empire ottoman avec
l'Europe sont une question extérieure, générale, permanente, à laquelle
nous avons toujours l'intention de concourir, et qui ne peut être
efficacement ni définitivement réglée sans notre concours.
«A côté de cette grande question extérieure et européenne peut se placer
encore une question intérieure et ottomane, celle des garanties à donner
à la Syrie rentrée sous le gouvernement du sultan, spécialement aux
populations chrétiennes du Liban: question dans laquelle nous sommes
prêts aussi à reprendre place.
«Loin donc de vouloir persister dans notre isolement, nous avons
toujours en vue le rétablissement du concert européen, et nous savons
par quelles portes, grande et petite, nous y pouvons rentrer.
«Nous savons aussi qu'on désire nous y voir rentrer, et nous croyons
qu'on a raison. Notre isolement ne vaut rien pour personne. Il nous
oblige, et pour notre sûreté, et pour la satisfaction des esprits
en France, à maintenir nos armements actuels. Nous avons arrêté ces
armements à la limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est
formé. Le cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons
déclaré que nous ne le ferions point; mais pour que nous puissions
réduire nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée
de manière à ce que la disposition des esprits change aussi et se calme.
Et je parle ici des bons esprits, du parti conservateur qui, tant que la
situation actuelle durera, ne s'accommoderait point de la réduction des
armements actuels et pacifiques, pas plus qu'il n'a voulu s'accommoder
des armements excessifs et belliqueux que demandait le cabinet
précédent.
«Je dis que nos armements actuels sont purement de précaution et
pacifiques. L'existence seule du cabinet en est une preuve évidente et
permanente. Mais le taux même de ces armements le prouve; ils ne nous
donnent que ce que nous avions dans les années 1831, 1832 et 1833,
c'est-à-dire de 400 à 450,000 hommes. Et nous n'avions pas alors 70,000
hommes en Afrique.
«Il n'y a donc, ni dans la pensée, ni dans la mesure de ces armements,
rien dont on puisse s'inquiéter, et nous n'avons nul dessein de
prolonger indéfiniment et sans nécessité un état de choses onéreux. Mais
tant que la situation qui l'a amené se prolonge, nous en acceptons la
conséquence. Qu'une porte convenable s'ouvre devant nous pour sortir de
cette situation, nous ne nous obstinerons point à y rester.»
Les faits ne tardèrent pas à prouver que j'avais raison de ne pas croire
la question égyptienne définitivement résolue, et d'attendre encore
avant de sortir de la situation que nous avions prise. Dès que la
convention conclue le 27 novembre par sir Charles Napier avec le pacha
fut connue à Constantinople, et par l'envoi qu'en fit le commodore à
lord Ponsonby, et par une lettre de Méhémet-Ali lui-même au grand vizir,
une vive colère éclata dans le divan, partagée et soutenue par lord
Ponsonby, qui écrivit sur-le-champ[7] à lord Palmerston: «Votre
Seigneurie a reçu le rapport du commodore: tout ce que j'ai à vous dire,
c'est que la Porte a expressément déclaré la convention nulle et de nul
effet, et que, mes collègues et moi, nous nous sommes associés à cette
déclaration. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'aucun gouvernement, dans la
situation de la Porte ottomane, ne pouvait tolérer un seul moment qu'un
individu s'arrogeât le droit de traiter, pour lui, avec un pouvoir
considéré, en droit ou en fait, comme un pouvoir rebelle. L'ambassadeur
de Sa Majesté n'est nullement autorisé à reconnaître l'acte d'un
individu qui n'avait reçu du gouvernement de Sa Majesté aucun pouvoir,
et les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie n'y sont pas
plus autorisés que moi.» Reschid-Pacha annonça le même jour, et à
l'ambassadeur turc à Londres et aux ministres des quatre puissances
à Constantinople, les résolutions de la Porte: «Comment pourrait-on,
dit-il, après tout ce qui s'est passé, confier de nouveau l'autorité à
un homme tel que Méhémet-Ali? Toutefois, et quoique le sultan n'ait
pas l'intention de rien accorder de sa propre volonté à Méhémet-Ali,
néanmoins, en cas d'une demande de la part des grandes puissances, il
est possible que, par déférence pour elles, quelque faveur temporaire
lui soit accordée. Mais serait-il possible aujourd'hui de revenir sur la
question de l'hérédité, cette grande concession, déjà rejetée par lui,
du traité d'alliance? Et comment les quatre puissances pourraient-elles
concilier désormais cette concession avec le maintien de l'intégrité de
l'empire ottoman qui forme le principal objet de leur sollicitude? En
conséquence, la Sublime-Porte déclare protester, comme elle proteste
par la présente, de la manière la plus formelle, contre la convention
conclue le 27 novembre par le commodore Napier, convention qu'elle doit
regarder et qu'elle regarde en effet comme nulle et non avenue.»
[Note 7: Le 8 décembre 1840.]
