On lui dit doucement: «Monsieur pensez à votre conscience.»

«C'est fait,» dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta

dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on

lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse, à qui il faisait

tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On

l'avertit, il revint un peu à lui, et dicta son testament clair et

ferme.

Il avait demandé Sully pour le faire intercéder. Sully fit dire qu'il

n'osait.

Il était quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce

monde, sans souci de l'éternité. On le mena à la chapelle, et, sa prière

faite, il sortit. À la porte un homme inconnu paraissait l'attendre:

«Qui est celui-ci?»--Modestement, l'homme avoua qu'il était le bourreau:

«Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!...

Si tu approches, je t'étrangle!» Il jura aussi qu'on ne le lierait

point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la

porte: «Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tête d'un coup de

mousquet.»

Inutile de dire que les prêtres du roi n'en tirèrent rien, pas un mot

d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot

des Jésuites, dont on a parlé ailleurs: «Défense de rien révéler à la

mort, sous peine de damnation.»

À tous, il disait: «Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait

mourir, parce qu'il est bon catholique.»--Et, comme on lui rappelait sa

mère: «Ne m'en parlez pas, elle est hérétique.» (Lettres du roi, du 2 et

7 août.)

Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant

d'intention son complot, et, de l'échafaud, autant qu'il était en lui,

attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac.

Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord être debout. On lui

dit que ce n'était pas l'usage. Puis il se fâcha de voir dans cette cour

une soixantaine d'assistants: «Que font là ces marauds, ces gueux? Qui

les a mis là?» Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien, qui était

trop court, reprit l'autre. Trois fois il se débanda les yeux. Tu

m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais étrangler

moitié de ceux qui sont ici. Ils n'étaient pas très rassurés, voyant cet

homme non lié, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la

porte.

Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit:

«Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre _In manus

tuas, Domine?_ Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et

prenant l'épée des mains du valet, par un vrai miracle de force et

d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tête s'en alla bondissant

au pied de l'échafaud.

On voulait le mettre aux Célestins, à côté des vieux Valois. Mais ces

moines furent politiques; on vit déjà l'effet du coup; ils refusèrent.

Et on le mit à Saint-Paul, paroisse de la Bastille.

Pendant ce temps-là, une foule énorme se morfondait à la Grève, où on

l'attendait. Des fenêtres y étaient louées jusqu'à dix écus.

La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jésuites, et

aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter

de l'eau bénite, faire dire des messes à son tombeau.

Le roi, après l'exécution, était si défait, dit l'ambassadeur d'Espagne,

qu'on l'eût cru l'exécuté. Huit jours après, il fut pris d'un violent

flux de ventre qui le tint quelque temps très-faible.

Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. En conversation,

il disait souvent et comme un proverbe: «Aussi vrai que Biron fut

traître.»

Il fut très-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu

dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit:

«D'aujourd'hui, je n'aime que vous.»

Grand témoignage et mérité. L'un et l'autre, en ce coup sévère qui

servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos,

méritèrent d'elle ce jour-là autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 21 / 90 题