Quelques jours après, le drogman de la France à Constantinople, M. Cor,
homme d'expérience et de considération, s'entretenant avec Reschid-Pacha
de cette convention, l'engageait à ne pas confondre la forme et le fond
de l'acte: «Vous êtes, lui disait-il, en droit de protester contre la
forme; mais au fond, l'acte est généralement approuvé; il peut amener un
rapprochement entre la France et les puissances qui ont signé le traité
du 15 juillet; la Porte pourrait avoir à se repentir de sa conduite
envers la France, son plus ancien allié; l'amour-propre de la France est
engagé dans la question, et il faut trouver quelque moyen de l'y faire
rentrer.--La Sublime-Porte, lui répondit Reschid-Pacha, trouve la
substance de la convention aussi contraire aux intérêts de Sa Hautesse
le sultan que la forme en est mauvaise; vous dites qu'il faut faire un
acte auquel la France puisse prendre part; nous n'avons que deux choses
à proposer, toutes deux diamétralement opposées à la politique qu'a
adoptée la France, l'entière et absolue soumission de Méhémet-Ali
comme sujet, non comme vassal, ou sa destruction. Comment pouvez-vous
prétendre avoir à coeur l'intégrité et l'indépendance de l'empire
ottoman quand vous cherchez à le démembrer? Si vous désirez tant de
conserver Méhémet-Ali, vous n'avez qu'à le nommer gouverneur de l'une de
vos provinces.»
La colère turque, et surtout la mauvaise humeur hautaine de lord
Ponsonby, embarrassaient un peu lord Palmerston, sans dominer pourtant
ses résolutions. Dès qu'il avait connu la conduite de sir Charles
Napier, il l'avait approuvée, tout en déclarant que sir Charles avait
agi sans instructions, et en faisant cette réserve que les puissances
signataires du traité du 15 juillet ne pouvaient s'engager à garantir en
Égypte à Méhémet-Ali l'hérédité qu'elles conseillaient à la Porte de lui
accorder. Il avait en même temps informé lord Ponsonby de l'approbation
qu'il donnait à la convention du 27 novembre et de la réserve qu'il
y attachait. Le 15 décembre, causant avec le baron de Bourqueney de
l'obstination du divan à maintenir la déchéance de Méhémet-Ali: «Il
faudra bien, lui dit-il, que la Porte nous écoute: nous avons assez fait
pour elle.» Les dépêches qu'il recevait de Vienne le confirmaient dans
cette disposition: «Le prince de Metternich me charge de dire à Votre
Seigneurie, lui écrivait lord Beauvale[8], que si la Porte hésite à
accueillir la recommandation des puissances alliées qui l'engagent à
conférer à Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Égypte, la cour
d'Autriche n'admet pas que les alliés puissent se laisser compromettre
par une telle hésitation. Le prince de Metternich ne doute pas que la
Porte ne défère à l'avis de ses alliés s'ils y insistent fermement
et conjointement.» Et quelques jours plus tard[9]: «Les dépêches de
l'internonce, M. de Stürmer, disent que les commissaires désignés
pour Alexandrie n'ont pouvoir de donner aucune assurance quant à
la succession héréditaire dans la famille de Méhémet-Ali, et qu'ils
retarderont tant qu'ils pourront leur arrivée dans ce port, afin
de donner, aux opérations militaires contre Ibrahim-Pacha et aux
insurrections en Égypte, le temps d'éclater. Sur cette nouvelle, le
prince de Metternich a envoyé au prince Esterhazy des dépêches où il lui
annonce la ferme résolution de l'Autriche d'obtenir pour Méhémet-Ali la
succession héréditaire, ajoutant que le refus de la Porte déterminerait
l'Autriche à retirer au sultan son appui moral et matériel. Des
copies de ces dépêches seront expédiées aujourd'hui à l'internonce à
Constantinople pour régler sa conduite.»
[Note 8: Le 3 janvier 1841.]
[Note 9: Le 17 janvier 1841.]
La perplexité était grande à Constantinople. Hors d'état de se décider
seul et par lui-même, le sultan voyait ses alliés divisés et incertains.
Lord Ponsonby était évidemment plus hostile à Méhémet-Ali que son chef
lord Palmerston qui, à son tour, était moins décidé que le prince de
Metternich à soutenir le pacha vaincu. La Prusse suivait pas à pas
l'Autriche; la Russie flottait entre les puissances allemandes et
l'Angleterre; et la France absente pesait sur les esprits autant que,
présente, elle eût pu influer sur les délibérations. Dans l'espoir de
sortir d'embarras, Reschid-Pacha réunit en conférence chez lui[10] les
représentants des quatre puissances signataires du traité du 15 juillet,
et après leur avoir rappelé le mémorandum par lequel, le 14 novembre
précédent, leurs gouvernements avaient conseillé à la Porte d'accorder à
Méhémet-Ali l'investiture héréditaire du pachalik d'Égypte pourvu qu'il
se soumît sans délai aux conditions indiquées: «Le sultan m'a ordonné,
dit-il, de vous demander si Méhémet-Ali, par sa lettre du 11 décembre
dernier au grand vizir, s'est conformé à l'esprit de ce mémorandum, et
si sa soumission doit être considérée comme réelle.» Sur cette question
positive, lord Ponsonby refusa positivement de s'expliquer: «Je pense,
dit-il, qu'au sultan seul il appartient de décider ce point. Quant
à moi, je ne vois, pour le moment, rien devant moi qui m'autorise à
énoncer une opinion.» L'internonce d'Autriche, le baron Stürmer, qui
avait reçu de Vienne des instructions précises, fut moins bref et plus
décidé, quoique non sans ambages: «Dans le but, dit-il, de me
décharger de toute responsabilité et de faire connaître les vues de mon
gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru
convenable de mettre mon vote par écrit; je vais en faire lecture à
la conférence.--J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la
lettre que Méhémet-Ali vient d'adresser au grand vizir. Je n'y ai rien
trouvé qui ne soit correct. Le ton qui y règne m'a paru répondre à tous
les sentiments de convenance. Il eût été désirable qu'il n'y eût pas
été question de la convention du commodore Napier; mais nous sommes tous
d'accord qu'il l'eût été bien plus encore que cette convention n'eût
jamais été conclue; et Méhémet-Ali, en s'y référant, n'a fait que se
prévaloir d'un avantage qui lui a été gratuitement offert. Dans sa
lettre, le pacha déclare être prêt à faire tout ce qu'on lui demande, et
sous ce rapport, sa soumission me paraît entière. Je serais donc d'avis
que cette soumission fût acceptée. Je regarderais comme regrettable, à
tous égards, toute hésitation de la Porte à se conformer aux conseils
de ses alliés. Les plus brillants succès ont couronné leurs efforts
en Syrie; ces succès ont dépassé nos calculs, nos prévisions, nos
espérances. La Syrie est rentrée sous le sceptre de Sa Hautesse, et le
principal objet de l'alliance se trouve ainsi rempli. Aller plus loin
n'entre pas dans les vues des puissances alliées; la conférence de
Londres s'est assez clairement prononcée à cet égard. La Sublime-Porte
peut sans doute avoir de bonnes raisons pour désirer l'anéantissement
de Méhémet-Ali; mais n'ayant pas les moyens de l'effectuer elle-même,
ce serait sur ses alliés qu'en retomberait la charge. Or, voudrait-elle,
pour prix des services qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une
entreprise qui mettrait en péril la paix générale si ardemment désirée
par tous les peuples et si heureusement maintenue jusqu'ici? C'est
vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de nos
gouvernements; cette puissance a droit à leurs égards et à leur intérêt;
et si l'attitude menaçante et belliqueuse du ministère Thiers n'a pu les
arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient et qu'ils ont
atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs soins à ménager
le ministère qui lui succède, et dont le langage annonce une politique
sage, modérée et conciliante. Ils doivent en conséquence entrer dans sa
position, faire la part des difficultés dont il est entouré, et ne pas
l'exposer à se voir entraîné, malgré lui, dans une fausse route. Dans
l'état où sont les esprits en France, un incident imprévu peut tout
bouleverser, et n'est-il pas dans l'intérêt de tous et dans celui de
la justice qu'on s'unisse franchement à ceux qui la gouvernent, pour
prévenir un pareil malheur?»
[Note 10: Le 20 décembre 1840.]
Les ministres de Prusse et de Russie adhérèrent, avec quelques nuances,
au vote de l'internonce d'Autriche. L'ambassadeur d'Angleterre répéta
qu'il devait attendre la décision du sultan sur la valeur de la
soumission de Méhémet-Ali pour donner le conseil qui lui était prescrit
par les ordres de son gouvernement. Reschid-Pacha fit de vains efforts
pour amener les quatre plénipotentiaires à un avis plus formel et plus
unanime; et la conférence se termina sans autre conclusion que les
dernières paroles de l'internonce d'Autriche qui «fit remarquer encore
une fois combien il serait regrettable que la Porte ne se conformât
pas avec promptitude au voeu exprimé par les cours alliées dans le
mémorandum du 14 novembre.»
Quelques jours après cette conférence[11], le baron de Stürmer écrivit à
lord Ponsonby: «S'il a pu nous rester quelques doutes sur les véritables
intentions de nos gouvernements, les dépêches que j'ai reçues hier du
prince de Metternich sont bien faites pour les détruire complètement. Le
prince est impatient de savoir quelle suite j'ai donnée à ses
directions précédentes, et il me dit et me répète, de la manière la plus
péremptoire, que les quatre cours se sont prononcées pour que l'hérédité
dans les fonctions du gouvernement d'Égypte soit accordée à la famille
de Méhémet-Ali. Je vais, en conséquence, adresser à ce sujet une lettre
formelle à Reschid-Pacha, et la lui porter moi-même pour y ajouter
de vive voix tous les développements nécessaires. La pensée de votre
cabinet étant absolument identique avec celle du mien, je ne doute pas
que vous ne jugiez à propos de vous expliquer dans le même sens envers
la Porte. Je vous avoue que ce n'est pas sans quelque regret que je
vois ainsi s'évanouir l'espoir que nous avions de voir la puissance de
Méhémet-Ali s'écrouler de fond en comble; mais mon rôle est fini, et
il ne me reste plus qu'à attendre en silence les ordres que mon
gouvernement voudra bien me faire parvenir, et à les exécuter
scrupuleusement.»
[Note 11: Le 7 janvier 1841.]
M. de Stürmer fit sur-le-champ, auprès de Reschid-Pacha, la démarche
qu'il annonçait. Le ministre de Russie, M. de Titow, se déclara décidé
à agir comme l'internonce d'Autriche et en informa lord Ponsonby.
L'ambassadeur d'Angleterre répondit, avec son dédain ironique: «Rien
n'est plus indifférent que l'opinion particulière de tel ou tel d'entre
nous sur cette question; c'est l'affaire de nos gouvernements, et aucun
de nous n'en est responsable. Mais autre chose est d'agir sans ordres;
je n'encourrai pas cette responsabilité. Je refuse donc d'agir
de concert avec vous tant que je ne serai pas autorisé, par des
instructions formelles, à faire la démarche que vous me proposez. Il m'a
été dit plusieurs fois, par les meilleures autorités, par vous-même, si
je ne me trompe, que votre gouvernement n'était pas décidé à accorder
à Méhémet-Ali l'hérédité, et dans notre conférence, il n'a pas paru que
vous fussiez autorisé à faire mention de ce point. Mais ceci n'est
pas de date récente, et il n'est pas du tout impossible que plus d'un
changement soit survenu dans l'opinion de votre gouvernement; ce qui est
erreur maintenant peut avoir été vérité jadis et pourra le redevenir,
car il y a eu, dans cette affaire, une continuelle fluctuation de
circonstances. Si mon gouvernement ne m'a point encore envoyé d'ordre,
ce ne peut être faute de temps, car ses instructions auraient pu
m'arriver par Vienne aussitôt que les vôtres à vous.»
Trois jours après, le 10 janvier 1841, lord Ponsonby écrivit à M.
Frédéric Pisani, drogman d'Angleterre à Constantinople: «Vous informerez
S. Exc. le ministre des affaires étrangères que j'ai ordre de donner
à la Sublime-Porte, au nom du gouvernement britannique, le conseil
d'accorder à Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Égypte.» Et
au même moment, en termes aussi brefs, il annonça à MM. de Stürmer et de
Titow ses instructions et sa démarche.
En présence de toutes ces hésitations, contradictions et
procrastinations de la diplomatie européenne, il était bien naturel que
le sultan et ses conseillers hésitassent aussi, et qu'ils cherchassent,
soit par des paroles vagues, soit par des lenteurs répétées, à repousser
le calice que tantôt on approchait, tantôt on écartait de leurs lèvres.
Après avoir protesté contre la convention de sir Charles Napier à
Alexandrie comme nulle et de nul effet, le divan était pourtant rentré
en négociation avec Méhémet-Ali, et le grand vizir, en lui envoyant
Mazloum-Bey, l'un des principaux employés de la Porte, pour recevoir sa
soumission, lui avait écrit que, dès qu'elle serait accomplie, le sultan
«daignerait le réintégrer dans le gouvernement de l'Égypte,» mais sans
faire aucune mention de l'hérédité. Quand lord Ponsonby eut déclaré à la
Porte que le gouvernement britannique lui conseillait de faire au pacha
cette concession, le sultan rendit[12] un hatti-shériff portant: «Par
déférence pour les conseils des hautes cours alliées, et attendu que mon
adhésion à l'hérédité dont il s'agit met fin à la question et contribue
à la conservation de la paix générale, j'ai résolu de conférer
de nouveau à Méhémet-Ali le gouvernement de l'Égypte, avec droit
d'hérédité, lorsqu'il aura réellement fait sa soumission de la manière
que le conseil l'a compris.... Il y a pourtant ceci à dire: l'expérience
du passé a prouvé la nécessité que notre Sublime-Porte soit mise en
parfaite sûreté de la part de l'Égypte, soit pour à présent, soit pour
l'avenir, et ce but ne saurait guère être atteint qu'en attachant à
l'hérédité des conditions fortes, des obligations nécessaires. Convaincu
que la même sollicitude bienveillante dont les hautes puissances alliées
ont déjà donné des preuves sera employée à cet effet aussi, je me suis
empressé d'écouter leurs conseils et de les mettre à exécution. On
mettra du zèle à faire ce qui est nécessaire.»
[Note 12: Le 13 février 1841.]
Le hatti-shériff fut envoyé, le jour même, à Méhémet-Ali; mais le zèle
promis manqua, tout autant que la veille, pour le mettre à exécution. La
Porte se flattait toujours qu'elle finirait par échapper à des exigences
qu'elle ne croyait pas toutes également sincères. Contents d'avoir obéi
à leurs instructions, lord Ponsonby et le baron de Stürmer ne pressaient
pas beaucoup le divan de se hâter. Plus habile, Méhémet-Ali mettait
le bon droit et les bonnes apparences de son côté en donnant tous les
ordres nécessaires pour le renvoi de la flotte turque et l'évacuation
de la Syrie. A Londres, le prince Esterhazy, le baron de Bülow, M. de
Brünnow lui-même insistaient pour que la question égyptienne fût enfin
vidée; et dans le cabinet comme dans le public anglais, les amis de la
paix témoignaient leur inquiétude de voir se prolonger, sans autre motif
que des indécisions ou des lenteurs frivoles, une situation européenne
lourde et précaire. Lord Palmerston sentit qu'il fallait conclure. Le 28
janvier 1841, Chékib-Effendi vint lui demander ce qu'il fallait écrire
enfin à Reschid-Pacha sur l'établissement héréditaire de Méhémet-Ali
dans le pachalik d'Égypte: «Je lui ai dit, écrivit le lendemain lord
Palmerston à lord Ponsonby, que je ne pouvais pas ne pas admettre la
force des objections élevées contre cette concession. Certainement
il vaudrait beaucoup mieux, dans l'intérêt du sultan et de ses sujets
égyptiens, que le sultan pût garder, pour le choix des gouverneurs
futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il possède quant au choix des
gouverneurs des autres provinces de son empire. Mais, dans toutes
les affaires, il faut se contenter de ce qui est praticable et ne
pas compromettre ce qu'on a obtenu en courant après ce qu'on ne peut
atteindre. Il est clair que Méhémet-Ali a fait sa soumission dans
l'espérance qu'il obtiendrait l'hérédité en Égypte. Si maintenant on la
lui refuse, qu'arrivera-t-il de sa part? Une nouvelle révolte, ou tout
au moins une attitude de résistance passive. Quel sera le remède? Un
tel état de choses ne saurait durer indéfiniment, car, s'il durait, il
équivaudrait à l'Égypte séparée de l'empire turc. Mais le sultan n'a
pas, quant à présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour
rétablir son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses
alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre puissances,
en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les Égyptiens de
Syrie, d'Arabie et de Candie, et à refouler les troupes et l'autorité de
Méhémet-Ali dans les limites de l'Égypte. Si donc le sultan s'adressait
aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide, Méhémet-Ali en
Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence deviendrait
nécessaire. Eh bien, ai-je dit à Chékib, si le sultan demande secours
aux quatre puissances par suite de son refus d'accorder selon leur
conseil, à Méhémet-Ali, l'hérédité du pachalik d'Égypte, je puis
vous dire d'avance quel sera le résultat de la délibération. Je sais
parfaitement que les quatre puissances refuseront de venir en aide
au sultan. Qu'arrivera-t-il alors? Faute d'avoir lui-même des forces
suffisantes, et après une tentative vaine, le sultan sera obligé
d'accorder de mauvaise grâce à Méhémet-Ali ce qu'aujourd'hui il peut
avoir le mérite de lui conférer volontairement; et ainsi, au lieu
d'accomplir, à la suggestion de ses alliés, un acte de pouvoir
souverain, il aura, aux yeux du monde entier, l'air de faire une
concession arrachée par un sujet.
«Je n'essayerai pas, ai-je ajouté, de représenter comme sans importance
ni valeur ce qui est incontestablement un grand sacrifice; je ne
convaincrais pas le sultan. Mais je vous demande de considérer quelle
immense force morale et physique votre gouvernement a gagnée par tout ce
qui s'est passé dans ces derniers mois, et de vous souvenir que, tout ce
que le sultan a gagné, Méhémet-Ali l'a perdu. Leurs situations mutuelles
sont donc changées; si le sultan sait tirer parti des stipulations du
traité de juillet, s'il sait bien organiser son armée, sa marine, ses
finances, et les mettre sur un pied respectable, Méhémet ne peut plus
être pour lui un danger, ni même une inquiétude. Le sultan a recouvré,
pour son autorité directe, toute la Syrie, l'Arabie et Candie,
territoires qui, sous les points de vue militaire, financier et
religieux, sont de la plus grande importance, et pour la possession
desquels le sultan aurait fait, l'an dernier, à pareille époque, de
grands sacrifices. Enfin, rappelez-vous que, fidèlement exécutée, la
stipulation du traité de juillet qui dit que toutes les lois et tous
les traités de l'empire sont applicables à l'Égypte comme à toute
autre province, est, pour l'autorité souveraine du sultan, une
très-essentielle garantie. J'ai donc demandé à Chékib-Effendi d'insister
fortement pour que son gouvernement mette fin, sans autre délai, à cette
affaire, car il est d'une extrême importance pour toutes les parties
intéressées, qu'elle soit définitivement réglée le plus tôt possible.
«Chékib-Effendi m'a promis d'écrire dans ce sens à Reschid-Pacha, et il
ne doute pas, m'a-t-il dit, que le sultan ne se rende à l'avis de ses
alliés.»
Le surlendemain de cet entretien, les représentants des quatre
puissances à Londres adressèrent à Chékib-Effendi, et lord Palmerston
envoya à lord Ponsonby une note développée par laquelle ils
recommandaient au sultan «d'accorder à Méhémet-Ali le gouvernement
héréditaire de l'Égypte, priant Chékib-Effendi de soumettre sans
délai ces considérations à sa cour, et d'engager le gouvernement de Sa
Hautesse à y vouer son attention la plus sérieuse.» Trois jours après
l'arrivée de cette note à Constantinople, le 13 février 1841, le sultan
signa définitivement le firman qui conférait en effet à Méhémet-Ali et
à ses descendants l'hérédité du pachalik d'Égypte, en en déterminant les
conditions.
Pendant tout le cours de cette négociation et à travers ses
fluctuations, nous y étions restés complètement étrangers, bien résolus
à ne pas sortir de notre isolement tant que le traité du 15
juillet vivrait encore et que la question égyptienne ne serait pas
définitivement vidée. Mais, depuis l'acte de l'amiral Napier devant
Alexandrie et l'approbation que lord Palmerston lui avait donnée, je ne
doutais pas que l'hérédité de l'Égypte ne fût accordée à Méhémet-Ali.
Il me revenait bien de Londres que la passion de lord Ponsonby contre
le pacha ne déplaisait guère à lord Palmerston, et que, tout en
reconnaissant ses engagements quant à l'hérédité, celui-ci laissait
entrevoir quelque velléité à saisir les occasions d'y échapper. Je ne
tins compte de ces bruits, et, jugeant que le moment était venu de
bien marquer la conduite que nous tiendrions quand ils seraient bien et
dûment tombés devant les faits, j'écrivis, le 13 janvier 1841, au comte
de Sainte-Aulaire: «Je ne puis croire que le fantasque acharnement de
lord Ponsonby l'emporte sur la prudence de M. de Metternich et sur la
parole de lord Palmerston. Je ne doute pas que la Porte n'accorde au
pacha l'hérédité qu'on lui a promis d'obtenir pour lui quand on a obtenu
de lui sa soumission. N'admettez donc pas, à ce sujet, un doute que je
n'admets pas moi-même, et persistez à regarder la concession héréditaire
de l'Égypte comme une affaire conclue.
«Quand elle le sera en effet, où en serons-nous, et que restera-t-il
à faire pour que l'Europe retire, en Orient, quelque profit de cette
secousse, et rentre elle-même dans son état normal?
«Nous n'avons, vous le savez, à cet égard, rien à faire, aucune
initiative à prendre. Nous sommes seuls, nous sommes en paix et nous
attendons. Mais vous savez aussi qu'en demeurant étrangers, après comme
avant, au traité du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports
entre le sultan et le pacha, la France est disposée à reprendre, dans
les affaires d'Orient, qui sont d'un intérêt général pour l'Europe,
la place qui lui appartient, et à rentrer ainsi, sur des ouvertures
convenables, dans le concert européen.
«Je suis seul moi-même dans mon cabinet, et en pleine liberté d'esprit.
Je ne m'inquiète de personne. Je regarde uniquement aux choses pour m'en
rendre compte nettement et bien savoir ce qu'elles conseillent ou ce
qu'elles exigent. Voici quels sont, si je ne me trompe, les divers
points qu'il importe de régler quant à l'Orient, et qu'il importe de
régler en commun:
«1º La clôture des deux détroits.
«2º La consécration du principe que l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse
et la Russie ont admis par leurs notes des 23, 24, 26 juillet et 16
août 1839, en réponse à la note de la France du 17 juillet précédent,
c'est-à-dire la reconnaissance du _statu quo_ de l'empire ottoman, dans
son indépendance et son intégrité. C'est là ce que les cinq puissances
ont déclaré il y a dix-huit mois, au début de l'affaire. Elles
pourraient, elles devraient consacrer aujourd'hui en commun ce qu'elles
ont déclaré dès l'abord, et finir comme elles ont commencé.
«3º Les garanties qu'on peut obtenir de la Porte pour les populations
chrétiennes de la Syrie, non-seulement dans leur propre intérêt, mais
dans un intérêt général, ottoman et européen; car si la Syrie retombe
dans l'anarchie, la Porte et l'Europe peuvent retomber à leur tour dans
l'embarras.
«4º Certaines stipulations en faveur de Jérusalem. Cette idée s'est
élevée et commence à préoccuper assez vivement les esprits chrétiens.
Je ne sais ce qui est possible, ni sous quelles formes et dans quelles
limites l'intervention européenne serait en mesure de procurer à
Jérusalem un peu de sécurité et de dignité; mais les gouvernements, qui
se plaignent avec raison de l'affaiblissement des croyances des peuples,
devraient bien, quand l'occasion s'en présente, donner eux-mêmes à ces
croyances quelque marque éclatante d'adhésion et d'intérêt. Que l'Europe
et la politique de l'Europe reprennent la figure chrétienne; personne
ne peut mesurer aujourd'hui tout ce que l'ordre et le pouvoir ont à y
gagner.
«5º Enfin il y a, quant aux routes commerciales, soit entre la
Méditerranée et la mer Rouge, par l'isthme de Suez, soit entre la
Méditerranée et le golfe Persique, par la Syrie et l'Euphrate, des
stipulations de liberté générale, et peut-être de neutralité positive,
qui sont pour toute l'Europe d'un grand intérêt, et qui poseraient, pour
les relations si rapidement croissantes de l'Europe avec l'Asie, des
principes excellents que jamais peut-être on ne trouvera une si bonne
occasion de faire prévaloir.
«Voilà ce qui me vient à l'esprit, mon cher ami, quand je laisse mon
esprit aller comme il lui plaît. Prenez tout cela comme je vous le
donne; dites-en, montrez-en ce que vous jugerez à propos. Mais, si je ne
me trompe, il y aurait là, pour les cinq puissances et pour terminer
en commun les affaires d'Orient, matière à un acte général qui ne
manquerait ni d'utilité ni de grandeur.»
Je prenais les devants en tenant ce langage. Les plénipotentiaires
réunis à Londres n'exprimaient pas aussi clairement leurs vues:
«Je crois fermement qu'on viendra à nous sur la question générale,
m'écrivait M. de Bourqueney; mais y viendra-t-on sur un terrain aussi
large que nous pouvons le désirer? On est jusqu'ici un peu vague avec
moi. Je ne puis donc utilement encore vous préciser des pensées
qui peut-être ne sont pas d'ailleurs suffisamment caractérisées
elles-mêmes.» J'étais décidé à ne point me préoccuper de cette obscurité
des intentions et des paroles des alliés: quand on n'a point de parti
pris, on a raison d'attendre et de garder en silence toute sa liberté
pour se décider selon les circonstances; mais quand on sait bien ce
qu'on peut et veut faire, c'est agir sagement de s'en expliquer d'avance
et sans réserve; on s'épargne ainsi des embarras et des entraînements
qui jettent souvent, quand on les laisse venir, dans des fautes et des
périls graves.
Sous la pression des nouvelles d'Orient, on ne tarda pourtant pas, à
Londres, à serrer les questions de plus près et à leur chercher des
solutions précises. J'avais résolu d'envoyer le comte de Rohan-Chabot
en mission à Alexandrie pour expliquer catégoriquement au pacha nos
intentions et nos conseils. Je l'avais eu auprès de moi, en Angleterre,
comme second secrétaire d'ambassade; il s'était très-bien acquitté de
sa mission à Sainte-Hélène, avec M. le prince de Joinville, et son
caractère comme sa capacité m'inspiraient une entière confiance. Avant
de partir pour l'Égypte, il fit une course à Londres, où il était aussi
estimé que connu, et après s'en être entendu avec M. de Bourqueney, il
me rapporta avec détail leurs informations et leurs conjectures communes
sur la situation prochaine qui se préparait là pour nous. «Dans un
assez long entretien, lord Palmerston, me dit-il, s'est renfermé dans la
défense de sa politique envers la France et dans la discussion de celle
du cabinet du 1er mars, évidemment décidé à ne pas admettre que rien de
sa part ait pu justifier l'inquiétude et l'irritation françaises, et
à ne pas entrer dans la question, qui pourtant apparaissait à chaque
instant au fond de sa pensée, quelle devait être l'ouverture à faire à
la France? Ce n'est donc pas sur ce que j'ai pu recueillir de lui que
s'est formée mon impression; elle provient de mes conversations avec MM.
de Bülow, Esterhazy et Brünnow, et surtout de ce que m'a confié M. de
Bourqueney comme résultat de ses propres observations.
«Tous les membres de la conférence, sauf M. de Brünnow, désirent qu'une
démarche de courtoisie soit faite prochainement envers la France pour
l'engager à reprendre sa place dans le concert européen, et que cette
démarche soit suivie d'un acte général sur les affaires d'Orient, conclu
avec la France.
«Quand la question intérieure des rapports du sultan et du pacha serait
considérée par le divan comme vidée, la Porte annoncerait aux quatre
plénipotentiaires à Constantinople que le but du traité du 15 juillet
est atteint. Sur cette déclaration venue à Londres, la conférence serait
convoquée; elle en prendrait acte, et la question secondaire, à laquelle
la France est restée étrangère, serait ainsi complètement close. On
déciderait alors qu'une démarche serait faite auprès du gouvernement
français pour l'inviter à aviser, de concert avec les alliés, à la
solution définitive de la question générale. Protocole pourrait être
dressé de cette décision, et l'organe naturel de la conférence, lord
Palmerston, serait chargé de la communiquer au gouvernement français.
«La France ainsi invitée à reprendre sa place dans la conférence, voici
quelles seraient la nature et la substance de l'acte général à conclure.
«On reproduirait dans le préambule les mots d'intégrité et
d'indépendance de l'empire ottoman comme base de la politique des
puissances. Un premier article consacrerait le principe de la clôture
des droits. Dans un second, le sultan s'engagerait à n'accorder des
firmans d'admission qu'à un seul bâtiment de guerre de chaque puissance
à la fois. Un troisième article pourrait contenir quelques stipulations
à l'égard des populations chrétiennes de la Syrie. Jusqu'ici, toutefois,
lord Palmerston s'est prononcé contre cette idée, disant que les
protections religieuses préparent les démembrements politiques, et les
autres membres de la conférence paraissent incliner vers cette opinion.
«Sur la question des voies de communication avec l'Inde, aucune parole
n'a encore été échangée à Londres; mais il n'y aurait aucun inconvénient
à la produire, de manière toutefois à écarter toute idée d'un soupçon
contre la politique anglaise ou d'un succès poursuivi sur elle.
«On s'abstiendrait d'ailleurs avec soin de tout ce qui pourrait rappeler
la question à laquelle la France est restée étrangère, et le succès
obtenu sans sa coopération.
«Rien aujourd'hui n'autorise l'espoir de voir consacrer, dans un article
spécial, le principe de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire
ottoman. Lord Palmerston, satisfait du rôle de la Russie dans ces
derniers événements, ne paraît pas devoir mettre, sur ce point, beaucoup
d'insistance. Le prince Esterhazy et M. de Bülow ne pousseront pas
très-loin la leur, persuadés que, pour le moment, la résistance de M.
de Brünnow, à cet égard, serait insurmontable. Dans son attitude et son
langage, M. de Brünnow reste fort en arrière de sa cour; il se montre
opposé à la démarche proposée envers la France et à l'entente avec elle.
Toutefois, on croit savoir à Londres que le cabinet de Saint-Pétersbourg
a, non-seulement dit, mais écrit qu'il s'associerait à la démarche et
à l'acte général, à condition qu'aucune stipulation spéciale n'y serait
introduite sur le principe de l'indépendance et de l'intégrité de
l'empire ottoman. On compte qu'en définitive, et dans ces limites, M.
de Brünnow se ralliera à l'opinion de lord Palmerston, dès qu'elle lui
paraîtra arrêtée.»
De ce tableau des dispositions des plénipotentiaires à Londres, j'eus
peu de peine à conclure qu'il ne sortirait de leurs délibérations aucune
solution efficace des questions générales, aucun grand acte de politique
vraiment européenne. Évidemment les cours de Vienne et de Berlin,
inquiètes pour la paix du continent, ne se préoccupaient que de
clore, tant bien que mal, la question égyptienne, et de mettre fin aux
périlleux engagements que, par le traité du 15 juillet, elles avaient
contractés. L'empereur Nicolas trouvait qu'il en avait assez fait
en abandonnant ses prétentions de prépondérance exclusive sur
Constantinople, et en laissant tomber le traité d'Unkiar-Skélessi pour
rompre l'intimité de l'Angleterre avec la France; il ne voulait pas
aller plus loin, ni ranimer, aux dépens de sa propre politique en
Orient, l'influence de la France rentrée dans le concert européen. Lord
Palmerston désirait de se retrouver en bons termes avec la France, mais
pourvu que ce rapprochement ne lui fît rien perdre de la complaisance
que la Russie venait de témoigner à l'Angleterre et des sacrifices
qu'elle lui avait faits. Devant cette recrudescence des passions ou
des intérêts personnels des diverses puissances, l'intérêt général
de l'Europe pâlissait; les grandes questions de l'avenir européen
s'éloignaient; ni la réelle indépendance des Turcs, ni le sort des
chrétiens en Orient, ni la sécurité et la facilité des relations
commerciales de l'Europe avec l'Asie n'étaient l'objet d'une sollicitude
sérieuse. La grande et prévoyante politique ne tenait, dans les esprits,
plus de place; on n'était pressé que de se délivrer des récents
embarras sans se compromettre dans aucun nouveau dessein, et telle était
l'impatience, que M. de Bourqueney m'écrivit, le 12 février: «Voici
le danger en présence duquel nous sommes. Je ne crois pas, dans la
conférence, à une égale sincérité, à une égale ardeur pour arriver aux
_cinq signatures_ sur le papier. Si les uns nous trouvent froids, les
autres méfiants ou trop exigeants, on se réunira _à quatre_; on fera un
protocole de clôture pour déclarer la conférence arrivée au terme de ses
travaux par suite de l'accomplissement final du traité de juillet; et
tout sera dit ici en fait d'actes diplomatiques. On n'en affirmera pas
moins que la France n'a plus le droit de se dire isolée, que l'isolement
a cessé avec l'expiration du traité de juillet et la dispersion de la
conférence. Alors viendra la question de la paix armée. Rappelez-vous,
monsieur, la situation de juin 1840; il y eut aussi un moment où vous
sentîtes que vous alliez être débordé par une entente à quatre; je vois
poindre le même danger sous une autre forme; alors c'était un traité à
inaugurer; il s'agit aujourd'hui de l'enterrer, mais de l'enterrer en
rendant tout autre traité impossible!»
Je ne me dissimulai point le péril de cette situation et la nécessité de
le prévenir. Je répondis à M. de Bourqueney: «Nous ne nous sommes point
empressés vers la conclusion qui se prépare; mais si elle vient à
nous, je pense, comme vous, qu'il serait puéril et qu'il pourrait être
nuisible de la faire attendre.
«Avant tout, la question turco-égyptienne est-elle bien réellement,
bien complètement terminée? L'hérédité est accordée, la flotte turque
restituée, la Syrie évacuée. Tout est-il réglé aussi quant au mode
d'administration du pacha en Égypte? Ne se propose-t-on aucun règlement
nouveau au delà des conditions générales énoncées dans la note du 30
janvier dernier?.. Il ne faudrait pas que cette affaire se prolongeât
après qu'on nous aurait déclaré que tout est terminé, et lorsque nous
aurions agi nous-mêmes en vertu de cette déclaration. Regardez-y bien.
«Si tout est terminé en effet quant à la question turco-égyptienne,
il convient, à mon avis, que les quatre puissances le déclarent par un
protocole avant de nous inviter à régler ensemble ce qu'il y a à régler
quant aux relations générales de l'Europe avec la Porte. Cela vaut mieux
qu'une déclaration et une invitation directe de la Porte aux puissances
européennes, la France comprise. Nous restons ainsi plus évidemment
en dehors du traité du 15 juillet; on ne vient à nous qu'après avoir
proclamé que son objet spécial est accompli; ce sont les quatre
puissances qui viennent à nous, et leur démarche courtoise envers la
France a toute sa valeur.
«Voilà pour la forme. Au fond et en thèse générale, il est désirable que
l'acte ait autant de consistance et soit aussi plein qu'il se pourra; sa
vraie valeur sera de mettre un terme à l'état de tension universelle
et de rétablir le concert européen; mais il faut que l'importance des
stipulations spéciales que l'acte contiendra réponde, dans une certaine
mesure, à la valeur politique de l'acte même.
«Il doit donc avoir pour premier mérite, et pour mérite incontestable,
de faire tomber et de remplacer les actes ou traités antérieurs et
particuliers relatifs à l'empire ottoman qui se trouvent désormais sans
objet, le traité d'Unkiar-Skélessi comme celui du 15 juillet 1840.
«Il vaudrait mieux sans doute que le maintien de l'indépendance et de
l'intégrité de l'empire ottoman fût l'objet d'un article spécial et d'un
engagement positif. Mais je pense comme vous qu'il ne faut demander
à cet égard que ce qu'on veut absolument et ce qu'on obtiendrait
certainement. Si l'intention commune des cinq puissances doit être
exprimée dans le préambule de l'acte, la rédaction de ce préambule est
d'une grande importance. Ayez soin de connaître d'avance celles qui
pourraient être préparées.